‹ Correspondance entre George et Gustave FlaubertChapitre 43 sur 63 · De Concourt · texte numérisé non relu

De Concourt

A GEORGE SAND

Samedi soir, -2 juillet IS'tO.

Chère bon maître,

La mort de Barbes ma bieiial'tligé à cause de vous. L'un et l'autre, nous avons nos deuils. Quel défilé de morts uepuis un an! J'en suis abruti comme si on m'avait donné des coups de bâton sur la tète. Ce qui me désole (car nous rapportons tout à nous), c'est l'effroyable solitude où je vis. Je n'ai plus personne, je dis personne avec qui causer, a qui s'occupe aujourd'hui de faconde et de stjle ».

A part vous et Tourgueneff,je ne connais pas un mortel avec qui m'épancher sur les choses qui me tiennent le plus au cœur; et vous habitez loin de moi, tous les deux!

Je continue à travailler cependant. J'ai résolu de me mettre à mon Saint-Antome^ demain ou après-demain. Mais pour commencer un ouvrage de longue haleine il faut avoir une certaine allégresse qui me manque. J'espère cependant que ce travail extravagant va m'empoigner. Oh! «omme je voudrais ne plus penser à mon pauvre moî, à ma misérable carcasse! Elle va très bien, la carcasse. Je dors énormément! « Le coffre est bon », comme disent les bourgeois.

J'ai, dans ces derniers temps, lu des choses Ihéologiques assommantes, que j'ai entremêlées d'un peu de Plutarque .et de Siùnoza. Je n'ai rien de plus à vous dire.

Le pauvre Edmond de Goncourl est en Champagne chez ses parents. Il m'a promis de venu- ici à la fin de ce mois. Je ne crois pas que l'espoir de revoir son frère dans un monde meilleur le console de l'avoir itcnlii dans cekii-ci.

On se paye de mois dans celle queslion de rimmorlalité, car la question est de savoir si le moi persiste. L'al'firinative me parait une outrecuidance de notre orgueil, une protestation de notre faiblesse contre l'ordre éternel. La mort n'a peut-être pas plus de secrets à nous révéler que la vie?

Quelle année de malédiction! Il me semble que je suis perdu dans le désert, et je vous assure, chère maître, que je suis brave, pourtant, et que je fais des elTorts prodigieux pour être sloïcpie. Mais la pauvre cervelle est affaiblie par moments. Je nai besoin que d'une chose (et celle-là, on ne se la donne pas), c'est d'avoir un enthousiasme quelconque !

Votre avant-dernière était bien triste. Vous aussi, être héroïque, vous vous sentez las ! Que sera-ce donc de nous!

Je viens de relire les entretiens de G(elhe et d'Eckermann. Voilà un homme, ce Gœthe! Mais il avait tout celuilà, tout pour lui.

A GUSTAVE FLAUIÎERT, A CROISSET

Nohant, 59 juin IS'IO.

Nos lettres se croisent toujours et j'ai maintenant la superstition qu'en t'écrivant le soir, je recevrai une lettre de toi le lendemain matin; nous pourrions nous dire :

Vous m'êtes, en dormant, un peu triste apparu.

Ce qui me préoccupe dans la mort de ce pauvre Jules (de Goncourt), c'est le survivant. Je suis sûre que les morts sont bien, qu'ils se reposent peut-être avant de revivre, et que, dans tous les cas, ils retombent dans le creuset pour en ressortir avec ce qu'ils ont eu de bon, et du progrès en plus. Barbes n'a fait que soutTrir toute sa vie. Le voilà qui dort profondément. Bientôt il se réveillera ; mais nous, pauvres bêles de survivants, nous ne les voyons plus. Peu de temps avant sa mort, Duveyrier, qui paraissait guéri, me disait : « Lequel de nous partira le premier? » Nous étions juste du même âge. Il se plaignait de ce que les premiers envolés ne pouvaient pas faire savoir à ceux qui restaient s'ils étaient heureux et s'ils se souvenaient de leurs amis. Je disais : Qui soi/? Alors nous nous étions juré de nous apparaître l'un à l'autre, de tâcher du moins de nous parler, le premier mort au survivant.

