‹ Correspondance entre George et Gustave FlaubertChapitre 53 sur 63 · U-LV · texte numérisé non relu

U-LV

Nohant, "i avril 1873.

J'écris à mon ami le général Ferri Pisani, que tu connais et qui fonctionne à Cliâleauroux, de retenir une voiture qui vous allendra le 12 à la gare, à trois heures vingt. Vous devez partir de Paris à neuf heures dix par Vexpress. Autrement le vojagc est plus long et ennuyeux. J'espère que le général viendra avec vous, s'il y avait décision contraire à ta promesse, envoie-lui un télégramme à Cliâteauroux, pour quil ne vous attende pas. Il vient ordinairement à cheval.

Nous comjjtons sur vous impatiemment.

Ton vieux troubadour,

G. SAND

CCLYI

A GEORGE SAND

•23 avril ISIS.

Il n'y a que cinq jours depuis notre séparation, et je m'ennuie de vous comme une bête. Je m'ennuie d'Aurore et de toute la maisonnée, jusqu'à Fadet. Oui, c'est comme ça, on est si bien chez vous! vous êtes si bons et si spirituels !

Pouniuoi ne peut-on vivre ensemble, pourquoi la vie

esl-elle toujours mal arrangée? Maurice me semble élre le type du bonheur humain. Que lui manque-t-il? Certainement, il n'a pas de plus grand envieux que moi.

Vos deux amis, Tourgueneff et Cruchard, ont philosophé sur tout cela, de Nohant à Chàteauroux, très agréablement portés dans votre voiture, au grand trot de deux bons chevaux. Vivent les jtostillons de La Châtre! Mais le reste du voyage a été fort déplaisant, à cause de la compagnie que nous avions dans notre wagon. Je m'en suis consolé par les liqueurs fortes, car le bon Moscove avait une gourde remplie d'excellente eau-de-vie. Nous avions l'un et l'autre le cœur un peu triste. Nous ne parlions pas, nous ne dormions pas.

Nous avons retrouvé ici la bèlise barodetienne en pleine fleur. Au pied de cette production s'est développé, depuis trois jours, Stoppfel! autre narcotique acre! Oh! mon Dieu! mon Dieu! quel ennui que de vivre dans un pareil temjis! Vous ne vous imaginez pas le torrent de démences au milieu duquel on se trouve ! Que vous faites bien de vivre loin de Paris !

Je me suis remis à mes lectures, et, dans une huitaine, je commencerai mes excursions aux environs pour découvrir une campagne pouvant servir de cadre à mes deux bonshommes. Après quoi, vers le 12 ou le 15, je rentrerai dans ma maison du bord de l'eau. J'ai bien envie d'aller enfin, cet été, à Saint-Gervais pour me blanchir le museau et me retaper les nerfs. Depuis dix ans, je trouve toujours un prétexte pour m'en dispenser. Il serait temps cependant de se désenlai<lir, non pas que jaie des prétentions à plaire et à séduire par mes grâces physiques, mais je me

(l(''plais trop à moi-même, quand je me regarde dans ma glace. A mesure qu'on vieillit, il faut se soigner davantage.

Je verrai ce soir madame Viardot, j'irai de bonne heure et nous causerons de vous.

Quand nonsreverrons-nons, maintenant? Comme Nohant est loin de Croisset?

A vous, chère bon maître, toutes mes tendresses.

GUSTAVE FLAUBERT, Autrement dit le R. P. Cruchard des Barnabites, directeur des Dames de la Désillusion.

CGLVII

A GEORGE SAND

Jeudi.

Pourquoi me laissez-vous si longtemps sans me donner de vos nouvelles, chère bon maître? Je m'ennuie de vous, voilà !

J'en ai fini avec l'art dramatique. Carvalho est venu ici, samedi dernier, pour entendre la lecture du Sexe faible^ et m'en a paru très content. Il croit à un succès. Mais je me fie si peu aux lumières de tous ces malins-là, que, moi, j'en doute.

Je suis éreinté et je dors maintenant dix heures par nuit, sans compter deux heures par jour. Ça repose ma pauvre cervelle.

Je vais reprendre mes lectures i)0ur mon bouquin, que je ne commencerai pas avant une bonne année.

Savez-vous où se Iroiive maintenant l'immense Tourgueneff?

Mille tendresses à tous, et à vous les meilleures de votre vieux.

Dimanche...

