‹ Correspondance entre George et Gustave FlaubertChapitre 48 sur 63 · ET GUSTAVE F L A L' H E H T · texte numérisé non relu

ET GUSTAVE F L A L' H E H T

bas du pi'olélarial des sauvages el des brûles, lu n'en as l)as moins la foule des inlerniédiaires qui te présentera, ici des prolétaires intelligents el sages, là des bourgeois qui ne sont ni sages ni intelligents. Le grand nombre des citoyens civilisés date d'iiier et beaucoup de ceux qui savent lire et écrire ont encore père et mère qui peuvent à jteine signer leur nom.

Ce serait donc uniquement le plus ou moins de ressources acquises qui classerait les hommes en deu\ camps distincts? On se demande alors où commence le peuple et où il finit, car cliaiiue jour Taisance se déplace, la ruine abaisse Tun, la fortune élève Tautre; les rôles changent, celui (}ui était bourgeois ce matin va redevenir prolétaire ce soir, el le prolétaire de tantôt pourra passer bourgeois dans la journée s'il trouve une bourse ou s'il hérite d'un oncle.

Tu vois bien que ces dénominations sont devenues oiseuses et que le travail de classement, quelque méthode qu'on voulût y porter, serait inextricable.

Les hommes ne sont au-dessus ou au-dessous les uns des autres que par le plus ou moins de raison el de moralité. L'instruction qui ne développe que l'égoïste sensualité ne vaut pas l'ignorance du prolétaire honnête par instinct ou par habitude. (îetle instruction obligatoire que nous voulons tous par respect |)0ur le droit humain n'est cependant pas une panacée dont il faille s'exagérer les miracles. Les mauvaises natures nV trouveront que des moyens plus ingénieux et jdus dissimulés pour faire le mal. Elle sera, comme toutes les choses dont l'homme use et abuse, le venin el l'antidote. Trouver un remède infaillible à nos maux est illusoire. Il faut que nous cherchions tous

au jour le jour tous les moyens immédiatement possibles, il ne faut plus songer à autre chose dans la pratique de la vie qu'à Tamélioralion des mœurs et à la réconciliation des intérêts. La France agonise, cela est certain, nous sommes tous malades, tous corrompus, tous ignorants, tous découragés : dire que cela était «"'crîV, qu'il doit en être ainsi, que cela a toujours été et sera toujours, c'est reconnnencer la fable du i)édagogue et de l'enfant qui se noie. Autant dire tout de suite : Cela m'est égal; mais si tu ajoutes : Cela ne nie regarde pas, tu te trompes. Le déluge vient et la mort nous gagne. Tu auras beau être prudent et reculer, ton asile sera envahi à son lour et eu périssant avec la civilisation humaine, tu ne seras pas plus philosophe pour n'avoir pas aimé, que ceux (\m se sont jetés à la nage pour sauver quelques débris de Thunianilé. Ils n'en valent pas la peine ces débris; soit! Ils n'en périront pas moins, c'est possible ; nous périrons avec eux, cela est certain, mais nous mourrons tout vivants et tout chauds. Je préfère cela à un hivernage dans les glaces, à une mort anticipée. Et d'ailleurs, moi, je ne pourrais jias faire autrement. L'amour ne se raisonne pas. Si je le demandais pourquoi tu as la passion de l'étude, tu ne me l'expliquerais pas mieux que ceux qui ont la passion de l'oisiveté n'expliquent leur paresse.

Tu me crois donc ébranlé, que tu me prêches le détachcment?Tu me dis que tuasludanslesjournaux des fragments de moi qui indiquent un revirement d'idées, et ces journaux qui me citent avec bienveillance s'etfoicent de me croire éclairé d'une lueur nouvelle, tandis que d'autres qui ne me citent jias croient i»eut-ètre que je déserte la cause de

