‹ Correspondance entre George et Gustave FlaubertChapitre 61 sur 63 · CCXCVIII · texte numérisé non relu

CCXCVIII

Paris, 11 décembre 1875.

Ça va un peu mieux et j'en profite pour vous écrire, obère bon maître adorable.

Vous savez que j'ai quitté mon grand roman pour écrire une petite bêtise moyennarjeuse qui n'aura pas plus de trente pages. Cela me met dans un milieu plus propre que le monde moderne et me fait du bien; puis je chercbe un roman contemporain; mais je balance entre plusieurs embryons d'idées ; je voudrais faire quelque cliose de serré et de violent. Le fil du collier (c'est-à-dire le principal) me manque encore.

Extérieurement, mon existence n'est guère changée : je vois les mômes gens, je reçois les mêmes visites. Mes fidèles du dimanche sont d'abord le grand Tourgueneff, qui est plus gentil que jamais, Zola, Alphonse Daudet et Concourt. Vous ne m'avez jamais parlé des deux i)remiers. Que pensezvous de leurs livres?

Je ne lis rien du tout. Sauf Shakespeare que j'ai repris d'un bout à l'autre. Cela vous retrempe et vous remet de l'air dans les poumons comme si on était sur une haute iiioiilagne. Tout paraît médiocre à côté de ce prodigieux boidiomme.

Comme je sors très peu, je n'ai ])as encore vu Victor Hugo. Ce soir pourtant je vais me résigner à passer des hottes pour aller lui présenter mes hommages. Sa personne me plaît infiniment, mais sa cour!... miséricorde!

Les élections sénatoriales sont un sujet de divertissement pour le pul)lic dont je fais {larlie. 11 a dû se passer dans les couloii's de l'Assemblée des dialogues inouïs de grotesque et de bassesse. Le xix*^ siècle est destiné à voir périr toutes les religions. Amen! Je n'en pleure aucune.

A rOdéon, un ours vivant va paraître sur les planches. Voilà tout ce que je sais de la littérature.

Nohant, 18 et 19 décembre 1875.

Enfin, je retrouve mon vieux troubadour, qui m'était un sujet de chagrin et d'inquiétude sérieuse. Te voilà sur pied, espérant dans les chances toutes naturelles des événements extérieurs et retrouvant en toi-même la force de les conjurer, ({uels (ju'ils soient, par le travail. Qu'est-ce que tu appelles ({uelqu'un dans la haute finance^

Je n'en sais rien, moi; je suis liée avec Yiclor Borie. Il me rendra service s'il y voit son intérêt. Faut-il lui écrire?

Tu vas donc le remettre à la pioche? Moi aussi; car, depuis Flamarande, je n'ai rien fait que peloter en attendant partie. J'ai été si malade tout l'été! Mais mon bizarre et excellent ami Favre m'a guérie merveilleusement, et je renouvelle mon bail.

Que ferons-nous? Toi, à coup sûr, tu vas faire de la désolation et moi de la consolaiion. Je ne sais à quoi tiennent nos destinées; tu les regardes passer, tu les critiques, lu t'abstiens littérairement de les apprécier, tu te bornes aies peindre en cachant ton sentiment personnel avec grand soin, par système. Pourtant on le voit bien à travers ton récit, et tu rends plus tristes les gens qui te lisent. Moi, je voudrais les rendre moins malheureux. Je ne puis oublier que ma victoire personnelle sur le désespoir a été l'ouvrage de ma volonté et d'une nouvelle manière de comprendre qui est tout l'opposé de celle que j'avais autrefois.

Je sais que lu blâmes l'intervention de la doctrine personnelle dans la littérature. As-tu raison? n'est-ce pas plutôt manque de conviction que principe d'esthétique? On ne peut pas avoir une philosophie dans l'àme sans qu'elle se fasse jour. Je n'ai pas de conseils littéraires à te donner, je n'ai pas de jugement à formuler sur les écrivains tes amis dont tu me parles. J'ai dit moi-même aux Goncourt toute ma pensée; quant aux autres, je crois fermement qu'ils ont plus d'études et de talent que moi. Seulement, je crois qu'il leur manque et à toi surtout, une vue bien arrêtée et étendue sur la vie. L'art n'est pas

seulement de la peinture. La vraie peinture est, d'ailleurs, pleine de lame qui pousse la brosse. L'art n'est pas seulement de la critique et de la satire : critique et satire ne peignent qu'une face du vrai.

Je veux voir l'homme tel qu'il est, il n'est pas bon ou mauvais, il est bon et mauvais. Mais il est quelque chose encore,... — la nuance! la nuance qui est pour moi le but de l'art, — étant bon et mauvais, il a une force intérieure qui le conduit à être très mauvais et peu bon, — ou très bon et peu mauvais.

11 me semble que ton école ne se préoccupe pas du fond des choses et qu'elle s'arrête trop à la surface. A force de chercher la forme, elle fait trop bon marché du fond, elle s'adresse aux lettrés. ÎMais il n'y a pas de lettrés proprement dits. On est homme avant tout. On veut trouver l'homme au fond de toute histoire et de tout fait. C'a été le défaut de V Education sentimentale, à laquelle j'ai tant réfléchi depuis, me demandant pourquoi tant d'humeur contre un ouvrage si bien fait et si sohde. Ce défaut, c'était l'absence {YacAion des personnages sur euxmêmes. Ils subissaient le fait et ne s'en emparaient jamais. Eh bien, je crois que le principal intérêt d'une histoire, c'est ce que tu n'as pas voulu faire. A ta place j'essaierais le contraire, tu te renourris pour le moment de Shakespeare, et, bien tu fais! c'est celui-là qui met des hommes aux prises avec les faits; remarque que, par eux, soit en bien, soit en mal, le fait est toujours vaincu. Ils l'écrasent avec lui.

La pohtique est une comédie en ce moment. Nous avions eu la tragédie, finirons-nous par l'opéra ou par

ropérelle? Je lis consciencieusemenl mon journal tous les malins; mais, hors ce moment-là, il m'est impossible d'y penser et de m'y intéresser. C'est que tout cela est absolument vide d'un idéal quelconque, et que je ne puis m'inléresser à aucun des personnages qui font celte cuisine. Tous sont esclaves du fait, parce qu'ils sont nés esclaves d'eux-mêmes.