Je ne suis pas comme M. de Vigny, je n'aime point « le son du cor au fond des bois ». Voilà deux heures qu'un imbécile posté dans l'île en face de moi m'assassine avec son instrument. Ce misérable-là me gâte le soleil et me prive du plaisir de goûter l'été. Car il fait maintenant un temps splendide, mais j'éclate de colère. Je voudrais bien, cependant, causer avec vous un jielit peu, chère maître.

Et d'abord, salut à votre septantaine, qui me paraît plus robuste que la vingtaine de bien d'autres ! Quel tempérament d'Hercule vous avez! Se baigner dans une rivière glacée, c'est une preuve de force qui m'épate, et la marque d'un « fonds de santé » rassurante pour vos amis. Vivez longtemps. Soignez-vous pour vos chères petites-filles, pour le bon Maurice, pour moi aussi, pour tout le monde, et j'ajouterais : pour la littérature, si je n'avais peur de vos dédains superbes.

Allons, bon! encore le cor de chasse! C'est du délire. J'ai envie d'aller chercher le garde-champêtre.

Moi, je ne les partage pas, vos dédains, et j'ignore abso-

lument, comme vous le dites, « le plaisir de rien faire ». Dès que je ne tiens plus un livre ou que je ne rêve pas d'en écrire un, il méprend un ennui à crirr. La vie, enfin, ne me semble tolérable que si on Tescauiole. Ou bien il faudrait se livrer à des plaisirs désordonnés... et encore!

Donc, j'en ai fini avec le Sexe faible^ qui sera joué, telle est du moins la promesse de Carvalho, en janvier, si YOncle Sam, de Sardou, est rendu par la censure ; dans le cas contraire, ce serait en novembre.

Comme j'avais pris l'babitude, pendant six semaines, de voir les clioses Ibéàtralemenl, de penser par le dialogue, ne voilà-t-il pas que je me suis mis à consiruire le plan d'une autre pièce! laquelle a pour litre : le Candidat. Mon plan écrit occupe vingt pages. Mais je n'ai personne à qui le montrer. Hélas! je vais donc le laisser dans un tiroir et me remettre à mon bouquin. Je lis VHistoire de la médecine, de Daremberg, qui m'amuse beaucouj), et j'ai fini VEssai sur les facultés de Venlendement, du sieur Garnier, que je trouve fort sot. Voilà mes occupations.

// paraît se calmer. Je respire.

Je ne sais si à Nohant on parle autant du Scbab que dans nos régions. L'enthousiasme a été loin. Un peu plus, on l'aurait proclamé empereur. Son séjour à Paris a eu, sur la classe commerçante, boutiquière et ouvrière, une infiuence monarchique dont vous ne vous doutez pas, et messieurs les cléricaux vont bien, très bien même!

Autre côté de l'horizon, les horreurs qui se commettent en Espagne! De telle sorte que l'ensemble de l'humanité continue à être bien gentil.

CGLIX

A GUSTAVE FLAUlîERT, A CROISSET

Noliant. 30 août 1S"3.

Où se retrouver, à présent? où es-tu niché? Moi j'arrive d'Auvergne avec toute ma smala, Plauchut compris. C'est beau, l'Auvergne; c'est joli surtout. La flore est toujours riche et intéressante, la promenade rude, les logements difficiles. J'ai tout supporté très bien, saut' les deux mille mètres d'élévation du Saocy, qui, mêlant un vent glacé à un soleil brûlant, m'ont flanqué quatre jours de fièvre. Après cela j'ai repris le courant et je reviens ici continuer mes bains de rivière jusqu'aux gelées.

De travail quelconque, de littérature à quelque degré que ce soit, il n'a pas été plus question que si aucun de nous eût jamais appris à lire. Les podtes du crû me poursuivaient avec des livres et des bouquets. J'ai fait la morte et on m'a laissée tranquille. J'en suis quille, en rentrant chez moi, pour envoyer un exemplaire de moi, n'importe quoi^en échange. Ah! que j'ai vu de beaux endroits et des combinaisons volcaniques bizarres, où il eût fallu entendre ton Saint-Antoine dans un cadre digne du sujet! A quoi servent ces joies de la vision et comment se traduisent pins tard les impressions reçues? on ne le sait pas d'avance, et, avec le temps et le laisser-aller de la vie, tout se retrouve et s'enchâsse.

Quelles nouvelles de ta pièce? As- tu commencé ton

livre? As-tu choisi une slaliou d'étude? Enfin dis-moi ce que devient mon Cruchard, le Crucliard de mon cœur. Ecris-moi ne fùl-ce ([u'un mot. Dis-moi que tu nous aimes toujours comme je t'aime et comme nous t'aimons tous ici.