Tavenir. Que les i»oliti({uos pensent e( disent ce «[u'ils veulent. Laissons-les a leurs ajtpi'éoiations critiiiues. Je n'ai jtas à réclamer, je n'ai pas à ré]»on(lre, le public a d'antres intérêts à discuter (jue ceux de ma personnalité. Je tiens nue plume, j'ai une place honorable de libre discussion dans un grand journal, c'est à moi, si j'ai été mal interprété, de mexpliquer mieux quand l'occasion se présente. Je la saisis le moins possible, cette occasion de jiarler de moi, en tant ([u'individu isolé; mais si toi, tu nie juges converti à de fausses notions, je dois dire à toi et aux autres qui s'intéressent à moi : Lisez-moi en entier, et ne me jugez pas sur des fragments détachés : l'esprit indépendant des exigences de parti voit nécessairement le pour et le contre et l'écrivain sincère dit l'un et l'autre sans se préoccuper du blâme ou de l'approbation des lecteurs intéressés. Mais tout être qui n'est pas fou se rattache à une synthèse et je ne crois pas avoir romj)u avec la mienne. La raison et le sentiment sont toujours d'accord en moi jiour me faire repousser tout ce qui veut me ramener à l'enfance, en politique, en religion, en philosophie, en art. Mon sentiment et ma raison combattent plus que jamais l'idée des distinctions fictives, l'inégalité des conditions imposée comme un droit acquis aux uns, comme une déchéance méritée aux autres. Plus que jamais je sens le besoin d'élever ce qui est bas et de relever ce qui est tnml)é. Jusqu'à ce que mon cœur s'épuise, il sera ouvert à la pitié, il prendra le parti du faible, il réhabilitera le calomnié. Si c'est aujourd'hui le peuple qui est sous les pieds, je lui tendrai la main, si c'est l'oppresseur et le bourreau, je lui dirai qu'il est lâche et odieux. Que m'importe tels ou tels

groupes d'hommes, tels noms propres devenus drapeaux, telles ])ersonnalités devenues réclames? Je ne connais que des sages ou des fous, des innocents ou des coupables. Je n'ai pas âme demander où sont mes amis ou mes ennemis. Ils sont où la tourmente les a jetés. Ceux qui ont mérité que je les aime et qui ne voient pas par mes yeux ne me sont pas moins chers. Le blâme irréfléchi de ceux qui me quittent ne me les fait pas considérer comme ennemis. Toute amitié injustement retirée reste intacte dans le cœur qui n'a pas mérité l'outrage. Ce cœur-là est au-dessus de l'amour-propre, il sait attendre le réveil de la justice et de l'affection.

Tel est le rôle droit et facile d'une conscience qui n'est engagée par aucun intérêt personnel dans des intérêts de parti. Ceux qui ne peuvent en dire autant d'eux-mêmes auront certes du succès dans leur milieu, s'ils ont le talent d'éviter tout ce qui peut lui déplaire, et plus ils auront ce talent plus ils trouveront les moyens de satisfaire leurs passions. Mais ne les apj)elez point dans l'histoire en témoignage de la vérité absolue. Du moment qu'ils font métier de leur opinion, leur opinion est sans valeur.

Je sais des âmes douces, généreuses et timorées qui, en ce moment terrible de notre histoire, se reprochent d'avoir aimé et servi la cause du faible. Elles ne voient qu'un point dans l'espace, elles croient que le peuple qu'elles ont aimé et servi n'existe plus, parce qu'à sa place une horde de bandits suivie d'une petite armée d'hommes égarés, s'est emparée momentanément du théâtre de la lutte.

Ces bonnes âmes ont un effort à faire pour se dire que

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ce qu'il y avait de bon clans le pauvre et d'intéressant dans le déshérité existe toujours, seulement il n'est plus là, et le bouleversement politique l'a écarté de la scène. Quand de pareils drames se jouent, ceux qui s'y jettent de gaieté de cœur sont les vaniteux ou les cupides de la famille, ceux qui s'y laissent traîner sont les idiots. Qu'il y ail des cui)ides, des idiots et des vaniteux par milliers en France, nul n'en doute; mais il y en a tout autant et peut-être beaucoup plus dans les autres États. Qu'une occasion se présente semblable aux occasions trop fréquentes qui mettent nos mauvaises i)assions en jeu, et vous verrez, si les autres nations valent mieux que nous. Attendez à l'cenvre la race germanique dont nous admirons les. aptitudes disciplinaires, celte race dont les armées viennent de nous montrer les appétits brutaux dans toute leurnaïveté barbare, et vous verrez ce que sera son déchaînement! Le peuple de Paris vous paraîtra sobre et \ertueux en comparaison.

