‹ Correspondance entre George et Gustave FlaubertChapitre 59 sur 63 · CCLXXXIV · texte numérisé non relu

CCLXXXIV

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Noliant, 8 décembre 1874.

Pauvre cher ami.

Je t'aime d'autant plus que lu deviens plus malheureux. Comme lu te tourmentes et comme tu t'afîecles de la vie-' car tout ce dont tu le plains, c'est la vie; elle n'a jamais

été meilleun} pour personne et dans aucun temps. On la sent plus ou moins, on la comprend plus ou moins, ou en soulïre donc plus ou moins, et plus on est en avant de Tépoque où Ton vit, plus on soulïre. Nous passons comme des ombres sur un fond de nuages que le soleil perce à peine et rarement, et nous crions sans cesse après ce soleil, qui n'en peut mais. C'est à nous de déblayer nos nuages.

Tu aimes troj) la littérature; elle te tuera et tu ne tueras pas la bêtise bumaine. Pauvre obère bêtise, que je ne hais pas, moi, et que je regarde avec des yeux maternels; car c'est une enfance, et toute enfance est sacrée. Quelle baine tu lui as vouée! quelle guerre tu lui fais!

Tu as trop de savoir et d'intelligence, tu oublies qu'il y a quelque chose au-dessus de l'art : à savoir, la sagesse, dont Fart à son apogée n'est jamais que l'expression. La sagesse comprend tout : le beau, le vrai, le bien, l'enthousiasme, par conséquent. Elle nous apprend à voir hors de nous quelque chose de plus élevé que ce qui est en nous, et à nous l'assimiler peu à peu par la contemplation et Fadmiration.

Mais je ne réussirai pas à te changer, je ne réussirai même pas à te faire comprendre comment j'envisage et saisis le bonheur^ c'est-à-dire l'acceptation de la vie, quelle qu'elle soit ! Il y a une personne qui pourrait te modifier et te sauver, c'est le père Hugo; car il a un coté par lequel il est grand philosophe, tout en étant le grand artiste qu'il le faut et que je ne suis pas. Il faut le voir souvent. Je crois qu'il te calmera : moi, je n'ai plus assez d'orage en moi pour que tu me comprennes. Lui, je crois

qu'il a gardé son foudre el qu'il a tout de même acquis la douceur et la mansuélude de la vieillesse.

Vois-le, vois-le souvent el conte-lui tes peines, qui sont grosses, je le vois bien, et qui tournent trop au spleeti.Tvi penses trop aux morts, tu les crois trop arrivés au repos. Us n'en ont point. Ils sont comme nous, ils cherchent. Ils travaillent à chercher.

Tout mon monde va bien et t'embrasse. Moi, je ne guéris pas; mais j "espère, guérie ou non, marcher encore pour élever mes petites-filles, el pour l'aimer, tant qu'il me restera un souftle.

G. SAND

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Xohant, 16 janvier 1875.

Moi aussi, cher Cruchard, je l'embrasse au commencement de l'année et le la souhaite lolérable, puisque lu ne veux plus entendre parler du mythe bonheur. Tu admires ma sérénité; elle ne vient pas de mon fonds, elle vient de la nécessité où je suis de ne plus penser qu'aux autres. Il n'est que temps, la vieillesse marche cl la mort nie pousse par les épaules.

Je suis encore, sinon nécessaire, du moins extrêmement utile au moins, et j'irai tant ({ue j'aurai un souffle, pensant, parlant, travaillant pour eux.

Le devoir est le maître des maîtres, c'est le vrai Zeus

ET GUSTAVE FLAUHERT 445

(les temps modernes, fils du Temps el devenu son maître. Il est celui qui vil el agit en dehors de toutes les agitations du monde. 11 ne raisonne pas, il ne discute pas. Il examine sans effroi; il marche sans regarder derrière lui; Cronos le stupide avalait des pierres, Zeus les brise avec la foudre, et, la foudre, c'est la volonté. Je ne suis donc pas nn philosophe, je suis un serviteur de Zeus, qui ôte la moitié de leur âme aux esclaves, mais qui la laisse entière aux braves.

Je n'ai plus le loisir de penser à moi, de rêver aux choses décourageantes, de désespérer de Tespèce humaine, de regarder mes douleurs et mes joies passées et d'appeler la mort.

Parbleu! si on était égoïste, on la verrait venir avec joie; c'est si commode de dormir dans le néant, ou de s'éveiller à une vie meilleure! car elle ouvre ces deux hypothèses, ou, pour mieux dire, cette antithèse.

Mais, pour qui doit travailler encore, elle ne doit pas être ai»pelée avant Theure où l'épuisement ouvrira les portes de la liberté. Il t'a manqué d'avoir des enfants. C'est la punition de ceux qui veulent être trop indépendants; mais cette souffrance est encore une gloire pour ceux qui se vouent à Apollon. Ne le plains donc pas d'avoir à piocher et peins-nous ton martyre; il y a un beau livre à faire là-dessus.

Renan désespère, dis-tu; moi, je ne crois pas cela : je crois (ju'il souffre, comme tous ceux qui voient haut et loin; mais il doit avoir des forces en pro]tortion de sa vue. rsapoléon partage ses idées, il fait bien s'il les partage toutes. Il m'a écrit une très sage et bonne lettre. Il voit

maintenant le salut relatif dans une république sage, et, moi, je la crois encore possible. Elle sera très bourgeoise et peu idéale, mais il faut bien commencer par le commencement. Nous autres artistes, nous n'avons point de patience. Nous voulons tout de suite Tabbaye de Thélème; mais, avant de dire : « Fais ce que veux! » il faudra passer par : « Fais ce que jieux! »

Je t'aime et je t'embrasse de tout mon cœur, mon cher Polycarpe. Mes enfants grands et petits se joignent à moi.

Pas de faiblesse, allons! Nous devons tous exemple à nos amis, à nos proches, à nos concitoyens. Et moi, crois-tu donc que je n'ai pas besoin d'aide et de soutien dans ma longue tâche, qui n'est pas finie? N'aimes-tu plus personne, pas même ton vieux troubadour, ([ui toujours chante, et pleure souvent, mais qui s'en cache, comme font les chats pour mourir?

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