Mes chères petites vont bien. Aurore est un brin de fille superbe, une belle âme droite dans un corps sohde. L'autre est la grâce et la gentillesse. Je suis lonjoiu's un précepteur assidu et patient, cl il me reste peu de temps pour écrire de mon état, vu que je ne peux plus veiller après minuit et que je veux passer toute ma soirée en famille ; mais ce manque de temps me stimule et me fait trouver un vrai plaisir à piocher; c'est comme un fruit défendu que je savoure en cachette.

Tout mon cher monde t'embrasse et se réjouit d'apprendre que tu vas mieux. T'ai-je envoyé Flamarande et les photographies de mes fillettes? Sinon, un mot, et je t'envoie le tout.

Ton vieux troubadour qui t'aime,

G. SAND

Embrasse pour moi ta charmante nièce. Quelle bonne et jolie lettre elle m'a écrite! Dis-lui que je la supplie de se soigner et de vouloir vite guérir.

Comment! Littré est sénateur? c'est à n'y pas croire, quand on sait ce que c'est que la Chambre. Il faut tout de même la féliciter pour cet essai de respect d'elle-même.

CGC

Décembre 1875.

Votre bonne lettre du 18, si tendrement maternelle, ma fait beaucoup réfléchir. Je Tai bien relue dix fois, et je vous avouerai que je ne suis pas sûr de la comprendre. En un mot que voulez-vous que je fasse? Précisez vos enseignements.

Je fais tout ce que je peux continuellement pour élargir ma cervelle, et je travaille dans la sincérité de mon cœur. Le reste ne dépend pas de moi.

Je ne fais pas « de la désolation » à plaisir, croyez-le bien, mais je ne peux pas changer mes yeux! Quant à mes « manques de conviction », hélas! les convictions m'étouffent. J'éclate de colère et d'indignations rentrées. Mais dans l'idéal que j'ai de l'art, je crois qu'on ne doit rien montrer des siennes, et que l'artiste ne doit pas plus apparaître dans son œuvre que Dieu dans la nature. L'homme n'est rien, l'œuvre tout ! Cette discipline, qui peut partir d'un point de vue faux, n'est pas facile à observer. Et [lour moi, du moins, c'est une sorte de sacrifice jiermanent que je fais au bon goût. Il me serait bien agréable de dire ce que je pense et de soulager le sieur Gustave Flaubert par des phrases, mais quelle est l'importance dudit sieur?

Je pense comme vous, mon maître, que l'art n'est pas seulement de la critique et de la satire; aussi n'ai-je jamais

essayé de faire, intentionnellement, ni de Tun ni de l'antre. Je me snis toujonrs efforcé d'aller dans l'àme des choses et de m'arrèter aux généralités les pins grandes, el je me suis détourné exprès de l'accidentel et du dramatique. Pas de monstres et pas de héros!

Vous me dites : « Je n'ai pas de conseils littéraires à le donner, je n'ai pas de jugements à formuler sur les écrivains, les amis, etc. » Ah? par exem})le! mais je réclame des conseils, et j'attends vos jugements. Qui donc en donnerait? qui donc en formulerait, si ce n'est vous?

A propos de mes amis, vous ajoutez « mon école ». Mais je m'abîme le tempérament à tâcher de n'avoir pas d'école! A priori, je les repousse, toutes. Ceux que je vois souvent, et que vous désignez, recherchent tout ce que je méprise cl s'inquiètent médiocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme très secondaire le détail technique, le renseignement local, enfin le côté historique et exact des choses. Je recherche par-dessus tout la beauté, dont mes compagnons sont médiocrement en quête. Je les vois insensibles, quand je suis ravagé d'admiration ou d'horreur. Des phrases me font pâmer, qui leur paraissent fort ordinaires. Concourt est très heureux quand il a saisi dans la rue un mot qu'il peut coller dans un livre, et moi très satisfait quand j'ai écrit une page sans assonances ni répétitions. Je donnerais toutes les légendes de Cavarni pour certaines expressions et coupes des maîtres comme « l'ombre était nuptiale, auguste et solennelle », de Victor Hugo, ou ceci du président de Montesquieu : « les vices d'Alexandre étaient extrêmes comme ses vertus. Il était terrible dans sa colère. Elle le rendait cruel ».

Enfin, je tâche de bien penser pour bien écrire. Mais c'est bien écrire qni est mon bnt, je ne le cache pas.

Il me manque « une vue bien arrêtée et bien étendue sur la vie ». Vous avez mille fois raison, mais le moyen qu'il en soit autrement? Je vous le demande. Vous n'éclairerez pas mes ténèbres avec de la métaphysique, ni les miennes ni celles des autres. Les mots religion ou catholicisme, d'une part ; progrès, fraternité, démocratie de l'autre, ne répondent plus aux exigences s[)irituelles du moment. Le dogme tout nouveau de l'égalité que prône le radicalisme est démenti expérimentalement par la physiologie et ]iar l'histoire. Je ne vois pas le moyen d'établir aujourd'hui une principe nouveau, pas plus que de respecter les anciens. Donc je cherche, sans la trouver, cette idée d'où doit dépendre tout le reste.

En attendant, je me répète le mot que Littré m'a dit un jour : « Ah! mon ami, l'homme est un comj)osé instable, et la terre une i)lanète bien inférieure. »

Rien ne m'y soutient plus que l'espoir d'eii sortir prochainement et de ne pas aller dans un autre qui pourrait être pire. « J'aimerais mieux ne pas mourir », comme disait Marat. Ah! non! assez, assez de fatigue!

J'écris maintenant une petite niaiserie, dont la mère pourra }>ermettre la lecture à sa tille. Le tout aura une trentaine de pages, j'en ai encore pour deux mois. Telle est ma verve, je vous l'enverrai dès qu'elle sera parue (pas la verve, l'historiette).

ceci

Noliant, 1-2 janvier 1876.

Mon chéri Crucliard,

Je veux tous les jours l'écrire; le temps manque absolument. Enfin, voici une éclaircie; nous sommes ensevelis sous la neige ; c'est un temps que j'adore : cette blancheur est comme une purification générale, et les amusemenis de l'intérieur sont plus intimes et plus doux. Peut-on haïr l'hiver à la campagne! La neige est un des plus beaux spectacles de l'année !

