C4 CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND
aux lorelles; mais qu'esl-ce que ça fait? — Tu devrais bien me trouver un titre qui résumât cette idée : le roman comique moderne.
Mes enfants t'envoient leurs tendresses; ton vieux troubadour embrasse son vieux troubadour.
G. »;and.
Réponds vile combien tu comptes rester à Paris.
Tu dis que tu paies des notes et que tu es agacé. Si lu as besoin de quiôus, j'ai pour le moment quelques sous à loucher. Tu sais que tu m'as offert une fois de me prêter et que, si j'avais été gênée, j'aurais accepté; Dis toutes mes amitiés à Maxime Du Camp et remercie-le de ne pas m'oublier.
Nohant, 17 avril 1869.
Je me porte bien, je finis (aujourd'hui, j'espère) mon roman comique moderne qui s'appellera je ^ne sais comment. Je suis un peu fatiguée, car j'ai fait bien d'autres choses. Mais je vas me reposer à Paris dans huit ou dix jours, t'embrasser, te pa7ler de loi, de ton travail, oublier le mien. Dieu merci.' et t'aimer comme toujours bien fort et bien tendrement,
G. SAND
Amitiés de Maurice et de sa femme.
ET GUSTAVE FLAUBERT i65
Lundi 26 avril 1869.
Je suis arrivée hier soir, je cours comme un rat, mais tous les jours à six heures on est sûr de me trouver chez Magny, et le premier jour où tu seras libre, viens dîner avec ton vieux troubadour qui l'aime et t'embrasse.
Avertis-moi pourtant pour que, par un hasard exceptionnel je n'aie pas la malechance de te manquer.
Lundii
Jeudi soir 29 avril 1869.
Je rentre de Palaiseau et je trouve ta lettre. Samedi je ne suis pas sûre d'être libre; j'ai à lire ma pièce avec Chilly pour quelques objections de détail et je te l'avais dit. Mais je le vois demain soir et je tâcherai qu'il me donne un autre jour. Je l'écrirai donc demain soir vendredi et s'il me laisse ma liberté j'irai chez loi vers trois heures samedi pour que nous lisions avant et après dîner, je dîne d'un peu de poisson, d'une aile de poulet, d'une glace et d'une tasse de café, jamais rien autre, moyennant
166 CORllESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND
quoi l'estomac va bien. Si je suis pincée par Chilly nous remettrons à la semaine prochaine après vendredi.
J'ai vendu Palaiseau aujourd'hui, à un maître cordonnier, qui a une emplâtre de cuir sur l'œil droit, et qui appelle les sumacs du jardin des schumakre.
Donc samedi malin tu auras un mot de ton vieux camarade.
G. SAND
ex V
30 avril 1869.
Pas moyen de sortir aujourd'hui. Est-ce bête, cet esclavage du métier? D'ici à vendredi, je t'écrirai pour que nous retrouvions un jour. Je t'embrasse, mon vieux troubadour aimé.
G. SAND
Vendredi soir.
3 mai 1869.
On m'envahit de plus en plus. J'ai tous mes jours pris jusqu'à dimanche inclusivement. — Dis-moi vite, si lu veux de moi lundi, d'aujourd'hui en huit — ou si c'est un
autre jour, fixons-le, car voilà que je ne sais à qui entendre.
Ton troubadour qui ne veut pas que ce tram-lk continue!
G. SAND
Lundi.
Paris, 4 mai 1869.
A lundi donc, et si j'ai une heure de liberté j'irai enbrasser mon troubadour, auparavant. iMais ne te dérange de rien, je le sais bien, qu'on ne fait ici rien de ce qu'on voudrait. En tout cas, à lundi entre trois et quatre, ramone ton galoubet pour me lire une partie avant dîner.
G. s AND.
Mard soir.
Dimanche 9 mai 1869.
Demain, mon révérend, j'irai dîner chez toi. Je serai chez moi tous les jours à cinq heures, mais lu peux ren^ contrer des museaux qui te déplaisent. Mieux vaudrait
venir chez Magny où lu me trouverais seule ou avec Plauchut, ou avec des amis qui sont les liens.
Je t'embrasse. J'ai reçu aujourd'hui la lettre que tu m'écrivais à Nohant.
G. SAND
Paris, 18 mai 1869.
J'ai vu aujourd'hui Lév\% je l'ai talé d'abord; j'ai vu qu'il ne voudrait à aucun prix céder son traité. Je lui ai dit alors beaucoup de bien du livre et j'ai fait la remarque qu'il l'avait à bien bon marché. Mais m'a-t-il dit, si le livre a deux volumes, ce sera 20 000 francs, c'est convenu. 11 me semble que tu auras deux volumes?
