LUI
Alors mercredi si vous voulez, mon cher vieux. Qui tu voudras avec nous. Certes, le cher Beuve si ça se peut, et personne si tu veux.
Nous l'embrassons.
, G, s. MAURICE.
Samedi soir.
Nohant, 11 avril 1867.
Me voilà revenue dans mon nid et remise à peu près d'un gros accès de fièvre qui m'avait prise à Paris la veille de mon départ.
Vraiment ton vieux troubadour a la santé folle depuis six mois. Il a le mois de mars et d'avril stupides. Ça ne fait rien, il en revient encore, et voit encore fleurir les arbres et les herbes, c'est toujours la même chose et c'est pour ça que c'est beau et bon. Maurice a été tout attendri de l'amitié que tu lui as témoignée; lui qui n'est pas démonstratif tu l'as séduit et ravi.
Lui et sa femme, — qui n'est pas une femme ordinaire du tout, — veulent absolument que tu viennes chez nous cette année, je suis chargée de te le dire très sérieusement et obstinément, au besoin. Et cette vilaine grippe est-elle passée? Maurice voulait aller savoir de tes nouvelles ; mais, en me voyant si aplatie par la fièvre, il n'a plus songé qu'à m'emballer et à m'apporter comme un colis. Je n'ai fait qu'un somme de Paris à Nohant et je me suis ravigotée en recevant les baisers d'Aurore qui sait à présent donner de gros baisers en riant comme une folle, elle trouve ça très drôle.
Et le roman? Il va toujours son train à Paris comme à Croisset? Il me semble que tu mènes partout la même vie érémitique. Quand tu as le temps de penser aux amis, souviens-loi de ton vieux camarade et -dis-lui en deux lignes que tu te portes bien et ne l'oublies pas.
A GEORGE SAND
Je m'ennuie de ne pas avoir de vos nouvelles, chère maître. Que devenez-vous? Quand vous reverrai-je?
Mon voyage à Nohaiit est manqué. Voici pourquoi : ma mère a eu, il y a huit jours, une petite attaque. Il n'en reste rien, mais cela peut recommencer. Elle s'ennuie de moi, et je vais hâter mon retour à Croisset. Si elle va bien vers le mois d'août, et que je sois sans inquiétude, pas n'est besoin de vous dire que je me précipiterai vers vos pénates.
En fait de nouvelles, Sainte-Beuve me paraît gravement malade, et Bouilhet vient d'être nommé bibliothécaire à R.ouen.
Depuis que les bruits de guerre se calment, on me semble un peu moins idiot. L'écœurement que la lâclielé publique me causait s'apaise.
J'ai été deux fois à l'Exposition ; cela est écrasant. L y a des choses splendides et extra-curieuses. Mais l'homme n'est pas fait pour avaler l'infini; il faudrait savoir toutes les sciences et tous les arts pour s'intéresser à tout ce qu'on voit dans le Champ de Mars. N'importe; quelqu'un qui aurait à soi trois mois entiers, et qui viendrait là tous les matins prendre des notes, s'épargnerait par la suite bien des lectures et bien des voyages.
On se sent là très loin de Paris, dans un monde nouveau et laid, un monde énorme qui est peut-être celui de l'avenir. La première fois que j'y ai déjeuné, j'ai pensé tout le temps à l'Amérique, et j'avais >;nvie de parler nègre.
80 CORRESPO.NDANCE ENTRE GEORGE SAND
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 9 mai ISôT.
Cher ami de mon cœur,
Je vas bien, je travaille, j'achève Cadio. Il fait chaud, je vis, je suis calme et trisle, je ne sais guère pourquoi. Dans cette existence si unie, si tranquille et si douce que j'ai ici, je suis dans un élément qui me débilite moralement en me fortifiant au physique; et je tombe dans des spleens de miel et de roses qui n'en sont pas moins des spleens. Il me semble que tous ceux que j'ai aimés m'oubUent et que c'est justice, puisque je vis en égoïste, sans avoir rien à faire pour eux.
