V"^ CLXXII
<^,\' A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Xohaut, 8 août IS'ïO.
Es-tu à Paris, au milieu de celte tourmente? Quelle leçon reçoivent les peuples (jui veulent des maîtres absolus ! France et Prusse s'égorgeanl pour des questions qu'elles ne comprennent pas ! Nous voilà dans les grands désastres,
et que de larmes au bout de tout cela, quand même nous serions vainqueurs! On ne voit que de pauvres paysans pleurant leurs enfants qui partent.
La mobile nous emmène ceux qui nous restaient, et conime on les traite pour commencer! Quel désordre, quel désarroi dans celte administration militaire, qui absorbait tout et devait tout avaler ! Cette horrible expérience va-t-elle enfin prouver au monde que la guerre doit être supprimée, ou que la civilisation doit périr?
Nous en sommes ici, ce soir, à savoir que nous sommes battus; peut-être demain saurons-nous que nous avons battu, et, de l'un comme de l'autre, que restera-t-il de bon et d'utile?
Il a enfin plu ici, avec un orage effroyable qui a tout brisé. Le paysan laboure et refait ses prairies, i»iochant toujours, triste ou gai. Il est bêle, dil-on : non, il est enfant dans la prospérité, homme dans le désastre, plus homme que nous qui nous plaignons; lui, ne dit rien et, pendant qu'on tue, il sème, réparant toujours d'un côté ce qu'on détruit de l'autre. Nous allons lâcher de faire comme lui et de chercher une source jaillissante à cinquante ou cent mètres sous terre. L'ingénieur est ici et Maurice lui enseigne la géologie du sol.
Nous lâchons de fouiller les entrailles de la terre pour oublier ce qui se passe dessus. Mais on ne peut se distraire de cette conslernalion !
Écris-moi où tu es; je l'envoie ceci au jour dit, rue Murillo. Nous t'aimons et nous t'embrassons tous.
G. SAND
Nohant, dimanche soir.
A GEORGE SAND
Croisset, mercredi... 1870.
Je suis arrivé à Paris lundi et j'en suis reparti mercredi. Je connais maintenant le fond du Parisien et j'ai fait dans mon cœur des excuses aux plus féroces politiques de 1793. Maintenant, je les comprends! Quelle bèti.'Je! quelle ignorance! quelle présomption ! Mes compatriotes me donnent envie de vomir. Ils sont à mettre dans le même sac qu'Isidore !
Ce peuple mérite peut-être d'être châtié, et j'ai peur qu'il le soit.
Il m'est impossible de lire n'importe quoi, à plus forte raison d'écrire. Je passe mon temps comme tout le monde à attendre des nouvelles. Ah! si je n'avais pas ma mère, comme je serais déjà parti !
GLXXIV
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
?\oliant, 1.") août soir, 1810.
Je l'ai écrit à Paris, selon ton indication le 8. Tu n'y es donc pas? C'est probable : au milieu d'un tel désarroi, publier Bouilhet, un poète! ce n'est pas le moment. J'ai le cœur faible, moi; il y a toujours une femme dans la peau
du vieux ti'Oul)adour. Celle boucherie humaine mcl mon pauvre cœur eu loques. Je Iremble aussi pour tous mes enfants el amis qui vonl }»eul-èlre se faire hacher. Et, au milieu de loul cela, pourtant mon âme se relève el a des élans de foi; ces leçons féroces, qu'il nous faut pour comprendre noire imbécillilé, doivent nous servir. Nous faisons peul-èlre notre dernier retour vers les errements du vieux monde. Il y a des principes nets el clairs pour tous aujourd'hui, qui doivent se dégager de celte tourmente. Rien n'est inutile dans Tordre matériel de l'univers. L'ordre moral ne peut échapper à la loi. Le mal engendre le bien. Je le dis que nous sommes dans le deux fois moins de Pascal pour arriver au plus que jamais! Cc&i toute la mathématique que je comprends.
J'ai fini un roman au milieu de cette tourmente, me hâtant pour n'être pas brisée avant la lin. Je suis lasse comme si je m'(''lais battue avec nos pauvres soldats.
Je l'embrasse. Dis-moi où tu es, ce que tu penses.
Nous t'aimons tous.
La belle Saint-Napoléon que voilà !
G. SAN'D
A C.EURGE SAXD
Samedi, 1870.
Chère maître,
Nous voilà au fond de l'abîme! Une paix honteuse ne sera peut-être pas acceptée! Les Prussiens veulent détruire Paris! C'est leur rêve.
