‹ Correspondance entre George et Gustave FlaubertChapitre 52 sur 63 · CCXXXIII · texte numérisé non relu

CCXXXIII

A GEORGE SAND

Croisset, jeudi.

Chère maître,

Dans la lettre que j'ai reçue de vous à Luchon, il y a un mois, vous me disiez que vous faisiez vos paquets, et puis c'est tout. Plus de nouvelles! « Je me suis laissé conter », comme dirait ce bon Brantôme, que vous étiez à Cabourg ! Quand en revenez-vous? Où irez-vous ensuite? A Paris ou àNohant? Problème.

Quant à moi, je ne sors pas de Croisset. Du l*''' au 20 ou 25 septembre il faut que je vagabonde un peu pour mes atïaires. Je passerai par Paris. Donc, écrivez-moi rue Murillo.

J'aurais bien envie de vous voir : 1° pour vous voir : 2° puis pour vous lire Saint-Antoine, puis pour vous parler d'un autre livre plus important, etc., et pour causer de mille autres choses longuement seul à seul.

Nobant, 31 août IS^^.

JMon vieux troubadour, nous voilà revenus chez nous, après un mois passé en effet à Cabourg, où le hasard nous

a plantés plus que rinleiition. Nous avons pris de beaux bains de mer, tous, Plauchut y comitris. Nous avons souvent parlé de toi avec madame Pasca qui était notre voisine de table et de cbambre. Nous avons rapporté des santés superbes et nous sommes contents de retrouver notre vieux Nobant, après avoir été contents de le quitter un peu pour cbanger d'air.

J'ai repris mon travail ordinaire et je continue mes bains dans la rivière, mais personne ne veut m'y suivre, elle est trop froide. Moi, je trouvais à la mer le défaut d'être trop tiède. Qu'est-ce qui croirait qu'avec mon air et mon âge tranquille, j'aime encore les excès'1 y\a passion dominante, en somme, c'est mon Aurore. Ma vie est suspendue à la sienne. Elle a été si gentille en voyage, si gaie, si reconnaissante des amusements qu'on lui donnait, si attentive à ce qu'elle a vu et curieuse de tout avec tant d'intelligence, que c'est une société véritable et une société sympalbique à toute heure. — Ah! que je suis peu littérairel Méprisemoi, mais aime-moi toujours.

Je ne sais pas si je te trouverai encore à Paris quand j'irai pour ma pièce, .le n'ai pas fixé avec l'Odéon l'époque de la représentation. J'attends Duquesnel pour la lecture définitive. — Et puis, j'attends Pauline Viardot vers le 20 septembre et j'espère aussi TourgueneIT, est-ce que tune viendras pas aussi? ce serait si bon et si complet!

Dans cet espoir que je ne veux pas abandonner, je l'aime et t'embrasse de toute mon àme, et mes enfants se joignent à moi pour t'aimer et t'appeler.

G. SAND

328 CORRESPOiNDAXCE ENTRE GEORGE SAND

GCXXXV

A GEORGE SAND

Chère maître,

Cruchard aurait dû vous remercier plus vite pour l'envoi de votre dernier volume; mais le révérend travaille comme dix-huit mille nègres, voilà son excuse. Cequinerempèche pas d'avoir lu Impressions et Souvenirs. J'en connais une partie pour l'avoir lue dans « le Temps » (un calembour).

Voici pour moi ce qui était nouveau et qui m'a frappé : 1° le premier fragment; 2° le second où il y a une page charmante et juste sur l'impératrice. Comme c'est vrai ce que vous dites sur le prolétaire ! Espérons que son règne passera, comme celui des bourgeois, et pour les mêmes causes, en punition de la même bêtiseetd'unégoïsme pareil.

La Réponse à un ami m'est connue, puisqu'elle m'était adressée.

Le Dialogue avec Delacroix est instructif; deux pages curieuses sur ce qu'il pensait du père Ingres.

Je ne suis pas complètement de votre avis sur la ponctuation. C'est-à-dire que j'ai là-dessus l'exagération qui vous choque; et je ne manque, bien entendu, de bonnes raisons pour la défendre.

J'allumele fagol^eic, [oui ce longfragment m'a charmé.

Dans les Idées d'un maître d'école, j'admire votre esprit pédagogique, chère maître, il y a de bien jolies phrases d'abécédaire.

Merci de ce que vous dites de mon pauvre Bouilhet!

J'adore voire Pierre Bo)un. J'en ai connu de son espèce, et puisque ces pages-là sont dédiées à Tourgiieneff, c'est l'occasion de vous demander : Avez-vous lu VAbandonnée'^ Moi, je Irouve cela simplement sublime. Ce Scythe est un immense bonhomme.

Je ne suis pas maintenant dans une littérature aussi haute. Tant s'en faut! Je bûche et surbûche le Sexe faible. En huit jours, j'ai écrit le premier acte. Il est vrai que mes journées sont longues. J'en ai fait une, la semaine dernière, de dix-huit heures, et Cruchard est frais comme une jeune fille, pas fatigué, sans mal de tète. Bref, je crois que je serai débarrassé de ce travaildà dans trois semaines. Ensuite, à la grâce de Dieu !

Ce serait drôle, si la bizarrerie de Carvalho était couronnée de succès !

J'ai peur que Maurice n'ait perdu sa dinde trutïée, car j'ai envie de remplacer les trois vertus théologales par la face du Christ qui apparaît dans le soleil. Qu'en ditesvous? Quand celte correction sera faite et que j'aurai renforcé le massacre à Alexandrie et clarifié le symbolisme des bêtes fantastiques, Saint-Antoine sera irrévocablement fini, et je me mettrai à mes deux bonshommes laissés de côté pour la comédie.

Quelle vilaine manière d'écrire que celle qui convient à la scène! Les ellipses, les suspensions, les interrogations et les répétitions doivent être prodiguées si l'on veut (ju'il y ail du mouvement, et tout cela en soi est fort laid.

Je me mets peut-être le doigt dans l'œil, mais je crois faire maintenant quelque chose de très rapide et facile à jouer. Nous verrons.

Adieu, chère bon maître, embrassez lous les vôtres pour moi.

Votre vieille beJoUe Cruchard, ami de Chalumeau.

Notez ce nom-là. C'est une histoire gigantesque, mais qui demande qu'on se piète pour la raconter convenablement. ..X'^^',

A^^^ CGXXXVI

Xoliant, 25 octobre 1872.

Tes lettres tombent sur moi comme une pluie qui mouille, et fait pousser tout de suite ce qui est en germe dans le terrain; elles me donnent l'envie de répondre à tes raisons, parce que tes raisons sont fortes et poussent à la réplique.

Je ne prétends pas que mes répliques soient fortes aussi : elles sont sincères, elles sortent de mes racines à moi, comme les plantes susdites. C'est pourquoi je viens d'écrire un feuilleton sur le sujet que tu soulèves, en m'ad ressaut cette fois à une amie, laquelle m'écrit aussi dans ton sens, mais moins bien que toi, ça va sans dire, et un peu à un point de vue d'aristocratie intellectuelle, auquel elle n'a pas tous les droits voulus.