J'ai vécu de dévouements formidables qui m'écrasaient, qui dépassaient mes forces et que je maudissais souvent. Et il se trouve que, n'en ayant plus à exercer, je m'ennuie d'être bien. Si la race humaine allait très bien ou très mal, on se rattacherait à un intérêt général, on vivrait d'une idée, illusion ou sagesse. Mais tu vois où en sont les esprits, toi qui tempêtes avec énergie contre les trembleurs. Cela se dissipe, dis-tu? mais c'est pour recommencer! Qu'est-ce que c'est qu'une société qui se paralyse au beau milieu de son expansion, parce que demain peut amener un orage? Jamais la pensée du danger n'a produit de pareilles démorahsations. Est-ce que nous sommes déchus à ce point qu'il faille nous prier de manger en
nous juiaiil que rien ne viendra troubler notre digestion? Oui, c'est bête, c'est honteux. Est-ce le résultat du bienêtre, et la civilisation va-t-elle nous pousser à cet égoïsme maladif et lâche?
Mon optimisme a reçu une rude atteinte dans ces derniers temps. Je me faisais une joie, un courage à l'idée de te voir ici. C'était comme une guérison que je mijotais; mais te voilà inquiet de ta chère vieille mère, et certes je n'ai pas à réclamer.
Enfin, si je peux, avant ton départ de Paris, finir le Cadio auquel je suis attelée sous peine de n'avoir plus de quoi payer mon tabac et mes souhers, j'irai l'embrasser avec Maurice. Sinon, je t'espérerai pour le miheu de l'été. Mes enfants, tout déconfits de ce retard, veulent t'espérer aussi, et nous le désirons d'autant plus que ce sera signe de bonne santé pour la chère maman.
Maurice s'est replongé dans l'histoire naturelle ; il veut se perfectionner dans les micros, j'apprends par contrecoup. Quand j'aurai fourré dans ma trompette le nom et la figure de deux ou trois mille espèces imperceptibles, je serai bien avancée, n'est-ce pas? Eh bien, ces études-là sont de véritables pieuvres qui vous enlacent et qui vous ouvrent je ne sais quel infini. Tu demandes si c'est la destinée de l'homme de boire Viri/îni; ma foi, oui, n'en doute pas, c'est sa destinée, puisque c'est son rêve et sa passion.
Inventer, c'est passionnant aussi; mais quelle fatigue, après! Comme on se sent vidé et épuisé intellectuellement, quand on a écrivaillé des semaines et des mois sur cet animal à deux pieds qui a seul le droit d'être représenté
dans les romans! Je vois Maurice tout rafraîchi et tout rajeuni quand il retourne à ses bêtes et à ses cailloux, et, si j'aspire à sortir de ma misère, c'est pour m'enterrer aussi dans les éludes qui, au dire des épiciers, ne servent à lien. Ça vaut toujours mieux que de dire la messe et de sonner l'adoration du Créateur.
Est-ce vrai, ce que tu me racontes de G...? est-ce possible? je ne peux pas croire ça. Est-ce qu'il y aurait, dans l'atmosphère que la terre engendre en ce moment, un gaz, hilariant ou autre, qui empoigne tout à coup la cervelle et porte à faire des extravagances, comme il y a eu, sous la première révolution, un fluide exaspérateur qui portait à commettre des cruautés? Nous sommes tombés de l'enfer du Dante dans celui de Scarron.
Que penses-tu, toi, bonne tête et bon cœur, au milieu de celte bacchanale? Tu es en colère, c'est bien. J'aime mieux ça que si tu en riais ; mais quand tu t'apaises et quand tu réfléchis?
11 faut pourtant trouver un joint pour accepter l'honneur, le devoir et la fatigue de vivre? Moi, je me rejette dans ridée d'un éternel voyage dans des mondes plus amusants; mais il faudrait y passer vite et changer sans cesse. La vie que l'on craint tant de perdre est toujours trop longue pour ceux qui comprennent nie ce qu'ils voient. Tout s'y répète et s'y rabâche.
Je l'assure qu'il n'y a qu'un plaisir : apprendre ce qu'on ne sait pas, et un bonheur : aimer les exceptions. Donc, je l'aime et je t'embrasse tendrement.
Ton vieux troubadour.
G. SAND
Je suis inquiète de Sainle-Beuve. Quelle perte ce serait! Je suis contente si Bouilhet est content. Est-ce une position et une bonne?
A GEORGE SAND
Paris, vendredi matin.
Je m'en retourne vers ma mère lundi prochain, chère maître, d'ici là je n'ai guère l'espoir de vous voir!
