‹ Correspondance entre George et Gustave FlaubertChapitre 62 sur 63 · A MADAME LINA SAND · texte numérisé non relu

A MADAME LINA SAND

Chère madame,

Votre billet de ce matin me rassure un peu. Mais celui d'hier m'avait bouleversé.

Je vous prie de me donner des nouvelles très fréquentes de votre chère belle-mère.

Embrassez-la pour moi et croyez bien que je suis Votre tout dévoué.

A partir du milieu de la semaine prochaine, vers mercredi ou jeudi, je serai à Croisset.

Samedi matin, 3 juin 1876.

A MAURICE SAND

Croisset, dimanche 24 juin 1876.

Vous m'avez prévenu, mon cher Maurice, je voulais vous écrire, mais j'attendais que vous fussiez un peu plus libre, plus seul. Merci de votre bonne pensée.

Oui, nous nous sommes compris, là-bas I (Et si je ne suis pas resté plus longtemps, c'est que mes compagnons m'ont entramé.) Il m'a semblé que j'enterrais ma mère

une seconde fois. Pauvre chère grande femme! quel génie et quel cœur! Mais rien ne lui a manqué, ce n'est pas elle qu'il faut plaindre.

Qu'allez-vous devenir? Resterez-\ous à Nohant? Celte bonne vieille maison doit vous sembler odieusement vide ! Mais vous, au moins, vous n'êtes pas seul! Vous avez une femme... rare! et deux enfants exquis. Pendant que j'étais chez vous, j'avais par-dessus mon chagrin deux envies : celle d'enlever Aurore, et celle de tuer M*'* '. Voilà le vrai, il est inutile de vous faire la psychologie de la chose.

J"ai reçu hier une lettre très attendrie du bou Tourgueneff. C'est lui, aussi, qui l'aimait ! Mais qui donc ne l'aimait pas? Si vous aviez vu, à Paris, le tourment de Martine M Cela était navrant.

Plauchut est encore à Nohant, je suppose? Dites-lui que je l'aime pour l'avoir vu verser tant de larmes.

Et laissez couler les vôtres, mon cher ami, faites tout ce qu'il faut pour ne pas vous consoler, — • ce qui serait d'ailleurs impossible. N'importe! dans quelque temps vous trouverez en vous-même une grande douceur par cette seule idée que vous étiez un bon fils et qu'elle le savait bien. Elle parlait de vous comme d'une bénédiction.

Et quand vous aurez été la rejoindre, quand les arrièrepetits-enfants des petits-enfants de vos deux fillettes auront été la rejoindre eux-mêmes, et qu'il ne sera plus question depuis longtemps des choses et des gens qui nous entourent, — dans plusieurs siècles, — des cœurs pareils aux

1. Adrien Marx, venu comme reporter du Figaro après la mort de George Sand.

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