CLXXXVII
A GEORGE SAND
Je réponds tout de suite à vos questions sur ce qui me concerne personnellement. Non! les Prussiens n'ont pas saccagé mon logis. Ils ont chipe quelques petits objets sans importance, un nécessaire de toilette, un carton, des pipes; mais, en somme, ils n'ont pas fait de mal. Quant à mon cal»inel, il a éti' respecté. J'avais enterré une grande boîte pleine de lettres et mis à l'abri mes volumineuses notes sur Saint-Antoine. J'ai retrouvé tout cela intact.
Le pire de l'invasion pour moi, c'est qu'elle a vieilli de dix ans ma pauvre bonne femme de mère! Quel changement! Elle ne peut plus marcher seule et elle est d'une faiblesse navrante! Gomme c'est triste de voir les êtres qu'on chérit se dégrader peu à peu !
Pour ne plus songer aux misères jtubliques et aux miennes, je me suis replongé avec furie dans Saint- Antoine, et si rien ne me dérange et que je continue de ce train-là, je l'aurai fini l'hiver prochain. J'ai joliment envie de vous lire les soixante pages qui sont faites. Quand on pourra re-cireiiler sur les chemins de fer, venez donc me voir un peu. Il y a si longtemps que votre vieux troubadour vous attend! Votre battre de ce malin m'a attendri. Quel fier bonhomme vous faites, et quel immense cœur vous avez !
Je ne suis pas comme beaucoup de gens que j'entends
ET GUSTAVE FLAUnERT 249
se désoler sur la guerre de Paris. Je la trouve, moi, plus lolérable que Tinvasion, il u'y a plus de désespoir possible, et voilà ce qui prouve, une fois de plus, notre avilissement. « Ah! Dieu merci, les Prussiens sont là! » est le cri universel des bourgeois. Je mets dans le même sac messieurs les ouvriers, et qu'on f. .. le tout ensemble dans la rivière! ça en prend le chemin d'ailleurs, et puis le calme renaîtra. Nous allons devenir un grand pays plat et industriel comme la Belgique. La disparition de Paris (comme centre du gouvernement) rendra la France incolore et lourde. Elle n'aura plus de cœur, plus de centre, et, je crois, plus d'esprit.
Quant à la Commune, qui est en train de râler, c'est la dernière manifestation du moyen âge. La dernière, espérons-le !
Je hais la démocratie (telle du moins qu'on l'entend en France), c'est-à-dire l'exaltation de la grâce au détriment de la justice, la nt-gation du droit, en un mot l'anti-sociabilité.
La Commune réhabilite les assassins, tout comme Jésus pardonnait aux larrons, et on pille les hôtels des riches, parce qu'on a appris à maudire Lazare, qui était, non pas un mauvais riche, mais simplement un riche. « La République est au-dessus de toute discussion » équivaut à celte croyance : « Le pape est infaillible! » Toujours des formules! toujours des dieux!
L'avant-dernier dieu, qui était le suffrage universel^, vient de faire à ses adeptes une farce terrible en nommant « les assassins de Versailles ». A quoi faut-il donc croire? A rien! c'est le commencement de la sagesse. 11 était
temps de se défaire « des principes » et d'entrer dans la science, dans l'examen. La seule chose raisonnable (j'en reviens toujours là), c'est un gouvernement de mandarins, pourvu que les mandarins sachent quelque chose et même qu'ils sachent beaucoup de choses. Le peuple est un éternel mineur, et il sera toujours (dans la hiérarchie des éléments sociaux) au diM-nier rang, puisqu'il est le nombre, la masse, l'illimité. Peu importe (}ue beaucoup de paysans sachent lire et n'écoulent })lus leur curé, mais il importe infiniment que beaucou]) d'hommes comme Renan ou Littré puissent vivre et soient écoutés! Notre salut n'est maintenant que dans une aristocralie légitime, j'entends par la une majorité qui se composera d'autre chose que de chiffres.
Si l'on eût été plus éclairé, s'il y avait eu à Paris plus de gens connaissant l'histoire, nous n'aurions subi ni Gambetta, ni la Prusse, ni la Commune. Comment faisaient les catholiques pour conjurer un grand péril? Ils se signaient en se recommandant à Dieu et aux saints. Nous autres, qui sommes avancés, nous allons crier : « Vive la Piépnblique! » en évoquant le souvenir de 9:2; et on ne doutait pas de la réussite, notez-le. Le Prussien n'existait plus, on s'embrassait de joie et on se retenait j>our ne i)as courir vers les défilés de l'Argonne, où il n'y a plus de défilés; n'importe, c'est de tradition. J'ai un ami à Rouen qui a proposé à un club la fabrication de piques pour lutter contre des chassepots!
Ahl qu'il eût été plus pratique de garder Badinguet, afin de l'envoyer au bagne une fois la paix faite! L'Autriche ne s'est pas mise en révolution après Sadowa, ni l'Italie
après Novare, ni la Russie après Sébastopol! Mais les bons Français s'empressent de démolir leur maison dès que le feu prend à la clieminée.
Enfin, il faut que je vous communique une idée atroce : j'ai peur que la destruction de la colonne Vendôme ne nous sème la graine d'un troisième empire! Qui sait si, lians vingt ans ou dans quarante ans, un i)etit-fils de Jérôme ne sera pas notre maître?
