Mademoiselle Flaugergiies
2. T'embrasse aussi Aurore est écrit de la main de la petite.
J'ai (Hé pendant ])kisieurs jours sans savoir où était la . princesse. Elle devait venir se caser à Paris et me prévenir de son arrivée. Aujourd'hui, enfin, j'apprends qu'elle reste à Saint-Gratien, où j'irai probablement dimanche soir. En tout cas, votre commission sera faite la semaine prochaine.
Il faut m'excuser, car je n'ai pas eu, depuis quinze jours, dix minutes de liberté. Il m'a fallu repousser la reprise de Rio/ Blas qui allait passer par-dessus Aïssé (la besogne était rude). Enfin, les répétitions commencent lundi prochain. J'ai lu aujourd'hui la pièce aux acteurs, et demain on collationne les rôles. Je crois que ça ira bien. Je fais imprimer le volume de vers de Bouilhet, dont j'ai re-écrit la préface. Bref, je suis exténué! et triste ! triste à en crever.
Quand il faut que je me livre à l'action, je me jette dedans tête baissée. Mais le cœur m'en saute de dégoût. Voilà le vrai.
Je n'ai encore vu personne de nos amis, sauf ïourgueneff, que j'ai trouvé plus charmant que jamais.
Embrassez bien Aurore pour son gentil mot, et qu'elle vous le rende de ma part.
Votre vieux.
CGIV
Nohant, 1 décembre 1871.
L'argent a été volé, je ne l'ai pas reçu, et il n'y a pas à le réclamer, car l'envoyeur serait passible d'un procès.
ET GUSTAVE FLAUREHT 293
Remercie tout de même la princesse pour moi et pour la pauvre mademoiselle de Flaugergues que du reste le ministre augmente de :Î00 francs. Sa pension est de 800.
Te voilà dans les répétitions, je te plains, et pourtant je me figure qu'en travaillant pour un ami, on y met plus de cœur, plus de foi et partant plus de patience. La patience, tout est là, et cela s acquiert.
Je t'aime et je t'embrasse, que j'aurais voulu l'avoir à Noël! Tu ne peux pas, tant pis pour nous. Mous te porterons un toast et plusieurs speaches.
G. SANn.
Nohant. 4 janvier 187-2.
Je veux l'embrasser au commencement de Tannée et le dire que j'aime mon vieux troubadour à présent et toujours, mais je ne veux pas que tu me répondes, tu es dans le coup de feu du théâtre et tu n'as pas le lemits et le calme pour écrire. Ici, on t'a appelé au coup de minuit de Noël, on a crié par trois fois Ion nom, l'as-tu entendu un peu?
Nous allons tous bien, nos fdlettes poussent, on parle de toi souvent; mes enfants t'embrassent aussi. Que notre alTection te porte bonheur !
294 CORRESPOiNDAiNGE ENTRE GEORGE SAND
A GEORGE S A N D
Dimanche, janvier 1S7-2.
Enfin j'ai un moment de IranquilliLé, el je puis vous écrire. Mais j'ai tant de choses à vous dégoiser que je ne m'y reconnais plus. 1" Votre petite lettre du 4 janvier, qui m'est arrivée le matin même de la première d'Aïsse, m'a touchée jusqu'aux larmes, chère maître hien-aimée. Il n'y a que vous pour avoir de ces délicatesses.
La jiremière a été splendide, et puis, c'est tout. Le lendemain, salle à peu près vide. La presse s'est montrée, en général, sLupide et ignohle. On m'a accusé d'avoir voulu faire une réclame, en intercalant une tirade incendiaire! Je passe pour un rouge [s'ic)\ Vous voyez où on en est!
La direction de l'Odéon n'a rien fait pour la pièce ! Au contraire. Le jour de la première c'est moi i[ui ai apporté de mes mains les accessoires du premier acte! Et à la troisième représentation, je conduisais les figurants.
Pendant tout le temps des répétitions, ils ont fait annoncer dans les journaux la reprise de Ruy Blax, etc. , etc. Ils m'ont forcé à étrangler la Baronne tout comme Rwj Blas étranglera Aïssé. Bref, l'héritier de Bouilhet gagnera fort peu d'argent. L'honneur est sauf, c'est tout.
J'ai imprimé Dernières Chansons. Vous recevrez ce volume en même temps que Aïssé et qu'une lettre de moi au Conseil municipal de Rouen. Cette petite élucubra-
ET GUSTAVE FLAIBERT 295
lion a paru lellemeul violente au A'ouvellistc de Houen qu'il n'a pas osé rinipriuier; mais elle paraîtra mercredi dans le Tem})s^ puis, à Rouen, en brochure.