Cela ne doit pas être ce qu'on appelle une fiche d& consolation, nous aurons à plaindre la nation allemande de ses victoires autant que nous de nos défaites, car c'est pour elle le premier acte de sa dissolution morale. Le drame de son abaissement est commencé et, comme elley travaille de ses propres mains, il ira très vite. Toutes^ ces grandes organisations matérielles où le droit, la justiceet le respect de l'humanilé sont méconnus, sont des. colosses d'argile, nous sommes [layés pour le savoir. Eh. bien, l'abaissement moial de l'Allemagne n'est i»as le salut futur de la France, et si nous sommes appelés à lut rendre le mal qu'elle nous a fait, son écrasement ne nous.

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rendra pas la vie. Ce n'est pas dans le sang que les races se retrempent et se rajeunissent. Des effluves de vie peuvent sortir encore du cadavre de la France, celui de l'Allemagne sera le foyer de pestilence de l'Europe. Une nation qui a perdu l'idéal ne se survit pas à elle-même. Sa mort ne féconde rien et ceux qui respirent ses fétides émanations sont frappés du mal (jui l'a tuée. Pauvre Allemagne! la couiuî de la colère de rÉternel est versée sur toi tout autant que sur nous, et pendant que tu te réjouis et t'enivres, l'esprit philosophique pleure sur toi et préj)are ton épitaphe. Ce hlessé pâle et sanglant qui s'appelle la France tient toujours dans ses mains crispées un pan du manteau étoile de l'aveuir, et toi, tu te drapes dans un drapeau souillé qui sera Ion suaire. Lesgrandeurs passées n'ont plus de place à prendre dans l'histoire des hommes. C'en est fait des rois qui exploitent les peuples, c'en est fait des peuples exploités qui ont consenliàleur propre abaissement.

Voilà pourquoi nous sommes si malades et pourquoi mon âme est brisée.

Mais ce n'est pas en méprisant notre misère que jeu contemple l'étendue. Je ne veux pas croire que cette sainte patrie, que cette race chérie dont je sens vibrer en moi toutes les cordes, harmonieuses et discordantes, dont j'aime les qualités et les défauts quand même, dont je consens à accepter toutes les responsabilités bonnes ou mauvaises plutôt que de m'en dégager par le dédain, non, je ne veux pas croire que mon pays et ma race soient frappés à mort. Je le sens à ma souffrance, à mon deuil, à mes heures mômes de pur abattement, j'aime, donc je vis ; aimons et vivons.

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Fran(;aiï;, aimons-nous, mon Dieu, mon Dieu! Aimonsnous, ou nous sommes perdus. Tuons, renions, anéanlissons la politique, j)uistiu'elle nous divise et nous arme les uns contre les autres; ne demandons à personne ce qu'il était et ce qu'il voulait hier. Hier tout le monde s'est trompé, sachons ce que nous voulons aujourd'hui. Si ce n'est pas la liberté pour tous et la fraternité envers tous, ne cherchons pas à résoudre le problème de l'humanité, nous ne sommes pas dignes de le définir, nous ne sommes pas capables de le comprendre. L'égalité est une chose qui ne s'impose pas, c'est une libre idante qui ne croit que sur les terrains fertiles, dans l'air salubre. Elle ne pousse pas de racines sur les barricades, nous le savons maintenant! Elle y est immédiatement foulée aux pieds du vain- (jueur quel qu'il soit. Ayons le désir de l'établir dans nos mœurs, la volonté de la consacrer dans nos idées. Donnons-lui pour point de départ la charité palrioliiiue, l'amour! C'est être fou de croire qu'on sort d'un combat avec le respect du droit humain. Toute guerre civile a enfanté et enfantera le forfait...

Malheureuse Internalionale, est-il vrai que tu croies à ce mensonge de la force primant le droit? Si tu es aussi nombreuse, aussi puissante (ju'on se l'imagine, est-il possible que tu professes la destruction et la haine comme un devoir? Non, ta jtuissance est un fantôme de la mort. Un grand nombre d'hommes de toutes les nations ne sauraient délibérer et agir en vertu d'un principe d'iniquité. Si lu es la partie féroce du peuple européen, quelque chose comme les anabaptistes de Munster, comme eux tu te détruiras de tes propres mains. Si, au contraire, lu es