Il n'est pas venu, je l'attendais, il ne m'a rien dit. C'était un cœur des plus tendres et une sincère volonté. Il n'a ]>as pu; cela n'est pas permis, ou bien, moi, je n'ai ni entendu ni compris.

C'est, dis-je, ce pauvre Edmond qui m'inquiète. Cette vie à deux, finie, je ne comprends pas le lien rompu, à moins qu'il ne croie aussi qu'on ne meurt pas.

Je voudrais bien aller le voii-; aintaremment, lu as du frais à Croisset, puisque lu voudrais dormir sur uneflage chaude. Viens ici, tu n'auras pas de plage, mais 36 degrés à l'ombre et une rivière froide comme glace, ce qui n'est pas à dédaigner. J'y vais tous les jours barboller après mes heures de travail; car il faut travailler, Buioz m'avance trop d'argent. Me voilà faisant mon état, comme dit

Aurore, et ne puuvaiil pas bouger avant rautomnc. J'ai trop flâné après mes fatigues de garde-malade. Le petit Buloz est venu ces jouis-ci nie relancer. Me voilà dans la pioche.

Puisque lu vas à Paris en août, il faut venir passer quelques jours avec nous. Tu y as ri (juand même; nous tâcherons de te distraire et de le secouer un peu. Tu verras les fillettes grandies et enibeUies ; la petiote commence à parler. Aurore bavarde et argumente. Elle appelle Plauchut vieux célibaiaire. Et, à propos, avec toutes les tendresses de la famille, reçois les meilleures amitiés de ce bon et brave garçon.

Moi, je l'embrasse tendrement et le supplie de le bien porter.

A GEORGE S AND

Croissct, morcrcdi soir... 1870.

Que devenez-vous, chère maiti'e, vous et les vôtres?

Moi, je suis écœuré, navré par la bêtise de mes compatriotes. L'irrémédiable barbarie de l'humanilé m'emplit d'une tristesse noire. Cet enthousiasme, qui n'a pour mobile aucune idée, me donne envie de crever pour ne plus le voir.

Le bon Français veut se battre : 1" parce qu'il se croit provo(pié par la Prusse; 2° parce que rélat naturel de riiomme est la sauvagerie; 3° parce que la guerre cou-

tient en soi un élément mystique qui transporte les foules.

En sommes-nous revenus aux guerres de races? J'en ai peur. L'effroyable boucherie qui se [irépare n'a pas même un prétexte. C'est l'envie de se battre pour se battre.

Je pleure les ponts coupés, les tunnels défoncés, tout ce travail humain perdu, enfin une négation si radicale.

Le congrès de la paix a lorl pour le moment. La civilisation me paraît loin. Hobbes avait raison : Homo homini lupus.

J'ai commencé Saint-Anloine^ et ça marcherait peutêtre assez bien si je ne pensais pas à la guerre. Et vous?

Le bourgeois d'ici ne tient })lus. Il trouve que la Prusse était trop insolente et veut « se venger ». Vous avez vu qu'un monsieur a proposé à la Chambi'e le pillage du duché de Bade! Ah! que ne puis -je vivre chez les Bédouins !

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 26 juillet 1870.

Je trouve cette guerre infâme; celte Marseillaise autorisée, un sacrilège. Les hommes sont des brutes féroces et vaniteuses; nous sommes dans le deux fois moins de Pascal; quand viendra le plus que jamais'?

Nous avons ici des 40 et 45 degrés de chaleur à Vombre. On incendie les forêts; autre stupidité barbare! Les loups viennent se promener dans notre cour, où nous les chas-

sons la nuit, Maurice avec un revolver, moi avec une lanterne. Les arbres quittent leurs l'euilles et peut-être la vie. L'eau à boire va nous manquer; les récoltes sont à peu près nulles; mais nous avons la f^uerre, quelle chance!