Il paraît que je ne suis pas claire dans mes sermons ; j'ai cela de commun avec les orthodoxes, mais je n'en suis pas ; ni dans la notion de l'égalité, ni dans celle de l'autorité, je n'ai pas de plan fixe. Tu as l'air de croire que je te veux convertir à une doctrine. Mais non, je n'y songe pas. Chacun part d'un point de vue dont je respecte le libre choix. En peu de mots, je peux résumer le mien : ne pas se placer derrière la vitre opaque par laquelle on ne voit rien que le retlet de son propre nez. Voir aussi loin que possible, le bien, le mal, auprès, autour, là-bas, partout ; s'apercevoir de la gravitation incessante de toutes choses tangibles et intangibles vers la nécessité du bien, du bon, du vrai, du beau.

Je ne dis pas que l'humanité soit en roule pour les sommets. Je le crois malgré tout; mais je ne discute pas là-

dessus, c'est inutile parce que chacun juge d'après sa vision personnelle et que l'aspect général est momentanément pauvre et laid. D'ailleurs, je n'ai pas besoin d'être certaine du salut de la planète et de ses habitants pour croire à la nécessité du bien et du beau; si la planète sort de cette loi, elle périra; si les habitants s'y refusent, ils seront détruits. D'autres astres, d'autres âmes leurs passeront sur le corps, tant pis! Mais, quant à moi, je veux graviter jusqu'à mon dernier souflle, non avec la certitude ni l'exigence de trouver ailleurs une bonne place, mais parce que ma seule jouissance est de me maintenir avec les miens dans le chemin qui monte.

En d'autres termes, je fuis le cloaque et je cherche le sec et le propre, certaine que c'est la loi de mon existence. C'est peu d'être homme; nous sommes encore bien près du singe, dont on dit que nous procédons. Soit; raison de plus pour nous éloigner de lui et pour être au moins à la hauteur du vrai relatif que notre race a été admise à comprendre; vrai très pauvre, très borné, très humble! Eh bien, possédons-le au moins autant que possible et ne souffrons pas qu'on nous l'ùte.

Nous sommes, je crois, bien d'accord; mais je pratique cette simple religion et tu ne la pratiques pas, puisque tu te laisses abattre ; ton cœur n'en est pas pénétré, puisque tu maudis la vie et désires la mort comme un catholique qui aspire au dédommagement, ne fût-ce que le repos éternel. Tu n'es pas plus sûr qu'un autre de ce dédommagement-là. La vie est peut-être éternelle, et par conséquent le travail éternel. S'il en est ainsi, faisons bravement notre étape. S'il en est autrement, si le moi périt

tout entier, ayons l'honneur d'avoir fait notre corvée, c'est le devoir ; car nous n'avons de devoirs évidents qu'envers nous-mêmes et nos semblables. Ce que nous détruisons en nous, nous le détruisons en eux. Notre abaissement les rabaisse, nos chutes les entraînent; nous leur devons de rester debout pour qu'ils ne tombent pas. Le désir de la mort prochaine, comme celui d'une longue vie, est donc une faiblesse, et je ne veux pas que tu l'admettes plus longtemps comme un droit. J'ai cru l'avoir autrefois ; je croyais pourtant ce que je crois aujourd'hui; mais je manquais de force, et, comme toi, je disais : « Je n'y peux rien. » Je me mentais à moi-même. On y peut tout. On a la force qu'on croyait ne pas avoir, quand on désire ardemment graviter^ monter un échelon tous les jours, se dire : « Il faut que le Flaubert de demain soit supérieur à celui d'hier, et celui d'après-demain plus solide et plus lucide encore. » Quand tu te sentiras sur l'escalier, tu monteras très vite. Tu vas entrer peu à peu dans l'âge le plus heureux et le plus favorable de la vie : la vieillesse. C'est là que l'art se révèle dans sa douceur; tant qu'on est jeune, il se manifeste avec angoisse. Tu préfères une phrase bien faite à toute la métaphysique. Moi aussi, j'aime à voir résumer en quelques mots ce qui remplit ailleurs des volumes; mais, ces volumes, il faut les avoir compris à fond (soit pour les admettre, soit pour les rejeter) pour trouver le résumé sublime qui devient l'art littéraire à sa plus haute expression; c'est pourquoi il ne faut rien mépriser des efforts de l'esprit humain pour arriver au vrai.

Je le dis cela, parce que tu as des partis pris excessifs

0.71 paroles. Au fond, tu lis, lu creuses, tu travailles plus que moi et qu'uue foule d'autres. Tu as acquis uue instrucliou à laquelle je u'arriverai jamais. Tu es doue plus riche cent fois (jue uous tous; tu es un riche et lu cries comme un pauvre. Faites la charité à un gueux qui a de l'or plein sa paillasse, mais qui ne veut se nourrir que de phrases hien faites et de mots choisis. Mais, bêta, fouille dans ta paillasse et mange ton or. Nourris-toi des idées et des sentiments amassés dans la tête et dans ton cœur; les mois el les phrases, la forme dont tu fais tant de cas, sortira toute seule de la digestion. Tu la considères comme un hul, elle n'est qu'un effel. Les manifestations heu reuses ne sortent que d'une émotion, et une émolion ne sort que d'une conviction. On n'est point ému par la chose à laquelle on ne croit pas avec ardeur.

Je ne dis pas que la ne crois pas, au contraire : toute la vie d'affection, de proleclion et de bonté charmante et simple, prouve que tu es le parliculier le plus convaincu qui existe. Mais, dès que tu manies la littérature, tu veux, je ne sais pourquoi, être un autre homme, celui qui doit disparaître, celui qui s'annihile, celui qui n'est pas! Quelle drôle de manie ! quelle fausse règle de bon goût ! Notre œuvre ne vaut jamais que par ce que nous valons nousmêmes.

Qui le ]»arle de mettre la })ersonne en scène? Cela, en effet, ne vaut rien, si ce n'est pas fait franchement connue un récit. Mais retirer son âme de ce ([ue l'on fait, quelle est cette fantaisie maladive? Cacher sa propre opinion sur les personnages que Ton met en scène, laisser par conséquent le lecteur incertain sur l'opinion qu'il en doit avoir,

c'est vouloir n'être pas compris, et, dès lors, le lecteur vous quitte ; car, s'il veut entendre l'histoire que vous lui racontez, c'est à la condition ([ue vous lui montriez clairement que celui-ci est un fort et celui-là un faible.