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une grande et légilime association fraternelle, ton devoir est d'éclairer tes adeptes et de renier ceux qui avilissent et compromettent ton principe. Je veux croire encore que tu comptes dans ton sein des hommes laborieux et humains en grand nombre, et que ceux-là souffrent et rougissent de voir les bandits se parer de ton nom. En ce cas, ton silence est inepte et lâche. N'as-tu pas un seul membre capable de protester contre les ignobles attentats, contre les principes idiots, contre la démence furieuse? Tes élus, tes administrateurs, les inspirateurs sont-ils tous des brigands et des crétins? Non! c'est impossible; il n'y a pas de groupes, il n'y a pas de club, il n'y a pas de carrefours où une voix de vérité ne i>uisse se faire entendre. Parle donc, justifie-toi; proclame ton évangile. Dissous-toi pour le reconstituer si la discorde est dans ton sein. Jette un appel à l'avenir si tu n'es pas une antique invasion des Barbares. Dis à ceux qui aiment toujours le peuple ce qu'ils doivent faire pour lui, et si lu n'as rien à dire, si tu ne peux faire entendre une parole de vie, si l'iniquité de tes mystères est scellée par la peur, renonce aux nobles sympathies, nourris-toi du mépris des âmes honnêtes, et débats-toi entre l'argousin et le gendarme.

La France entière l'a attendu ce mot de ta destinée qui eût pu être le mot de la sienne. Elle l'a attendu en vain. Moi aussi, naïf, j'attendais. Tout en blâmant les moyens, je ne voulais pas préjuger le but. Il y en a toujours eu un dans les révolutions et celles qui échouent ne sont pas toujours les moins fondées. Un fanatisme patriote a semblé être le premier sentiment de cette lutte. Ces enfants perdus de l'armée démocratique allaient peut-être

souscrire à une paix iuévilable qu'ils jugeaient honteuse ; Paris avait juré de s'ensevelir sous ses ruines.

Le peuple démocrate allait forcer le peuple hourgeois à tenir parole. Il s'emparait des canons, il allait les tourner contre les Prussiens, c'était insensé mais c'était grand... Point. Le premier acte de la Commune est d'adhérer à la paix, et dans tout le cours de sa gestion elle n'a pas une injure, pas une menace pour l'ennemi, elle conçoit et commet l'insigne lâcheté de renverser sous ses yeux la colonne qui rappelle ses défaites et nos victoires. C'est au pouvoir émanant du suffrage universel qu'elle en veut, et cependant elle invoque ce suffrage à Paris pour se constituer. Il est vrai qu'il lui fait défaut; elle passe pardessus l'apparence de légalité qu'elle a voulu se donner et fonctionne de par la force brutale, sans invoquer d'autre droit que celui de la haine et du mépris de tout ce qui n'est pas elle. Elle proclame la science sociale positive dont elle se dit dépositaire unique, mais dont elle ne laisse pas échapper un mol dans ses délibérations et dans ses décrets. Elle déclare qu'elle vient déUvrer l'homme de ses entraves et de ses préjugés, et, tout aussitôt, elle exerce un pouvoir sans contrôle et menace de mort quiconque n'est pas convaincu de son infaillibilité. En même temps qu'elle prétend reprendre la tradition des Jacobins, elle usurpe la pa})auté sociale et s'arroge la dictature. Quelle république est-ce là ? Je n'y vois rien de vital, rien de rationnel, rien de constitué, rien de constituable. C'est une orgie de prétendus rénovateurs qui n'ont pas une idée, pas un principe, pas la moindre organisation sérieuse, pas la moindre solidarité avec la nation, pas la moindre

ouverture vers l'avenir. Ignorance, cynisme et brutalité, voilà tout ce qui émane de cette prétendue révolution sociale. Déchaînement des instincts les jikis bas, impuissance des ambitions sans pudeur, scandale des usurpations sans vergogne; voilà le spectacle auquel nous venons d'assister. Aussi cette Commune a inspiré le plus mortel dégoût aux hommes politiques les plus ardents, les pluS dévoués à la démocratie. Après d'inutiles essais, ils ont compris qu'il n'y avait pas de conciliation possible là où il n'y avait pas de principes ; ils se sont retirés d'elle avec consternation, avec douleur, et, le lendemain, la Commune les déclarait traîtres et décrétait leur arrestation. Elle les eût fusillés s'ils fussent restés entre ses mains.

