Dernières Chansons, par Louis Bouilhet
les plus bêtes, me suiTisent, à moi, et je reviens plus lucide de mes accès d'im])écillilé.
C'est une grande perle pour Tari (jue celle mort prématurée. Dan^ dix ans, il n'y aura plus un seul poète. Ta préface est belle et bonne. Il y a des pages qui sont des modèles, et il est bien vrai que le bourgeois lira ça en n'y trouvant rien de remarquable. Ah! si on n'avait pas le petit sanctuaire, la pagodine intérieure, où, sans rien dire à personne, on se réfugie pour contempler et rêver le beau et le vrai, il faudrait dire : « A quoi bon? »
Je t'embrasse bien fort.
Ton vieux troubadour.
CGXIIl
A GEORGE SAND
Chère bon maître,
Pouvez-vous, pour le Temps, écrire un article sur Dernières Chansons? Cela m'obligerait beaucoup. Voilà.
•lai été malade loule la semaine dernière. J'avais la gorge dans un état affreux. Mais j'ai beaucoup dormi et je re-suis à flot. J'ai recommencé mes lectures pour Saint-Antoine.
Il me semble que Dernières Chansons peut prêter à un bel article, à une oraison funèbre de la poésie. Elle ne }»érira pas, mais l'éclipsé sera longue et nous entrons dans ses ténèbres.
Voyez si le cœur vous en dit, et répondez-moi par un petit mot.
ce XIV
Nohant, 1* février.
Mon Iroubadour, je pense à ce que tu m'as demandé et je le ferai; mais, celte semaine, il faut que je me repose. Jai trop fait la folle au carnaval avec mes pelites-iilles et mes petits-neveux.
Je t'embrasse pour moi et toute ma couvée.
G. SAND
CGXV
A GEORGE SA.ND
Comme il y a longlemjts (|ue je ne vous ai pas écrit, chère maître. J'ai tant de choses à vous dire que je ne sais ]iar où commencer. Mais comme c'est hète de vivre ainsi séparés quand on s'aime.
Avez-vous dit à Paris un éternel adieu? Ne vous y verrai-je plus"? Yieudrez-vous cet été à Croisset entendre Saint-Antoine?
Moi je ne puis aller à Xohani, jiarce que mon temps, vu létroilesse de ma bourse, est calculé; or, j'ai encore l)Our uu bon mois de lectures et de recherches à Paris. Après quoi je m'en vais avec ma mère ; nous sommes en
quête d'une dame de compagnie. Ce n'est pas facile à trouver. Donc, vers Pâques, je serai revenu à Croisset, et je me remettrai à la copie. Je commence àavoir envie d'écrire.
Présentement je lis, le soir, la Critique de la raison pure, de Kant, traduit par Barni et je repasse mon Spinoza. Dans la journée je m'amuse à feuilleter des belluaires du moyen âge; à chercher dans les « auteurs » tout ce qu'il y a de plus baroque comme animaux. Je suis au milieu des monstres fantastiques.
Quand j'aurai à peu près épuisé la matière, j'irai au Muséum rêvasser devant les monstres réels, et puis les recherches pour le bon Saint-Antoine seront finies.
Vous m'avez, dans votre avanl-dernière lettre, témoigné des inquiétudes sur ma santé; rassurez-vous I Jamais je n'ai été plus convaincu qu'elle était robuste. La vie que j'ai menée cet hiver était faite pour tuer trois rhinocéros, ce qui n'empêche pas que je me jtorte bien. Il faut que le fourreau soit solide, car la lame est bien aiguisée; mais tout se convertit en tristesse! L'action, quelle qu'elle soit, me dégoûte de l'existence! J'ai mis à profit vos conseils, je me suis disirait! Mais ca m'amuse méiJiocrement. Décidément il n'y a que la sacro-sainte lillérature qui m'intéresse.
Ma préface aux Dernières Chansons a suscité chez madame Colet une fureur pindarique. J'ai reçu d'elle une lettre anonyme, en vers, où elle me représente comme un charlatan qui bat de la grosse caisse sur la tombe de son ami, un pied-plat qui fait des turpitudes devant la critique, après avoir « adulé César » ! Triste exemple des passions ! comme dirait Prudhomme.
