Réponse à une lettre de Flaul)ert perdue sans doute
faudra bien que la vie s'étende el reparle de tous côtés, Les ordures de la Commune nous montrent des dangers ([ui n'étaient pas assez, prévus et qui commandent une vie politique nouvelle à tout le monde : faire ses affaires soimême et forcer le joli prolétaire créé par l'Empire à savoir ce qui est possible et ce qui ne Test pas. L'éducation n'ap-. ]»rend pas rhonnêteté et le désintéressement du jour au lendemain. Le vole est ri'dncation immédiate. Ils ont nommé des Raoul Rigault el compagnie. Ils savent maintenant ce ({n'en vaut l'aune, qu'ils continuent et ils mourront de faim. 11 n'y a jias autre chose à leur faire coni-i prendre à bref délai.
Travailles-tu? Sahil-Autoine marche-t-il? Dis-moi c& que tu fais à Paris, ce que tu vois, ce que tu penses. Moi je n'ai pas le courage d'y aller. Viens donc me voir avant, de retourner à Croissel. Je m'ennuie de ne pas te voir, c'est une espèce de mort.
G. SAND
A GEORGE SAND
v>r> juillet 1871.
Je trouve Paris un peu moins alVolé qu'au mois de juin, à la surface du moins. On commence à haïr la Prusse d'unefaçon naturelle, c'est-à-dire qu'on rentre dans la tradition française. On ne fait plus de phrases à la louange de ses. civilisations. Quant à la Commune, on s'attend à la voir
renaître plus lard, el les « gens cFordre » ne l'ont absolument rien pour eu empêcher le retour. A des maux nouveaux on aiiplique de vieux remèdes, qui n'ont jamais guéri (ou prévenu) le moindre mal. Le rétablissement du cautionnement me parait gigantesque d'ineptie. Un de mes amis a fait là-contre un bon discours; c'est le filleul de voire ami Michel de Bourges, Bardoux, maire de Glermont- Ferrand.
Je crois, comme vous, que la république bourgeoise peut s'établir. Son manque d'élévation est peut-être une garantie de solidité. C'est la première fois que nous vivons sous un gouvernement qui n'a pas de principe. L'ère du positivisme en politique va commencer.
L'immense dégoût que me donnent mes contemporains me rejette sur le passé, et je travaille mon bon Sainl- Antoine de toutes mes forces. Je suis venu à Paris uniquement pour lui, car il m'est impossible de me procurer à Rouen les livres dont j'ai besoin actuellement; je suis perdu dans les religions de la Perse. Je lâche de me faire une idée nette du Dieu Hom, ce qui n'est pas facile. J'ai passé tout le mois de juin à étudier le bouddhisme, sur lequel j'avais déjà beaucoup de notes. Mais j'ai voulu épuiser la matière autant que possible. Aussi ai-je fait un petit Bouddha, que je crois aimable. Comme j'ai envie de vous lire ce bouquin-là (le mien)?
Je ne vais pas à Nohanti)arce que je n'ose })lus maintenant m'éloigner de ma mère. Sa compagnie m'afflige et m'énerve, ma nièce Caroline se relaie avec moi pour soutenir ce cher et pénible fardeau.
Dans une quinzaine, je serai revenu à Croisset. Du 15
ET Gl'SÏAVK FLAUBERT 257
au '20 aoûl j'y altemls le bon Tourgiieiiefr. Vous seriez bien genliUe de lui succéder, cbère luaîlre. Je dis succéder, car nous n'avous qu'une cbaud)re de propre depuis le séjour des Prussiens. Voyons, un i)on mouvement. Venez au mois de septembre.
Avez-vous des nouvelles de rOdéon?Il m'est impossible d'obtenir du sieur de (Ihilly une réjjonse quelconque. J'ai été chez lui plusieurs fois et je lui ai écrit trois lettres : pas un mol ! Ces gaillards-là vous ont des façons de grand seigneur qui sont charmantes. Je ne sais pas s'il est encore directeur, ou si la direction est donnée à la société Berton, Laurent, Bernard?