El toi, ami, tu veux que je voie ces choses avec une stoïque indifférence? lu veux que je dise : l'homme est ainsi fait; le crime est son expression, l'infamie est sa nature?

Non, cent fois non. L'iuimanité est indignée en moi et avec moi. Cette indignation qui est une des formes les plus passionnées de l'amour, il ne faut ni la dissimuler ni essayer de l'oublier. Nous avons à faire les immenses efforts de la fraternité ]>our réparer les ravages de la haine. Il faut conjurer le tléau, écraser l'infamie sous le mépris et inaugurer par la foi la résurrection de la patrie.

GEORGE SAND

ET GUSTAVE FLAUBEFiT 281

Nohant, 16 septembre 1871.

Cher vieux,

Je te répondais avant-hier et ma lettre a pris de telles j)roportions que je l'ai envoyée comme feuilleton au Temps pour la prochaine quinzaine; car j'ai promis de leur donner deux feuilletons par mois. — Cette lettre à un ami ne te désigne pas même par une initiale ; car je ne veux pas plaider contre toi en public. Je t'y dis mes raisons de souffrirai de vouloir encore. Je le l'enverrai et ce sera encore causer avec toi. Tu verras que mon chagrin fait partie de moi et qu'il ne dépend pas de moi de croire ([ue le progrès est un rêve. Sans cet espoir, personne n'est bon à rien. Les mandarins n'ont pas besoin de savoir, et l'instruction môme de quelques-uns n'a plus de raison d'être sans un espoir d'intluence sur les masses; les philosophes n'ont qu'à se taire et ces grands esprits auxquels le besoin de ton ame se rattache, Shakespeare, Molière, Voltaire, etc., n'ont que faire d'exister et de se manifester.

Laisse-moi souffrir, va! ça vaut mieux que de voir Yinjuslice avec un visage serein, comme dit Shakespeare. Quand j'aurai épuisé ma coupe d'amertume je me relèverai. Je suis femme, j'ai des tendresses, des pitiés et des colères. Je ne serai jamais ni un sage ni un savant.

J'ai reçu un aimable petit mot de la princesse Mathilde. Elle est donc refixée à Paris? a-l-elle de quoi vivre du fait

de M. Demidoff, son défunt et je crois indigne époux? En somme c'est brave et bon de sa part de revenir près de ses amis, au risque de nouveaux bouleversements.

Je suis contente que ces petites mines d'enfants l'aient fait plaisir. Tu es si bon, j'en étais sûre. Je t'embrasse bien fort. Tu as beau être mandarin, je ne te trouve pas Gbinois du tout, et je t'aime à plein cœur.

Je travaille comme un l'orrai.

G SAND

A GEORGE SAND

Chère maître,

J'ai reçu votre feuilleton hier, et j'y répondrais longuement si je n'étais au milieu des préparatifs de mon départ pour Paris. Je vais tâcher d'en finir avec Aïssé.

Le milieu de votre lettre m'a fait verser un pleur, sans me convertir, bien entendu. J'ai été ému, voilà tout, mais non persuadé.

Je cherche chez vous un mot que je ne trouve nulle part : justice, et tout notre mal vient d'oubUer absolument cette première notion de la morale, et qui, selon moi, compose toute la morale. La grâce, l'humanitarisme, le sentiment, l'idéal, nous ont joué d'assez vilains tours pour qu'on essaye du droit et de la science.

Si la France ne passe pas, d'ici à peu de temps, à l'état critique, je la crois irrévocablement perdue. L'instruction

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gratuite et obligatoire n'y fera rien qu'augmenter le nombre dos imbéciles. Renan a dit cela supérieurement dans la préface de ses « Questions contemporaines ». Ce qu'il nous faut avant tout, c'est une aristocratie naturelle, c'est-à-dire légitime. On ne peut rien faire sans tète, et le suffrage universel tel qu'il existe est plus stui)ide que le droit divin. Vous en verrez de belles si on le laisse vivre! La masse, le nombre, est toujours idiot. Je n'ai pas beaucoup de convictions, mais j'ai celle-là fortement. Cependant il faut respecter la masse, si inepte qu'elle soit, parce qu'elle contient des germes d'une fécondité incalculable. Donnezlui la liberté, mais non le pouvoir.