A propos (le Gt'sar, je ne puis croire, quoi qu'on dise, à son retour j)rochain. .Malgré mon pessimisme, nous n'en sommes pas là! Cependant, si on consultait le Dieu appelé suffrage universel, ([ui sait?... Ah! nous sommes bien bas, bien bas !
J'ai vu li'uij Blas pitoyablement joué, sauf par Sarah. Mélingue est un égoulier somnambule, et les autres sont aussi ennuyeux. Victor Hugo s'étant plaint amicalement de n'avoir pas reçu ma visite, j'ai cru devoir lui en faire une et je l'ai trouvé... charmant! Je répète le mot, pas du tout grand homme! pas du tout pontife! Celte découverte, qui m'a fort surpris, m'a fait grand bien. Car j'ai la bosse de la vénération et j'aime à aimer ce que j'admire. Cela est une allusion personnelle à vous, chère bon maître.
J'ai fait la connaissance de madame Viardot, que je trouve une nature bien curieuse. C'est Tourgueneff qui m'a amené chez elle.
CGXYI
A GUSTAVE FLAUIîERT, A CROISSET
Nohant, du -28 au -2:) février 1872.
Nuit do mercredi à jeudi, trois lieurcs du matin.
Ah! mon cher vieux, que j'ai passé douze tristes jours! -Maurice a été très malade. Toujours ces affreuses angines, qui d'abord ne paraissent rien et qui se compliquent d'abcès et tendent à devenir couenneuses. Il n'a pas été en danger, mais toujours en danger de danger^ et des souf-
fraiices cruelles, exlinclion de voix, impossihililé d'avaler; loules les angoisses allachées aux violenls maux de gorge que lu connais bien, puisque lu sors d'en prendre. Cdiez lui, ce mal tend toujours an pire, el la muqueuse a été si souvent le siège du même mal, qu'elle manque d'énergie pour réagir. Avec cela, peu ou point de fièvre, presque toujours debout, et rabattement moral d'un bomme liabitué à une action conlinuelle du corps et de l'esprit, à qui l'esprit et le corps déieiident d'agir. Nous l'avons si bien soigné, que le voilà, je crois, liors d'affaire, bien que, ce malin, j'aie eu encore des craintes et demandé le docteur Favre, notre sauveur ordinaire.
Dans la journée, je lui ai parlé, pour le distraire, de les rechercbes sui- les monstres; il s'est fait apporter ses cartous pour y cberclier ce (pi'il [louvail avoir à ton service; mais il n'a trouvé que de pures fantaisies de son cru. Je les ai trouvées, moi, si originales et si drôles, ([ue je l'ai encouragé à te les envoyer. Elles ne le sei'viront de rien, si ce n'est à iiouffer de rire, dans les heures de récréation.
J'espère que nous allons revivre sans rechutes nouvelles. Il est l'àme cl la vie de la maison. Quand il s'abat, nous sommes mortes ; mère, femme et filles. Aurore dit qu'elle voudrait être bien malade à la place de son père. Nous nous aimons passionnément nous cinq, el la sacro-sainle litléralure., comme lu l'appelles, n'est que secondaire pour moi dans la vie. J'ai toujours aimé quelqu'un plus qu'elle, el ma famille j)lus que ce quelqu'un.
Pourquoi donc la pauvre petite mère est-elle ainsi irritable et désespérée, aii beau milieu d'une vieillesse que j'ai vue si verte encore et si gracieuse! Est-ce la surdité
ET GUSTAVE FLAUnEHT 307
sul)Ue? Y avait-il man([iie absolu de ])liilosojt]iic et de lialicuco avanl les inliniiités? J'en soiilïre avec loi, parce que je comprends ce que lu eu souffres.
Une antre vieillesse qui se l'ait iiire, puisqu'elle se fait méchante, c'est celle de madame Golel. Je croyais que toute sa haine était contre moi, et cela me semblait un coin (1(^ fdlie: car jamais je n'ai rien fait, rien dit conlre elle, même a])rcs ce pot de chambre de bou(juin où elle a excrété toute sa fureur sa7is cause. Qu'a-l-elle conlre toi à présent que la passion est à l'état de légende? Slrançje! strange! Et, à i)ropos de Bonilliet, elle le ha'issait donc, lui aussi, ce jjauvre poète? C'est une folle.