Berton m'a écrit pour le (et les) recommander à d'Osmoy, député et président de la commission dramatique, mais depuis lors je n'entends plus parler de rien.
TAVE FLAUBERT. A CROISSET
Noliant. août 1871.
Tu as envie et besoin de me voir et lu ne viens pas ! ce n'est pas bien; car moi aussi, et nous tous ici, nous sou- ])irons après toi. Nous nous sommes quittés si gais, il y a dix-huit mois, et tant de choses atroces ont i)assé entre nous! Se revoir serait la consolation duc Moi, je ne peux pas bouger; je n'ai jias le sou, et il faut (]ue je travaille comme un nègre. Et puis je n'ai pas mi un seul Prussien, et je voudrais garder mes yeux vierges de cette souillure.
Ail! mon ami, quelles années nous passons là! C'est à n'en pas revenir, car l'espérance s'en va avec le reste.
Quel sera le conire-coup de celle infâme Commune? Isidore ou Henri V, ou le règne des incendiaires ramené par l'anarchie? Moi qui ai tant de patience avec mon espèce et qui ai si longtemps vu en beau, je ne vois plus que ténèbres. Je jugeais les autres par moi-même. J'avais gagné beaucoup sur mon propre caractère, j'avais éteint les ébullilions inutiles et dangereuses, j'avais semé sur mes volcans de l'herbe et des tleurs (jui venaient bien, et je me figurais que tout le monde pouvait s'éclairer, se corriger ou se contenir; que les années jiassées sur moi et sur mes semblables ne pouvaient pas être perdues pour la raison et l'expérience : et voilà que je m'éveille d'un rêve pour trouver une génération partagée entre le crélinisme et le delirium tremensl Tout est possible à présent.
C'est pou riant mal de désespérer. Je ferai un grand effort, et peut-èlre me retrouverai-je équitable et patiente; mais, aujourd'hui, je ne peux pas. Je suis aussi troublée que toi, et je n'ose ni parler, ni i>enser, ni écrire, tant je crains d'aviver les plaies béantes de toutes les âmes.
J'ai bien reçu ton autre lettre, et j'attendais le courage d'y répondre; je ne voudrais faire que du bien à ceux que j'aime, à toi surtout qui sens si vivement. Je ne vaux rien en ce moment. J'ai une indignation qui me dévore el un dégoût qui m'assassine.
Je t'aime, voilà tout ce que je sais. Mes enfants t'en disent autant. Embrasse pour moi ta bonne polile mère.
G. SAND
ET r.USïAVE FLAU15ERT 2o9
GXCII
A CUSTAYE FLAUBERT
Nohant, 6 septemlire 1871.
Où es-lu, mon cher vieux Iroubadoiu?
Je ne l'écris pas, je suis toute troublée dans le fond de Tàme. Ça passera, j'espère; mais je suis malade du mal de ma nation et de ma race. Je ne peux pas m'isoler dans ma raison et dans mon irréprochabilité personnelles. Je sens les grandes attaches relâchées et comme rompues. Il me semble que nous nous en allons tous je ne sais où? As-tu plus de courage que moi? Donne-m'en!
Je t'envoie les minois de nos fillettes. Elles se souviennent de toi et disent qu'il l'aut t'envoyer leurs portraits. Hélas! ce sont des filles, on les élève avec amour comme des plantes précieuses. Quels hommes rencontreront-elles pour les protéger et continuer notre œuvre? Il me semble qu'il n'y aura plus dans vingt ans que des cafards et des voyous !
Donne-moi de tes nouvelles, parle-moi de ta pauvre maman, de ta famille, de Croisset. Aime-nous toujours comme nous t'aimons.
G. SAND
GXCIII
\ GEORGE SANO
Croisset, mercredi soir, 6 soptcnibrc.