G. SAND

CGLX

A GEORGE SAND

Croisset. vendredi 5 septembre 1873.

En arrivant ici, hier, j'ai trouvé votre lettre, chère bon maître. Tout va hien, chez vous; donc. Dieu soitloué!

J'ai passé tout le mois d'août à vagabonder, car j'ai été à Dieppe, à Paris, à Saint-Gratien, dans la Brie et dans la Beauce, pour découvrir un certain paysage que j'ai en tète, et que je crois avoir enfin trouvé dans les environs de Houdan. Cependant, avant de me mettre à mon effrayant bouquin, je ferai une dernière recherche sur la route qui va de la Loupe à Laigle. Après quoi, bonsoir.

Le Vaudeville s'annonce bien. Carvalho, jusqu'à présent, est charmant. Son enthousiasme est même si fort que je ne suis pas sans inquiétudes. Il faut se rappeler les bons Français qui criaient « A Berlin! » et qui ont reçu une si jolie pile.

Non seulement ledit Carvalho est content du Sexe faible, mais il veut que j'écrive tout de suite une autre comédie dont je lui ai montré le scénario, et qu'il voudrait donner l'autre hiver. Je ne trouve pas la chose assez mûre

pour me mellie aux phrases. D autre part, je voudrais bien en être débarrassé avant d'entreprendre l'histoire de mes bonshommes. En attendant, je contiuue à hre et à prendre des notes.

Vous ne savez pas, sans doute, qu'on a formellement interdit la pièce de Col'tlogon, parce qu'elle critiquait VEminre. C'est la réponse de la censure. Comme j'ai dans le Sexe faible un vieux général un peu ridicule, je ne suis pas sans crainte. Quelle belle chose que la censure! Axiome : Tous les gouvernements exècrent la littérature, le pouvoir n'aime pas un autre pouvoir.

Quand on a défendu de jouer Mademoiselle La Quintinie, vous avez été trop stoique, chère maître, ou trop indifférente. Il faut toujours protester contre l'injustice et la bêtise, gueuler, écumer et écraser quand on le peut. Moi, à votre place et avec votre autorité, j'aurais fait un lier sabbat. Je trouve aussi que le père Hugo a tort de se taire pour le Jîoi s'amuse. Il afOrme souvent sa personnalité dans des occasions moins légitimes.

A Rouen on a fait des processions, mais l'effet a complètement raté, et le résultat en est déplorable pour la fusion! Quel malheur! Parmi les bêtises de notre époque, cellelà (la fusionj est peut-être la plus forte. Je ne serais pas étonné quand nous reverrions le {letit père Thiers! D'autre part, beaucoup de rouges, par peur de la réaction cléricale, sont passés au bonapartisme. Il faut avoir une belle dose de naïveté pour garder une foi politique quelconque.

Avez-vous lu Y Antéchrist'? Moi, je trouve cela un beau bouquin, à part quelques fautes de goût, des expressions

ET GLSTAVE FLAUBERT 373

modernes apiilirjuéesà deschosesanliques. Renan nie semble du reste en progivs. Jai passé dernièrement toute une soirée avec lui et ie l'ai trouvé adorable.

A GUSTAVE FLAUBERT, A CRUlSSET

Noliant. 3 octobre ISIS.

L'existence de Crucbard est un beau poème, tellement dans la couleur, ipie je ne sais si c'est une biograpliie de la façon ou la copie dun article fait de bonne foi. J'avais besoin de rire un peu après le départ de tous les Viardot (sauf Yiardol) et du grand Moscove^. qui a été cbarmant bien que fortement indisposé de temps à autre. Il est parti très bien et très gai, mais regrettant de n'avoir pas été cliez loi. La vérité est qu'il a été malade à ce moment-là. Il a reslomac détraqué, comme moi, depuis quelque temps. Je me guéris par la sobriété et lui non 1 Je l'excuse ; après ces crises on est alïamé, et si on l'est en raison du coffre qu'on a à remplir, il doit rèlre terriblement. Quel aimable, excellent et digne homme! Et quel talent modeste! On l'adore ici et je donne l'exemide. On t'adore aussi, Crucbard de mon cieur. Mais tu aimes mieux ton travail que tes camarades, et, en cela, tu es un être inférieur au vrai Crucbard, qui, du moins, adorait notre sainte religion.

A propos, je crois que nous aurons Henri V, On me dit que je vois en noir; je ne vois rien, mais je sens une

Page 1