Tu penses ])ien que je n'ai pu écrire une panse d'à, depuis ces douze jours. Je vais, j'espère, me remettre à la besogne dès que j'aurai fini mon roman, qui est resté une patte en l'air aux dernières pages. Il va commencer à paraître et il n'est pas fini d'écrire. Je veille pourtant toutes les nuits jusqu'au jour; mais je n'ai pas eu l'esprit assez tranquille pour me distraire de mon malade.
Bonsoir, cher bon ami de mon cœur.
Mon Dieu! ne travaille el ne veille ])as tro[), puis(jue, toi aussi, tu as des maux de gorge. C'est un mal cruel et perfide. Nous l'aimons et nous l'embrassons tous. Aurore est charmante; elle apprend tout ce (ju'nn veut, on ne sait comment, sans avoir l'air de s'en apercevoir elle-même.
Quelle femme veux-tu pour tenir compagnie à ta mère? Je connais peut-être ce qu'il te faut. Doit-elle causer et faire la lecture? il me sendde que la sui'dilé s'y oppose. Ne s'agil-il que de soins matériels el d'assiduité continue? quelles sont les conditions exigées el quelle rétribution?
Explique-moi comment, pourquoi le père Hugo n'a pas reçu une seule visite après Run Blasf Est-ce que Gautier, Saint-Victor, ses fidèles, le négligent? S'esl-on brouillé sur la politique?
GCXVII
A GEORGE SAND
Mars 1872.
Chère maître,
J'ai reçu les dessins fantastiques qui m'ont diverti. Peut-être y a-t-il un symbole profond caché dans le dessin de Maurice? Mais je ne l'ai pas découvert... Rêverie !
Il y a deux très jolis monstres : 1" uu fœtus en forme de ballon et à quatre pattes; 2° une tète de mort emmanchée à un ver intestinal.
Nous n'avons jtas encore découvert une dame de compagnie. Cela me paraît difficile, il nous faudrait une personne pouvant faire la lecture et qui fût très douce; on la chargerait aussi de tenir un peu le ménage. Celte dame n'aurait pas de grands soins corporels à lui donner, puisque ma mère garderait sa femme de chambre.
Il nous faudrait quelqu'un d'aimable, avant tout, et de parfaitement probe. Les principes religieux ne sont pas réclamés! Le reste est laissé à voire perspicacité, chère maître! Voilà tout.
Je suis inquiet de Théo. Je trouve (ju'il vieillit étran-
genient. 11 doit être très malade, d'une maladie de cœur, sans doule? Encore un qui s"api)rèle à me quitter.
Non! la littérature n'est pas ce que j'aime le plus au monde, je me. suis mal expliqué (dans ma dernière lettre). Je vous parlais de distractions et de rien de plus. Je ne suis pas si cuistre que de })référer des phrases à des êtres. Plus je vais, plus ma sensibilité sexaspère. j\lais le dessous est solide et la machine continue. Et puis, après la guerre de Prusse, il n'y a plus de grand embêtement possible.
Et la Critique de la raison pure du nommé Kant traduit par Barni est une lecture plus lourde que la Vie parisienne de Marcehn; n'importe! j'arriverai à la comprendre.
J'ai à peu près tini l'esquisse de la dernière partie de Sai))l-Antoi))e. J'ai luite de nie mettre à l'écrire. Voilà trop longtemps que je n'ai écrit. Il m'ennuie du style!
Et de vous, encore plus, chère bon maître! Donnezmoi, tout de suite, des nouvelles de Maurice et dites-moi si vous pensez que la dame de votre connaissance puisse nous convenir.
Et là-dessus je vous embrasse tous à plein bras. ',. Votre vieux troubadour toujours agité, toujours HHHindigné comi^^ saint Poly carpe.
^»»^^,t^, V CCXVIII
^ <i , A GUSTAVE FLAUBERT
n mars ISIS.