Eh bien, chère maître, il me semble <[u'on oublie son troubadour? Vous êtes donc bien accablée de besogne!
Coninie il y a longtemps que je n'ai vu vos bonnes grosses lignes! Comme il y a longtemps que nous n'avons causé ensemble! Quel dommage que nous vivions si loin l'un de l'autre! J'ai un grand besoin de vous.
Je n'ose plus quitter ma pauvre mère! Quand je suis obligé de m'absenter, Caroline vient me remplacer. Sans cela, j'irais à Noliant. Y reslerez-vous indéfiniment? Faul-il attendre jusqu'au milieu de l'hiver pour s'embrasser?
Je voudrais bien vous lire Saint-Antoine^ qui en est à sa première moitié, puis m'épandre et rugir à vos côtés.
Quelqu'un qui sait que je vous aime et qui vous admire m'a apporté un numéro du Gaulois, où se trouvaient des fragments d'un article de vous sur les ouvriers, publié dans le Temps. Comme c'est ça! Comme c'est juste et bien dit! Triste! triste! Pauvre France! et on m'accuse d'être sceptique !
Que dites-vous de mademoiselle Papavoine, une pétroleuse, qui a subi au milieu d'une barricade les assauts de dix-huit citoyens! Cela enfonce la fin de V Education sentimentale où on se borne à offrir des fleurs.
Mais ce qui déjjasse tout maintenant, c'est le parti conservateur qui ne va même plus voter, et qui ne cesse de lrend)ler! Vous n'imaginez pas la venette des Parisiens. « Dans six mois, monsieur, la Commune sera établie partout » , est la réponse ou plutôt le gémissement universel.
Je ne crois pas à un cataclysme prochain, parce que rien de ce qui est prévu n'arrive. L'Internationale finira peutêtre par triompher, mais pas comme elle l'espère, pas comme on le redoute. Ah! comme je suis las de l'ignoble
ouvrier, de Tineple bourgeois, du slupide paysan el de l'odieux ecclésiastique !
C'est pourquoi je me jierds, laut que je peux, dans l'antiquité. Actuellement, je fais parler tous les dieux, à l'étal d'agouie. Le sous-litre de mou bou(piin j»ourra être : le Comble de l'insanité. Et la lyi»ographie se recule dans uion es])ril, de plus eu ])lus. Pourquoi publier? Qui donc s'inquiète de Tart maintenant? Je fais de la littérature pour moi comme uu boui'geois tourne des ronds de serviette dans son grenier. Vous me direz qu'il vaudrait mieux être utile. Mais comment l'être! Comment se faire écouter?
Tourgueneff m'a écrit qu'à jiartir du mois d'octobre il venait se fixer à Paris ])Our tout l'hiver. Ce sera quebiu'un à qui parler. Car je ne peux plus parler de quoi que ce soit avec qui que ce soit.
Je me suis occuiié aujourd'hui de la tombe de mon |)auvre Bouilhel; aussi, ce soir, ai-je un redoublement d'amertume.
CXCIY
A GEORGE S AND
Croisset, 8 septembre 1871.
Ah! comme elles sont gentilles! Quels amours! Quelles bonnes petites têtes sérieuses et douces! Ma mère en a été tout attendrie et moi aussi. Cela s'appelle une attention déUcate, chère maître, et je vous en remercie bien. J'envie Maurice, son existence n'est pas aride comme la mienne.
lo.
Nos deux lettres se sont croisées encore une fois. Cela prouve sans doute que nous sentons les mêmes choses en même temps et au même degré.