3Iais quand vous serez à Paris, qui vous empêchera de pousser jusqu'à Groisset où tout le monde vous adore, y compris moi. Sainle-Beuve a enûn consenti à voir un spéciaUste et à se faire sérieusement traiter. Aussi va-t-il mieux. Son moral est remonté.
La place de Bouilhet lui donne quatre mille francs par an et le logement. Il peut, maintenant, ne plus penser à gagner sa vie, ce qui est le vrai luxe.
On ne parle plus de la guerre, on ne parle plus de rien.
L'exposition seule « occupe tous les esprits » et les cochers de fiacre exaspèrent tous les bourgeois.
Ils ont été bien beaux (les bourgeois), pendant la grève des tailleurs. On aurait dit que la société allait crouler.
Axiome : la haine du bourgeois est le commencement de la vertu. Mais je comprends dans ce mot de bourgeois, les bourgeois en blouse comme les bourg^iols en redingote. C'est nous, et nous seui«, c'est-à-dire les lettrés
qui sommes le peuple ou pour parler mieux : la tradition de l'humanité.
Oui je suis susceptible de colères désintéressées et je vous aime encore plus de m'aimer pour cela. La bêtise et l'injustice me font rugir. — Et je gueule, dans mon coin Contre un tas de choses « qui ne me regardent pas » .
Comme c'est triste de ne pas vivre ensemble, chère maître. Je vous admirais avant de vous connaître. Du jour que j'ai vu votre belle et bonne mine je vous ai aimé. Voilà. — Aussi je vous embrasse très fort, Votre vieux,
Je fais remettre rue des Feuillantines le paquet de brochures relatives aux faïences. Une bonne poignée de main à Maurice. Un baiser sur les quatre joues de mademoiselle Aurore.
A GEORGE SAND
J'ai passé trente-six heures à Paris au commencement de celte semaine, pour assister au bal des Tuileries. Sans blague aucune, c'était splendide. Paris, du reste, tourne au colossal. Cela devient fou et démesuré. Nous retournons peut-être au vieil Orient. Il me semble que des idoles vont sortir de terre. On est menacé d'une Babylone.
Pourquoi pas"? Vindividu a été tellement nié, par la
démocratie, qu'il s'abaissera jusqu'à un affaissement complet, comme sous les grands despotismes théocraliques.
Le tsar de Russie m'a profondément déplu; je l'ai trouvé pignouf. En parallèle avec le sieur Floquet qui crie, sans danger aucun : « Vive la Pologne! » nous avons des gens chic qui se sont fait inscrire à l'Elysée. Oh ! la bonne époque !
Mon roman va piano. A mesure que j'avance, les difficultés surgissent. Quelle lourde charrette de moellons à. traîner! Et vous vous plaignez, vous, d'un travail qui dure six mois !
J'en ai encore pour deux ans, au moins [du mien). Comment diable faites-vous pour trouver la liaison de vos idées? C'est cela qui me retarde. Ce livre-là, d'ailleurs, me demande des recherches fastidieuses. Ainsi, lundi, j'ai été successivement au Jockey-Club, au Café Anglais et chez un avoué.
Aimez-vous la préface de Victor Hugo à Paris-Guide? Pas trop, n'est-ce pas? La philosophie d'Hugo me semble toujours vague.
Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de bohémiens qui s'étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j'en vois et toujours avec un nouveau plaisir. L'admirable, c'est qu'ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu'inolîensifs comme des moutons.
Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sols, et j'ai entendu de jolis mots à la Prudhomme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d'ordre.
C'est la haine que l'on porte au bédouin, à l'hérétique,
au philosophe, au solitaire, au poêle, et il y a de la peur dans cette haine. Moi, qui suis toujours pour les minorités, elle m'exaspère. Il est vrai que beaucoup de choses m'exaspèrent. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton.
Ainsi, le pal qui m'a soutenu cet hiver, c'était l'indignation que j'avais contre notre grand historien national, M. Thiers, lequel était passé à l'état de demi-dieu, et la brochure Trochu, et l'éternel Changarnier revenant sur l'eau. Dieu merci, le délire de l'Exposition nous a délivrés momentanément de ces grands hommes.
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 30 mai 1861.