Non, cher ami, Maurice est à peu près guéri, mais j'ai été fatiguée, écrasée de travail (Vur^ence : finir mon
roman el corriger une masse d'épreuves du commencement. El puis des Icllres arriérées, des affaires, i)as le temps de respirer ! Yoilà pour(iuoi je n'ai pas pu faire l'article sur Bouilhel, et comme Nanon est commencée, comme on en publie cinq numéros par semaine dans le Temps, je ne vois pas où je publierai cet article prochainement.
A la Revue des Deux Mondes, ils ne veulent pas (|ue je fasse de la critique; (juiconque n'est pas ou n'a pas été de leur cénacle n'a ]»as de talent et on ne m'accorde pas le droit de dire le contraire.
Il y a bien une revue nouvelle qui m'est ouverte à deux battants et qui est faite i)ar de bien braves gens, mais elle est plus répandue à l'étranger qu'en France et tu trouveras peut-être que l'article n'y sei'ait pas assez remarqué. C'est la Revue universelle (Xm^^iQ par Amédée Marteau. Parle de cela avec Charles Edmond. Demande-lui si, malgré Nanon en cours de publication, il me trouverait une petite place dans le corps du journal.
Quant à la demoiselle de compagnie, tu penses bien que je m'en suis occupée. Celle que j'avais en vue ne convient pas, elle ne pourrait faire la lecture, et je ne suis pas assez sûre des autres pour les proposer. Je croyais que ta pauvre maman était trop sourde pour entendre lire et pour causer, et qu'il lui eût suffi d'avoir une personne douce et charmante pour la soigner et se tenir près d'elle.
Voilà, mon cher vieux, ce n'est pas ma faute, je t'embrasse de tout mon cœur. Pour le moment, il n'y a que cela qui fonctionne. Mon cerveau est très abruti.
G. SAND
GCXIX
A GEORGE S AND
Me voiUi revenu ici, clière bon maître, el peu gai; ma mère nvinquiète. Sa décadence augmente de jour en jour el presque d'heure en lieure. Elle a voulu revenir chez elle bien que les peintres n'aient pas fini leur ouvrage, et nous sommes très mal logés. A la lin de la semaine prochaine, elle aura une dame de compagnie qui m'allégera dans mes sottes occupations de ménage.
Pour moi, je suis bien décidé à ne pas faire gémir les presses (Tiei à de longues années, uniquement pour ne pas avoir « d a flaires », pour éviter tout rajjport avec les imprimeurs, les éditeurs et les journaux, et surtout pour qu'on ne me parle pas d'argent.
Mon incapacité, sous ce rapport, se développe dans des proportions effrayantes. Pourquoi la vue d'un compte me met-elle en fureur? Gela touche à la démence. A'issé n'a pas fait d'argent. Dernières Chansons a failli me faire avoir un procès. L'Histoire de la Fontaine n'est pas finie. Je suis las, profondément las de tout.
Pourvu que je ne rate pas aussi S ainl- Antoine. Je vais m'y remettre dans une huitaine, <{uand j'en aurai fini avec Kant et avec Hegel. Ces deux grands hommes contribuent à m'abrutir el, (juand je sors de leur conq)aguie, je tombe avec voracité sur mon vieux el trois fois grand Spinoza. Quel génie, quelle OHivre que VJ!Jthiquei
A GUSTAVE P^LAUBERT, A CROISSET
0 avril 1872.
Je suis avec toi, toiile la journée el le soir, et à tout instant, mon pauvre cher ami. Je pense à tout ce qui se passe de navrant autour de loi. Je voudrais être près de toi. La contrariété d'èlre clouée. ici me rend plus souffrante. Je voudrais un mot ou tu me dirais que tu as le <?ourage qu'il faut avoir. La fin de cette digne et chère existence a été douloureuse et longue; car, du jour où elle est devenue infirme, elle est tombée, et vous ne pouviez plus la distraire et la consoler. Voilà, hélas! Tincessanle et cruelle préoccupation finie, comme finissent les choses de ce monde, le déchirement après la lutte! Quelle amère conquête du repos ! el celle inquiétude va te manquer, je le sais. Je connais ce genre de consternation qui suit le combat contre la morl.