Pourquoi èles-vous si triste? L'humanité n'offre rien de nouveau. Son irrémédiahle misère m'a empli d'amertume, dès ma jeunesse. Aussi, maintenant, n'ai-je aucune désillusion. Je crois que la foule, le troupeau sera toujours haïssahle. Il n'y a d'inq)ortant qu'un petit groupe d'esprits, toujours les mêmes, et qui se repassent le flamheau. Tant qu'on ne s'inclinera pas devant les mandarins, tant que l'Académie des sciences ne sera pas le remplaçant du pape, la politique tout entière et la société, jusque dans ses racines, ne sera (ju'un ramassis de hlagues écœurantes. Nous pataugeons dans l'arrière-l'aux de la Piévolulion, qui a été un avorlement, une chose ratée, un four, « quoi qu'on dise ». Et cela parce qu'elle procédait du moyen âge et du christianisme. L'idée d'égalité (qui est toute la démocratie moderne) est une idée essentiellement chrétienne et qui s'oppose à celle de jnslice. Regardez comme la grâce, maintenant, prédomine. Le sentiment est tout, le droit rien. On ne s'indigne même pins contre les assassins, e'' les gens qui ont incendié Paris sont moins punis que le calomniateur de M. Favre.
Pour que la Fi'ance se relève, il faut qu'elle passe de l'inspiration à la science, qu'elle abandonne toute métaphysique, qu'elle entre dans la critique, c'est-à-dire dans l'examen des choses.
Je suis persuadé que nous semblerons à la postérité extrêmement bêtes. Les mots répuhliqne et monarchie la feront rire, comme nous rions, nous autres, du réalisme
ET GUSTAVE KLACISEHT 263
el du nomiiialisine. Cai- je déde qu'on me inoutre une difl'éivnce essentielle entre ces deux ternies. Une n'puldiiiue moderne et une monarchie cousiitutionnelle sont identi({ues. Nimporte! on se chamaille là-dessus, on crie, on se bat !
Quant au hou peuple, rinslruclion « gratuite et obligatoire » lachèvera. Quand tout le monde pourra lire le Petit Journal el le Figaro, on ne lira pas autre chose, puisque le bourgeois, le monsieur liche ne lit rien de plus. La presse est une école dabrutissement, parce qu'elle dispense de penser. Dites cela, vous serez brave, et, si vous le persuadez, vous aurez rendu un lier service.
Le premier remède serait d'en finir avec le suffrage universel, la honte de l'esprit humain. Tel qu'il est constitué, un seul élément prévaut au détriment de tous les autres : le nombre domine l'esprit, l'instruction, la race et même l'argent, qui vaut mieux que le nombre.
Mais une société (qui a toujours l)esoin d'un bon Dieu, dun Sauveur) n'est ]^eut-ètre pas capable de se défendre? Le parti conservateur n'a pas même l'instinct de la brute (car la brute, au moins, sait combattre pour sa lanière et ses vivres). Usera divisé par les internationaux, les jésuites de l'avenir. Mais ceux du passé, qui n'avaient non plus ni patrie ni justice, n'ont pas réussi, et l'Internationale sombrera, parce qu'elle est dans le faux. Pas d'idées, rien que des convoitises!
Ah! chère bon maître, si vous ])ouvioz haïr! C'est là ce qui vous a manqué : la haine. Malgré vos grands yeux de sphinx, vous avez vu le monde à travers une couleur d'or. Elle venait du soleil de votre cœur: mais tant de ténèbres
ont surgi, que vous voilà niaintenanl ne reconnaissanl |)lus les choses. Allons donc! criez! tonnez! Prenez votre grande lyre et pincez la corde d'airain : les monstres s'enfuiront. Arrosez-nous avec les gouttes du sang de Thémis blessée.
Pourquoi sentez-vous « les grandes attaches rompues »? Qu'y a-t-il de rompu? Vos attaches sont indestructibles, votre sympathie ne iteul aller qu'à l'éternel.