Je ne crois pas plus (pie vous aux distinctions des classes. Les castes sont de Tarcbéologie. Mais je crois que les pauvres baissent les ricbes et que les riclies ont peur des pauvres. Cela sera éternellement. Prèclier l'amour aux uns comme aux autres est inutile. Le plus pressé est d'instruire les riches, qui, en somme, sont les plus forts. Éclairez le bourgeois d'abord, car il ne sait rien, absolument rien. Tout le rêve de la démocratie est d"élever le lirolétaire au niveau de bêtise du bourgeois. Le rêve est en partie accomi)li. Il lit les mêmes journaux et a les mêmes passions.

Les trois degrés de l'instruction ont doniK' leurs preuves depuis un an : 1° Tinstruction supérieure a fait vaincre la Prusse ; 2° rinslruction secondaire, bourgeoise, a produit les hommes du 4 septembre ; 3° l'instruction primaire nous a donné la Commune. Son ministre de l'instruction publique était le grand Vallès, qui se vantait de mépriser Homère !

Dans trois ans, tous les Français peuvent savoir lire. Croyez-vous que nous en serons plus avancés? Imaginez au contraire que dans chaque commune, il y ait un bourgeois, un seul ayant lu Bastiat, et que ce bourgeois-là soit respecté, les choses changeraient.

Cependant je ne suis pas découragé comme vous, et le gouvernement actuel me jilaif, parce qu'il n'a aucun principe, aucune métaphysique, aucune blague. Je m'exprime très mal. Vous méritez pourtant une autre réponse, mais je suis fort pressé.

J'ajiprends aujourd'hui que la masse des Parisiens regrette Badinguet. Un plébiscite se i»rononcerait pour lui, je n'en doute pas, tant le sutTrage universel est une belle chose.

CXGIX

IS'oliant, 10 octobre 1811.

Je réponds à ton post-scriptum, si j'avais répondu à Flaubert je n'aurais pas... répondu, sachant bien que le cœur n'est pas toujours d'accord chez toi avec l'esprit, désaccord où nous sommes tous, du reste, forcés de tomber à chaque instant. J'ai répondu à un fragment de lettre d'un ami quelconque que personne ne connaît, ne peut reconnaître, puisque je m'adresse à une portion de ton raisonnement qui n'est pas toi entier.

Tu es un troubadour quand même et si j'avais à t'écrire

en public le personnage serait ce qu'il doit être. Mais nos vraies discussions doivent rester entre nous, comme lies caresses entre amants, et plus douces, puisque ramitié a ses mystères aussi sans les orages de la personnalité.

Cette lettre-ci que tu m'écris en courant, est pleine de vérités bien dites contre lesquelles je ne proteste pas. Mais il faudrait trouver le lien et Taccord entre tes vérités de raison et mes vérités de sentiment. La France n'est hélas, ni avec toi, ni avec moi; elle est avec l'aveuglement, l'ignorance et la bêtise. Oh, cela je ne le nie pas, c'est de cela justement que je me désole.

Est-ce que c'est un temps pour faire jouer A'issé"^ C'est, m'as-tu dit, une chose distinguée, délicate comme tout ce qu il faisait et on me dit que le public des théâtres est plus épais qu'il n'a jamais été. ïu ferais bien de voir jouer deux ou trois })ièces quelconques pour apprécier l'état de littérature du Parisien. La province donnera moins (|ue par le passé. Les petites fortunes sont trop entamées pour se permettre les voyages fréquents à Paris.

Si Paris offrait, comme dans ma jeunesse, un noyau inteUigent et influent, une bonne pièce n'aurait peut-être pas cent représentations, mais une mauvaise n'en aurait pas trois cents. Mais ce noyau est devenu impercei)tible et son influence est noyée. Qui donc remplira les théâtres? Le boutiquier de Paris sans guide et sans bonne critique? — Enfin, tu n'es pas le maître dans la question d\iissé. Il y a un héritier qui s'impatiente probablement. — On m'écrit que Ghilly est très gravement malade et que Pierre Bertou est réengagé.

Tu dois èlre très occupé, je ne veux pas l'écrire longuenienl.

Je l'embrasse lendremenl, mes enfanls l'aiment et se rappellent à loi.

