‹ Correspondance entre George et Gustave FlaubertChapitre 45 sur 63 · CLXXXIII · texte numérisé non relu

CLXXXIII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Noliaiit, 17 mars 1811.

J'ai reçu hier ta lettre du 11.

Nous avons tous souffert jiar l'esprit plus qu'en aucun autre temps de notre vie, et nous souffrirons toujours de cette blessure. Il est évident que l'instinct sauvage tend à prendre le dessus; mais j'en crains un pire : c'est l'instinct égoïste et lâche; c'est l'ignoble corruption des faux patriotes, des ultra-républicains qui crient à la vengeance et qui se cachent; bon prétexte pour les bourgeois qui veulent une forte réaction. Je crains que nous ne soyons même pas vindicatifs, — tant ces fanfaronnades doublées de poltronnerie nous dégoûteront et nous pousseront à vivre au jour le jour comme sous la Restauration, subissant tout et ne demandant qu'à nous reposer.

Il se fera plus tard un réveil. Je n'y serai plus, et toi, tu seras vieux! Aller vivre au soleil dans un pays Iran-

quille! Où? quel pays va être tranquille dans celle luUe de la barbarie contre la civilisation, lutte qui va devenir universelle? Le soleil lui-même n'est-il pas un mythe? ou il se cache ou il vous calcine, et c'est ainsi de tout sur cette malheureuse planète. Aimons-la quand même et habituons-nous à y souflVir.

J'ai écrit jour par jour mes impressions et mes rétle.xions durant la crise. La Revue des Deux Mondes publie ce journal. Si tu le lis, tu verras que partout la vie a été déchirée à fond, môme dans les pays où la guerre n'a pas pénétré.

Tu verras aussi que je n'ai pas gobé, quoique très gobeuse, la blague des partis. Mais je ne sais pas si tu es de mon avis, que la liberté pleine et entière nous sauverait de ces désastres et nous remettrait dans la voie du progrès possible. Les abus de la liberté ne me font pas peur j)ar eux-mêmes; mais ceux qu'ils effraient penchent toujours vers les abus du pouvoir. A l'heure qu'il est, M. Thiers semble le comprendre : mais pourra-t-il et saura-l-il garder le princij)e par lequel il est devenu arbitre de ce grand problème?

Quoi qu'il arrive, aimons-nous, et ne me laisse ignorer rien de ce qui te concerne. J'ai le cœur gontlé et un souvenir de toi le dégonfle un peu d'une perpétuelle inquiétude; j'ai peur que ces immondes hôtes n'aient dévasté Croisset; car ils continuent malgré la paix à se rendre partout odieux et dégoûtants. Ah! que je voudrais avoir cinq milliards pour les chasser ! Je ne demanderais pas à les ravoir.

Viens donc chez nous, on y est tranquille; matérielle-

meni, on l'a toujours été. On s'ellbrce de reprendre le travail, on se résigne; (jue faire de mieux? Tu y es aimé, on y vit toujours en saimant; nous tenons nos Lambert, que nous garderons le plus longtemps possible. Tous nos enfants sont revenus de la guerre sains et saufs. Tu vivrais là en paix et i>ouvant travailler; car il le faut, qu'on soit en train ou non! La saison va être charmante. Paris se calmera pendant ce temps-là. Tu cherclies un coin paisible. Il est sous ta main, avec des cœurs qui sont à toi! Je t'embrasse mille fois ])our moi et pour toute ma nichée. Les petites sont superbes. Le petit des Lambert charmant.

G. s AND.

CLXXxiy

A GEORGE SAND

Neuville prés Dieppe, vendredi 31 mars 1871

Chère maître,

Demain, enfin, je me résigne à rentrer dans Croisset! C'est dur! mais il le faut! Je vais tâcher de reprendre mon pauvre Saint-Antoine et d'oublier la France.

Ma mère reste ici chez sa petite-fille, jusqu'à ce qu'on sache où aller sans crainte de Prussiens ni d'émeute.