J'ai pourtant insisté et il m'a dit : Si le livre a du succès, je ne regarderai pas à deux ou trois mille francs en plus. J'ai dit que tu ne lui demanderais rien, que ce n'était pas la manière d'agir, mais que moi, j'insisterais pour toi, à ton insu, et il m'a quitté en me disant : Soyez tranquille, je ne dis pas non. Que le livre réussisse, j'en ferai proûter l'auteur.
C'est tout ce que j'ai pu faire à présent, mais j'y reviendrai en temps et lieu. Laisse-moi faire, je te renvoie ton Iraité. Quel jour de l'autre semaine veux-tu venir dîner avec moi chez Magny? Je suis un peu fatiguée.
Tu serais bien gentil de venir me lire chez moi, nous
serions seuls et une soirée nous suffira pour ce qui reste. Donne-moi ton jour, et à six heures et demie si ça ne te fait rien. L'estomac commence à souffrir un peu des habitudes de Paris.
Ton troubadour qui l'aime.
G. SAND
Mardi soir.
Le reste de celte semaine finira Palaiseau, mais dimanche si tu veux, je suis libre. Réponds si lu veux dimancho chez Magny six heures et demie.
GXIX
Donc lundi, je compte sur toi, à six heures et demie; mais comme je vais à Palaiseau, je peux être en retard de quelques minutes ou en avance. Le premier débarqué chez Magny attendra l'autre. Je me fais une fête d'entendre la suite. N'oublie pas le manuscrit
Ton troubadour.
Jeudi soir 20 mai 1869.
Paris, 20 mai 1860.
Oui lundi, mon cher bon ami, je compte sur toi et je t'embrasse.
G. SAND
Je pars pour Palaiseau et il est dix heures du malin! GXXI
A GEORGE SAND
Ma prédiction s'est réalisée; mon ami X... n'a gagné à sa candidature que du ridicule. C'est bien fait. Quand un homme de stjle s'abaisse à l'action, il déchoit et doit être puni. Et puis, est-ce qu'il s'agit de politique, maintenant! Les citoyens qui s'échauffent pour ou contre l'Empire ou la Piépublique me semblent aussi utiles que ceux qui discutaient sur la grâce efficace ou la grâce efficiente. La politique est morte comme la théologie ! Elle a eu trois cents ans d'existence, c'est bien assez.
Moi, présentement, je suis perdu dans les Pères de l'Église. Quant à mon roman, V Education sentimentale , je n'y pense plus, Dieu merci ! Il est recopié. D'autres mains y ont passé. Donc, la chose n'est plus mienne. Elle
n'existe plus, bonsoir. J'ai repris ma vieille toquade de Saint-Antoine. J'ai relu mes notes, je refais un nouveau plan et je dévore les mémoires ecclésiastiques de Le Nain de Tillemont. J'espère parvenir à trouver un lien logique (et partant un intérêt dramatique) entre les différentes hallucinations du Saint. Ce milieu extravagant me plaît et m'y plonge, voilà.
Mon pauvre Bouilhet m embête. Il est dans un tel état nerveux qu'on lui a conseillé de faire un petit voyage dans le midi de la France. Il est gagné par une hypocondrie invincible. Est-ce drôle! lui qui était si gai, autrefois!
Mon Dieu ! comme la vie des Pères du désert est chose belle et farce! Mais c'étaient tous des bouddhistes, sans doute. Voilà un problème chic à travailler, et sa solution importerait plus que l'élection d'un académicien. Oh! hommes de peu de foi! Vive saint Polycarpe!
Fangeat, reparu ces jours derniers, est le citoyen qui, le 2o février 1848, a demandé la mort de Louis-Philippe, « sans jugement ». C'est comme ça qu'on sert la cause du progrès.
A GEORGE SAND
Quelle bonne et charmante lettre que la vôtre, maître adoré! Il n'y a donc plus que vous, ma parole d'honneur! Je finis par le croire. Un vent de bêtise et de fohe souffle maintenant sur le monde. Ceux qui se tiennent debout, fermes et droits, sont rares.
Voici ce que j'ai voulu dire en écrivant que le temps de la politique était passé. Au xvni* siècle, l'affaire capitale' était la diplomatie. « Le secret des cabinets » existait réel-' lement. Les peuples se laissaient encore assez conduire pour qu'on les séparât et qu'on les confondît. Cet ordre do ' choses me paraît avoir dit son dernier mol en 1815. Depuis lors, on n'a guère fait autre chose que de disputer sur la forme extérieure qu'il convient de donner à l'être fantastique et odieux appelé TÉlat.
L'expérience prouve (il me semble) qu'aucune forme ne contient le bien en soi; orléanisme, république, empire ne veulent plus rien dire, puisque les idées les plus contradictoires peuvent entrer dans chacun de ces casiers. Tous les drapeaux ont été tellement souillés de sang et de m... qu'il est temps de n'en plus avoir du tout. A bas les mots! Plus de symboles ni de fétiches! La grande moralité de cî règne-ci sera de prouver que le suffrage universel est aussi bête que le droit divin, quoiqu un peu moins odieux!