Quelle sotte vie j'ai menée depuis deux mois et demi! Comment n'en suis-je pas crevé? Mes plus longues nuits n'ont pas dépassé cinq heures. Que de courses! que de lettres! et (pielles colères — reutrées — malheureusement! Enlin, depuis trois jours, je dors tout mon soûl, et j'en suis abruti.
J'ai assisté avec Dumas à la première du Roi Carotte. On n'imagine pas une infection pareille! C'est plus bète et plus vide (}uc la plus mauvaise des féeries de Clairville. Le public a été absolument de mon avis.
Le bon Offenbach a eu un re-four à l'Opéra-Comique avec Faniasio. Arriverait-on à haïr la blague? Ce serait un joli progrès dans la voie du bien !
Tourgueneff est à Paris depuis le commencement de décembre. Ciia<jue semaine, nous prenons un rendez-vous pour lire SahU-Antolne et dîner ensemble. Mais il survient toujours des em[)èchemenls et nous ne nous voyons pas. Je suis plus que jamais harassé par l'existence et dégoûté de tout, ce qui n'empêche pas que jamais je ne me suis senti plus robuste. ExpUquez-moi ca.
.'^ CCVII
Noliant, 18 janvier IS"!?.
Faut pas être malaile, faut pas être grognon, mon vieux chéri troubadour. Il faut tousser, moucher, guérir, dire
que la France est folle, rimniaiiilé bète, el que nous sommes des animaux mal finis; el il faut s'aimer quand même, soi, son espèce, ses amis surtout. J'ai des heures bien tristes. Je regarde mes fleurs, ces deux petites qui sourient toujours, leur mère charmante el mon sage piocheur de fils que la fin du monde trouverait chassant, cataloguant, faisant chaque jour sa lâche, et gai quand même comme Polichinelle aux heures rares où il se repose.
Il me disait ce matin : « Dis à Flaul)ert de venir, je me mettrai en récréation tout de suite, je lui jouerai les marionnettes, je le forcerai à rire. »
La vie à plusieurs chasse la réflexion. Tu es trop seul. Dépêche-loi de venir te faire aimer cliez nous.
G. SAND
.'fÎ?-^'
^V* ce VI II
Vendredi, 10 janvier \8'r2.
Je n'étais i)as au courant de loule celle affaire de Rouen et je comprends à présent la colère. Mais tu es trop colère c'est-à-dire trop bon, et trop bon pour eux. Avec un homme amer et vindicatif ces butors seraient moins rancuneux et moins hardis. Vous les avez toujours brutalisés, Bouilhet el loi, à présent ils se vengent sur le mort et sur le vivant. Ah oui, c'est bien cela et pas autre chose.
Je le préchais hier le calme du dédain. Je vois que ce
n'est pas le moment, mais tu n'es pas méchant, les hommes forts ne sont pas cruels. Avec une mauvaise canaille à leurs trousses, ils n'auraienl pas osé ce qu'ils osent, ces bons messieurs de Rouen !
Je reçois les chansons, demain je lirai ta préface, tout au long.
Je t'embrasse.
A GEORGE SAND
Vous recevrez très prochainement : Dernières Chansons, A'issé, et ma Lettre an Conseil municipal de Rouen, qui doit paraître demain dans le Temps avant de paraître en brochure.
J'ai oublié de vous prévenir de ceci, chère maître. C'est que j'ai usé de votre nom. Je vous ai compromis en vous citant parmi les illustres qui ont souscrit pour le monument de Bouilhet. J'ai trouvé que ça faisait bien dans la phrase. Un effet de style étant chose sacrée, ne me démentez pas.
Aujourd'hui, je me suis remis à mes lectures métaphysiques pour Saint-Antoine. Samedi prochain, j'en lis cent trente pages, tout ce qui est fait, à Tourgueneff. Que nétesvous là !
Je vous embrasse. Votre vieux.
Noliant, 25 janvier 187-2.
Tu as très bien fait de m'iiiscrire, et même je veux contribuer. Porte-moi pour la somme que tu voudras et dis-le-moi que je te la fasse remettre.
J'ai lu ta préface dans le Temps : la fin en est très belle et louchante. Mais je vois que ce pauvre ami était, comme toi, indécoléreux, et, à l'âge que tu as maintenant, j'aimerais te voir moins irrité, moins occu|)é de la bêtise des autres. Pour moi, c'est du temps perdu, comme de se récrier sur l'ennui de la pluie et des mouches. Le public, à qui l'on dit tant qu'il est bête, se fâche et n'en devient que plus bête; car, fâché ou irrité, on devient sublime si on est intelligent, idiot si on est bête.
Après ça, peut-être que celte indignation chronique est un besoin de ton organisation ; moi, elle me tuerait. J'ai un immense besoin d'èfre calme pour rélléchir et chercher. En ce moment, je fais de Vullle au risque de tes anathèmes. Je cherche à rendre clairs les débuts de l'enfant dans la vie cultivée, persuadé que la première étude imprime son mouvement sur toutes les autres et que la pédagogie nous enseigne toujours midi à quatorze heures. Bref, je m'applique à un abécédaire-^ ne me dévore pas.