Il y a quelques jours, je suis parti "'d'ici avec Dumas pour Bruxelles, d'où je comptais revenir directement à Paris. Mais « la nouvelle Athènes » me semble dépasser le Dahomey en férocité et en bêtise.

ET r.lSTAVE FLAUHERT 243

Est-ce la fin de la hlaguct En aura-l-on fini avec la méta})hvsique creuse el les idées reçues? Tout le mal vient de notre gigantesque ignorance. Ce qui devrait être rtudié est cru sans discussion. Au lieu de regarder, on affirme !

Il faut que la Révolution française cesse d'être un dogme et qu'elle rentre dans la science, comme le reste des choses humaines. Si on eût été plus savant, on n'aurait pas cru qu'une formule mystique est capable de faire des armées et qu'il suffit du mot « Républi(|ue » pour vaincre un million d'hommes bien disciplinés. On aurait laissé Badinguet sur le trône exprès pour faire la paix, quitte à le mettre au bagne ensuite. Si on eût été plus savant, on aurait su ce qu'avaient été les volontaires de 92 et la retraite de Brunswick gagné à prix d'argent par Danton et Westermann. IMais non! toujours les rengaines! toujours la blague! Voilà maintenant la Commune de Paris qui en revient au pur moyen âge! C'est carré! la question des loyers, }tarticulièrement, est splendide! Le gouvernement se mêle maintenant de droit naturel; il intervient dans les contrats entre particuliers. La Commune affirme qu'on ne doit pas ce qu'on doit et qu'un service ne se paie pas par un autre service. C'est énorme d'ineptie et d'injustice.

Beaucoup de conservateurs qui, par amour de l'ordre, voulaient conserver la République, vont regretter Badinguet et appellent dans leur cœur les Prussiens. Les gens de l'Hôtel de Ville ont dé[)lacé la haine. C'est de cela que je leur en veux. Il me sendile (ju'oii n'a jamais ét('' plus bas.

jSous sommes ballottés entre la société de Saint-Vincent de Paul et l'Internationale. Mais celte dernière fait trop de bêtises pour avoir la vie si longue. J'admets qu'elle batte

les troupes tle Versailles et renverse le gouvernement, les Prussiens entreront dans Paris et « Tordre régnera à Varsovie ». Si, au contraire, elle est vaincue, la réaction sera furieuse et toute liberté étranglée.

Que dire des socialistes qui imitent les procédés de Badinguet et de Guillaume : réquisitions, suppressions de journaux, exécutions capitales sans jugement, etc.? Ali! quelle immorale bète que la foule ! et qu'il est humiliant d'être homme !

Je vous embrasse.

A GEORCE SAND

Croisset, lundi soir, deux heures.

Chère maître.

Pourquoi pas de lettres? Vous n'avez donc pas reçu les miennes envoyées de Dieppe? Ètes-vous malade? Vivezvous encore? Qu'est-ce que ça veut dire? .l'espère bien que vous (ni aucun des vôtres) n'êtes à Paris, capitale des arts, foyer de la civilisation, centre des belles manières et de l'urbanité?

Savez-vous le pire de tout cela. C'est quon s'y habilue. Oui! on s'y fait. On s'accoutume à se passer de Paris, à ne plus s'en soucier, et presque à croire qu'il n'existe plus.

Pour moi, je ne suis pas comme les bourgeois; je trouve que, après l'invasion, il n'y a plus de malheurs.

La guerre de Prusse m'a fait reiïel d'un grand bouleversement de la nature, d'un de ces cataclysmes comme il en arrive tous les six mille ans; tandis que linsurrection de Paris est, à mes yeux, une chose très claire et presque toute simple.

Quels rétrogrades! quels sauvages! comme ils ressemblent aux gens de la Ligue et aux maillotins! Pauvre France, qui ne se dégagera jamais du moyen âge ! qui se traîne encore sur l'idée gothique de la commune, qui n'est autre que le municipe romain.

Ah ! j'en ai gros sur le cœur, je vous le jure !

El la jietite réaction que nous allons avoir après cela? Comme les bons ecclésiastiques vont refleurir!

Je me suis remis à Saint- Antoine, et je travaille violemment.