Mes racines, on n'extirpe pas cela en soi et je m'étonne que tu m'invites à en faire sortir des tulipes, quand elles ne peuvent te répondre que par des pommes de terre. Dès les premiers jours de mon éclosion intellectuelle, quand,

m'inslruisanl toute seule auprès du lit de ma grand'mère paralytique, ou à travers champs, aux heures oii je la confiais à Deschartres, je me posais sur la société les questions les plus élémentaires, je n'étais pas plus avancée à dix-sept ans qu'un enfant de six ans, pas même ! grâce à Deschartres, le précepteur de mon père, qui était contradiction des pieds à la lète, grande instruction et absence de bon sens; grâce au couvent ou Ton m'avait fourrée, Dieu sait pourquoi, puisqu'on ne croyait à rien; grâce aussi à un entourage de pure Restauration où ma grand'mère, philosophe, mais mourante, s'éteignait sans plus résister au courant monarchique.

Alors je lisais Chateaubriand et Rousseau; je passais de l'Évangile au Contrat social. Je lisais l'histoire de la Révolution faite par des dévols, l'histoire de France faite par des philosophes, et, un beau jour, j'accordai tout cela comme une lumière faite de deux lampes, et j'ai eu des principes. Ne ris pas, des princi|>es d'enfant très candide qui me sont restés à travers tout, à travers Lélia et l'époque romantique, à travers l'amour et le doute, les enthousiasmes et les désenchantements. Aimer, se sacrifier, ne se reprendre que ([uand le sacrifice est nuisible à ceux qui en sont l'objet, et se sacrifier encore dans l'espoir de servir une cause vraie, l'amour.

Je ne parle pas ici de la passion personnelle, mais de l'amour de la race, du sentiment étendu de l'amour de soi, de l'horreur du ynoi tout seul. Et cet idéal de justice dont tu parles, je ne l'ai jamais vu séparé de l'amour, puisque la première loi, pour qu'une société naturelle subsiste, c'est que l'on se serve mutuellement, comme chez les

fourmis et les abeilles. Ce concours de tous au même but, on est convenu de l'appeler instinct cbez les l)êtes, et peu importe; mais, cbez Tbomme, l'instinct est amour; qui se soustrait à l'amour se soustrait à la vérité, à la justice.

Jai traversé des révolutions et j'ai vu de près les principaux acteurs; j'ai vu le fond de leur âme, je devrais dire le fond de leur sac : Pas de principes/ aussi pas de véritable intelligence, pas de force, pas de durée. Rien que des moyens et un but personnel. Un seul avait des principes, pas tous bons, mais devant la sincérité desquels il comptait pour rien sa personnalité : Barbés.

Chez les artistes et les lettrés, je n'ai trouvé aucun fond. Tu es le seul avec qui j'aie pu échanger des idées autres que celles du métier. Je ne sais si tu étais chez Magny un jour où je leur ai dit qu'ils étaient tous des messieurs. Ils disaient qu'il ne fallait ])as écrire pour les ignorants; ils me conspuaient, parce (jue je ne voulais écrire que pour ceux-là, vu qu'eux seuls ont besoin de quebjue chose. Les maîtres sont pourvus, riches et satisfaits. Les imbéciles manquent de tout, je les jdains. Aimer et plaindre ne se séparent pas. Et voilà le mécanisme peu compliqué de ma pensée.

J'ai la passion du bien et })oiut du tout de sentimentalisme de parti pris. Je crache de tout mon cœur sur celui qui prétend avoir mes principes et qui fait le contraire de ce qu'il dit. Je ne idains pas l'incendiaire et l'assassin qui tombent sous le coup de la loi; je plains profondément la classe qu'une vie brutale, déchue, sans essor et sans aide, réduit à produire de pareils monstres. Je plains l'humanité, je la voudrais bonne, parce que je ne peux pas m'abstraire

d'elle ; parce qu'elle est moi ; parce que le mal qu'elle se fait me frappe au cœur; parce que sa honte me fait rougir; parce que ses crimes me tordent le ventre; parce que je ne peux comprendre le paradis au ciel ni sur la terre pour moi toute seule.

Tu dois me comprendre, toi qui es la bonté de la tète aux pieds.

Es-tu toujours à Paris? 11 a fait des jours si beaux, que j'ai été tentée d'aller t'y embrasser, mais je n'ose pas dépenser de l'argent, si peu que ce soit, quand il y a tant de misère. Je suis avare, parce que je me sais prodigue quand j'oublie, et j'oublie toujours. Et jtuis j'ai tant à faire!... Je ne sais rien, et je n'apprends pas, parce que je suis toujours forcée de rapprendre. J'ai i)Ourlant Itien besoin de te retrouver un peu; c'est une partie de moi qui me manque.

Mon Aurore m'occupe beaucoup. Elle comprend trop vite et il faudrait la mener au triple galop. Comprendre la passionne, savoir la rebute. Elle est paresseuse comme était monsieur son père. Il en a si bien rappelé, que je ne m'impatiente pas. Elle se promet de t'écrire bientôt une lettre. Tu vois qu'elle ne l'oublie pas. Le polichinelle de la Titite a perdu la tète à force littéralement d'être embrassé et caressé. On l'aime encore autant sans tête; quel exemple de fidélité au malheur! Son ventre est devenu un coffre où on met des joujoux.

Maurice est plongé dans des études archéologiques, Lina est toujours adorable, et tout va liien, sauf que les bonnes ne sont pas propres. Que de chemin ont encore à faire les êtres qui ne se peignent pas !

334 CORRESPONDAiXCE ENTRE GEORGE SAND

Je t'embrasse. Dis-moi où lu en es avec Aissé, FOdéon el tout ce tracas dont tu es chargé. Je t'aime; c'est la conclusion à tous mes discours.

G, SAND

CCXXXYII

A GEORGE SAND

Chère maître,

Dans votre dernière lettre, parmi les choses gentilles que vous me dites, vous me louez de n'être pas « hautain » ; on n'est pas hautain avec ce qui est haut. Ainsi, sous ce rapport, vous ne i)ouvez me connaître, je vous récuse.

Bien que je me croie un bon homme, je ne suis pas toujours un monsieur agréable, à preuve ce qui m'est arrivé jeudi dernier. Après avoir déjeuné chez une dame que j'avais appelée « imbécile », j'ai été faire une visite chez une autre que j'ai traitée de « dinde »; telle est ma vieille galanterie française. La première m'avait assommé avec ses discours spiritualistes et ses prétentions à l'idéal ; la seconde m'a indigné en me disant que Renan était un « coquin ». Notez qu'elle m'a avoué n'avoir pas lu ses livres. Il y a des sujets sur lesquels je perds patience, et, quand on débine devant moi un ami, mon sang de sauvage revient, je vois rouge. Rien de plus sotl car ça ne serl à rien et ça me fait un mal affreux.

Ce vice-là, du reste, le lâchage des amis en sociélé, me semble prendre des proportions gigantesques!

ET (USTAVE FLAUIÎERT 335

CGXXXVIII

Nohant, 2G octobre IS'z-J.

Cher ami,

Voilà encore un chagrin pour loi; un chagrin prévu mais toujours donloureux. Pauvre Tliéo! je le plains profondément, non d'être mort, mais de n'avoir pas vécu depuis vingt ans; et, s'il eût consenti à vivre, à exister, à agir, à oublier un peu sa personnalité intellectuelle pour conserver sa personne matérielle, il eût pu vivre longtemps encore et renouveler son fonds, dont il a trop fait un trésor stérile. On dit qu'il a beaucoup souffert de la misère pendant le siège, je le comprends, mais après? pourquoi et comment?