Enfin, mon pauvre enfant, je ne puis (jue l'ouvrir un cœur maternel qui ne le remplacera rien, mais qui souffre avec le tien el bien vivement à chacun de tes désastres.
G. SAND
Noliant, 1 i avril \8'i-î.
Ma belle -fille a été passer quelques jours près de nos amis, à Ninies, pour couper court à une grosse coqueluche de Gabrielle, la séparer d'Aurore, crainte de contagion et se refaire elle-même, car elle est souffrante depuis quelque temps, moi je suis guérie. Cette petite maladie et ce départ tout de suite résolu et effectué m'ont un peu bouleversée. J'avais à m'occuper d'Aurore pour qu'elle se résignât aussi, et je n'ai pas eu une minute pour te récrire. Je me demande aussi si tu n'aimes pas mieux qu'on le laisse à toi-même dans ces premiers jours. Pourtant je trompe le besoin que j'aurais d'être près de toi en ce ti'iste moment, en te disant et te redisant, mon pauvre cher ami, combien je l'aime. — Peut-être aussi ta famille t'a-t-elle emmené à Rouen ou à Dieppe pour ne pas te laisser rentrer tout de suite dans cette triste maison. J'ignore les projets, au cas que ceux que tu faisais de l'absorber dans le travail soient changés. Si tu as quelque velléité de voyager et que le nerf de la guerre te manque, j'ai à ta disposition quelques sous que je viens de gagner et je les mets à ta disposition. Ne te gêne pas plus avec moi que je ne le ferais avec toi, cher enfant. On doit me payer mon roman dans cinq ou six jours, au Temps, il
n'y aiiiail qu'un mol à m'écrire et je le ferais loucher à Paris.
Un mot quand tu pourras, je t'embrasse ainsi que Maurice, bien tendrement.
A GEORGE SAND
Mardi, 16 avril IS'ri.
Chère bon maître,
J'aurais dû réjiondre tout de suite à votre première lettre si tendre! Mais j'étais trop triste. La force physique me manquait.
Aujourd'hui cnlln, je recommence à entendre les oiseaux chanter et à voir les feuilles verdir. Le soleil ne m'irrite plus, ce qui est un bon signe. Si je [«uvais reprendre goût au travail, je serais sauvé.
Votre seconde lettre (celle d'hier) m'a attendri jusqu'aux larmes! Ètes-vous bonne! Quel excellent être vous faites! Je n'ai pas besoin d'argent présentement, merci. Mais si j'en avais besoin, c'est bien à vous que j'en demanderais.
Ma mère a laissé Croisset à Caroline, à condition que j'y garderais mon appartement. Donc, jusqu'à la liquidation complète de la succession, .je reste ici. Avant de me décider sur l'avenir, il faut (|ue je sache ce que j'aurai pour vivre, après quoi nous verrons.
Aurai-je la force de vivre absolument tout seul dans la
solitude? J'en doute. Je deviens vieu\. Caroline ne peut niaintenanl liahiler ici. Elle a déjà deux logis et la maison de ('roissel est dispendieuse.
Je crois (|ue j'abandonnerai le logement de Paris. Rien ne m'appelle plus à Paris. Tous mes amis sont morts, et le dernier, le pauvre Théo, n'en a pas pour longtemps! j'en ai i)eur! Ah! c'est dur de refaire peau neuve à cinquante ans!
Je me suis aperçu, depuis quinze jours, que ma pauvre bonne femme de maman était l'être que j'ai le i)lus aimé! C'est comme si on m'avait arraché une partie des entrailles.
Nohant, 28 avril IS'ri.
J'ai ma pauvre Aurore affreusement coquelucliée jour et nuit dans les bras. J'ai un travail forcé qu'il faut finir et que je finis quand même. Si je n'ai pas encore fait l'article sur Bouilhel, sois bien sûr ({ue c'est impossible^ je le ferai en même temps que celui sur i Année terrible. J'irai à Paris du ilO au i25 mai, au plus lard. Peut-être plus tôt si Maurice emmène plus têt Aurore à Nîmes, où sont Lina et la petiote. Je t'écrirai, tu viendras me voir à Paris, ou j'irai te voir.