L'agriculture périt, la lamine menace, la misère couve en attendant qu'elle se change en Jacquerie ; mais nous battrons les Prussiens. Malbrough s'tni va-l-en guerre!

Tu disais avec raison que, pour travailler, il fallait une certaine allégresse; oîi la trouver par ce temps maudit?

Heureusement, nous n'avons personne de malade à la maison. Quand je vois Maurice et Lina agir, Aurore et Gabrielle jouer, je n'ose pas me plaindre, de crainte de perdre tout.

Je t'aime, mon cher vieux, nous t'aimons tous.

Ton troubadour,

A GEORGE SAND

Croisset. mercredi 3 août 18"0.

Comment! chère maître, vous aussi démoralisée, triste? Que vont devenir les faibles alors?

Moi, j'ai le cœur serré d'une façon qui m'étonne, et je roule dans une mélancolie sans fond, malgré le travail, malgré le bon Saint-Antoine qui devait me distraire. Est-ce la suite de mes chagrins réitérés. C'est possible. Mais la guerre y est pour beaucoup. 11 me semble que nous entrons dans le noir.

Voilà donc Vhomme naturel. Faites des théories maintenant! Vantez le progrès, les lumières et le bon sens des masses, et la douceur du peuple français! Je vous assure ({u'ici on se ferait assommer si on s'avisait de prêcher la paix. Quoi qu'il advienne, nous sommes reculés pour longtemps.

Les guerres de races vont peut-être recommencer? On verra, avant un siècle, plusieurs millions d'hommes s'enlreluer en une séance. Tout TOrienl contre toute l'Europe, l'ancien monde contre le nouveau! Pourquoi pas? Les grands travaux collectifs comme l'isthme de Suez sont peutêtre, sous une autre forme, des ébauches et des préparations de ces conflits monstrueux dont nous n'avons pas l'idée.

Peut-être aussi la Prusse va-t-elle recevoir une forte raclée qui entrait dans les desseins de la Providence pour rétablir l'équilibre européen? Ce pays-là tendait à s'hypertrophier comme la France l'a fait sous Louis XIV et Napoléon. Les autres organes s'en trouvent gênés. De là un trouble universel. Des saignées formidables seraient-elles utiles?

Ah! lettrés que nous sommes! l'humanité est loin de notre idéal! et notre immense erreur, notre erreur funeste c'est de la croire pareille à nous et de vouloir la traiter en conséquence.

Le respect, le fétichisme qu'on a pour le suffrage universel me révolte plus que l'infaillibilité du pape (lequel vient de rater joliment son effet, par parenthèse). Croyezvous que si la France, au lieu d'être gouvernée, en somme, par la foule, était au pouvoir des mandarins, nous en serions là? Si, au lieu d'avoir voulu éclairer les basses

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classes, on se IVil occu[)é (riiislniirc les hautes, vous irauriez pas vu M. de Kéialiy proposer le pillage du duché de Uade, mesure que le j^dilic trouve très juste!

Êludiez-vous Prudhomniepar ces temps-ci? Il est gigantesque! Il admire le Rhin de Musset et demande si Musset a lait autre chose? Voilà Musset passé poète national et dégelant Béranger! Quelle immense boulTonnerie que... tout! Mais une bouffonnerie peu gaie.

La misère s'annonce bien. Tout le monde est dans la gène, à commencer par moi! Mais nous étions peut-être trop habitués au confortable et à la tranquillité. Nous nous enfoncions dans la matière! Il faut revenir à la grande tradition, ne plus tenir à la vie, au bonheur, à l'argent, ni à rien ; être ce qu'étaient nos grands-pères, des personnes légères, gazeuses.

Autrefois, on passait son existence à crever de faim. La même perspective pointe à l'horizon. C'est abominable ce que vous me dites sur le pauvre Nohant. La campagne ici a moins souffert que chez vous.

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