GLXXXYI

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 38 avril ISIl.

Non certes, je ne t'oublie pas! je suis triste, triste, c'est-à-dire que je m'étourdis, que je regarde le printemps, que je m'occupe et que je cause comme si de rien n'était; mais je n'ai pas pu être seule un instant depuis cette laide aventure, sans tomber dans une désespérance amère. Je fais de grands efforts pour me défendre; je ne veux pas être découragée ; je ne veux pas renier le passé et redouter l'avenir; mais c'est ma volonté, c'est mon raisonnement

246 CORRESl'ONDANCE ENTRE GEORGE SAND

qui luttent contre une impression prorondc, insurmontable quant à présent.

Voilà pourquoi je ne voulais pas l'écrire avant de me sentir mieux, non pas que j'aie honte d'avoir des crises d'abattement, mais parce que je ne voudrais pas augmenter la tristesse déjà si i)rofonde en y ajoutant le poids de la mienne. Pour moi, l'ignoble ex[)érience que Paris essaye ou subit ne prouve rien contre les lois de rélernelle progression des hommes el des choses, et, si j'ai quelques principes acquis dans l'esprit, bons ou mauvais, ils n'en sont ni ébranlés ni modifiés. Il y a longtemps que j'ai accepté la patience comme on accepte le temps qu'il fait, la durée de l'hiver, la vieillesse, l'insuccès sous toutes ses formes. Mais je crois que les gens de parti (sincères) doivent changer leurs formules ou s'apercevoir peut-être du vide de toute formule à priori.

Ce n'est pas là ce qui me rend triste. Quand un arbre est mort, il faut en planter deux autres. Mon chagrin vient d'une pure faiblesse de cœur que je ne sais pas vaincre. Je ne peux pas m 'endormir sur la souffrance et même sur l'ignominie des autres; je plains ceux qui font le mal; tout en reconnaissant qu'ils ne sont pas intéressants du tout, leur état moral me navre. On plaint un oisillon tombé du nid ; comment ne pas plaindre une masse de consciences tombées dans la boue? On souffrait moins pendant le siège par les Prussiens. On aimait Paris malheureux malgré lui, on le plaint d'autant plus aujourd'hui qu'on ne peut plus l'aimer. Ceux qui n'aiment jamais se payent de le haïr mortellement. Que répondre? 11 ne faut peut-être rien répondre! Le mépris de la France est peut-

être le chàlimenl nécessaire de l'insigne lâcheté avec laqnelle les Parisiens ont subi rémeute et ses aventuriers. C'est une suite de l'acceptation des aventuriers de l'Empire : autres félons, même couardise.

Mais je ne voulais ])as te parler de cela, tu en rugis bien assez! Il faudrait s'en distraire; car, en y pensant tiop, on se détache de ses propres membres, et on se laisse amputer avec trop de stoïcisme.

Tu ne me dis pas comment tu as retrouvé ton charmant nid de Croisset. Les Prussiens l'ont occupé; Font-ils brisé, sali, volé? Tes livres, tes bibelots, as-tu retrouvé tout cela? Ont-ils respecté ton nom, ton atelier de travail? Si tu repeux y travailler, la paix se fera dans ton esprit. Moi, j'attends que le mien guérisse, et je sais qu'il faudra aider à ma propre guérison par une certaine foi souvent ébranlée, mais dont je me fais un devoir.

Dis-moi si le tulipier n'a pas gelé cet hiver et si les pivoines sont belles.

Je fais souvent en esprit le voyage ; je revois ton jardin et ses alentours. Comme cela est loin; que de choses depuis! On ne sait plus si on n'a pas cent ans!

Mes petites seules me ramènent à la notion du temps ; elles grandissent, elles sont drôles et tendres; c'est par elles et les deux êtres qui me les ont données que je me sens encore de ce monde; c'est par toi aussi, cher ami, dont je sens le cœur toujours bon et vivant. Que je voudrais te voir! Mais on n'a plus le moyen d'aller et venir.

Nous t'embrassons tous et nous t'aimons.

G. SAND

Page 1