J'ai soif aussi de l'embrasser, de te consoler — non, mais de te dire comme tes peines sont miennes. Jusquedà,
un mot pour me. dire si les affaires s'arrangent et si tu prends le dessus.
Ton vieux
G. SAND
A GEORGE SAND
Quelle bonne nouvelle, chère maître! Dans un mois et même avant un mois je vous verrai enfin !
Arrangez-vous pour n'èlre pas trop pressée à Paris, afin que nous ayons le temps de causer. Ce qui serait bien gentil, ce serait de revenir ici avec moi passer quelques jours. Nous serions plus tranquilles que là-bas ; « ma pauvre vieille » vous aimait beaucoup. Il me serait doux de vous voir chez elle, quand il y a encore peu de temps qu'elle en est partie.
Je me suis remis à travailler, car l'existence n'est tolérable que si on oublie sa misérable personne.
Je serai longtemps avant de savoir ce que j'aurai pour vivre. Car toute la fortune qui nous revient est en basfonds, et pour faire le partage il va falloir vendre tout.
Quoi qu'il advienne, je garderai mon appartement de Croisset. Ce sera mon refuge, et peut-être même mon unique habitation. Paris ne m'attire plus guère. Dans quelque temps, je n'y aurai plus d'amis. L'être humain (y compris l'éternel féminin) m'amuse de moins en moins.
Savez-vous que mon pauvre Théo est très malade? 11 se
meurl d'ennui et de misère ! Personne ne parle plus sa langue! Nous sommes ainsi quelques fossiles qui subsistent égarés dans un monde nouveau!
CGXXV
Nohant, 18 mai 1872.
Cher ami de mon cœur, ton empêchement ne dérange rien, au contraire. J'ai la grippe et l'anéantissement qui s'ensuit. Je ne pourrai aller à Paris que dans une huitaine et j'y serai encore dans les premiers jours de juin. Mes petites sont toutes deux au bercail, j'ai bien soigné et guéri l'aînée qui est forte. L'autre est très fatiguée et le voyage n'a pas empêché la coqueluche. Moi, j'ai travaillé beaucoup tout en soignant ma mignonne, et aussitôt ma tâche finie, aussitôt que j'ai vu mon cher monde réuni et sur pied, je suis tombée à plat. Ce ne sera rien, mais je n'ai pas la force d'écrire. Je t'embrasse et je compte le voir bientôt.
G. SAND
GCXXVI
Paris, lundi 3 juin \S'r2,
Rue Gay-Lussac, 5.
Je suis à Paris, et pour toute cette semaine dans l'horreur des affaires personnelles. Mais la semaine pro-
chaîne viendras-tu? Je voudrais aller te voir à Croisset mais je ne sais pas si je le pourrai. J'ai pris la coqueluche de mou Aurore, et, à mon âge, c'est rude. Je suis pourtant mieux, mais guère capable de courir. Écris-moi un mot pour que je réserve les heures (jue tu pourras me donner. Je t'embrasse comme je t'aime, à plein cœur.
G. SAND
A GEORGE SAND
Les heures que je pourrai vous donner, chère maître ! Mais toutes mes heures, maintenant, tantôt et toujours.
Je comptais m'en aller vers Paris à la fin de la semaine prochaine, le 14 ou le 16. Y serez-vous encore? Sinon, j'avancerai mon départ.
Mais j'aimerais beaucoup mieux que vous vinssiez ici. Nous y serions plus tranquilles, sans visites ni impoi'tuns! Plus que jamais, j'aimerais à vous avoir maintenant dans mon pauvre Croisset.
Il me semble que nous avons de quoi causer sans débrider pendant vingt-quatre heures. Puis je vous lirais Saint-Antoine, auquel il ne manque plus qu'une quinzaine de pages pour être fini. Cependant ne venez pas si votre coqueluche continue. J'aurais peur que l'humidité ne vous fît du mal.