Notre ignorance de l'histoire nous fait calomnier notre temps. On a toujours été comme ca. Quelques années de calme nous ont trompés. Voilà tout. Moi aussi, je croyais à l'adoucissement des mœurs. Il faut rayer cette erreur et ne pas s'estimer plus qu'on ne s'estimait du temps de Périclès ou de Shakespeare, époques atroces où l'on a fait de belles choses. Dites-nioi que vous relevez la tète et que vous pensez à votre vieux troubadour qui vous chérit.
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 8 septembre 1811.
Gomme de coutume, nos lettres se sont croisées; tu dois recevoir aujourd'hui les portraits de mes fillettes, pas jolies en ce moment de leur croissance, mais si bien pourvues de beaux yeux qu'elles ne pourront jamais être laides.
Tu vois que je suis écœurée comme toi et indignée, hélas ! sans ]iouvoir haïr ni le genre humain ni notre pauvre cher pays. Mais on sent tro]» l'impuissance où Ton est de
ET <:USTAVI': FLAUIÎEKT 205
lui n'iuoiiler le cunir et resprit. On Iravaillc quand niriiie, ne lïil-cc que pour faire, comme tu dis, des ronds de serviette, cl, tout en servant le public, quant à moi, j'y pense le moins possible. Le Temps m'a rendu le service de me taire fouiller dans ma corbeille aux épluchures. J'y li-ouve les prophéties que la conscience de chacun de nous lui a inspirées, et ces petits retours sur le i)assé devraient nous donner courage ; mais il n'en est point ainsi. Les leçons de l'expérience ne servent (jue quand il est trop lard.
Je crois qne, sans subvention, l'Odéon ne sera pas en étal de bien monter une pièce littéraire comme celle {VAissé, el qu'il ne faut pas la compromettre avec des massacres.il faut attendre elvoir venir. Quant à la société Berton, je n'ai pas de ses nouvelles; elle court la province, et ceux qui la composent ne seront pas repris par Chilly, qui est furieux contre eux.
L'Odéon a laissé partir Reynard, nu artiste de premier ordre, que Monligny a eu l'esprit d'engager. Il ne reste vraiment à l'Odéon personne que je sache. Poun[uoi ne songes-lu pas au Théàlre-Français?
Où est la princesse Mathilde? A Enghien ou à Paris, ou en Angleterre? Je t'envoie un mot (jue tu mettras dans la jiremière lettre que tu auras à lui écrire.
Je ne peux jjas aller te voir, cher vieux, el pourtant j'avais bien mérité une de ces heureuses vacances; mais je ne peux pas ({uiller le home, pour toute sorte de raisons tro|i longues à dire, el de nul intérêt, mais inflexibles. Je ne sais même pas si j'irai à Paris cet hiver. Me voilà si vieille! ,Ie me figure que je ne peux qu'ennuyer les autres el qu'on ne peut me toléi'er (pic chez moi. Il faudi-a aljso-
266 CORRESPONDAXCIC ENTHE GEORGE SAND
lumeiil, i)uisque lu com|)les yallercelliiver, que tu vieunes me voir ici avec TourgueneIT; prépare-le à cet enlèvemenl. Je l'embrasse comme je t'aime, et mon monde aussi.
G. SAND
CXGYI
14 septembre 18'1, Noliaiit.
Et quoi, lu veux (juc je cesse d'aimer? Tu veux que je dise que je me suis trompé loule ma vie, que l'humanité est méprisable, haïssable, ({u'elle a toujours été, qu'elle sera toujours ainsi? Et tu me reproches ma douleur comme une faiblesse, comme le puéril regret d'une illusion perdue? Tu affirmes que le peuple a toujours été féroce, le prêtre toujours hypocrite, le bourgeois to\ijours lâche, le soldai toujours brigand, le paysan toujours stupide?Tu dis que tu savais tout cela dès la jeunesse et tu te réjouis de n'en avoir jamais doulé parce que l'âge mûr ne t'a apporté aucune déception; lu n'as donc pas été jeune? Ah! nous différons bien, car je n'ai pas cessé de l'être si c'est être jeune que d'aimer toujours.