Je suis inquiète de n'avoir pas de tes nouvelles depuis longtemps. Es-tu à Croisset? Tu as dû venir à Paris pour l'enterrement de ce pauvre ami. Que de séparations cruelles et répétées! Je l'en veux de devenir sauvage et mécontent de la vie. Il me semble que tu regardes trop le bonheur comme une chose possible, et que l'absence du bonheur, qui est notre état chronique, te tache et t'étonne trop. Tu fuis tes amis, lu te plonges dans le travail et prends pour du temps perdu celui que tu emi)loierais à aimer ou à te laisser aimer. Pourquoi n'es-tu pas venu cliez nous avec madame Yiardot et Tourgueneff? Tu les aimes, tu les admires, tu le sais adoré chez nous, et lu le sauves pour

être seul. Eh bien, ])oiirquoi ne le marierais-tu pas? Èlre seul, c'est odieux, c'est mortel, et c'est cruel aussi pour ceux qui vous aiment. Toutes tes lettres sont désolées et me serrent le cœur. N'as-tu pas une femme que lu aimes ou par qui tu serais aimé avec plaisir? Prends-la avec toi. N'y a-l-il pas quelque pari un moutard dont lu peux le croire le père? Élève-le. Fais-loi son esclave, oublie-loi pour lui.

Que sais-je? vivre en soi est mauvais. Il n'y a de plaisir intellectuel que la possibilité d'y rentrer quand on en est longtemps sorti; mais habiter toujours ce moi qui est le plus tyrannique, le plus exigeant, le plus fantasque des compagnons, non, il ne faut pas. — Je l'en supplie, écoule-moi! lu enfermes une nature exubérante dans une geôle, lu fais, d'un conir tendre et indulgent, un misanthrope de parti pris, — et tu n'en viendras pas à bout. Enfin, je m'inquiète de loi et te dis peut-être des bêtises; mais nous vivons dans des temps cruels et il ne faut pas les subir en les maudissant. Il faut les surmonter en les plaignant. Voilà! Je t'aime, écris-moi.

Je n'irai à Paris que dans un mois pour faire jouer Mademoiselle La Quinlinie. Où seras-tu?

A GEORGE SAND

Nuit do lundi, -28 octobre 187-2.

Vous avez deviné, chère maître, que j'avais un redoublement de chagrin, et vous m'avez écrit une bonne lettre

bien tendre, merci; je vous embrasse plus l'ortemenl encore que (Thabitude.

Bien que prévue, la mort du pauvre Tliéo m'a navré. C'est le dernier de mes amis intimes qui s'en va. Il clôt la liste. Qui verrai-je maintenant quand j'irai à Paris? Avec qui causer de ce qui m'intéresse? Je connais des penseurs (du moins des gens qu'on appelle ainsi), mais un artiste, où est-il?

Moi, je vous dis qu'il est mort de la « cbarognerie moderne ». C'était son mot, et il me l'a répété cet biver plusieurs fois : « Je crève delà Commune, etc. »

Le 4 Septembre a inauguré un ordre de cboses où les gens comme lui n'ont plus rien à faire dans le monde. Il ne faut pas demander des pommes aux orangers. Les ouvriers de luxe sont inutiles dans une société où la plèbe domine, Comuie je le regrette! Lui et Bouilhet me manquent absolument, et rien ne peut les remplacer. Il était si bon d'ailleurs, et, quoi qu'on dise, si simple. On reconnaîtra plus tard (si jamais on revient à s'occuper de littérature) que c'était un grand poète. En attendant, c'est un auteur absolument inconnu. Pierre Corneille l'est bien.

Il a eu deux haines : la baine des épiciers dans sa jeunesse, celle-là lui a donné du talent; la baine du voyou dans son âge mûr, cette dernière l'a tué. Il est mort de colère rentrée, et par la rage de ne pouvoir dire ce qu'il pensait. Il a été opprimé par Girardin, par Fould, par Dalloz et par la première République. Je vous dis cela parce que j'ai vu des cboses abominables et que je suis le seul bomme, peut-être, au(iuel il ail fait des confidences entières. Il lui manquait ce qu'il y a de plus important

dans la vie pour soi comme pour les autres : le caraclère. Avoir manqué TAcadémie a été pour lui un effroyable chagrin. Quelle faiblesse! et comme il faut peu s'estimer! La recherche d'un honneur quelconque me semble, d'ailleurs, un acte de modestie incompréhensible.

Je n'ai pas été à son enterrement par la faute de Catulle Mendès, qui m'a envoyé un télégramme trop tard. Il y avait foule. Un tas de gredins et de farceurs sont venus là pour se faire de la réclame, comme d'habitude, et aujourd'hui lundi, jour du feuilleton théâtral, il doit y avoir des morceatix à&tts les feuilles, ça fera de la copie. En résumé, je ne le plains pas,ye l'envie. Car, franchement, la vie n'est pas drôle.

Non, je ne crois pas le bonheur possible, mais bien la tranquillité. C'est pourquoi je m'écarte de ce qui m'irrite. Un voyage à Paris est pour moi maintenant une grosse affaire. Sitôt que j'agite la vase, la lie remonte et trouble tout. Le moindre dialogue avec qui que ce soit m'exaspère, parce que je trouve tout le monde idiot. Mon sentiment de la justice est continuellement révolté. On ne parle que de politique, et de quelle façon! Où ya-t-il une apparence d'idée? A quoi se raccrocher? Pour quelle cause se passionner?

Je ne me crois pas cependant un monstre d'égoïsme. Mon moi s'éparpille tellement dans les livres (jue je passe des journées entières sans le sentir. J'ai de mauvais moments, il est vrai, mais je me remonte par cette réilexion : « Personne, au moins, ne m'embête. » Après quoi je me retrouve d'aplomb. Enfin, il me semble que je marche dans ma voie naturelle : donc je suis dans le vrai?

Quant à vivre avec une femme, à me marier comme vous me le conseillez, c'est un horizon que je trouve fantastique. Pour([noi? Je n'en sais rien. Mais c'est comme ça. Expliquez le problème. L'être féminin n'a jamais été emboîté dans mon existence; et puis, je ne suis pas assez riche, et puis, et puis... je suis trop vieux... et puis trop propre pour iniliger à perpétuité ma personne à une autre. Il y a en moi un fonds d'ecclésiastique qu'on ne connaît pas. Nous causerons de tout cela bien mieux de vive voix que par lettres.

Je vous verrai à Paris au mois de décembre, mais à Paris on est dérangé par les autres. Je vous souhaite trois cents représentations pour Mademoiselle La Quintinie. Mais vous aurez bien des embêtements avec l'Odéon. C'est une boutique où j'ai rudement souffert l'hiver dernier. Toutes les fois que je me suis livré à l'action, il m'en a cuit. Donc, assez! assez! « Cache ta vie », maxime d'Épictète. Toute mon ambition maintenant est de fuir les embêtements, et je suis certain j)ar là de n'en pas causer aux autres, ce (jui est beaucoup.

. Je travaille comme un furieux, je lis de la médecine, de la métaphysi({ue, delà politique, de tout. Car j'ai entrepris un ouvrage de grande envergure, et qui va me demander bien du temps, perspective qui me plaît.