Le maire de Vendôme m'a invité à « honorer de ma
présence » rinaiigiiiatiou de la slaliie de Ronsard, qui aura lieu le 23 de ce mois; j irai. El je voudrais même y prononcer un discours qui serait une protestation contre le Panmuflisme moderne. Le [irétexie est bon. Mais pour écrire congrùnient un vrai morceau^ la vigousse et l'alacrité me manquent.
A bienlôl, chère maître. Votre vieux Iroultadour qui vous embrasse.
CGXXVIII
T juin 187-2.
Cher ami, ton vieux troubadonr a une toux si violente qu'un peu itlus serait trop. D'un autre C(Mé on ne se passe pas de moi chez nous, et je ne peux pas rester au delà de la semaine prochaine, c'est-à-dire le 15 ou le 46. Si lu pouvais venir jeudi prochain 13, je me réserverais le 13, le 14, même le lo pour être avec toi, chez moi dans la journée, à diner, le soir, enfin comme si nous étions à la campagne pouvant lire et causer. Je serais censée partie.
Un mol tout de suite. Je t'embrasse comme je l'aime.
G. SAND
Vendredi.
A GEORGE SAND
Chère maître, Avez-vous promis votre appui au nommé Duquesnel? sinon je vous prierais d'user de toute votre influence pour appuyer mon ami Raymond Deslandes comme s'il s'agissait de
Votre vieux troubadour
G. FLAURERT.
Jeudi, 3 heures, 13 juin 1872.
Répondez- moi catégoriquement, afin que nous sachions ce que vous ferez.
A GUSTAVE FLAUMERT, A CROISSET
Nohant, 5 juillet 1872.
C'est aujourd'hui que je veux l'écrire. Soixante-huit ans. Santé parfaite, malgré la coqueluche qui me laisse dormir depuis que je la plonge tous les jours dans un petit torrent furibond, froid comme glace. Cela bouillonne dans les pierres, les fleurs, les grandes herbes sous un ombrage délicieux. C'est une baignoire idéale.
Nous avons eu des oraees terribles : le tonnerre est
tombé dans noire jardin, el noire ruisseau d'Indre est devenu un gave des Pyrénées, ce n'est pas désagréable. Quel été splendide! Les graminées ont sept pieds de haut, les blés sont des nappes de fleurs. Le paysan trouve qu'il y en a trop; mais je le laisse dire, c'est si beau! Je vais à la rivière à pied, je me mets toute bouillante dans l'eau glacée. Le médecin trouve que c'est fou; je le laisse dire aussi; je me guéris pendant que ses malades se soignent et crèvent. Je suis de la nature de l'herbe des champs : de l'eau et du soleil, voilà tout ce qu'il me faut.
Es-tu en route pour les Pyrénées? Ah! je t'envie, je les aime tant ! J'y ai fait des courses insensées ; mais je ne connais pas Ludion. Est-ce beau aussi! Tu n'iras pas là sans aller voir le cirque de Gavarnie et le chemin ([ui y conduit? Et Cauterets, et le lac de Gaube? El la route de Saint-Sauveur? Mon Dieu, qu'on est heureux de voyager, de voir des montagnes, des fleurs, des précipices ! Est-ce que tout cela t'ennuie? est-ce que tu le rappelles qu'il y a des éditeurs, des directeurs de théâtre, des lecteurs el des publics, quand tu cours le pays! Moi, j'oublie tout, comme quand Pauline Viardot chante.
L'autre jour, nous avons découvert, à trois lieues de chez nous, un désert^ désert absolu, des bois sur une grande étendue de pays où l'on n'aperçoit pas une chaumière, pas un être humain, pas un mouton, pas une poule, rien que de fleurs, des papillons et des oiseaux pendant tout un jour. Mais où ma lettre le trouvera-t-elle? J'attendrai pour te l'envoyer que lu m'aies donné une adresse.
A GEORGE SAND
Bagncres-dc-Luchon, 12 juillet IS^-i.
