‹ Correspondance entre George Sand et Gustave FlaubertChapitre 36 sur 73 · A MADAME HORTENSE CORNU · texte numérisé non relu

A MADAME HORTENSE CORNU

Votre dévouement s'était alarmé à tort, chère madame, j'en étais sûr! Voici la réponse qui m'arrive poste pour poste.

Les gens du monde, je vous le répète, voient des allusions où il n'y en a pas. Quand j'ai fait madame Bovary ou m'a demandé plusieurs fois « est-ce madame X*** que vous avez voulu peindre? » et j'ai reçu des lettres de gens parfaitement inconnus, une entre autres d'un monsieur de Reims qui me félicitait de l'avoir vengé! (d'une infidèle) .

Tous les pharmaciens de la Seine-Inférieure se reconnaissant dans Bornais voulaient venir chez moi me flanquer des giffles. Mais le plus beau (je Tai découvert cinq ans plus tard) c'est qu'il y avait alors en Afrique la femme d'un médecin militaire s'appelant madame Bovaries et qui ressemblait à madame Bovary, nom que j'avais inventé en dénaturant celui de Bouvaret.

La première phrase de notre ami Maury en me parlant de y Education sentimentale a été celle-ci : « Est-ce que vous avez connu X, un Italien, professeur de mathématiques? Votre Senecal est son portrait physique et moral! tout y est jusqu'à la coupe des cheveux! »

D'autres prétendent que j'ai voulu peindre dans Arnoux, Bernard-Latte (l'ancien éditeur), que je n'ai jamais vu, etc., etc.

Tout cela est pour vous dire, chère madame, que le pubUc se trompe en nous attribuant des intentions que nous n'avons pas.

J'étais bien sûr que madame Sand n'avait voulu faire aucun portrait : 1° par hauteur d'esprit, par goût, par respect de l'art, et 2° par moralité, par sentiment des convenances — et aussi, par justice. '

Je crois même, entre nous, que cette inculpation l'a un peu blessée? — Les journaux, tous les jours, nous roulent dans l'ordure, sans que jamais nous leur répondions, nous dont le métier cependant est de manier la plume, et on croit que pour faire de ïeffet., pour être applaudis, nous allons nous en prendre à tel ou telle.

Ah! non! pas si humbles! notre ambition est plus haute, et notre honnêteté plus grande. — Quand on estime son

esprit on ne choisit pas les moyens qu'il faut pour plaire à la canaille. Vous me comprenez, n'est-ce pas?

Mais en voilà assez. J'irai vous voir un de ces matins, en attendant ce plaisir-là, chère madanie, je vous baise les mains et suis tout à vous.

GUSTAVE FLAUBERT, Dimanche soir.

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