V Éducation sentimentale a été un livre incompris, je le l'ai dit avec insistance, lu ne m'as pas écoutée. Il y fallait ou une courte préface ou, dans l'occasion, une expression de blâme, ne fût-ce qu'une épilhète heureusement trouvée pour condamner le mal, caractériser la défaillance, signaler l'effort. Tous les personnages de ce livre sont faibles et avortent, sauf ceux qui ont de mauvais instincts; voilà le reproche qu'on te fait, parce qu'on n'a pas compris que tu voulais précisément peindre une société déplorable qui encourage ces mauvais instincts et ruine les nobles efforts; quand on ne nous comprend pas, c'est toujours notre faute. Ce que le lecteur veut, avant tout, c'est de pénétrer notre pensée, et c'est là ce que tu lui refuses avec hauteur. Il croit que tu le méprises et que tu veux te moquer de lui. Je t'ai compris, moi, parce que je te connaissais. Si on m'eût apporté ton livre sans signature, je l'aurais trouvé beau mais étrange, et je me serais demandé si tu étais un immoral, un sceptique, un indifférent ou un navré. Tu dis qu'il en doit être ainsi et que M. Flaubert manquera aux règles du bon goût s'il montre sa pensée et le but de son entreprise littéraire. C'est faux, archifaux. Du moment que M. Flaultert écrit bien et sérieusement, on s'attache à sa personnalité, on veut se perdre ou se sauver avec lui. S'il vous laisse dans le doute, on ne s'intéresse plus à son œuvre, on la méconnaît ou on la délaisse.

J'ai déjà combattu ton hérésie favorite, qui est que Fou écrit pour vingt personnes intelligentes et qu'on se fiche (hi reste. Ce n'est pas vrai, puisque l'absence du succès t'irrite et t'affecte. D'ailleurs, il n'y a pas eu vingt criti- (jucs favorables à ce livre si bien fait et si considérable. Donc, il ne faut pas plus écrire pour vingt personnes que pour trois ou pour cent mille.

Il faut écrire pour tous ceux qui ont soif de lire et qui peuvent profiter d'une bonne lecture. Donc, il faut aller tout droit à la moralité la plus élevée qu'on ait en soi-même et ne pas faire mystère du sens moral et profitable de son œuvre. On a trouvé celui de Madame Bovary. Si une partie du public criait au scandale, la partie la plus saine et la plus étendue y voyait une rude et frappante leçon donnée à la femme sans conscience et sans foi, à la vanité, à l'ambition, à la déraison. On la plaignait, l'art le voulait; mais la leçon restait claire, et l'eût été davantage, elle l'eût été pour tous, si tu l'avais bien voulu, en montrant davantage l'opinion que tu avais, et qu'on devait avoir de l'héroïne, de son mari et de ses amants.

Celle volonté de peindre les choses comme elles sont, les aventures de la vie comme elles se présentent à la vue, n'est pas bien raisonnée, selon moi. Peignez en réaliste ou en poète les choses inertes, cela m'est égal; mais, quand on aborde les mouvements du cœur humain, c'est autre chose. Vous ne pouvez pas vous abstraire de cette contemplation; car l'homme, c'est vous, et les hommes, c'est le lecteur. Vous aurez beau faire, votre récit est une causerie entre vous et lui. Si vous lui montrez froidement le mal sans lui montrer jamais le bien, il se fâche. Il se

demande si c'est lui qui est mauvais ou si c'est vous. Vous travaillez pourtant à rémouvoir et à l'atiaclier; vous n'y parviendrez jamais si vous n'êtes i)as ému vous-même, ou si vous le cachez si bien, qu'il vous juge indifférent. Il a raison : la suprême impartialité est une chose antihumaine et un roman doit être humain avant tout. S'il ne l'est pas, on ne lui sait point de gré d'être bien écrit, bien composé et bien observé dans le détail. La qualité essentielle lui manque : l'intérêt.

Le lecteur se détache aussi du livre où tous les personnages sont bons sans nuance et sans faiblesse ; il voit bien que ce n'est pas humain non plus. Je crois que l'art, cet art spécial du récit, ne vaut que par l'opposition des caractères; mais, dans leur lutte, je veux voir triompher le bien; que les faits écrasent rhonnôte homme, j'y consens, mais qu'il n'en soit pas souillé ni amoindri, et qu'il aille au bûcher en sentant qu'il est plus heureux que ses bourreaux.

15 janvier 1S"6.

Il y a trois jours que je t'écris cette lettre, et, tous les jours, je suis au moment de la jeter au feu; car elle est longue et diffuse, et probablement inutile. Les natures opposées sur certains points se pénètrent difficilement et je crains que tu ne me comprennes pas mieux aujourd'hui que l'autre fois. Je t'envoie quand même ce griffonnage pour que tu voies que je me préoccupe de toi presque autant que de moi-même.

Il te faut un succès après une mauvaise chance qui t'a

troublé profondémenl; je le dis où sont les conditions certaines (le ce succès. Garde Ion culte pour la forme; mais occupe-loi davanlai,'c du fond. Ne prends pas la vertu vraie pour un lieu commun en lillérature. Donne-lui son représentant, fais passer l'honnèle et le fort à lra\ers ces fous et ces idiots dont lu aimes à le moquer, .Montre ce qui est solide au fond de ces avortemenls intellectuels; enfin, quille le convenu des réalistes et reviens à la vraie réalité, qui est mêlée de beau el de laid, de terne et de brillant, mais où la volonté du bien trouve quand même sa place el son emploi.

Je l'embrasse pour nous tous.

G. SAND

Nohant, G mars 187G.

Je récris en courant ce malin parce que je viens de recevoir, de M. Perrin, avis de la première représentation de la reprise du Mariage de Viclorine, une pièce de moi au Tbéâtre-Français.

Je n'ai ni le temps d'y aller ni l'envie de partir comme cela au pied levé, mais j'aurais voulu y envoyer quelques amis el il ne m'offre pas pour eux une seule place. Je lui écris une lettre qu'il recevra demain el je le prie de l'envoyer au moins un orcbestre. Si lu ne le reçois pas, sache bien que ce n'est pas ma faute. 11 faut que je dise la même chose à cinq ou six autres personnes.