G. s AND.

ce

A GEORGE s A N D

Jamais de la vie, chère bon maître, vous n'avez donné une pareille preuve de voire inconcevable candeur! Gomment, sérieusement, vous croyez m'avoir offensé! La première page ressemble presque à des excuses! Ça m'a fait bien rire! vous pouvez, d'ailleurs, tout me dire, moi! tout! Vos coups me seront caresses.

Donc recausons! Je rabâche en insistant de nouveau sur la justice! Voyez comme on est arrivé à la nier parloul? Est-ce que la critique moderne n'a pas abandonné l'art pour l'histoire? La valeur intrinsèque d'un livre n'est rien dans l'école Sainte-Beuve, Taine. On y ])rend tout en considération, sauf le talent. De là, dans les petits journaux, l'abus de la personnalité, les biographies, les diatribes. Conclusion : irrespect du public.

Au théâtre, même histoire. On ne s'inquiète pas de la pièce, mais de l'idée à prêcher. Notre ami Dumas rêve la gloire de Lacordaire, ou plutôt de Ravignan! Empêcher de retrousser les cotillons est devenu, chez lui, une idée fixe. Faut-il que nous soyons encore peu avancés puisque toute

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la morale consiste pour les femmes à se priver rradultère et pour les hommes à s'abstenir de vol ! Bref, la première injustice est pratiquée par la littérature qui n'a souci de l'esthétique, laquelle n'est qu'une justice supérieure. Les romantiques auront de beaux comptes à rendre, avec leur sentimentalité immorale. Rappelez-vous une pièce de Victor Hugo, dans la Légende des siècles^ où un sultan est sauvé parce qu'il a eu pitié d'un cochon ; c'est toujours l'histoire du bon larron, béni parce qu'il s'est repenti! Se repentir est bien, mais ne pas faire de mal est mieux. L'école des réhabiUtations nous a amenés à ne voir aucune différence entre un co({uin et un honnête homme. Je me suis, une fois, emporté devant témoins, contre Sainte- Beuve, en le priant d'avoir autant d'indulgence pour Balzac qu'il en avait pour Jules Lecomte. 11 m'a répondu en me traitant de ganache! Voilà où mène la largeur.

On a tellement perdu tout sentiment de la proportion que le conseil de guerre de Versailles traite plus durement Pipe-en- Bois que M. Courbet, Maroteau est condamné à mort comme Rossel! C'est du vertige! Ces messieurs, du reste, m'intéressent fort peu. Je trouve qu'on aurait dû condanmer aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. Mais cela aurait blessé Vhumanité. On est tendre pour les chiens enragés et point pour ceux qu'ils ont mordus.

Gela ne changera pas tant que le sulTrage universel sera

•ce qu'il est. Tout homme (selon moi), si infime qu'il soit,

a droit à une voix, la sienne, mais n'est pas l'égal de son

voisin, lequel peut le valoir cent fois. Dans une entre-

prise incluslrielle (Société anonyme), cliaqne actionnaire vote en raison de son apport. Il en devrait être ainsi dans le gouvernement d'une nation. Je vaux bien vingt électeurs de Croisset. L'argent, l'esprit et la race même doivent être comptés, bref toutes les forces. Or, jusqu'à présent je n'en vois qu'une : le nombre! Ah! chère maître, vous qui avez tant d'autorité, vous devriez bien attacher le grelot! On lit beaucoup vos articles du Temps qui ont un grand succès, et qui sait? Vous rendriez peut-être à la France un immense service?

Ame m'occupe énormément, ou plutôt m'agace. Je n'ai pas vu Chilly, j'ai donc alïaire à Duquesnel. On me retire posilivemeut le vieux Berton et on me propose son (ils. Il est fort gentil, mais il n'a rien du lyi)e conçu par l'auteur. Les Français ne demanderaient peut-être pas mieux que de prendre A'issél Je suis fort perplexe, et il va falloir que je me décide. Quant à attendre qu'un vent littéraire se lève, comme il ne se lèvera pas, moi vivant, il vaut mieux risquer la chose tout de suite.

Ces affaires théâtrales me dérangent beaucoup, car j'étais bien en train. Depuis un mois, j'étais même dans une exaltation qui frisait la démence!