Te voilà chez toi, vieux de mon cœur, et il faudra que j'aille t'y embrasser avec Maurice. Si tu es toujours plongé dans le travail, nous ne ferons qu'aller et venir. C'est si prôs de Paris, qu'il ne faut point se gêner. Moi, j'ai fini Cadio, ouf! ! ! Je n'ai plus qu'à le relicher un peu. C'est une maladie que de porter si longtemps cette grosse machine dans sa trompette. J'ai été si interrompue par la maladie réelle, que j'ai eu de la peine à m'y remettre. Mais je me porte comme un charme depuis le beau temps et je vas prendre un bain de botanique.
Maurice en prend un d'entomologie. Il fait trois lieues avec un ami de sa force pour aller chercher, au milieu d'une lande immense, un animal qu'il faut regarder à la loupe. Voilà le bonheur! c'est d'être bien toqué. Mes tristesses se sont dissipées en faisant Cadio; à présent, je n'ai plus que quinze ans, et tout me parait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Ça durera ce que ça pourra. Ce sont des accès d'innocence, où l'oubli du mal équivaut à l'inexpérience de l'âge d'or.
Comment va la chère mère? Elle est heureuse de te retrouver près d'elle !
Elle roman? Il doit avancer, que diable! Marches-tu un peu? es-tu plus raisonnable?
L'autre jour, il y avait ici des gens pas trop bêles qui ont parlé de Madame Bovary très bien, mais qui goûtaient moins Salammbô. Lina s'est mise dans une colère rouge, ne voulant pas permettre à ces malheureux la plus petite objection ; Maurice a dû la calmer, et, là-dessus, il a très bien apprécié l'ouvrage, en artiste et en savant; si bien que les récalcitrants ont rendu les armes. J'aurais voulu écrire ce qu'il a dit. Il parle peu, et souvent mal; cette fois, c'était extraordinairement réussi.
Je veux donc te dire non pas adieu, mais au revoir, dès que je pourrai. Je t'aime beaucoup, beaucoup, mon cher vieux, tu le sais. L'idéal serait de vivre à longues années avec un bon et grand cœur comme loi. Mais alors on ne voudrait plus mourir, et, quand on est vieux de fait comme moi, il faut bien se tenir prêt à tout.
Je t'embrasse tendrement, Maurice aussi. Aurore est la personne la plus douce et la plus farceuse. Son père la
fait boire en disant : Dominus vobiscum! puis elle boil, et répond : Amen! La voilà qui marche. Quelle merveille que le développement d'un petit enfant! On n'a jamais fait cela. Suivi jour par jour, ce serait précieux à tous égards. C'est de ces choses que nous voyons tous sans les voir.
Adieu encore; pense à ton vieux troubadour, qui pense à loi sans cesse.
G. SAND
Nohant, 14 juin 18G7.
Cher ami de mon cœur,
Je pars avec mon fils et sa femme le 20 courant pour passer quinze jours à Paris, peut-être plus, si la reprise de Villemer me mène plus lard. Donc, ta bonne chère mère, que je ne veux pas manquer non plus, a tout le temps d'aller voir ses filles. J'attendrai à Paris que tu me dises si elle est de retour, ou bien, si je vous fais une vraie visite, vous me donnerez l'époque qui vous ira le mieux.
Mon intention, pour le moment, était tout bonnement d'aller passer une heure avec, vous, et Lina était tentée d'en être; je lui aurais montré Rouen, et puis nous eussions été t'embrasser, pour revenir le soir à Paris; car la chère petite a toujours l'oreille et le cœur au guet quand elle est séparée d'Aurore, et ses jours de vacances lui sont comptés par une inquiétude continuelle que je comprends
bien. Aurore est un trésor de gentillesse qui nous absorbe tous. Si cela peut s'arranger nous irons donc en courant te serrer les mains. Si cela ne se peut pas, j'irai seule plus tard quand le cœur t'en dira, et, si tu vas dans le Midi, je remettrai jusqu'à ce que tout s'arrange sans entraver en quoi que ce soit les projets de ta mère ou les tiens. Je suis très libre, moi. Donc, ne t'inquiète pas, et arrange ton été sans te préoccuper de moi.
J'ai trente-six projets aussi, mais je ne m'attache à aucun; ce qui m'amuse, c'est ce qui me prend et m'emmène à l'improviste. Il en est du voyage comme du roman : ce qui passe est ce qui commande. Seulement, quand on est à Paris, Rouen n'est pas un voyage, et je serai toujours à même, quand je serai là, de répondre à ton appel. Je me faisun peu de remords de te prendre des jours entiers de travail, moi qui ne m'ennuie jamais de flâner, et que tu pourrais laisser des heures entières sous un arbre, ou devant deux bûches allumées avec la certitude que j'y trouverai quelque chose d'intéressant. Je sais si bien vivre hors de moil ça n'a pas toujours été comme ça. J'ai été jeune aussi et sujette aux indignations. C'est fini!