Je t'embrasse donc en courant pour ne pas manf[uer le courrier.

Donne -moi des nouvelles de ta nièce et ombrasse-la

pour moi.

G. SAND

Mercrci.li 8 mars 187C.

Succès complet, cbère maître. On a rappelé les acteurs après tous les actes et cbaleureusement applaudi. On était content et de temps à autre des exclamations s'élevaient. Tous vos amis, venus à l'appel, étaient contristés que vous ne fussiez pas là.

Les rôles d'Antoine et de Victorine ont été supérieurement joués. La petite Baretta est un vrai bijou.

Comment avez-vous })u faire Victorine d'après le Philosophe sans le savoir"^ Yoilà ce qui me passe. Votre pièce m'a cbarmé et fait pleurer comme une bête, tandis que l'autre m'a assommé, absolument assommé; il me tardait de voir la fin. Quel langage! le bon Tourgueneff et madame Viardot en écarquillaient des yeux comiques à contempler.

Dans votre œuvre, ce qui a produit le plus d'effet c'est la scène du dernier acte entre Antoine et sa fille. Maubant est trop majestueux et l'acteur qui fait Fulgence insuffisant. Mais tout a très bien marché et cette reprise aura la vie longue.

Lo giganlesque Ilarrisse m'a dit qu'il allait vous écrire immédiateuicnl. Doue sa lettre vous arrivera avant la mienne. Je devais partir ce matin pour Pont-l'Evêque et Honfleur afin de voir un bout de paysage que j'ai oublié, mais les inondations m'arrêtent.

Lisez donc, je vous prie, le nouveau roman de Zola, Son Excellence llougon : je suis bien curieux de savoir ce que vous en pensez.

Non! je ne méprhe pas Sedaine, parce que je ne méprise pas ce que je ne comprends point. Il en est de lui, pour moi, comme de Pindare et de Milton, lesquels me sont absolument fermés; pourtant je sens bien que le citoyen Sedaine n'est pas al)soluuient de leur taille.

Le iiublic de mardi dernier partageait mon erreur, et Victorine^ indépendamment de sa valeur réelle, y a gagné par le contraste. Madame Viardot, qui a le goût naturellement grand;, me disait hier en parlant de vous : « Comment a-t-elle pu faire l'un avec l'autre? » C'est également mon avis.

Vous m'attristez un peu, chère maître, en m'attribuant des opinions esthétiques qui ne sont pas les miennes. Je crois que rarrondissement de la phrase n'est rien. Mais que bien écrire est tout, parce que « bien écrire c'est à la fois bien sentir, bien penser et bien dire » (Buffon). Le dernier terme est donc dépendant des deux autres puisqu'il faut sentir fortement afin de penser et penser pour exprimer.

Tous les bourgeois peuvent avoir beaucoup de cœur et de délicatesse, être pleins des meilleurs sentiments et des plus grandes vertus, sans devenir pour cela des artistes.

Entin je crois la forme et le fond deux subtilités, deux entités qui n'existent jamais l'une sans Fautre.

Ce souci de la beauté extérieure que vous me reprochez est pour moi une méthode. Quand je découvre une mauvaise assonance ou une répétition dans une de mes phrases, je suis sûr que je patauge dans le faux; à force de chercher, je trouve l'expression juste qui était la seule et qui est, en même temps, l'harmonieuse. Le mot ne manque jamais quand on possède l'idée.

^'otez (pour en revenir au bon Sedaine)quejepartage toutes ses opinions et j'approuve ses tendances. Au point de vue archéologique c'est curieux, et au point de vue humanitaire très louable, je vous l'accorde. Mais aujourd'hui qu'est-ce que ça nous fait? est-ce de l'art éternel? je vous le demande.

Des écrivains de son temps ont également formulé des 'principes utiles, mais d'un style impérissable, d'une manière à la fois pins concrète et plus générale.

Bref, la persistance de la Comédie-Française à nous exhiber ça comme « un chef-d'œuve » m'avait tellement exaspéré que, rentré chez moi (pour me faire passer le goût de ce laitage) j'ai lu avant de me coucher la Médée d'Euripide, n'ayant pas d'autre classique sous la main, et l'Aurore surprit Cruchard dans cette occupation.

J'ai écrit à Zola pour qu'il vous envoie sou bouquin. .Je dirai aussi à Daudet de vous envoyer son Jack., étant bien curieux d'avoir votre opinion sur ces deux livres qui sont très différents de facture et de tempérament, mais bien remarquables l'un et l'autre.

La venette que les élections ont causée au bourgeois a été divertissante.

ET ^USTAVE FLAUHERT 449

N^'^V cV^^ CCCIY

Nohant, 9 mars 1870.

Tu méprises Sedaine, gros profane! voilà où la doctrine de la forme te crève les yeux. Sedaine n'est pas un écrivain, c'est vrai, quoiqu'il s'en faille de bien peu ; mais c'est un homme, c'est un cœur et des entrailles, c'est le sens du vrai moral, la vue droite des sentiments humains. Je me moque bien de quelques raisonnements démodés et de la sécheresse de la phrase! le mot y est toujours et il vous pénètre profondément.

Mon cher vieux Sedaine ! il est un de mes jtapas bienaimés et je trouve le Philosophe sans le savoir bien supérieur à Victorine; c'est un drame si navrant et si bien conduit! Mais tu ne cherches plus que la phrase bien faite, c'est quelque chose, — quelque chose seulement, — ce n'est pas tout l'art, ce n'en est pas même la moitié, c'est le quart tout au plus, et, quand les trois autres quarts sont beaux, on se passe de celui qui ne l'est pas.

J'espère que tu n'iras pas chercher le paysage avant le beau temps; ici, nous avons été assez épargnés; mais, depuis trois jours, c'est le déluge, et cela me rend malade, je n'aurais pas pu aller à Paris. Ta nièce va mieux. Dieu en soit loué! je t'aime et je t'embrasse de toute mou âme.

G. SAXn.

Dis donc à M. Zola de m'envoyer son livre. Je le lirai certainement avec grand intérêt.

450 CORRESPONDANCE ENTRE f.EORGE SAND

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 25 mars 18*6.