Comment veux-tu donc que je fasse pour m'isoler de mes semblables, de mes compatriotes, de ma race, de la grande famille au sein de laquelle ma famille privée n'est
1. Paru dans le Temps, 3 oclobre 1871, sous le titre : Réponse à un ami, et publié dans Impressions et Souvenirs, p. 53.
qu'un épi dans lo cliam|i teri'cslre? Et si cet épi jioiivait mûrir en lieu sûr. si on pouvait, comme lu dis, vivre pour quelques privilégiés et s'abstraire de tous les autres!
Mais c'est impossible et ta ferme raison s'accommode de la plus irréalisable des utopies. Dans quel Eden, dans <{uel fantastique Eldorado cacheras-tu ta famille, ton petit groupe d'amis, ton bonheur intime, pour (jue les déchirements de l'état social et les désastres de la patrie ne les atteignent pas? Si tu veuv être heureux par quelques-uns, il faut que ces quelques-uns, les favoris de Ion cœur, soient heureux par eux-mêmes. Peuvent-ils l'être? Peux-tu leur assurer la moindre sécurité?
Me trouveras-tu un refuge dans la vieillesse qui rapproche de la mort? Et que m'importe à présent la mort ou la vie pour moi-même? Je su]q)ose qu'on meure tout entier ou que l'amour ne nous suive pas dans l'autre vie, est-ce que, jusqu'au dernier souffle, on n'est pas tourmenté du désir, du besoin im])érieu\ d'assurer à ceux qu'on laisse toute la somme du bonheur possible? Est-ce ({u'on peut s'endormir paisiblement quand on sent la terre ébranlée prête à engloutir tous ceux pour qui on a vécu? Vivre encore heureux, en famille, en dé[tit de tout, est sans doute un grand bien relatif, la seule consolation (jugu puisse et qu'on veuille goûter. Mais même en supposant que le mal extérieur ne pénètre pas dans nos maisons, ce qui n'est point possible, tu le sais bien, je ne saurais admettre qu'on puisse prendre son parti de ce qui fait le malheur public.
Tout cela était prévu... Oui, certes, je l'avais prévu aussi bien (jue ([ui que ce soit! je voyais monter l'orage,
268 CORHESPONDANCE EMllE GEORGE SAND
j'assistais, comme tous ceux qui ne vivent ))as sans réflexions, aux approches sensibles du cataclysme. Est-ce une consolation de voir se tordre dans la souffrance le malade dont on connaît à fond la maladie? Quand le tonnerre nous foudroie sommes-nous calmes pour l'avoir entendu longtemps gronder auparavant.
Non, non, on ne s'isole pas, on ne rompt jias les liens du sang, on ne maudit pas, on ne méprise i)as son esjtèce. L'iiumauilé n'est pas un vain mot. Noire vie est faite d'amour et ne plus aimer c'est ne jdus vivre.
Le peuple, dis-tu ! Le peuple c'est toi et moi, nous nous en défendrions en vain. Il n'y a pas deux races, la distinction des classes n'établit plus que des inégalités relatives et la plupart du temps illusoii'cs. Je ne sais si tu as des aïeux très avant dans la bourgeoisie, moi j'ai mes racines maternelles directes dans le peuple et je les sens toujours vivantes au fond de mou être. Nous les avons tous, que l'origine soit plus ou moins effacée; les premiers hommes ont été chasseurs et pasteurs, ])uis laboureurs et soldats. Le brigandage couronné de succès a donné naissance aux premières distinctions sociales. 11 n'y a peut-être pas un titre qui n'ait été ramassé dans le sang des hommes. 11 nous faut bien subir nos ancêtres quand nous en avons, mais ces premiers trophées de haine et de violence sont-ils une gloire dont un esjirit tant soit peu philosophique trouve matière à se prévaloir? Le 'peuple toujours féroce, dis-tu, moi je dis : La noblesse toujours sauvage !