J'ai un seul regret de Paris : c'est de ne pas être en tiers avec Tourgueneff quand tu liras ton Saint-Antoine.
Pour toul le reste, Paris ne ni'aj)pelle poinl; mon cœur y a des alîeclions que je ne veux point froisser en me trouvant en désaccord avec les idées. Il est impossible qu'on ne se lasse pas de cet esprit de parti ou de secte qui fait qu'on n'est plus Français, ni homme, ni soi-même. On n'a pas de pays, on est d'une Église ; on fait ce que Ton blâme, pour ne pas manquer à la discipline de Técole. Moi, je ne peux pas me disputer avec ceux que j'aime, et je ne sais pas mentir; j'aime mieux me taire. On me trouverait froide ou stupide; autant rester chez soi.
Tu ne me parles pas de ta mère; est-elle à Paris avec sa pelite-fiUe? J'espère que ton silence veut dire qu'elles vont bien. Ici, tout passe l'hiver à merveille : les enfants sont excellents et ne donnent que de la joie; après le funèbre hiver de 70-71, on ne doit se plaindre de rien.
Peut-on vivre paisible, diras-tu, quand le genre humain est si absurde? Je me soumets, en me disant que je suis peut-être aussi absurde que lui et qu'il est temps d'aviser à me corriger.
Je t'embrasse pour moi et pour tous les miens.
G. SANU.
A GEORGE SANI
Non! chère maître! ce n'est pas vrai. Bouilhet n'a jamais blessé les bourgeois de Rouen; personne n'était plus doux envers eux, je dis même plus couard, pour
exprimer toute la vérité. Quant à moi, je ni'eu suis écarté. Voilà tout mon crime.
Je trouve par hasard aujourd'hui même dans les Mémoires du Géant, de Nadar, un paragraphe sur moi et les Rouennais qui est de la plus extrême exactitude. Puisque vous possédez ce livre-là, voyez vers la page 100.
Si j'avais gardé le silence, on m'aurait accusé d'être un lâche. J'ai prolesté naïvement, c'est-à-dire brutalement. Et j'ai bien fait.
Je crois qu'on ne doit jamais commencer l'attaque; mais quand on riposte, il faut tâcher de tuer net son ennemi. Tel est mon système. La franchise fait partie de la loyauté; pourquoi serait-elle moins entière dans le blâme que dans l'éloge?
Nous périssons par l'indulgence, par la clémence, par la vacherie et (j'en reviens à mon éternel refrain) par le manque de justice!
Je n'ai d'ailleurs insulté personne, je m'en suis tenu à des généralités, — quant à M. Decorde, mes intentions sont de bonne guerre ; — mais assez parlé de tout cela !
J'ai passé hier une bonne journée avec Tourgueneff à qui j'ai lu les cent quinze pages de Saint-Antoine qui sont écrites. Après quoi, je lui ai lu à peu près la moitié des Dernières Chansons. Quel auditeur! et quel critique! Il m'a ébloui par la profondeur et la netteté de son jugement. Ah! si tous ceux qui se mêlent de juger les livres avaient pu l'entendre, quelle leçon! Rien ne lui échappe. Au bout d'une pièce de cent vers, il se rappelle une épithète faible! il m'a donné pour Saint-Antoine deux ou trois conseils de détail exquis.
ET GUSTAVE FLAUnERT 301
Vous me jugez donc bien bêle, puisque vous croyez que je vais vous blâmer à propos de votre abécédaire? J'ai Tesprit assez pbilosophique pour savoir qu'une pareille cbose est une œuvre très sérieuse.
La méthode est tout ce qu'il y a de plus haut dans la criti(iue, puisqu'elle donne le mo\'en de créer.
Nohant, 28 janvier IS'/i?.
Ta préface est splendide et le livre' est divin! — Tiens! j'ai fait un vers sans le savoir, Dieu me le pardonne. Oui, tu as raison, il n'était pas de second ordre, celui-là, et les ordres ne se décrètent pas, surtout dans un temps où la critique défait tout et ne fait rien. Tout ton cœur est dans ce simple et discret récit de sa vie. Je vois bien à présent pourquoi il est mort si jeune; il est mort d'avoir trop vécu par l'esprit. Je t'en prie, ne t'absorbe pas tant dans la littérature et l'érudition. Change de place, agite-loi, aie des maîtresses ou des femmes, comme tu voudras, et, pendant ces phases, ne travaille pas: car il ne faut pas brûler la chandelle par les deux bouts, mais il faut changer le bout qu'on allume.
A mon vieux âge, je me précipite encore dans des torrents de far niente; les amusements les plus enfantins,