Depuis un mois, j'attends Tourguenelï de semaine en semaine. La goutte le retient toujours.

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 2-2 novembre 187-2.

Je ne pense pas aller à Paris avant lévrier. Ma pièce est retardée, par suite de la dilTiculté de trouver l'interprète principal. J'en suis aise, car quitter Nohant, mes occupations et les promenades si ])clles en ce temps-ci, ne me souriait point; quel automne chaud et bienfaisant pour les vieux! Nous avons, à deux heures d'ici, des bois absolument déserts, où, au lendemain de la pluie, il fait aussi sec que dans une chambre, et où il y a encore des fleurs pour moi et des insectes pour Maurice. Les petites fdles courent comme des lapins dans des bruyères ^dus hautes qu'elles. Mon Dieu, que la vie est bonne quand tout ce qu'on aime est vivant et grouillant! Tu es mon seul point noir dans ma vie du cœur, parce que tu es triste et ne veux plus regarder le soleil. Quant à ceux dont je ne me soucie pas, je ne me soucie pas davantage des malices ou des bêtises qu'ils peuvent me faire ou se faire à eux-mêmes. Ils passeront comme passe la pluie. La chose éternelle, c'est le sentiment du beau dans un bon conir. Tu as l'un et l'autre, sacredié! tu n'as pas le droit de n'être pas heureux. — Peut-être eût-il fallu dans ta vie Vemboltement du sentiment féminin dont lu dis avoir fait fi. — Je sais que le féminin ne vaut rien; mais peut-être, pour être heureux, faut-il avoir été malheureux.

Je l'ai été, moi, et j'en sais long; mais j'oublie si bien!

Enfin, triste on gai, je t'aime et je t'attends tonjonrs, bien que lu ne parles jamais de venir nous voir et que lu en rejettes l'occasion avec empressement; on t'aime chez nous quand même, on n'est pas assez littéraire pour loi, chez nous, je le sais ; mais on aime et ça emploie la vie.

Est-ce que Saint-Antoine est fini, que tu parles d'un ouvrage de grande envergure? ou si c'est le Saint-Antoine qui va déployer ses ailes sur l'univers entier? Il le peut, le sujet est immense. Je t'embrasse, dirai-je encore, mon vieux troubadour, (juand tu es résolu à tourner au vieux bénédictin? Alors, moi, je reste troubadour, il n'y a pas à dire.

G. SAND

Je t'envoie deux romans pour ta collection de moi; tu n'es pas obligé de les lire en ce moment si lu es plongé dans le sérieux.

A GEORGE SAND

Lundi soir onze lieuros, -25 novembre 1872.

Le facteur, tantôt, à cinq heures, m'a apporté vos deux volumes. Je vais commencer Nanon tout de suite, car j'en suis fort curieux.

Ne vous inquiétez plus de voire Iroubadoiu" (([ui devient un sot animal, l'ranchemenl), mais j'espère me remettre. J'ai passé, plusieurs l'ois, par des périodes sombres et j'en suis sorti. Tout s'use, l'ennui comme le reste.

Je m'étais mal expliqué : je n'ai pas dit que je méprisais « le sentiment féminin ». Mais que la femme, matériellement parlant, n'avait jamais été dans mes habitudes, ce qui est tout différent. J'ai aimé plus que personne, phrase présomptueuse qui signifie « tout comme un autre », et peut-être même plus que le premier venu. Toutes les tendresses me sont connues, « les orages du cœur » m'ont « versé leur pluie ». Et puis le hasard, la force des choses fait que la solitude s'est peu à i)eu agrandie autour de moi, et maintenant je suis seul, absolument seul.

Je n'ai pas assez de renies pour prendre une femme à moi, ni même pour vivre à Paris six mois de l'année : il m'est donc impossible de changer d'existence.

Comment, je ne vous avais pas dit que Saint-Antoine était fini depuis le mois de juin dernier? Ce que je rêve, pour le moment, est une chose plus considérable, et qui aura la prétention d'être comique. Ce serait trop long à vous expliquer, avec la plume. Nous en causerons face à face.

Adieu, chère bon maître adorable, à vous avec ses meilleures tendresses.

Votre vieux.

Toujours HHindigné comme saint Polycarpe.

Connaissez-Aous, dans l'histoire universelle, en y comprenant celle des Bolocudos, quelque chose de plus bête que la droite de l'Assemblée nationale ? Ces messieurs qui ne veulent pas du simple et vain mot République, qui trouvent Thiers trop avancé! !! 0 profondeur! problème, rêverie !

Noiiant, 27 novembre \S'Q.

Maurice esl tout heureux et très fier de la lettre que tu lui as écrite; il n'y a personne qui puisse lui faire autant (le plaisir et dont l'encouragement compte plus pour lui. Je l'en remercie aussi, moi; car je pense comme lui.

Comment! tu as fini Saint-Antoine? Eh hien, faut-il s'occuper de l'éditeur, puisque lu ne l'en occupes pas? Tu ne peux pas garder cela en portefeuille. Tu ne veux pas de Lévy, mais il y en a d'autres; dis un mot, et j'agirai comme pour moi.

Tu me promets d'être guéri plus lard ; mais en attendant, lu ne veux rien faire pour le secouer. Viens donc me lire Saint- Antoine, et nous parlerons de la publication. Qu'est-ce que c'est que de venir de Croissel ici pour un homme? Si tu ne veux pas venir (juaud nous sommes en gaielé et en fêle, viens pendant qu'il fait doux et que je suis seule.

Toute la famille l'embrasse.

Ton vieux troubadour

G. SAND

A GEORGE SAND

Chère maître,

Voilà une nuit et un jour que je passe avec vous. J'avais fini Nanon à quatre heures du malin et Francia à trois heures de l'après-midi. Tout cela me danse encore dans la tète. Je vais tâcher de recueillir mes idées pour vous parler de ces deux excellents livres. Ils m'ont fait du Inen. Merci donc, chère bon maître. Oui, c'a été comme une large bouffée d'air et, après avoir été attendri, je me sens ranimé.

Dans Nanon j'ai d'abord été charmé par le style, par mille choses simples et fortes qui sont comprises dans la trame de l'œuvre et qui la constituent telles que celle-ci : « Comme la somme me parut énorme, la bête me sembla belle. » Et puis je n'ai plus fait attention à rien, j'ai été empoigné comme le plus vulgaire des lecteurs. (Je ne crois pas cependant que le vulgaire puisse admirer autant que moi.) La vie des moines, les premières relations d'Émilien et de Nanon, la peur que causent les brigands et l'incarcération du P. Fructueux ({ui pouvait être poncive et qui ne l'est nullement. Quelle page (jue la page 113! et comme c'était difficile de rester dans la mesure! « A partir de ce jour, je sentis du bonheur dans tout et comme une joie d'être au monde! »

La Roche aux Fades est une idylle exquise. On voudrait partager la vie de ces trois braves gens.

Je Iroiive que linlérèl Itaisse un peu quand Nanon se met en tête de devenir riche? Elle devient trop forte, trop intelligente! Je n'aime pas non plus l'épisode des voleurs. La rentrée d'Êmilien avec son bras amputé m'a re-ému et j'ai versé un pleur sur la dernière page, au portrait de la marquise de Francqueville, vieille.