J'aurais beaucoup à dire sur les romans de M. Zola, et il vaudra mieux que je le dise dans un feuillelon que dans une lettre, parce qu'il y a là une question générale qu'il faut rédiger à tète reposée. Je voudrais d'abord lire le livre de M. Daudet, dont tu m'as parlé aussi et dont je ne me rappelle pas le titre. Fais-le-moi donc envoyer par l'éditeur, contre remboursement, s'il ne veut pas me le donner; c'est bien simple. En somme, la chose dont je ne me dédirai pas, tout en faisant la critique philosophique du procédé, c'est que Rougon est un livre de grande valeur, un livre fort, comme lu dis, et digne d'être placé aux premiers rangs.

Gela ne change rien à ma manière de voir, que l'art doit être la recherche de la vérité, et que la vérité n'est pas la peinture du mal. Elle doit être la peinture du mal et du bien. Un peintre qui ne voit que l'un est aussi faux que celui qui ne voit que l'autre. La vie n'est pas bourrée que de monstres. La société n'est pas formée que de scélérats et de misérables. Les honnêtes gens ne sont pas le petit nombre, puisque la société subsiste dans un certain ordre et sans trop de crimes impunis. Les imbéciles dominent, c'est vrai; mais il y a une conscience publique qui pèse sur eux et qui les oblige à respecter le droit. Que l'on montre et llagellc les coquins, c'est bien, c'est moral

même, mais que Ton nous dise et nous montre la contrepartie; autrement, le lecteur naïf, qui est le lecteur en général, se rebute, s'attriste, s'épouvante, et vous nie pour ne pas se désespérer.

Comment vas-tu? Tourgueneff m'a écrit que ton dernier travail était très remarquable : lu n'es donc pas fichu comme tu le prétends?

Ta nièce va toujours mieux, n'est-ce pas? Moi, je vas mieux aussi, après des crampes d'estomac à en devenir bleue, et cela avec une persistance atroce. C'est une bonne leçon que la souffrance physique (juand elle vous laisse la liberté d'esprit. On apprend à la supporter et à la vaincre. On a bien quelques moments de découragement où l'on se jette sur son lit; mais, moi, je pense toujours à ce que me disait mon vieux curé quand il avait la goutte : Ça passera ou je passerai. Et, là-dessus, il riait, content de son mot.

Mon Aurore commence l'histoire et elle n'est pas très contente de ces tueurs d'hommes qu'on ajjpelle des héros et des demi-dieux. Elle les traite de vilains cocos.

Nous avons un sacré printemps; la terre est jonchée de Heurs et de neige, on prend l'onglée à cueillir les violettes et les anémones.

.l'ai lu le manuscrit de V Étrangère; ce n'est pas si décadence que tu dis. Il y a des diamants qui brillent fort dans ce polychrome. D'ailleurs, les décadences sont des transformations. Les montagnes en travail rugissent et glapissent, mais elles chantent aussi de beaux airs.

Je t'embrasse et je l'aime. Fais donc vite paraître ta légende, que nous la lisions.

Ton vieux troubadour, g. sand.

CGCVI

30 mars 1876.

Cher Cruchard, je suis enthousiasmée de Jack et je te prie de remettre mon remerciement à M. Daudet. Ah oui, il a du talent et du cœur! et comme tout cela est fait et vu\

Je t'envoie un volume de vieilles choses qu'on vient de rassembler, je t'embrase et je t'aime.

Ton vieux troubadour,

G. SAND

CCGVII

A GEORGE SAND

Lundi soir... 3 avril 187G.

J'ai reçu ce matin votre volume, chère maître. J'en ai deux ou trois autres que l'on m'a prêtés depuis longtemps; je vais les expédier et je lirai le vôtre à la fin de la semaine, pendant un pelit voyage de deux jours que je suis obligé de faire à Pont-l'Évêque et à Honfleur pour mon Histoire d'un cœur simple, bagatelle présentement c( sur le chantier », comme dirait M. Prudhomme.

Je suis bien aise que Jack vous ait plu. C'est un charmant livre, n'est-ce pas? Si vous connaissiez l'auteur, vous

Taimeriez encore plus que son œuvre. Je lui ai dit de vous envoyer Risler et Tartarin. Vous me remercierez d'avoir fait ces deux lectures, j'en suis certain d'avance.

Je ne partage pas la sévérité de Tourgueneff à l'encontre de Jack ni l'immensité de son admiration pour Bougon. L'un a le charme et l'autre la force. Mais aucun des deux n'est préoccupé avant tout de ce qui fait pour moi le but de l'Art, à savoir : la beauté. Je me souviens d'avoir eu des battements de cœur, d'avoir ressenti un plaisir violent en contemjdant un mur de l'Acropole, un mur tout nu (celui qui est à gauche quand on monte aux Propylées). Eh bien! je me demande si un livre, indépendamment de ce qu'il dit, ne peut pas produire le même effet? Dans la précision des assemblages, la rareté des éléments, le poli de la surface, l'harmonie de l'ensemble, n'y a-t-il pas une vertu intrinsèque, une espèce de force divine, quelque chose d'éternel comme un principe? (Je parle en i)latonicien.) Ainsi pourquoi y a-t-il un rapport nécessaire entre le mol juste et le mot musical? Pourquoi arrive-t-on toujours à faire un vers quand on resserre trop sa pensée? La loi des nombres gouverne donc les sentiments et les images, et ce qui paraît être l'extérieur est tout bonnement le dedans? Si je continuais longtemps de ce train-là, je me fourrerais complètement le doigt dans l'uni, car d"un autre côté l'art doit être bonhomme; ou plutôt l'art est tel qu'on peut le faire, nous ne sommes pas libres. Chacun suit sa voie, en dépit de sa propre volonté. Bref, votre Cruchard n'a i)lus une idée d'aplomb dans la caboche.

Mais comme il est difficile de s'entendre! Voilà deux hommes que j'aime beaucoup et que je considère comme

de vrais artistes, Tourgueneff et Zola. Ce qui n'empêche pas qu'ils n'admirent nullement la prose de Chateaubriand et encore moins celle de Gautier. Des phrases qui me ravissent leur semblent creuses. Qui a tort? et comment plaire au public quand vos plus proches sont si loin? Tout •cela m'attriste beaucoup. Ne riez pas.

A GEORGE SAND

Dimanche soir... 1816.