Depuis que j'ai mis le nez dans la vraie nature, j'ai trouvé là un ordre, une suite, une placidité de révolutions qui manquent à l'homme, mais que l'homme peut, jusqu'à un certain point, s'assimiler, quand il n'est pas trop directement aux prises avec les difficultés de la vie qui lui est propre. Quand ces difficultés reviennent, il faut bien qu'il s'efforce d'y parer; mais, s'il a bu à la coupe du vrai éternel, il ne se passionne plus trop pour ou contre le vrai éphémère et relatif.
Mais pourquoi est-ce que je te dis cela? C'est que cela vient au courant de la plume; car, en y pensant bien, ton état de surexcitation est probablement plus vrai, ou tout au moins plus fécond et plus humain que ma tranquillité sénile. Je ne voudrais pas te rendre semblable à moi, quand même, au moyen d'une opération magique, je le pourrais. Je ne m'intéresserais pas à moi, si j'avais l'honneur de me rencontrer. Je me dirais que c'est assez d'un troubadour à gouverner et j'enverrais l'autre à Chaillot.
A propos de bohémiens, sais-tu qu'il y a des bohémiens de mer? J'ai découvert, aux environs de Tamaris, dans des rochers perdus, de grandes barques bien abritées, avec des femmes, des enfants, une population côtière, très restreinte, toute basanée; péchant pour manger, sans faire grand commerce; parlant une langue à part que les gens du pays ne comprennent pas: ne demeurant nulle part que dans ces grandes barques échouées sur le sable, quand la tempête les tourmente dans leurs anses de rochers; se mariant entre eux, inoffensifs et sombres, timides ou sauvages; ne répondant pas quand on leur parle. Je ne sais plus comment on les appelle. Le nom que l'on m"a dit a glissé, mais je pourrais me le faire redire. Naturellement les gens du pays les abominent et disent qu'ils n'ont aucune espèce de religion : si cela est, ils doivent être supérieurs à nous. Je m'étais aventurée toute seule au milieu d'eux. « Bonjour, messieurs ». Réponse : un léger signe de tête. ' Je regarde leur campement, personne ne se dérange. Il semble qu'on ne me voie pas. Je leur demande si ma curiosité Iss contrarie. Un haussement d'épaules comme pour dire : « Qu'est-ce que ça nous fait? » Je m'adresse à
un jeune garçon qui refaisait très adroitement des mailles à un filet; je lui montre une pièce de cinq francs en or. Il regarde d'un autre côté. Je lui en montre une en argent. Il daigne la regarder. « La veux-tu? » Il baisse le nez sur son ouvrage. Je la place près de lui, il ne bouge pas. Je m'éloigne, il me suit des yeux. Quand il croit que je ne le vois plus, il prend la pièce et va causer avec un groupe. J'ignore ce qui se passe. J'imagine qu'on met cela au fonds commun. Je me mets à herboriser à quelque distance en vue, pour savoir si on viendra me demander autre chose ou me remercier. Personne ne bouge. Je retourne comme par hasard de leur côté, même silence, même indifférence. Une heure après, j'étais au haut de la falaise et je demandais au garde-côte ce que c'était que ces gens-là qui ne parlaient ni français, ni italien, ni patois. Il me dit alors le nom, que je n'ai pas retenu.
Dans son idée, c'étaient des Mores, restés à la côte depuis le temps des grandes invasions de la Provence, et il ne se trompait peut-être pas. Il me dit qu'il m'avait vue au milieu d'eux, du haut de son gueltoir, et que j'avais eu tort, parce que c'étaient des gens capables de tout ; mais quand je lui demandai quel mal ils faisaient, il m'avoua qu'ils n'en faisaient aucun. Ils vivaient du produit de leurpêclie et surtout des épaves qu'ils savaient recueillir avant les plus alertes. Ils étaient l'objet du plus parfait mépris. Pourquoi? Toujours la même histoire. Celui qui ne fait pas comme tout le monde ne peut faire que le mal.