La question est donc déplacée. Il ne s'agit plus de rêver la meilleure forme de gouvernement, puisque toutes se valent, mais de faire prévaloir la science. Voilà le plus pressé. Le reste s'ensuivra fatalement. Les hommes purement intellectuels ont rendu plus de services au genre humain que tous les saint Vincent de Paul du monde! El la politique sera une éternelle niaiserie tant qu'elle ne sera pas une dépendance de la science. Le gouvernement d'un pays doit être une section de Flnslitut, et la dernière de toutes.
Avant de vous occuper de caisses de secours, et même d'agriculture, envoyez dans tous les villages de France
des Robert Houdin pour faire des miracles ! Le plus grand crime dlsidore, c'est la crasse où il laisse notre belle patrie. Dixi.
Tadmire les occupations de Maurice et sa vie si salubre. Mais je ne suis pas capable de l'imiter. La nature, loin de me mortifier, m'épuise. Quand je me coucbe sur l'herbe, il me semble que je suis déjà sous terre et que les pieds de salade commencent à pousser dans mon ventre. Votre troubadour est un homme naturellement malsain. Je n'aime la campagne qu'en voyage, parce qu'alors l'indépendance de mon individu me fait passer par-dessus la conscience de mon néant.
Nohant, 6 août 1869.
Eh bien, cher bon ami, nous voici en août,, et tu as promis de venir. On ne l'oublie pas, on y compte, on en rêve et on en parle tous les jours. Tu devais d'abord faire une excursion au bord de la mer, si je ne me trompe. Tu dois avoir besoin de secouer ton chagrin. Ça ne le chasse pas, mais ra le force à vivre à côté de nous sans nous opprimer trop. J'ai bien pensé à toi tous ces temps-ci, j'aurais couru te voir si je n'avais pensé te trouver entouré d'amis plus anciens et plus autorisés que moi. Je t'ai écrit en même temps que tu m'écrivais, nos lettres s'étaient croisées.
Viens nous voir, mon vieux chéri, je n'irai pas à Paris ce mois-ci, je ne veux pas te manquer. Mes enfants seront heureux de te gâter et de tâcher de te distraire. Nous t'aimerons tous, et moi passionnément, «iomme tu sais.
CXXIY
Nohant, 14 août 1869.
Le changement de tes projets nous désole, cher ami, mais devant tes ennuis et tes chagrins, nous n'osons pas nous plaindre. Nous devons désirer que lu fasses ce qui t'en distraira le plus et qui te coûtera le moins. J'ai l'espoir de te retrouver à Paris puisque tu y restes quelque temps et que j'y ai toujours affaire. Mais on se voit si peu à Paris et on est surmené par tant d'ohligalions ennuyeuses ! Enfin c'est une vraie douleur pour moi que de n'avoir plus à l'attendre chez nous, où nous t'aurions aimé à qui mieux mieux, et où tu aurais été chez toi; triste quand tu aurais voulu, occupé si bon l'en semble. Je me résigne à la condition que tu seras mieux ailleurs et que tu nous dédommageras quand tu pourras.
As-tu au moins arrangé tes affaires avec Lévy? Te paiet-il deux volumes? Je voudrais que tu eusses de quoi vivre .indépendant et maître de ton temps.
Ici, repos d'esprit au milieu d'une activité exubérante de Maurice et de sa courageuse petite femme, qui se prend à aimer tout ce qu'il aime et à l'aider ardemment dans tout
ce qu'il entreprend. Moi, j'ai l'air de la paresse incarnée, au milieu de ce travail positif. Je fais de la botanique et je me baigne dans un petit torrent glacé. J'apprends à lire à mon domestique, je corrige des épreuves et je me porte bien. En voilà une existence! el rien ne m'ennuie en ce monde où je trouve que relativement à moi^ tout est pour le mieux. Mais j'ai peur de devenir encore plus ennuyeuse que je ne l'étais. On n'aime guère les gens de ma trempe. Ils sont trop inoffensifs. Aime-moi pourtant toujours un peu, car je sens par le chagrin de ne pas te voir, que j'en aurais énormément si ton manque de parole était volontaire. Et je t'embrasse tendrement, cher vieux.
G. SAND
Jeudi.
Je ne sais rien non plus de Chilly et rien de la petite Fadette. Je vais dans quelques jours faire un tour en Normandie. Je passerai par Paris. Si tu veux venir courir avec moi, — oh! mais non, tu ne cours pas, toi; enfin on se verra en passant. J'ai bien gagné un peu de vacances. J'ai travaillé comme une bête de somme. J'ai besoin aussi de voir du bleu, mais le bleu de la mer me suffit, et tu voudrais toi, le bleu du firmament artistique et littéraire sur nos tètes. Bah! ça n'existe pas. Tout est prose et plate ' prose dans le milieu que les hommes se sont arrangé. Ce