Vous devez, chère maître, me traiter intérieurement de « sacré cochon », — car je n'ai pas répondu à votre dernière lettre et je ne vous ai rien dit de vos deux volumes, sans compter que, ce matin, j'en reçois de vous un troisième. Mais j'ai été depuis quinze jours entièrement pris par mon petit conte qui sera fini bientôt. J'ai eu plusieurs courses à faire, différentes lectures à expédier, et, chose plus sérieuse que tout cela, la santé de ma pauvre nièce m'inquiète extrêmement, et, par moment, me trouble tellement la cervelle que je ne sais plus ce que je fais! Vous voyez que j'en avale de rudes! Cette jeune femme est

.anémique au dernier point. Elle dépérit. Elle a été obligée de quitter la peinture qui est sa seule distraction. Tous les fortifiants ordinaires n'y font rien. Depuis trois jours, par les ordres d'un autre médecin qui me semble plus docte que les autres, elle s'est mise à l'hydrothérapie. Réus-

.sira-t-il à la faire digérer et dormir? à fortifier tout son

être? Votre pauvre Cruchard s'amuse de moins en moins dans l'existence, et il en a même trop, infiniment trop. Parlons de vos livres, ra vaut mieux.

Ils m'ont amusé, et la preuve c'est que j'ai avalé d'un trait et l'un après l'autre Flamarande et les Deux Frères. Quelle charmante femme que madame de Flamarande et quel homme que M. de Salcède. Le récit du rapt de l'enfant, la course en voilure et l'histoire de Zamora sont des endroits parfaits. Partout l'intérêt est soutenu et en même temps progressant. Entin, ce qui me frappe dans ces deux romans (comme dans tout ce qui est de vous, d'ailleurs), c'est l'ordre naturel des idées, le talent ou plutôt le génie narratif. Mais quel ahominable coco que votre sieur de Flamarande! Quant au domestique qui conte l'histoire et qui évidemment est amoureux de madame, je me demande pourquoi vous n'avez pas montré plus abondamment sa jalousie personnelle.

A part M. le comte, tous sont des gens vertueux dans cette histoire et même d'une vertu extraordinaire. Mais les croyez-vous bien vrais? Yen a-t-il beaucoup de leur sorte? Sans doute, pendant (ju'on vous lit, on les accepte à cause de l'habileté de l'exécution; mais ensuite?

Enfin, chère maître, et ceci va répondre à votre dernière lettre, voici, je crois, ce qui nous sépare essentiellement. Vous, du premier bond, en toutes choses, vous montez au ciel et de là vous descendez sur la terre. Vous partez de l'a priori, de la théorie, de l'idéal. De là votre mansuétude pour la vie, votre sérénité, et, pour dire le vrai mot, votre grandeur. — Moi, pauvre bougre, je suis collé sur la terre comme par des semelles de plomb; tout

m'émeul, me déchire, me ravage et je fais des efforts pour monter. Si je voulais prendre votre manière de voir l'ensemble du monde, je deviendrais risible, voilà tout. Car vous avez beau me prêcher, je ne puis pas avoir un autre tempérament que le mien, ni une autre esthétique que celle qui en est la conséquence. Vous m'accusez de ne pas me laisser aller « à la nature ». Eh bien, et cette discipline? cette vertu? qu'en ferons-nous? J'admire M. de Buffon mettant des manchettes })our écrire. Ce luxe est un symbole. Enfin, je tâche naïvement d'être le plus comprtjhensif possible. Que peut-on exiger de plus ?

Quant à laisser voir mon opinion personnelle sur les gens que je mets en scène : non, non, mille fois non! Je ne m'en reconnais pas le droit. Si le lecteur ne lire pas d'un livre la moralité qui doit s'y trouver, c'est que le lecteur est un imbécile ou que le livre est faux au point de vue de l'exactitude. Car du moment qu'une chose est vraie, elle est bonne. Les livres obscènes ne sont même immoraux que parce qu'ils manquent de vérité. Ça ne se passe pas « comme ça » dans la vie.

El notez que j'exècre ce qu'on est convenu d'appeler le réalisme^ bien qu'on m'en fasse un des pontifes; arrangez tout cela.

Quant au public, son goût m'épate de plus en plus. Hier, par exemple, j'ai assisté à la première du Prix Martin^ une bouffonnerie que je trouve^ moi, pleine d'esprit. Pas un des mots de la pièce n'a fait rire, et le dénouement, (jui semble hors ligne, a passé inaperçu. Donc, chercher ce qui peut plaire me parait la plus chimérique

ET GUSTAVE FLAUlîERT 457

des entreprises. — Car je défie qui que ce soit de me dire par quels moyens on plaît. Le succès est une conséquence et ne doit ])as être un but. Je ne l'ai jamais cherché (bien que je le désire) et je le cherche de moins en moins.

Après mon petit conte, j'en ferai un autre, — car je suis trop profondément ébranlé pour me mettre à une grande œuvre. J'avais d'abord pensé à publier Saint-Julien dans un journal, mais j'y ai renoncé.

A GEORGE SAND

Yenilredi soir... 1876.

Ah! merci du tond du C(eur, chère maître! Vous m'avez fait passer une journée exquise, car j'ai lu votre dernier volume, la Tour de Percemont. — Marianne aujourd'hui seulement; comme j'avais plusieurs choses à terminer, entre autres mon conte de Saint- Julien^ j'avais enfermé ledit volume dans un tiroir ])our ne pas succomber à la tentation. Ma petite nouvelle étant terminée, cette nuit, dès le matin, je me suis rué sur l'ceuvre et l'ai dévorée.

Je trouve cela parfait, deux bijoux! Marianne ma profondément ému et deux ou trois fois j'ai pleuré. Je me suis reconnu dans le personnage de Pierre. Certaines j)ages me semblaient des fragments de mes mémoires, si j'avais le talent de les écrire de cette manière! Comme tout cela est charmant, poétique et vrail La Tour de Percemont m'avait plu extrêmement. Mais Marianne m'a

littéralement enchanté. Les Anglais sont de mon avis, car dans le dernier numéro de YAthenœum on vous a fait un très bel article. Saviez-vous cela? Ainsi donc pour cette fois je vous admire pleinement et sans la moindre réserve.

Voilà, et je suis bien content. Vous ne m'avez jamais fait que du bien, vous; je vous aime tendrement!

ce ex

Dimanche, IS'ohant, 5 avril 1876.