Me voilà ici depuis dimanche soir, chère maître, et pas plus gai qu'à Croisset, un peu moins même, car je suis très désœuvré. Ou l'ail tant de bruit dans la maisou que nous habitons, qu'il est impossible d'y travailler. La vue des bourgeois qui nous entourent m'est d'ailleurs insup- |tortable. Je ne suis pas lait pour les voyages. Le moindre dérangement m'incommode. Votre vieux troubadour est bien vieux, décidément! Le docteur Lambron, le médecin de céans, attribue ma susceptibilité nerveuse à l'abus du tabac. Par docilité, je vais fumer moins; mais je doute fort que ma sagesse me guérisse!
.le viens de lire Pickwick de Dickens. Connaissez-vous cela? Il y a des parties superbes; mais quelle composition défectueuse! Tous les écrivains anglais en sont là; Walter Scott excepté, ils manquent de plan. Cela est insupportable pour nous autres Latins.
Le sieur *** est décidément nommé à ce qu'il paraît. Tous les gens qui ont affaire à l'Odéon, à commencer par vous, chère maître, se repentiront de l'appui qu'ils lui ont donné. Quant à moi, qui, Dieu merci, n'ai plus rien à démêler avec cet établissement, je m'en bats l'œil.
Comme je vais commencer un bouquin (|ui exigera de moi de grandes lecture?,- et que je ne veux pas me ruiner
en livres, connaissez-vous à Paris un libraire quelcon(|uo qui |ioiirrail me louer lous les livres que je lui désignerais?
Que l'ailes-vous maintenant ? Nous nous sommes peu et mal vus la dernière lois.
Celte lettre est stupide. Mais on fait tant de bruit audessus de ma tète que je l'ai pas libre (la tète).
Au milieu de mon aburissement, je vous embrasse, ainsi (jue les vôtres. Votre vieille ganache qui vous aime,
Nohant, 19 juillet lSr2.
Cher vieux troubadour,
Nous aussi nous partons, mais sans savoir encore où nous allons; ca m'est bien égal. Je voulais mener ma nichée en Suisse; ils aiment mieux aller dans le sens opposé, vers l'Océan; va pour l'Océan! Pourvu que l'on voyage el qu'on se baigne, je suis folle de joie. Décidément, nos deux vieilles Iroiibadoureries sont deux antinomies. Ce qui l'ennuie m'amuse; j'aime le mouvement, le bruit, et même les choses ennuyeuses des voyages tiouvenl grâce devant moi, dès qu'elles font partie des voyages. Je suis bien plus sensible à ce qui dérange le calme de la vie sédentaire qu'à ce qui est dérangement normal el obligatoire dans la vie de locomotion.
Je suis absolument comme mes petites-lilles, qui sont
ivres travance et sans savoir pourquoi. Mais c'est curieux de voir comme les enfants, tout en aimant le changement, voudraient emporter leur milieu, leurs jouets d'habitude à travers le monde extérieur. Aurore fait les malles de ses poupées, et Gabrielle, qui préfère les bêtes, prétend emmener ses lai)ins, son petit chien et un petit cochon qu'elle protège en attendant qu'elle le mange. Siichis life.
Je crois que, malgré ta mauvaise humeur, ce voyage te fera du bien. 11 te force à reposer ton cerveau, et, s'il faut fumer moins, la belle affaire I La santé avant tout. J'espère que ta nièce te force à remuer un peu ; elle est ton enfant, elle doit avoir de l'autorité sur toi, ou le monde serait renversé .
Je ne peux te renseigner sur le libraire dont tu as besoin pour louer des livres. Je m'adresse pour ces choseslà à Mario Proth et je ne sais pas où il trouve. Quand tu retourneras à Paris, dis-lui de via part de te renseigner. C'est un garçon dévoué, obligeant au possible. Il demeure rue Yisconti, 2 — Il me semble que Charles Edmond aussi te renseignerait très bien, Troubat ' aussi.
Tu t'étonnes que les paroles ne soient pas des contrats; tu es bien naïf; en affaires, il n'y a que des écrits. Nous sommes des don Quichotte, mon vieux troubadour; il faut nous résigner à être bernés par les aubergistes. La vie est faite, comme cela, et qui ne veut pas être trompé, doit aller vivre au désert. Ce n'est pas vivre que de s'abstenir de tout le mal de ce bas monde. Il faut avaler l'amer et le sucré.
Pour ton Saint-Antoine, si tu me le permets, à mon