Je vous soumets les doutes suivants : Émilien me semble bien fort en philosophie politique? A cette époquelà, y avait-il des gens voyant d'aussi haut que lui? Même objection pour le prieur, que je trouve ailleurs charmant, au milieu du livre surtout. Mais comme tout cela est bien amené, entraîné, entraînant, cliarmant! Quel être vous faites!!! qnelle puissance!

Je vous donne, sur les deux joues, deux bécots de nourrice et je passe à Francia! Autre style, mais non moins bon. Et d'abord j'admire énormément votre Dodore. Voilà la première fois qu'on fait un gamin de Paris vrai; il n'est ni trop généreux, ni trop crapule, ni trop vaudevilliste. Le dialogue avec sa sœur, quand il consent à ce qu'elle devienne une femme entretenue, est un joli tour de force. Votre madame de Thièvre, avec son cachemire qu'elle fait jouer sur ses grasses épaules, est-elle assez Restauration! El l'oncle ([ui veut souffler an neveu sa griselte! El Antoine, le bon gros ferblantier si poli au théâtre! Le Russe est un simi>le, un homme naturel, ce qui n'est pas facile à faire.

(juand j'ai vu Francia lui enfoncer son poignard dans le cœur, j'ai d'abord froncé le sourcil, ne craignant que ce fût une vengeance classique, qui dénaturât le charmant caractère de cette bonne fille? Mais pas du tout! Je me

346 CORRESPONDAiNCE ENTRE GEORGE SAND

trompais, cet assassinat inconscient complète votre héroïne.

Ce qui me frappe dans ce livre-là, c'est qu'il est très spirituel et très juste. On est en plein dans l'époque.

Je vous remercie du fond du cœur pour cette double lecture. Elle m'a détendu. Tout n'est donc pas mort! Il y a encore du beau et du bon dans le monde.

Noliant, '20 novembre ISIî.

Tu me gales! je n'osais pas l'envoyer ces romans, qui étaient sous bande à ton adresse depuis huit jours. Je craignais de te déranger d'un courant d'idées et de t'ennuyer. Tuas tout lâché pour lire Maurice d'abord, et puis moi. Nous aurions des remords si nous n'étions pas des égoïstes, bien contents d'avoir un lecteur qui en vaut dix mille! Cela fait grand bien; car, Maurice et moi, nous travaillons dans le désert, ne sachant jamais que l'un par l'autre si c'est réussi ou gâché, échangeant nos critiques, et n'ayant pas de rapports avec les juijeurs patentés.

Michel ne nous dit jamais qu'au bout d'un an ou deux si ça s'est vendu. Quant à Buloz, si c'est à lui que nous avons affaire, il nous déclare invariablement que c'est mauvais ou médiocre. Il n'y a que Charles Edmond qui nous encourage en demandant de la copie. Nous écrivons sans préoccupation du public; ce n'est peut-être pas mauvais ; mais, chez nous, il y a excès. Aussi un encourage-

ment de loi nous rend le courage, qui ne nous quille pas, mais qui est souvent un courage triste, tandis (jue tu nous le fais brillant et gai, et sain à respirer.

J'ai donc bien fait de ne pas jeter iXanon au feu, comme j'étais prèle à le faire quand Charles Edmond est venu me dire que c'était très bien et qu'il le voulait pour son journal. Je te remercie donc et je te rends les bons baisers, pour Francia surtout, que Buloz n'a inséré qu'en rechignant et faute de mieux : tu vois que je ne suis pas gâtée, mais je ne me fâche jamais de tout ça et je n'en parle pas. C'est comme cela et c'est tout simple. Du moment ([ue la littérature est une marchandise, le vendeur qui l'exploite n'apprécie que le client qui achète, et, si le client déprécie l'objet, le vendeur déclare à l'auteur que sa marchandise ne plaît pas. La république des lettres n'est qu'une foire où on vend des livres. Ne pas faire de concession à l'éditeur est notre seule vertu; gardons-la et vivons en paix, même avec lui quand il rechigne, et reconnaissons aussi que ce n'est pas lui le coupable. Il aurait du goût si le public en avail.

Voilà mou sac vidé et n'en jiarlons <{ue pour aviser à Saint-Antoine, tout en nous disant que les éditeurs seront bêles. Lévy ne l'est pourtant pas, mais tu t'es fâché avec lui. Je voudrais parler de tout cela avec toi ; veux-tu venir? ou remettre à mon voyage à Paris? Mais (juand irai-je? Je ne .^^ais ))as. Je crains un peu les bronchites d'hiver, et ne me déplace que quand il le faut absolument, par devoir d'état.

Je ne crois pas qu'on joue Mademoiselle La Qiiintinie. Les censeurs ont déclaré que c'était un chef-d'œuvre de

la plus haïUe el de la plus saine moralilé, mais qu'ils lie pouvaient pas prendre sur eux d'eu autoriser la représentation. Il tant que cela aille plus haut, c'est-à-dire au ministre qui renverra au général Ladmiraull; c'est à mourir de rire. Mais je ne consens pas à tout cela, et j'aime mieux qu'on se tienne Iramiuille jusqu'à nouvel ordre. Si le nouvel ordre est la monarchie cléricale, nous en verrons bien d'autres. Pour mon compte, ça m'est égal qu'on m'empêche ; mais pour l'avenir de notre génération?. . .

A GEORGE SAND

Mercredi, -1 décembre IS'i^.

Chère maître,

Je relève une phrase dans votre dernière lettre : « L'éditeur aurait du goût si le public en avait... ou si le public le forçait à en avoir. » Mais c'est demander l'impossible. Ils ont des idées littéraires, croyez-le bien, ainsi que MM. les directeurs de théâtre. Les uns el les autres prétendent s'y connaître, et leur esthétique se mêlant à leur mercantilisme, ça lait un joli résultat.

D'après les éditeurs, votre dernier livre est toujours inférieur au précédent! que je sois pendu si ça n'est pas vrai! Pourquoi Lévy admire-t-il bien plus Ponsard et Octave Feuillet que le père Dumas el vous? Lévy est académique. Je lui ai fait gagner plus d'argent que Cuvillier- Fleury, n'est-ce pas? Eh bien, faites un parallèle entre

nous deux, et vous verrez comme vous serez reçue. Vous n'ignorez pas qu'il n'a pas voulu vendre de Dernières Chansons jilus de 1:200 exemplaires, et les 800 qui restent sont dans le grenier à foin de ma nièce, rue de Clich\ ! C'est très étroit de ma part, j'en conviens; mais j'avoue que ce procédé m'a simplement enragé. Il me semble que ma [irose pouvait élre jiliis respectée par un homme à qui j'ai fait gagner quelques sous.

Pourquoi publier, par l'abominable temps qui court? Est-ce i»our gagner de l'argent? Quelle dérision! Comme si l'argent était la récompense du travail! et pouvait l'être! Cela sera quand on aura détruit la spéculalion : d'ici là, non! Et puis comment mesurer le travail, comment estimer l'effort? Reste donc la valeur commerciale de l'œuvre. Il faudrait pour cela supprimer tout intermédiaire entre le producteur et l'acheteur, et quand même, cette question en soi est insoluble. Car j'écris (je parle d'un auteur qui se resjtecte) non pour le lecteur d'aujourd'hui, mais pour tous les lecteurs qui pourront se présenter, tant que la langue vivra. Ma marchandise ne peut donc être consommée maintenant, car elle n'est pas faite exclusivement pour mes contem[)orains. Mon service reste donc indéfini et, par conséquent, impayable.