Victor Borie est en Italie, que faut-il lui écrire? es-tu homme à aller le trouver et à lui expliquer l'affaire? Il est aux environs de Civita-Vecchia, très errant et peut-être pas facile à joindre.

Je suis sûre qu'il te recevrait à bras ouverts, car, bien que financier jusqu'au bout des ongles il nous est resté très ami et bon garçon. Il ne nous dit pas s'il est dans sa montagne d'alun pour longtemps. Linalui écrit et le saura bientôt, faut-il lui dire que tu es disposé à l'aller trouver, ou que tu attendras son retour à Paris? en tout cas jusqu'au 20 mai il recevra les lettres adressées à Florence : Albergo d'Italia. Il faudra le guetter, car il nous écrit de loin en loin.

Je n'ai pas le temps de t'en dire davantage aujourd'hui. Il m'arrive du monde. J'ai lu Fromont el Rissler; je te charge de remercier M. Daudet, de lui dire que j'ai passé

ET r.USTAVE FLAUBERT 459

la nuil à le lire et que je ne sais lequel je préfère de Jack ou de Risler, c'est attachant, je dirais presque clouant. Je t'embrasse et je t aime, quand donc me feras-tu lire du Flaubert?

A GEORGE SAND

Lundi soir, l^ W**'

Chère maître,

Grâce à l'aimable billet de madame Lina, je me suis transporté hier chez V. Borie qui m'a parfaitement reçu. Mon neveu a été aujourd'hui lui porter ses documents. Borie lui a promis de s'occuper de son affaire; — le fera-t-il?

Je crois qu'il est à même de me rendre indirectement le plus grand service qu'on puisse me rendre. Si mon pauvre neveu trouvait le capital dont il a besoin pour travailler, je pourrais rattraper une partie de ce que j'ai perdu et vivre en paix jusqu'à la fin de mes jours.

Je me suis présenté chez Borie de votre part et c'est à vous que je dois la cordialité de sa réception. Je ne vous en remercie pas (bien entendu) mais vous pouvez lui dire que j'ai été touché de son bon accueil (et stimuler son zèle si vous voyez fjue cela soit utile?)

J'ai beaucoup travaillé dans ces derniers temps. Comme je voudrais vous voir pour vous lire ma petite bêtise moyennâgeuse ! J'ai commencé un autre conte intitulé

« Histoire d'un cœur simple ». Mais j'ai iulcrrompu ce travail pour faire des recherches sur l'époque de Saint Jean- Baptiste, car je veux écrire le festin d'Hérodiade.

J'espère avoir fini mes lectures dans une douzaine de jours, après quoi je m'en retournerai à Croisset d'où je ne bougerai pas jusqu'à l'hiver, — mes longues séances à la bibliothèque m'éreintent. Cruchard est fatigué.

Le bon Tourgueneff part ce soir pour Saint-Pétersbourg. Il me demande si je ^■ous ai remercié de votre dernier livre? Serais-je coupable de cet oubU?

Vous verrez par mon « histoire d'un cœur simple » où vous reconnaîtrez votre influence immédiate que je ne suis pas si entêté que vous le croyez. Je crois que la tendance morale, ou [dutût le dessous humain de cette petite œuvre vous sera agréable !

Adieu, chère bon maître. x\mitiés aux vôtres.

Je vous emljrasse bien tendrement.

Votre vieux

CGGXII

A MAURICE SANU

Mardi soir 2'/.

Tout ce que je peux vous dire, d'abord, mon cher ami, c'est que votre livre m'a fait passer une nuit blanche. Je l'ai lu, d'emblée, d'un seul coup, ne m'interrompant dans ma lecture que pour bourrer une l)onne pipe de temps à autre et résumer mon impression.

Uuaiid elle se sera un peu effacée je reprendrai votre livre pour y chercher des poux. Mais je crois qu'il y en a peu! Vous devez être content? ca doit plaire? c'est dramatique et amusant, au possible!

Dès les premières pages j'ai été charmé par l'ai'r vrai de la peinture. — Et à la fin j'ai admiré la composition de l'ensemble, la manière dont les événements se déduisent et <lont les personnages se rattachent.

Votre caractère principal, miss Mary, est trop haïssable (d'après mon goût personnel) pour n'être d'une exactitude ))ariaite. C'est là ce qu'il y a de plus rare dans votre livre, avec les scènes d'intérieur, la vie à New-York?

Votre bon sauvage m'a fait rire franchement quand il est à l'Opéra.

J'ai été saisi par la maison des missionnaires (la première nuit de Montaret), ça se voit.

Naïssa scalpant, et s'essuyant ensuite les mains sur l'herbe, m'a paru de premier ordre. — Ainsi que le dégoût qu'elle inspire à Montaret.

Je hasarde une observation timide : il me semble que l'évasion du père Athanase et de Montaret, quand ils s'échappent de leur prison, manque un peu de clarté? L'explication matérielle du fait est trop courte?

Je vous reproche — comme langage — deux ou trois locutions toutes faites, telles que : « rompre la glace». Vous voyez si je vous ai lu attentivement! quel pion je fais, hein?

Je vous dis tout cela de mémoire car j'ai prêté votre livre et on ne me l'a pas encore rendu. Mais le souvenir (jue j'en ai maintenant est celui d'une chose très bien faite.

Ne pensez-vous comme moi qu'on en pourrait tirer pour un théâtre du boulevard une pièce à très grand effet.

A propos, comment va Cadio?

Dites à votre chère maman que je l'adore.

Barrisse, dont j'ai reçu une lettre aujourd'hui, me charge de la « rappeler à son souvenir », moi, je vous charge de Fembrasser.

Et je vous serre les deux mains très fort eu vous disant derechef « bravo » et tout à vous.

GCCXIII

A MADAME MAURICE SAND

Jeudi soir, '25 mai 1876.

Chère madame,

J'ai envoyé ce matin un télégramme à Maurice pour avoir des nouvelles de madame Sand.

On m'a dit hier qu'elle était très malade, pourquoi Maurice ne m'a-t-il pas répondu ?

J'ai été ce matin chez Plauchut, afin d'avoir des détails. Il est à la campagne, au Mans, de sorte que je reste dans une incertitude cruelle.

Soyez assez bonne pour me répondre immédiatement et me croire, chère madame.

Votre très affectionné,

4, rue Murillo, parc Monceau.

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