Pour le quart d'heure, Paris est complètement épileplique. C'est le résultat de la congestion que lui a donnée le siège. La France, du reste, vivait, depuis quelques années, dans un état mental extraordinaire. Le succès de la Lanlorne et Troppmann en ont été des symptômes bien évidents. Cette folie est la suite d'une trop grande bêtise, et cette bêtise vient d'un excès de blague, car à force de menlir, on était devenu idiot. On avait perdu toute notion du bien et du mal, du beau et du laid. Rappelez-vous la critique de ces dernières années. Quelle différence faisaitelle entre le sublime et le ridicule? Quel irrespect! quelle ignorance! quel gâchis! <f Bouilli ou rôti, même chose! » et en même temps, quelle servilité envers l'opinion du jour, le plat à la mode!
Tout était faux! faux réalisme, fausse armée, faux crédit et même fausses câlins. On les appelait « marquises », de même que les grandes dames se traitaient familièrement de « cochonnettes ». Les filles qui restaient dans la tradition de Sophie Arnoubl, comme Lagier, faisaient horreur. Vous n'avez jias vu les respects de Saint-Victor pour la Païva. Et cette fausseté (qui est peut-être une suite du romantisme, prédominance de la passion sur la forme et de
l'inspiration sur la règle), s'appliquait surtout dans la manière de juger. On vantait une actrice, non comme actrice, mais comme bonne mère de famille! On demandait à l'art d'être moral, à la ]ihilosopliie d'être claire, au vice d'être décent et à la science de se ranger à la portée du peuple.
Mais voilà une lettre bien longue. Quand je me mets à engueuler mes contemporains, je n'en finis plus.
CLXXXYIII
A GEORGE SAND
Croisset, dimanche soir, 10 juin ISTl.
Chère maître,
Jamais je n'ai eu plus envie, plus besoin de vous voir que maintenant. J'arrive de Paris et je ne sais à qui parler. J'étouffe. Je suis accablé ou plutôt écœuré.
L'odeur des cadavres me dégoûte moins que les miasmes d'égoïsme s'exhalant par toutes les bouches. La vue des ruines n'est rien auprès de l'immense bêtise parisienne. A de très rares exceptions près, tout le monde m'a paru bon à Her.
Une moitié de la ])opulalion a envie d'étrangler l'autre, qui lui porte le même intérêt. Gela se lit clairement dans les yeux des passants.
Et les Prussiens n'existent plus ! On les excuse et on les admire. Les « gens raisonnables » veulent se faire natura-
ET GUSTAVE FLAUBERT 2b3
lisor Allemands, ,1e vous assure <iue c'est à désespérer de Tespèce humaine.
J'étais à Versailles jeudi. La droite l'ail peur par ses excès. Le vote sur les Orléans est une concession (|u"on lui a faite, pour ne pas Tirriter et avoir le temps de se [iréparer contre elle.
J'excepte de la folie générale llenan, qui m'a paru, au contraiie, tiès jdiilosoplie, et le lion Soulié (jui m'a chargé de vous dire mille choses tendres.
J'ai recueilli une foule de détails horribles et inédits dont je vous fais grâce.
Mon ]ietit voyage à Paris m'a extrêmement troublé, et je vais avoir du mal à me remettre à la pioche.
Que dites-vous de mon ami Maury, qui a maintenu le drapeau tricolore sur les Archives tout le temjts de la Commune? Je crois jteu de gens capables d'une pareille crànerie.
Quand l'histoire débrouillera l'incendie de Paris, elle y trouvera bien des éléments, parmi lesquels il y a, sans aucun doute : 1° la Prusse, et 2° les gens de Badinguet ; on n'a plus aucune preuve écrite contre l'Empire, et Haussmann va se présenter hardiment aux élections de Paris.
Avez-vous lu, parmi les documents trouvés aux Tuileries en septembre dernier, un plan de roman par Isidore? Oiiel scénario !
2o4 CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND
Nohaiit, 23 juillet \S'i\.
Non, je ne suis })as malade, mon cher vieux troubadour, en dépit du chagrin qui est le pain quotidien de la France ; j'ai une santé de fer et une vieillesse exceptionnelle, bizarre même, puisque mes forces augmentent à Tàge où elles devraient diminuer. Le jour où j'ai résolument enterré la jeunesse, j'ai rajeuni de vingt ans. Tu me diras que l'écorce n'en subit pas moins l'outrage du temps. Ça ne me fait rien, le cœur de l'arbre est fort bon et la sève fonctionne comme dans les vieux pommiers de mon jardin, qui fructifient d'autant mieux qu'ils sont plus racornis. Je te remercie d'avoir été ému de la maladie dont les journaux m'ont gratifiée. Maurice t'en remercie aussi et t'embrasse. Il entremèle^toujours ses études scientifiques, littéraires et agricoles de belles apparitions de marionnettes. Il pense à loi chaque fois et dit qu'il voudrai! t'avoir pour constater ses progrès, car il en fait toujours.
Où en sommes-nous, selon toi?
A Rouen, vous n'avez i)lus de Prussiens sur le dos, c'est quelque chose, et on dirait que la République bourgeoise veut s'asseoir. Elle sera héte, tu l'as prédit, et je n'en doute pas ; mais, après le règne inévitable des é|iiciers, il