Pourquoi donc publier? Est-ce pour être conqnùs, applaudi? Mais vous-même, rowv, grand George Sand, vous avouez votre solitude.

Y a-l-il maintenant, je ne dis pas de l'admiration ou de la sympathie, mais l'apparence d'un peu d'attention pour les œuvres d'art? Quel est le critique qui lise le livre dont il ait à rendre compte?

Dans dix ans on ne saura peut-être plus faire une paire de souliers, tant on devient etïroyablement stupide! Tout cela est pour vous dire que jusqu'à des temps meilleurs (auxquels je ne crois pas) je garde Saint-Anloine dans un bas d'armoire.

Si je le fais paraître, j'aime mieux que ce soit en même temps qu'un autre livre tout différent. J'en travaille un maintenant qui pourra lui faire pendant. Conclusion : le plus sage est de se tenir tranquille.

Pourquoi Duquesnel ne va-t-il pas trouver le général Ladmirault, Jules Simon, Thiers? Il me semble que cette démarche le regarde. Quelle belle chose que la censure ! Rassurons-nous, elle existera toujours, parce qu'elle a toujours existé! Notre ami Alexandre Dumas fils, pour faire un agréable paradoxe, n'a-t-il pas vanté ses bienfaits dans la préface de la Dame aux Caméliast

Et vous voulez que je ne sois pas triste! J'imagine que nous reverrons prochainement des choses abominables, grâce à Fentètement inepte de la droite. Les bons Normands, qui sont les gens les plus conservateurs du monde, inclinent vers la gauche très fortement.

Si Ton consultait maintenant la bourgeoisie, elle ferait le père Thiers roi de France. Thiers ôté, elle se jetterait dans les bras de Gambetta et j'ai peur qu'elle ne s'y jette bientôt !

Je me console en songeant que jeudi prochain j'aurai cinquante et un ans.

Si vous ne devez pas venir à Paris au mois de février, j'irai vous voir à la fin de janvier, avant de rentrer au parc Monceau ; je me le promets.

La princesse m'a écrit pour me demander si vous étiez à iS'ohant. Elle veut vous écrire.

Ma nièce Caroline, à qui je viens de faire lire Nanon, en est ravie. Ce qui la frappée, c'est la « jeunesse » du livre. Le jugement me paraît vrai. C'est un bouquin, ainsi que Francla qui, bien que plus simple, est peut-être encore plus réussi, plus irréprochable comme œuvre.

J'ai lu, cette semaine, V Illustre docteur Matheus^ d'Erckmann-Chatrian. Est-ce assez pignouf! Voilà deux cocos qui ont l'âme bien plébéienne.

Adieu, chère bon maître. Votre vieux troubadour vous embrasse.

Je pense toujours à Théo, je ne me console pas de cette perte.

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 8 décembre 18'i-2.

Eh bien, alors, si tu es dans l'idéal de la chose, si tu as un livre d'avenir dans la pensée, si tu accomplis une lâche de confiance et de conviction, plus de colère et plus de tristesse, soyons logiques.

Je suis arrivée, moi, à un état iihilosophi(iue d'une sérénité très satisfaisante et je n'ai rien surfait en te disant que toutes les misères qu'on peut me faire, ou toute l'indifférence qu'on |)eut me témoigner, ne me touchent réellement plus et ne m'empêchent pas, non seule-

ment d'èlre heureuse en dehors de la litlérature, mais encore d'être littéraire avec plaisir et de travailler avec joie.

Tu as été content de mes deux romans? Je suis payée, je crois qu'ils sont bien, et le silence tjui a envahi ma vie (il faut dire que je Fai cherché) est }dein d'une bonne voix qui me parle et me suffit. Je n'ai pas monté aussi haut que toi dans mon ambition. Tu veux écrire pour les temps. Moi, je crois que, dans cinquante ans, je serai parfaitement oubliée et peut-être durement méconnue! C'est la loi des choses qui ne sont pas de ])remier ordre, et je ne me suis jamais crue de premier ordre. Mon idée a été plutôt d'agir sur mes contemporains, ne fùl-ceque sur quelques-uns, et de leur faire partager mon idéal de douceur et de poésie. J'ai atteint ce but jusqu'à un certain point, j'ai fait du moins pour cela tout mon possible, je le fais encore, et ma récompense est d'en approcher toujours un peu plus.

Voilà pour moi; mais, pour toi, le but est plus vaste, je le vois bien, et le succès plus lointain. Alors tu devrais te mettre plus d'accord avec toi en étant encore plus calme et plus content que moi. Tes colères d'un moment sont bonnes. Elles sont le résultat dun tempérament généreux, et, comme elles ne sont ni méchantes ni haineuses, je les aime, mais ta tristesse, tes semaines de spleen, je ne les comprends pas et je te les reproche. J'ai cru, je crois encore, à trop d'isolement, à trop de détachement des liens de la vie. Tu as de puissantes raisons pour me répondre, si puissantes, qu'elles devraient te donner la victoire.

Fouille-loi et réponds-moi, ne fût-ce que pour dissiper les craintes que j'ai souvent sur Ion compte, je ne veux pas que tu te consumes. Tu as cinquante ans, mon fils

aussi OU à ]>eu près. Il est dans la force de l'âge, dans son meilleur dévelopi)emenl, loi de même, si lu ne chauffes pas trop le four aux idées. Pour(jaoi dis-tu souvent que tu voudrais être mort? Tu ne crois donc pas à ton œuvre? tu te laisses donc iniluencer par ceci ou cela des choses présentes? C'est possihle, nous ne sommes pas des dieux, et quelque chose en nous, quelque ciiose de faible et d'inconséquent trouble parfois noire théodicée. Mais la victoire devient chaque jour plus facile quand on est sûr d'aimer la logique et la vérité. Elle arrive même à prévenir, à vaincre d'avance les sujets d'humeur, de dépit ou de découragement.

Tout cela me paraît facile, quand il s'agit de la gouverne de nous-mêmes : les sujets de grande tristesse sont ailleurs, dans le spectacle de l'histoire qui se déroule autour de nous; cette lutte éternelle de la barbarie contre la civilisation est d'une grande amertume pour ceux qui ont dépouillé l'élément barbare et qui se trouvent en avant de leur époque. Mais, dans cette grande douleur, dans ces secrètes colères, il y a un grand stimulant qui justement nous relève, en nous inspirant le besoin de réagir. Sans cela, je confesse que, pour mon compte, j'abandonnerais tout

J'ai eu assez de compliments dans ma vie, du temps où Ton s'occupait de littérature. Je les ai toujours redoutés quand ils me venaient des inconnus; ils me faisaient trop douter de moi. De l'argent, j'en ai gagné de quoi me faire riche. Si je ne le suis pas, c'est que je n'ai pas tenu à lêlre; j'ai assez de ce que Lévy fait pour moi. Ce que j'aimerais, ce serait de me livrer absolument à la botanique, ce serait pour moi le Parailis sur la terre. Mais il m faut pas, cela ne servirait qu'à moi, et, si le chagriu

est bon à quelque chose, c'est à nous défendre de l'égoïsme; donc, il ne faut pas maudire ni mépriser la vie. Il ne faut pas l'user volontairement: tu es épris de h justice, commence par être juste envers toi-même, tu le dois de te conserver et de te développer.

