‹ Correspondance entre George Sand et Gustave FlaubertChapitre 20 sur 73 · Maxime Du Camp · texte numérisé non relu

Maxime Du Camp

Rebec! et même à Henri, quoique les modèles aient été plus rares. Quant au personnage de Gadio, qui est plus d'invention que les autres, ce que j'aime surtout en lui, c'est sa rage féroce. Là est la vérité locale du caractère. L'humanité tournée en fureur, la guillotine devenue mystique, l'existence n'étant plus qu'une sorte de rêve sanglant, voilà ce qui devait se passer dans des têtes pareilles. Je trouve que vous avez une scène à la Shakespeare : celle du délégué de la Convention avec ses deux secrétaires est d'une force inouïe. C'est à faire crier! Il y en a une aussi qui m'avait fortement frappé à la première lecture : la scène où Saint-Gueltas et Henri ont chacun des pistolets dans leurs poches, et bien d'autres. Quelle splendide page (j'ouvre au hasard) que la page 161 !

Dans la pièce, ne faudrait-il pas donner un rôle plus long à la femme légitime de ce bon Saint-Gueltas? Le drame ne doit pas être difficile à tailler. Il s'agit seulement de le condenser et de le raccourcir. Si on vous laisse jouer, je vous réponds d'un succès effrayant. Mais la censure?

Enfin, vous avez fait un maître livre, allez! et qui est très amusant. Ma mère prétend que ça lui rappelle des histoires qu'elle a entendues étant enfant. A propos de Vendée, saviez-vous que son grand-père paternel a été, après M. de Lescure, le chef de l'armée vendéenne? Ledit chef s'appelait iM. Fleuriot d'Argentan. Je n'en suis pas plus fier pour ça; d'autant plus que la chose est problématique, carie père de ma mère, républicain violent, cachait ses antécédents politiques.

Ma mère va, dans quelques jours, s'en aller à Dieppe,

chez sa pelite-fille. Je serai seul une bonne partie de Fêlé el me propose de piocher vigoureusement :

Je travaille beaucoup et redoute le monde.

Ce n'est pas dans les bals que l'avenir se fonde.

(CAMILLE DOUCKT.)

Mais mou sempiternel roman m'assomme parfois d'une façon incroyable ! Ces minces particuliers me sont lourds à remuer! Pourquoi se donner du mal sur un fond si piètre?

Je voulais vous en écrire très long sur Cadio ; mais il est tard et les yeux me cuisent.

Donc, merci, tout bonnement, ma chère maître.

A M. GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET Paris, fin septembre 1868.

Cher ami,

C'est pour samedi prochain, 3 octobre. Je suis au théâtre tous les soirs de six heures du soir à deux heures du malin. On parle de mettre des matelas dans les coulisses pour les acteurs qui ne sont pas eu «cène. Quant à moi, habituée aux veilles comme toi-même, je n'éprouve aucune fatigue; mais j'aurais bien de l'ennui sans la ressource qu'on a toujours de penser à autre chose. J'ai assez l'habitude de faire une autre pièce pendant qu'on répète, et il y a quelque chose d'assez excitant dans ces grandes salles sombres où s'agitent des personnages mys-

lérieux parlant à demi-voix, dans des costumes invraisemblables; rien ne ressemble plus à un rêve, à moins qu'on ne songe à une conspiration d'évadés de Bicèlre.

■Te ne sais pas du tout ce que sera la représentation. Si on ne connaissait les prodiges d'ensemble et de volonté qui se font à la dernière heure, on jugerait tout impossible, avec trente-cinq ou quarante acteurs parlants, dont cinq ou six seulement parlent bien. On passe des heures à faire entrer et sortir des personnages en blouse blanche ou bleue qui seront des soldats ou des paysans, mais qui, en attendant, exécutent des manœuvres incompréhensibles. Toujours le rêve. Il faut être fou pour monter ces machines-là. Et la fièvre des acteurs, pâles et fatigués, qui se traînent à leur place en bâillant, et tout à coup partent comme des énergumènes pour débiter leur tirade ; toujours la réunion d'ahénés.

La censure nous a laissés tranquilles quant au manuscrit; demain, ces messieurs verront des costumes qui les effaroucheront peut-être.

J'ai laissé mon cher monde bien tranquille à Nohant. Si Cadio réussit, ce sera une petite dot pour Aurore; voilà toute mon ambition. S'il ne réussit pas, ce sera à recommencer, voilà tout.

Je te verrai. Donc, dans tous les cas, ce sera un heureux jour. Viens me voir la veille, si tu arrives la veille, ou le jour même. Viens dîner avec moi la veille ou le jour; je suis chez moi d'une heure à cinq heures.

Merci; je l'embrasse et je t'aime.

G. SAXD.

Page 1