‹ Correspondance entre George Sand et Gustave FlaubertChapitre 35 sur 73 · Malgré tout, Calmann-Lévy · texte numérisé non relu

Malgré tout, Calmann-Lévy

— C'est ce qu'elle ne fera pas, j'en réponds.

— Écrivez-lui pour qu'elle vous le dise.

— Je ne me permettrai pas cette démarche.

— Mais je voudrais savoir la vérité, cependant! Connaissez-vous quelqu'un qui... Alors madame Cornu m'a nommé.

— Oh! ne dites pas que je vous ai parlé de ça!

Tel est le dialogue que madame Cornu m'a rapporté. Elle désire que vous m'écriviez une lettre où vous me direz que l'impératrice ne vous a pas servi de modèle. J'enverrai celte lettre à madame Cornu, qui la fera passer à l'impératrice.

Je trouve cette histoire stupide et ces gens-là sont bien délicats! On nous en dit d'autres, à nous!

Maintenant, chère maître du bon Dieu, vous ferez absolument ce qui vous conviendra.

L'impératrice a toujours été très aimable pour moi et je ne serais pas fâché de lui être agréable. J'ai lu le fameux passage. Je n'y vois rien de blessant. Mais les cervelles de femmes sont si drôles !

Je suis bien fatigué de la mienne (ma cervelle) ou plutôt elle est bien bas pour le quart d'heure! J'ai beau travailler, ça ne va pas! Tout m'irrite et me bles-e; et comme je me contiens devant le monde, je suis pris de .temps à autre par des crises de larmes où il me semble que je vais crever. Je sens enfin une chose toute nouvelle : les approches de la vieillesse. L'ombre m'envahit, comme dirait Yiclor Hugo.

Madame Cornu m'a parlé avec enthousiasme d'une lettre que vous lui avez écrite sur une méthode d'enseignement.

ET CLSTAVE FLAUBERT 203

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 17 mars 18";0.

Je ne veux pas de ça, tu n'entres pas dans la vieillesse. Il n'y a pas de vieillesse dans le sens hargneux et misanthrope. Au contraire, quand on est bon, on devient meilleur, et, comme déjà tu es meilleur que la plupart des autres, tu dois devenir exquis.

Tu le vantes, au reste, quand tu te proposes d'être en colère contre tout et tous. Tu ne pourrais pas. Tu es faible devant le chagrin comme tous ceux qui sont tendres. Les forts sont ceux qui n'aiment pas. Tu ne seras jamais fort, et c'est tant mieux. Il ne faut pas non plus vivre seul ; quand la force revient, il faut vivre et ne pas la renfermer pour soi seul.

Moi, j'espère que tu vas renaître avec le printemps. Voilà la pluie qui détend; demain, ce sera le soleil qui ranime. Nous sortons tous d'être malades, nos filles rudement enrhumées, Maurice assez secoué par une courbature avec froid, moi reprise de frissons et d'anémie; je suis bien bien patiente et j'empêche tant que je peux les autres de s'impatienter, tout est là; l'ennui du mal double toujours le mal. Quand serons-nous sages comme les anciens l'entendaient? cela, en somme, voulait dire patients^ pas autre chose. Voyons, cher troubadour, il faut être patient, un peu, pour commencer, et puis, on

s'y habitue; si nous ne travaillons pas sur nous-mêmes, comment espérer qu'on sera toujours en train de travailler sur les autres?

Enfin, au milieu de tout cela, n'oublie pas qu'on t'aime et que le mal que tu te fais nous en fait aussi.

J'irai te voir et te secouer sitôt que j'aurai repris mes jambes et ma volonté qui sont encore en retard. J'attends, je sais qu'elles reviendront.

Tendresses de tous mes malades. Le polichinelle n'a encore perdu que son archet et il est encore souriant et bien doré. Le baby de Lolo a eu des malheurs, mais ses robes habillent d'autres poupées. Moi, je ne bats que d'une aile, mais je t'embrasse et je t'aime.

G. SAND

Nohant, 19 mars 1870.

Je sais, mon ami, que tu lui es très dévoué. Je sais (\\\EUe * est très bonne pour les malheureux qu'on lui recommande ; voilà tout ce que je sais de sa vie privée. Je n'ai jamais eu ni révélation ni document sur son compte.

1. Lettre écrite à propos du bruit qui courait, que, dans un des principaux personnages de son roman de Malgré tout, George Sand avait voulu peindre l'impérati-ice Eugénie; lettre qui fut envoyée par Flaubert à madame Cornu, filleule de la reine Hortense et sœur de lait de Napoléon III.

pas un mot, pas un fait, qui m'eût autorisée à la peindre. Je n'ai donc tracé qu'une figure de fantaisie, je le jure, et ceux qui prétendraient la reconnaître dans une satire quelconque seraient, en tout cas, de mauvais serviteurs et de mauvais amis.

Moi, je ne fais pas de satires : j'ignore même ce que c'est. Je ne fais pas non plus de portraits : ce n'est pas mon état. J'invente. Le public, qui ne sait pas en quoi consiste l'invention, veut voir partout des modèles. Il se trompe et rabaisse l'art.

Voilà ma réponse sincère. Je n'ai que le temps de la mettre à la poste.

G. SAND

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