Écoule-moi ; je t'aime tendrement, je pense à toi tous les jours et à tout propos : en travaillant, je pense à toi. J'ai conquis certains biens intellectuels que tu mérites mieux que moi et dont tu dois faire un plus long usage. Pense aussi que mon esprit est souvent près du tien et qu'il te veut une longue vie et une inspiration féconde en jouissances vraies.

Tu promets de venir; c'est joie et fête pour mon cœur et dans la famille.

Ton vieux troubadour.

A GEORGE SAND

12 décembre 1873.

Chère bon maître,

Ne prenez pas au sérieux les exagérations de mon ire. N'allez pas croire que je compte « sur la postérité pour me venger de lïndifTérence de mes contemporains ». J'ai voulu dire seulement ceci : quand on ne s'adresse pas à la foule, il est juste que la foule ne vous paye pas. C'est de l'économie politique. Or, je maintiens qu'une œuvre d'art (digne de ce nom et faite avec conscience) est inappré-

ciable, n'a ])as de valeur commerciale, ne peut pas se payer. Conclusion : si Tarlisle n'a pas de renies, il doit crever de faim ! On trouve que l'écrivain, parce qu'il ne reçoit plus de pension des grands, est bien plus libre, plus noble. Toute sa noblesse sociale maintenant consiste à être l'égal d'un épicier. Quel progrès! Quant à moi, vous me dites : « Soyons logiques » ; mais c'est là le difficile.

Je ne suis })as sur du tout d'écrire de bonnes cboses ni que le livre que je rêve maintenant puisse être bien fait, ce qui n'empêche pas de l'entreprendre. Je crois que l'idée en est originale, rien de plus. Et puis, comme j'espère cracher là dedans le fiel qui m'étouffe, c'est-à-dire émettre quelques vérités, j'espère par ce moyen me purger, et être ensuite plus olympien, qualité qui me manque absolument. Ah! comme je voudrais m'admirer!

Encore un deuil : j'ai conduit l'enterrement du père Pouchet lundi dernier. La vie de ce bonhomme a été très belle et je l'ai pleuré.

J'entre aujourd'hui Jans ma cinquante-deuxième année, et je liens à vous embrasser aujourd'hui : c'est ce que je fais tendrement, puisque vous m'aimez si bien.

CCXLYIII

Xoliant, 8 janvier 1873.

Oui, oui, mon vieux, il faut venir me voir. Je ne pense pas aller à Paris avant la fin de l'hiver et on se voit si mal

à Paris. Apporle-moi Soint-Antoine, je veux l'entendre, je veux en vivre avec toi. Je veux l'embrasser de toute mon àme, et .Maurice aussi.

Liua l'aime aussi, et nos petites ne t'ont pas oublié, je veux que tu voies comme mon Aurore est devenue intéressante et aimable. Je ne te dirai de moi rien de nouveau, je vis si peu en moi, ce sera une bonne condition poin- que tu me parles de ce qui m'intéresse davantage, c'est-à-dire de toi. Préviens-moi pour que je t'évite raiîreuse patacbe de Cbàteauroux à Nohanl. Si tu pouvais amener Tourguenetï, nous en serions heureux et tu aurais le plus délicieux compagnon de voyage. As-tu lu Pères et enfanlst comme c'est bien!

Allons! je t'espère sérieusement cette fois, et je crois que notre air te fera du bien. Il fait si beau ici I Ton vieux camarade qui taime,

G. SAND

Je t'embrasse six fois pour la bonne année.

GGXLIX

A GEORGE SAND

Luadi soir, 3 février 1873.

Clière maître.

J'ai Tair de vous oublier et de ne pas vouloir faire le voyage de Nohant? Il n'en est rien! mais, depuis un mois, toutes les fois que je prends l'air, je suis re-empoigné par

la grippe (jiii devienl plus forte à chaque reprise. Je tousse abominablement et je salis tles mouchoirs de poche iunombrablement ! Quanti cela linira-t-il?

J'ai pris le parti de ne plus franchir mon seuil jusqu'à complète guérison, et j'attends toujours le bon vouloir des membres de la commission pour la fontaine Bouilhet! Depuis bientôt deux mois, il ne m'est pas possible de faire se trouver ensemble, à Rouen, six habitants de Rouen! Voilà comme sont les amis! Tout est diflicile, la plus petite entreprise demande de grands efforts.

Je lis maintenant de la chimie (à laquelle je ne comprends goutte) et de la médecine Raspail, sans compter le Potager moderne de Gressent et V Agriculture de Gasparin. A ce propos Maurice serait bien gentil de recueilHr pour moi ses souvenirs agronomiques, afin que je sache quelles sont les fautes qu'il a faites, et par quels raisonnements il les a faites.

De quels renseignements n'ai-je pas besoin pour le livre que j'entreprends? Je suis venu à Paris, cet hiver, dans l'intention d'en recueillir; mais .si mon affreux rhume se prolonge, mon séjour ici sera inutile ! Vais-je devenir comme ce chanoine de Poitiers, dont parle Montaigne, et qui, depuis trente ans, n'était pas sorti de sa chambre « par l'incommodité de sa mélancolie » et qui, pourtant, se trouvait fort bien « sauf un rheume qui lui était tombé sur l'eslomach ». C'est vous dire que je vois fort peu de monde. D'ailleurs qui fréquenter? La guerre a creusé des abîmes.

Je n'ai pu me procurer votre article sur Badinguet. Je compte le lire chez vous.

En fait de lectures, je viens d'avaler tout l'odieux Joseph de Maisire. Nous a-ton assez scié le dos avec ce monsieur-là! et les socialistes modernes qui Font exalté! à commencer par les saint-simoniens pour finir par A. Comte. La France est ivre d'autorité, quoi qu'on die. Voici une belle idée que je trouve dans Raspail, les médecins devraient être des magistrats, afin qu'ils puissent forcer, etc.

Votre vieille ganache romantique et libérale vous embrasse tendrement.

CGL

Nohant, 5 février IS'S.

Je t'ai écrit hier à Croisset, Lina croyant que tu y étais retourné. Je te demandais un petit service que tu m'as déjà rendu, à savon-, prier ton frère d'accorder sa protection à mon ami Despruneaux pour son affaire qui va en cassation. Ma lettre te sera probablement renvoyée à Paris, aussi vite que t'arrivera celle-ci. Il s'agit d'écrire un mot à ton frère, si cela ne t'ennuie pas.

Qu'est-ce donc que cette bronchite obstinée? Il n'y a qu'un remède, une dose minime, demi-centigramme acétate de morphine à prendre tous les soirs quand la digestion est faite, et pendant huit jours au moins. Je ne fais pas autre chose et je m'en tire toujours bien, j'en tire de même tous les miens, c'est si facile à faire et si vile fait!

C'est au bout de deux ou trois jours qu'on en sent le bon effet. J'attends ta guérison avec impatience, pour toi dabord, et puis pour moi parce que tu viendras et que j'ai faim et soif de te voir.