Si tu vas dans ce pays-là, tu pourras peut-être en rencontrer à la pointe du Brusq. Mais ce sont des oiseaux de passage, et il y a des années où ils ne paraissent plus.
Je n'ai pas seulement aperçu le Paris-Guide. On me devait pourtant bien un exemplaire; car j'y ai donné quelque chose sans recevoir aucun payement. C'est à cause de ça, probablement, qu'on m'a oubliée.
Pour conclure, je serai à Paris du 20 juin au 5 juillet. Donne-moi là de tes nouvelles, toujours rue des Feuillantines, 97. Je resterai peut-être davantage, mais je n'en sais rien. Je l'embrasse tendrement, mon grand vieux. Marche un peu, je t'en supplie. Je ne crains rien pour le roman; mais je crains pour le système nerveux prenant trop la place du système musculaire. Moi, je vais très bien, sauf des coups de foudre où je tombe sur mon lit pendant quarante-huit heures sans vouloir qu'on me parle. Mais c'est rare, et, pourvu que je ne me laisse pas attendrir pour qu'on me soigne, je me relève parfaitement guérie.
Tendresses de Maurice. L'entomologie l'a repris celte année; il trouve des merveilles. Embrasse ta mère pour moi et soigne-la bien. Je vous aime de tout mon cœur.
G. SAND
Nohant, 24 juillet 1S6^.
Cher bon ami, j'ai passé trois semaines à Paris avec mes enfants, espérant le voir arriver ou recevoir un mol de toi qui me dirait d'aller l'embrasser. Mais lu étais
plongé, et je respecte ces crises de travail : je les connais! Me voilà revenue dans le vieux Nohant, et Maurice à Nérac, terminant par un arrangement le jtrocès qui le frustre de son héritage. Son agréable père vole environ trois cent mille francs à ses enfants pour complaire à sa cuisinière; heureusement tandis que monsieur menait cette vie édifiante, je travaillais et n'entamais pas mon fonds. Je n'ai rien, moi, mais je laisserai le pain assuré.
On m'écrit que Villemer va bien.
La petite Aurore est jolie comme tout, et fait mille singeries gracieuses. Ma fille Lina est toujours ma vraie fille. Vautre se porte bien et elle est belle, c'est tout ce que j'ai à lui demander.
Je retravaille; mais je ne suis pas forte. Je paie l'énergie et l'activité de Paris. Ça ne fait rien, je n'ai pas d'humeur contre la vie, je t'aime de tout mon cœur. Je vois, quand je suis gloorny^ ta bonne figure et je sens, ta bonté rayonner autour de la puissance de ton être. Tu es un charme dans l'arrière-saison de mes douces et pures amitiés, sans égoïsme et sans déceptions par conséquent.
Pense à moi quelquefois, travaille bien et appelle moi quand tu seras en train de flâner. Autrement pas de gêne. Si le cœur le disait de venir ici, ce serait fête et joie dans la famille. J'ai vu Sainte-Beuve, je suis contente et fîère de lui.
Bonsoir, ami de mon cœur. Je t'embrasse ainsi que ta bonne mère.
G. SAND
Nohant, 6 août 1867.
Quand je vois le mal que mon vieux se donne pour faire un roman, ça me décourage de ma facilité, et je me dis que je fais de la littérature savetée. J'ai fini Cadio ; il est depuis longtemps dans les pattes de Buloz. Je fais une autre machine', mais je n'y vois pas encore bien clair; que faire sans soleil et sans chaleur? C'est à présent que je devrais être à Paris, revoir l'Exposition à mon aise, et promener ta mère avec toi; mais il faut bien travailler, puisque je n"ai plus que ça pour vivre. Et puis les enfants! cette Aurore est une merveille. Il faut bien la voir, je ne la verrai peut-être pas longtemps, je ne me crois pas destinée à faire de bien vieux os : faut se dépêcher d'aimer!
Oui, tu as raison, c'est là ce qui me soutient. Cette crise d'hypocrisie amasse une rude réplique et on ne perd rien pour attendre. Au contraire, on gagne. Tu verras ça, loi qui es un vieux encore tout jeune. Tu as l'âge de mon iils. Vous rirez ensemble quand vous verrez dégringoler ce tas d'ordures.
H ne faut pas être Normand, il faut venir nous voir plusieurs jours, tu feras des heureux; et, moi, ça me remettra du sang dans les veines et de la joie dans le cœur.