Et il est certain qu'avec le paysan, elle est la classe la plus rétive au progrès, la moins civilisée par conséquent. Les penseurs devraient s'applaudir de ne jtoint en être ;
mais si nous sommes bourgeois, si nous sommes issus du scrl et (lu corvéable à merci, pouvoiis-iious nous courber avet" amour el respect devant les lils d{-<. oppresseurs de nos pères! (Juiconijuc renie le peuple s'avilit el donne au monde le lionlcux spectacle de l'aposlasie. Bourgeoisie, si nous voulons nous relever et redevenir une classe, nous n'avons qu'une chose à faire, nous proclamer |)eu[de el luller jusqu'à la mort contre ceux qui se prétendent nos supérieurs de droit divin. Pour avoir man»iué à la dignité de noire mandai révolutionnaire, pour avoir singé la noblesse, pour avoir usurpé ses insignes, i)Our nous être enqiaré de ses joujoux, pour avoir été honleusemenl ridicules et làciies, nous ne comptons plus, nous ne sommes plus rien : le ])euple, qui ne devrait faire qu'un avec nous, nous renie, nous abandonne et cherche à nous op|>rimer.
Le peuple féroce? Non, il n'est pas bêle non plus, sa maladie actuelle est d'être ignorant et sot. Ce n'est pas le peuple de Paris qui a massacré les jjrisonniers, détruit les monuments el cherché à incendier la ville. Le peuple de Paris c'est tout ce qui est resté dans Paris après le siège, puis([ue ({uiconque avait la moindre aisance s'est empressé d'aller respirer l'air de la province et embrasser la fanulle absente après les souffrances physiques et morales du blocus. Ce qui est resté à Paris, c'est le marchand et l'ouvrier, ces deux agents du travail et de l'échange sans les({uels Paris n'existerait plus. Ynilà ce (|ui constitue positivement le peuple de Paris; c'est un(! et même famille dont les malentendus de la politique ne peuvent rendre la l)areulé et la solidarité. Il est reconnu n)ainlenanl ({ue les oppresseurs de cette tourmente étaient en minorité. Donc
le peuple de Paris iriMail pas disposé à la fureur puisque la majorité n'a donué que des signes de faiblesse et de crainte. Le mou\emenl a été organisé par des hommes déjà inscrits dans les rangs de la bourgeoisie et n'a[)partenant |»liis aux habitudes et aux nécessités du prolétariat. Ces hommes ont été mus pai- la haine, Fambition déçue, le jtatriolisme mal entendu, le fanatisme sans idéal^ la niaiserie du sentiment ou la méchanceté naturelle — il y a eu de tout cela, chez-eux — et même certains points d'honneur de doctrine qui n'ont pas voulu reculer devant le danger. Ils ne s'appuyaient certainement pas sur la classe moyenne qui tremblait, fuyait ou se cachait. Ils ont été forcés de mettre en mouvement le vrai i)rolétaire, celui qui n'a rien à perdre. Eh bien, ce })rolétaire môme leur a échappé en grande partie, divisé qu'il était en nuances très diverses, les unes voulant le désordre pour en profiter, les autres redoutant les conséquences de leur entraînement, la plupart ne raisonnant plus, parce que le mal était devenu extrême et que l'absence de travail les a forcés de marcher au combat pour trente sous par jour.
Pourquoi voudrais-tu que ce prolétariat enfermé dans Paris, et qui a compté au plus quatre-vingt-mille soldats de la faim et du désespoir, représentât le peuple de France? Il ne représente même pas le peuple de Paris, à moins que tu ne veuilles maintenir la distinction que je repousse entre le producteur et le trafiquant.
Mais je veux te suivre et te demander sur quoi repose cette distinction? Est-ce sur le plus ou moins d'éducation? La limite est insaisissable si tu vois au plus haut de la bourgeoisie des lettrés et des savants, si tu vois au plus