J'ai rencontré l'inéluctable Harrisse, homme qui connaît tout le monde et qui se connaît à tout, théâtre, romans, lînances, politique, etc. Quelle race que celle de l'homme éclairé!!! J'ai vu la Plessy, charmante et toujours belle. Elle m'a chargé de vous envoyer mille amitiés.

Moi, je vous envoie cent mille tendresses.

Votre vieux.

A GEORGE SAM

li novembre 1871.

Ouf! je viens de finir mes Dieu.i\, c'est-à-dire la partie mythologique de mon Saint-Antoine, sur laquelle je suis depuis le commencement de juin, Comme j'ai envie de vous lire ça, chère maître du bon Dieu!

Pourquoi avez-vous résisté à votre bon mouvement? Pouniuoi n'ètes-vous pas venue, cet automne? 11 ne faut pas rester si longtemps sans voir Paris. Moi, j'y serai aprèsdemain et je ne m'y amuserai pas de tout l'hiver, avec Aïssé, un volume de vers à imprimer (je voudrais bien vous montrer la préface), que sais-je encore? Une foule de choses peu drôles.

Je n'ai pas reçu le second feuilleton annoncé? Votre vieux troubadour a la télé cuite. Mes plus longues nuits, depuis trois mois, n'ont pas été au delà de cinq heures. J'ai pioché d'une manière frénétique. Aussi, je crois avoir amené mon bouquin à un joli degré d'insanité. L'idée des Itètises qu'il fera dire au bourgeois me soutient, ou plutôt, je n'ai pas besoin d'être soutenu, un pareil milieu me plaisant naturellement.

Il est de plus en plus stupide, ce bon bourgeois! il ne va même pas voter! Les bêtes brutes le dépassent dans le sentiment de la conservation personnelle. Pauvre France ! pauvre nous!

290 CORRESl'ONnANCE ENTRE GEORGE SAND

Savez-vous ce que je lis pour me dislraii'e mainlenant? Bicliat et Cal)anis, qui m'amusent énormément. On savait faire des livres dans ce temps-là. Ah! que nos docteurs d'aujourd'hui sont loiu de ces hommes!

Nous ne souffrons «lue d'une chose : la i)ètise. Mais elle est formidahle et universelle. Quand on parle de l'ahrutissement de la plèhe, on dit une chose injuste, incomplète. Conclusion : il faut éclairer les classes éclairées. Commencez par la tète, c'est ce qui est le jdus malade, le reste suivra.

Vous n'êtes i)as comme moi, vous ! Vous êtes pleine de mansuétude. Moi, il y a des jours où la colère m'étouffe. Je voudrais noyer mes contemporains dans les latrines, ou tout au moins l'aire i>lcuvoir sur leurs crêtes des torrents d'injures, des cataractes d'invectives. Pourquoi cela? Je me le demande à moi-même.

Quelle espèce d'archéoloj^ie occupe ]\Iaurice? Embrassez Lien vos fdleltes pour moi.

Votre vieux.

Noliant. 03 novombro 18T1.

Je sais par Plauchul que tu ne veux pas te laisser enlever pour notre réveillon. Tu as trop à faire, dis-tu. C'est tant pis pour nous, qui aurions eu tant de joie de te voir. — Tu étais à la pièce de Ch. Edmond, qui a réussi,

tu te portes bien, lu as de l'occupation devant toi, lu délestes toujours les bourgeois bêtes; et dans tout cela Saint-Antoine est-il lini et le lirons-nous bienlôl?

Je te charge d'une commission facile à faire, voici : J'ai eu à secourir une respectable el intéressante personne' à laquelle les Prussiens n'onl laissé pour lit et pour siège qu'un vieux banc de jardin. Je lui ai envoyé 300 francs,, il lui en fallait 600, je me suis adressé aux bons cœurs. On m'a envoyé ce qu'il fallait, sauf la princesse Matbilde à qui j'avais demandé 200 francs el qui m'avait répondu le 19 de ce mois : Comment faut -il vous envoyer cela?

Le même jour j'ai répondu ; loul simplement par la poste. Or, je n'ai rien reçu. Je n'insisle pas, mais je crains que l'argent n'ait élé volé ou perdu el je te demande d'éclaircir l'affaire le plus tôt possible.

Sur ce je t'embrasse et Lolo, l'embrasse aussi Auroi^e * et toute la famille qui t'aime.

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