Maurice est embarrassé pour répondre à ta question. Il n'a pas commis de fautes dans son exploitation et sait bien celles que les autres commettent ou peuvent commettre; mais il dit que cela varie à l'infini et que chaque faute est spéciale au milieu où l'on opère. Quand tu seras ici et qu'il saura bien ce que tu veux, il pourra te répondre pour tout ce qui concerne le centre de la France, et la géologie générale de la planète, s'il y a lieu à généraliser. Son raisonnement à lui a été celui-ci : Ne pas innover de toutes pièces, mais pousser au développement de ce qui est en se servant toujours de la méthode établie par l'expérience. L'expérience ne peut jamais tromper, elle peut être incomplète, jamais menteuse. Sur ce, je t'embrasse, je t'appelle, je t'attends, je t'espère et ne veux pourtant pas te tourmenter.

Mais nous t'aimons, voilà qui est sûr; et nous voudrions t'infuser un peu de notre patience berrichonne à l'endroit des choses de ce monde qui ne sont i>as drôles, nous le savons bien! Mais pourquoi sommes-nous en ce monde si ce n'est pour patienter.

Ton obstiné troubadour qui t'aime,

CGLI

A GEORGE SAND

Mardi, 1-2 mars 1873.

Chère maître,

Si je ne suis pas chez vous, la faute est au grand Tourguenelï. Je me disposais à partir pour Nohant, quand il m'a dit : « Attendez, j'irai avec vous au commencement d'avril. » Il y a de cela quinze jours. Je le verrai demain chez madame Viardot et je le prierai d'avancer l'époque, car ça commence à m'impatienter. J'éprouve le besoin de vous voir, de vous embrasser, et de causer avec vous. Voilà le vrai.

Je commence à me re-senlir d'aplomb. Qu'ai-je eu depuis quatre mois? Quel trouble se passait dans les profondeurs de mon individu? Je l'ignore. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai été très malade, vaguement. Mais, à présent, je vais mieux. Depuis le 1" janvier dernier, Madame Bovary et Salammbô m'appartiennent et je pourrais les vendre. Je n'en fais rien, aimant mieux me passer d'argent que de m'exaspérer les nerfs. Tel est votre vieux troubadour.

Je lis toutes espèces de livres et je prends des notes pour mon grand bouquin qui va me demander cinq ou six ans et j'en médite deux ou trois autres. Voilà des rêves pour longtemps, c'est le principal.

L'art continue à être « dans le marasme », comme dit

M. Prutllioninie, et il n'y a plus de place dans ce monde pour les gens de goût. Il faut, comme le rhinocéros, se retirer dans la solitude, en attendant sa crevaison.

GCLII

Xohant, 15 mars 1873.

Enfin, mon vieux troubadour, on peut fespérer prochainement, j'étais inquiète de toi. J'en suis toujours inquiète, à vrai dire, je ne suis pas contente de tes colères et de tes partis pris. Ça dure trop longtemps et c'est en effet comme un état maladif, tu le reconnais toi-même. Oublie donc; ne sais-tu pas oublier? Tu vis trop eu toi-même et tu arrives à tout rapporter à toi-même. Si tu étais un égoïste et un vaniteux, je me dirais que c'est un état normal; mais, chez loi, si bon et si généreux, c'est une anomalie, un mal qu'il faut combattre. Sois sûr que la vie est mal arrangée, pénible, irritante pour tout le monde; mais ne méconnais pas les immenses compensations qu'il est ingrat d'oublier.

Que tu te mettes en colère contre celui-ci ou celui-là, peu importe si cela te soulage; mais que tu restes furieux, indigné des semaines, des mois, presque des années, c'est injuste et cruel pour ceux qui t'aiment et qui voudraient t'épargner tout souci et toute déception.

Tu vois, je te gronde; mais, en t'embrassani, je ne songerai qu'à la joie et à l'espérance de te voir refleurir. Nous

l'attendons avec impatience et nous comptons bien sur Tourgueneff, que nous adorons aussi.

J'ai beaucoup souffert tous ces temps-ci d'une série de fluxions très douloureuses ; ça ne m'a pas empècliée de m'amuser à écrire des contes et à jouer avec mes fanfans. Elles sont si gentilles et mes grands enfants sont si bons pour moi, que je mourrai, je crois, en leur souriant. Qu'importe qu'on ait cent mille ennemis si on est aimé de deux ou trois bons êtres? Ne m'aimes-tu pas aussi, et ne me reprocherais-tu pas de compter cela pour rien? Quand j'ai perdu RoUinat, ne m'as-tu pas écrit d'aimer davantage ceux qui me restaient? Viens, que je fabhnede reproches; car tu ne fais })as ce que tu me disais de faire.

On t'attend, on prépare une mi-carême fantastique; tâche d'en être. Le rire est un grand médecin. Nous le costumerons ; on dit que tu as eu un si beau succès, en pâtissier, chez Pauline ! Si tu vas mieux, sois sûr que c'est parce que tu t'es secoué et distrait. Paris t'est bon; tu es trop seul là-bas dans ta jolie maison. Viens travailler chez nous; la belle affaire que de faire venir une caisse de livres!

Annonce ton arrivée pour qu'on te fasse trouver une voiture à la gare de Châteauroux.

A GEORGE SAND

Jeudi, -20 mars ISIS.

Glière maître,

Le giganlesque Toiirgueûeff soil de chez moi, et nous venons de faire un serment solennel. Le l'2 avril, veille de Pâques, vous nous aurez à dîner chez vous.

Ce n'a pas été une petite alTaire que d'en arriver là, tant il est difficile de réussir à quoi que ce soit.

Quant à moi rien ne m'eût emjsèché de partir dès demain. Mais notre ami me paraît jouir de peu de liberté, et moi-même j'ai des empêchements dans la première semaine d'avril.

Je vais ce soir à deux bals costumés! Dites après cela que je ne suis pas jeune.

Mille tendresses de votre vieux troubadour, qui vous embrasse.

Lire comme exemple de fétidité moderne, dans le dernier numéro de la Vie Parisienne, l'article sur Marion Delornie. C'est à encadrer, si toutefois quelque chose de fétide peut être encadré. Mais à présent, on n'y regarde pas de six près.

GCLIV

Nohant, 23 mars 1873.

Non, ce géant ne fait pas ce qu'il vent, je m'en suis aperçue. Mais il est de ceux qui trouvent leur bonheur à être gouvernés, et je le comprends du reste. Pourvu qu'on soit en bonnes mains, — et il y est.

Enfin nous l'espérons toujours, mais je ne compte absolument que sur toi. Tu ne peux pas me faire un jilus grand plaisir que de me dire que tu sors, que tu te secoues et te distrais, c'est absolument nécessaire dans ces temps de gâchis.

Le jour où un peu d'ivresse ne sera plus nécessaire pour se conserver, c'est que le monde ira très bien. Nous n'y sommes pas.

Cette chose /eca/e ne vaut pas la peine d'être lue, je n'ai pas été jusqu'au bout, on se détourne de ces choses, on ne se gâte pas l'odorat à les respirer. Mais je ne crois pas que celui à qui on offre cela dans un encensoir, en soit satisfait.

Viens donc avec les hirondelles et apporte Sainl-A ntoine. C'est Maurice qui va s'intéresser à ça! Il est plus savant que moi, qui n'apprécierai, grâce à rnon ignorance de beaucoup de choses, que le côté poétique et grand. Je suis sûre, je sais déjà qu'il y est.

Continue à le remuer, il le faut et surtout continue à nous aimer comme nous t'aimons.

GEORGE SAND

ET GUSTAVE FLAUBEHT 365

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