ET GUSTAVE KLAIBERT 231
Je ne crois pas ({uc le siège de Paris soit très prochain. Mais pour forcer Paris à céder, on va : i" l'eiïrayer jiar i'apparilion des canons, el d" ravager les provinces en\ironnantes.
A Rouen, nous nous allendons à la visite de ces messieurs, et comme je suis (depuis dimanche) lieutenant de ma compagnie, j'exerce mes hommes et je vais à Rouen prendre des leçons d'art militaire.
Ce qu'il y a de déplorable, c'est que les avis sont partagés, les uns élanl pdiii'la défense à oulrance et les autres pour la paix à tout prix.
Je meurs de chagrin. Uuelle maison que la mieiuie! Quatorze personnes (]ui gémissent et vous énervent! Je maudis les femmes! c'est par elles que nous périssons.
Je m'attends à ce que Paris va avoir le sort de Varsovie, et vous m'aftligez, vous, avec votre enthousiasme pour la République. Au moment où nous sommes vaincus ])ar le positivisme le plus net, comment pouvez-vous croire encore à des fantômes? Quoi qu'il ad\ienne, les gens qui sont maintenant au pouvoir seront sacrifiés, et la République suivra leur sort. Notez ([uc je la défends celte pauvre Répubhque; mais je n'y crois pas.
Voilà tout ce que j'ai à vous dire. Maintenant j'aurais bien d'autres choses, mais je n'ai pas la tête libre. Ce sont comme des cataractes, des fleuves, des océans de tristesse qui déferlent sur moi. Il n'est pas possible de soulïrir davantage. Par moments, j'ai peur de devenir fou. La figure de ma mère, quand je tourne les yeux sur elle, m'ùte toute énergie.
Voilà où nous a amenés la rage de ne pas vouloir voir la
vérité! L'amour du factice et de la blague! Nous allons devenir une Pologne, puis une Espagne. Puis ce sera le tour de la Prusse, qui sera niangée par la Russie.
Quant à moi, je me regarde comme un homme fini. Ma cervelle ne se rétablira pas. On ne peut plus écrire quand on ne s'estime plus. Je ne demande qu'une chose, c'est à crever pour être tranquille.
A GEORGE SAND
Dimanche soir.
Je vis encore, chère maître, mais je n'en vaux guère mieux, tant je suis triste ! Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que j'attendais de vos nouvelles. Je ne savais pas où vous étiez.
Voilà six semaines que nous attendons de jour en jour la visite des Prussiens. On tend l'oreille, croyant entendre au loin le bruit du canon. Ils entourent la Seine-Inférieure dans un rayon de quatorze à vingt lieues. Ils sont même plus près, puis({u'ils occupent le Vexin, qu'ils ont complètement dévasté. Quelles horreurs! C'est à rougir d'être homme !
Si nous avons eu un succès sur la Loire, leur apparition sera retardée. Mais l'aurons-nous? Quand il me vient de l'espoir, je lâche de le repousser, et cependant, au fond de moi-même, en dépit de tout, je ne peux me défendre d'en garder un peu, un tout petit peu.
Je ne crois pas ([uW y ait en France un homme ])lus t liste que moi! (Tout (léjieiKl de la sensibilité des gens.) Je meurs de chagrin. Voilà le vrai, et les consolations m'irritent. Ce qui me navre, c'est : 1° la férocité des hommes; 2° la conviction que nous allons entrer dans une ère stupide. On sera utilitaire, militaire, Américain et catholique! très catholi(iue! vous verrez! La guerre de Prusse termine la Révolution française et la détruit.
Mais si nous étions vainqueurs? me direz-vous. Cette hvpothèse-là est contraire à tous les précédents de l'histoire. Où avez-vous vu le midi battre le nord, et les catholiques dominer les protestants? La race latine agonise. La France va suivre l'Espagne et l'Italie, et le pignouOisme
commence
Quel elTondrement ! quelle chute! fjuelle misère! quelles abominations! Peut-on croire au progrès et à la civilisalion devant tout ce qui se passe? A quoi donc sert la science, puisque ce peuple, plein de savants, commet des abominations dignes des Huns et pires que les leurs, car elles sont systématiques, froides, voulues, et n'ont pour excuse ni la passion ni la faim ?
Pour(iuoi nous exècrent-ils si fort? Ne vous sentez-vous pas écrasée par la haine de quarante millions d'hommes? Cet immense gouffre infernal me donne le vertige.
Les phrases toutes faites ne manquent pas : La France se relèvera! 11 ne faut pas désespérer! C'est un châtiment salutaire! Nous étions vraiment trop immoraux! etc. Oh! éternelle blague! Non! on ne se relève pas d'un coup pareil! Moi, je me sens atteint jusqu'à la moelle !
Si j'avais vingt ans de moins, je ne penserais peut-être
pas lout cela, et si j'en avais vingt de plus je me résignerais.
Pauvre Paris! je le trouve héroïque. Mais, si nous le retrouvons, ce ne sera plus notre Paris ! Tous les amis que j'y avais sont morts on disparus. Je n'ai plus de centre. La littérature me semble une chose vaine et inutile! Serai-je jamais en état d'en refaire?
Oh! si je pouvais m'enfuir dans un pays où l'on ne voie plus d'uniformes, où l'on n'entende pas le tambour, où l'on ne parle pas de massacre, où l'on ne soit [las obligé d'être citoyen! Mais la terre n'est plus habitable pour les pauvres mandarins.
A GEORGE S A X D
Mercredi.
Je ne suis plus triste. J'ai repris hier mon Saint- Antoine. Tant pis, il faut s'y faire! Il faut s'habituera ce qui est l'état naturel de l'homme, c'est-à-dire au mal.
Les Grecs du temps de Périclès faisaient de l'art sans savoir s'ils auraient de quoi manger le lendemain. Soyons Grecs. Je vous avouerai, cependant, chère maître, que je me sens plutôt sauvage. Le sang de mes a'i'eux les Natchez ou les Hurons bouillonne dans mes veines de lettré, et j'ai sérieusement, bêtement, animalement envie de me battre!
Expliquez-moi ça! L'idée de faire la })aix maintenant
ET (U'STAVE FLAUr.EUT 235
m'exasiière, cl j'aiincrais mieux qu'on incendiai Paris (comme Moscou) (juc (Ty voir entrer les Prussiens. Mais nous n\'u sommes pas là; je crois que le vent lourne.
J'ai lu quelques lellres de soldais qui sonl des modèles. On n'avale pas un pajs où Ton écril des choses pareilles. La France est une rosse qui a du fond el qui se relèvera.
Quoi qu'il advienne, un autre monde va commencer, et je me sens bien vieux pour me plier à des mœurs nouvelles.
Ah! comme vous me manquez, comme j'ai envie de vous voir!
Nous sommes décidés ici à marcher tous sur Paris si les compatriotes d'Hegel en font le siège. Tâchez de mouler le hourrichon à vos Berrichons. Criez-leur : « Venez à moi pour empêcher l'ennemi de boire et de manger dans un i)ays qui lui est étranger! »
La guerre (je l'espère) aura porté un grand coup aux « autorités ». L'individu, nié, écrasé par le monde moderne, va-l-il reprendre de l'importance? Souhaitons-le!
CLXXYIII
A GEORGE SAND
Mardi, 11 octobre 1870.
Chère mai Ire,
Vivez-vous encore? Où ètes-vous, Maurice et les antres? Je ne sais pas comment je ne suis pas mort, tant je souffre atrocement depuis six semaines.
Ma mère s'est réfugiée à Rouen. Ma nièce est à Londres.
Mon frère s'occupe des affaires de la ville, el moi je suis seul ici à me ronger d'impatience el de chagrin! Je vous assure que j'ai voulu faire le bien; impossible.
Quelle misère! J'ai eu aujourd'hui à ma porte deux cent soixante et onze pauvres, et on leur a donné à tous! Que sera-ce cet hiver?
Les Prussiens sont maintenant à douze heures de Rouen, et nous n'avons pas d'ordre, pas de commandement, pas de discipline, rien, rien. On nous berne toujours avec l'armée de la Loire. Où est-elle? En savez-vous quelque chose? Que fait-on dans le centre de la France?
Parisriniraparètreaffamé,etonne lui porte aucunsecours!
Les bêtises de la RépubHque dépassent celles de l'Empire. Se joue-t-il en dessous quelque abominable comédie? Pourquoi tant d'inaction!
Ah! comme je suis triste! je sens que le monde s'en va!
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
La Cliâtrc, 1 J octobre 1S70.
Nous sommes vivants à La Chaire. Nohant est ravagé par une variole compliquée, affreuse. Nous avons dû emmener nos petites dans la Creuse, chez des amis qui sont venus nous chercher, el nous y avons passé trois semaines, cherchant en vain un gîte possible pour une famille durant un trimestre. On nous a appelés dans le Midi et offert l'hospitalité; mais nous n'avons pas voulu quitter le
pays, où, d'un jour à l'autre, on peut se rendre utile, bien qu'on ne sache guère encore par quel hout s'y prendre.
Nous sommes donc revenus chez les amis les plus proches de notre loyer abandonné, et nous attendons les événements. Dire tout ce qu'il y a de périlleux et de troublé dans l'établissement de la République au fond de nos provinces serait bien inutile. 11 n'y a i>as d'illusions à se faire : on joue le tout pour le tout, et la fin sera peutêtre ïorléanisme. Mais nous sommes tellement poussés dans l'imprévu, qu'il me semble puéril d'avoir des prévisions; l'affaire est d'échapper au ]>lus prochain désastre.
Ne disons pas que c'est impossible, ne le croyons pas. Ne désespérons pas de la France. Elle subit une expiation de sa démence, elle renaîtra, quoi qu'il arrive. Nous serons peut-être emportés, nous autres. Mourir d'une tluxion de poitrine ou d'une balle, c'est toujours mourir. Mourons sans maudire notre race!
Nous l'aimons toujours, et tous nous t'embrassons.
GLXXX
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 4 février 1871.
Tu ne reçois donc pas mes lettres?Écris-moi, je t'en prie, un seul mot : Je me porte bien. Nous sommes si inquiets! A Paris, ils vont tous bien.
Nous l'embrassons.
G. SAND
238 COHHESPOKDANCE ENTRE GEORGE SAiND
GLXXXI
ÎS'oliant, W février 1871.
J'ai reçu la lellre du lo ce inalin; quelle épine cruelle elle ni'ùle du cœur! On devient fou d'inquiétude à présent, quand on ne reçoit pas de réponse. Espérons que bientôt nous pourrons causer et nous raconter l'absence. J'ai eu aussi la chance de ne perdre aucun de mes amis jeunes et vieux. Voilà tout ce qu'on peut se dire de bon. Je ne regrette i)as celle république-ci elle a été la plus ratée de toutes, la plus malheureuse à Paris, la plus inepte en )»rovince. D'ailleurs je l'aurais aimée que je ne regretterais rien, pourvu que cette odieuse guerre finisse! Nous t'aimons et nous l'embrassons tendrement. Je ne me baierai pas d'aller à Paris il est pestilentiel pour quelque temps encore.
A toi.
A GEORGE SAND
Dieppe, 11 mars 18*1.
Chère mailre,
Quand se reverra-t-on? Paris ne m'a pas l'air drôle. Ah! dans quel monde nous allons entrer! Paganisme, chrislia-
ET GUSTAVE FLAUHEHT 239
nisiiic, imillisnie : voilà les trois grandes évolulions de l'iiunianilé! Il est triste de se trouver aiulébul delà Iroisième.
Je ne vous dirai pas tout ce que j'ai soufl'ert depuis le mois de septembre. Comment n'en snis-je pas crevé? Voilà ce qui m'étonne! Personne n"a été plus désespéré ([ue moi. Pourquoi cela? J'ai eu de mauvais moments dans ma vie, j'ai subi de grandes [lerles, j'ai beaucoup }ileuré, j'ai ravalé beaucoup d'angoisses. Eh bien! toutes ces douleurs accumulées ne sont rien en comparaison de celle-là. J*]t je n'en reviens pas! Je ne me console pas! Je n'ai aucune es])érance!
Je ne me croyais pas progressiste et humanitaire, cependant. N'importe! j'avais des illusions! Quelle barbarie! Quelle reculade! J'en veux à mes contemporains de m'avoir donné des sentiments d'une brute du douzième siècle! Le fiel mélouffe! Ces officiers qui cassent des glaces, en gants blancs, qui savent le sanscrit et qui se ruent sur le Champagne, qui vous volent votre montre et vous envoient ensuite leur carte de visite, cette guerre pour de l'argent, ces civilisés sauvages me font plus horreur que les cannibales. Et tout le monde va les imiter, va être soldat! La Piussie en a maintenant (juatre millions. Toute l'Europe portera l'uniforme. Si nous prenons notre revanche, elle sera ultra-féroce, et notez qu'on ne va penser qu'à cela, à se venger de rAlIemagne! Le gouvernement, quel qu'il soit, ne pourra se maintenir qu'en spéculant sur celte passion. Le meurtre en grand va être le but de tous nos efforts, l'idéal de la France!
Je caresse le rêve suivant : aller vivre au soleil dans un pays tranquille!
Allendons-nous à des hypocrisies nouvelles : déclamalions sur la verlu, diatribes sur la corruption, austérité dliabits, etc. Cuistrerie complète!
J'ai actuellement à Croisset douze Prussiens. Dès que mon pauvre logis (que j'ai en horreur maintenant) sera vidé et nettoyé, j'y retournerai; puis j'irai sans doute à Paris, malgré son insalubrité! Mais de cela je me fiche profondément.