D'une diphtérie
lanl le payer. Ton être l'intéresse, voilà touL, et je lui ai promis de te le présenter si tu y consens. Il est encore autre chose que médecin, je ne sais quoi, chercheur — de quoi? — de tout. Il est amusant, original et intéressant au possible. Tu me diras si lu veux le voir, autrement je m'arrangerai pour qu'il n'y pense plus. Réponse sur ce point.
A GEORGE SAND
Lundi matin, 11 heures.
Je sentais qu'il vous était arrivé quelque chose de fâcheux, puisque je venais de vous écrire pour savoir de vos nouvelles, quand on m'a apporté votre lettre de ce matin. J'ai repêché la mienne chez le portier; en voici une seconde.
Pauvre chère maître! Comme vous avez dû être inquiète? et madame Maurice aussi? Vous ne me dites pas ce qu'il a eu (Maurice)? Dans quelques jours, avant la fin de la semaine, écrivez-moi pour m'affirmer que tout est bien fini. La faute en est, je crois, à l'abominable hiver dont nous sortons! On n'entend parler que de maladies et d'enterrements! Mon pauvre larbin est toujours à la maison Dubois et je suis navré quand je vais le voir. Voilà deux mois qu'il reste sur son lit, en proie à des souffrances atroces.
Quant à moi, ça va mieux. J'ai lu énormément. Je me suis surmené et me revoilà à peu près sur pattes. L'amas
de noir que j'ai au fond du cœur est un peu plus gros, voilà loul. iMais, dans quelque temps, je Tespère, en ne s'en apercevra pas. Je passe mes jours à la bibliothèque de llnslitul. Celle de l'Arsenal me prête des livres que je lis le soir, et je recommence le lendemain. Au commencement de mai, je m'en retournerai à Croissel. Mais je vous verrai d'ici là. Tout va se remettre avec le soleil.
La belle dame en question m'a fait, à votre endroit, les excuses les plus convenables, m'afûrmant qu' « elle n'avait jamais eu l'intention d'insulter le génie » .
Certainement, je veux bien connaître M. Favre; puisqu'il est un des vôtres, je l'aimerai.
A GEORGE SAND
Mardi matin.
Chère maître,
Ce n'est pas le séjour de Paris qui me fatigue, mais la série de chagrins que j'ai reçus depuis huiJ; mois! Je ne travaille pas trop, car sans le travail que serais-je devenu? J'ai bien du mal à être raisonnable, cependant. Je suis submergé par une mélancolie noire, qui revient à propos de tout et de rien, plusieurs fois dans la journée. Puis, ça se passe et ça recommence. Il y a peut-être trop longtemps que je n'ai écrit? Le déversoir nerveux fait défaut.
Dès que je serai à Croisset, je commencerai la notice sur mon pauvre Bouilhet, besogne pénible et douloureuse
(Jonl j'ai hâte d'être débarrassé pour me mettre à Saint- Antoine. Comme c'est un sujet extravagant, j"espère qu'il me divertira.
J'ai vu votre médecin, le sieur Favre, qui m'a paru fort étrange et un peu fol, entre nous. Il doit être content de moi, car je l'ai laissé parler tout le temps. Il y a de grands éclairs dans ses conversations, des choses qui éblouissent un moment, puis on n'y voit plus goutte.
GLXII
A GEORGE SAND
Paris, jeudi.
M. X'** m'a envoyé de vos nouvelles samedi : ainsi donc je sais que tout va bien là-bas et que vous n'avez plus d'inquiétude, chère maître. Mais vous, personnellement, comment ça va-t-il? La quinzaine est [rès d'expirer et je ne vous vois pas venir.
L'humeur continue à n'être pas folichonne. Je me livre louJGurs à des lectures abominables, mais il est temps que je m'arrête, car je commence à me dégoûter de mon sujet.
Lisez-vous le fort bouquin de Taine? Moi, j'ai avalé le premier volume avec infiniment de plaisir. Dans cinquante ans, peut-être, ce sera la philosophie qui sera enseignée dans les collèges.
Et la préface des Idées de M. Auhrai/'!
Comme j'ai envie de vous voir et de jaboter avec vous !
Nohant, 16 avril 1870.
Qu'est-ce que j'aurai à dire à Lévy pour qu'il fasse les premiers pas? Remets-moi au courant, car ma mémoire est faible. Tu lui avais vendu un volume dix mille; — il y en a deux, lui-même m'a dit que ça ferait vingt mille. Que t'a-t-il versé jusqu'à présent? Quelles paroles avez-vous échangées lors de ce versement?
Réponse et j'agis.
On va ici de mieux en mieux, les petites guéries, Maurice en bonne convalescence, moi fatiguée de l'avoir tant veillé et de le veiller encore, car il faut qu'il boive et se rince le bec dans la nuit, et il n'y a que moi dans la maison qui ai la faculté de veiller. Mais je ne suis pas malade, et je travaillotle un peu en flânant. Dès que je pourrai le quitter, j'irai à Paris. Si tu y es encore, ce sera un bon tant mieux mais je n'ose désirer que tu y prolonges ton bagne, car je vois que tu y es toujours malade et que tu travailles trop.
Groissel te guérira si lu consens à le ménager.
Je t'embrasse tendrement pour moi et toute la famille qui t'adore.
G. SAND
ET GUSTAVE FLAUBEIIT 215
Nohant, 20 mai 1870.
Il y a bien longtemps que je suis sans nouvelles de mon vieux troubadour. Tu dois être à Croisset. S'il y fait aussi chaud qu'ici, tu dois souffrir; nous avons 34 degrés à Tombre, et la nuit 24. Maurice a eu une forte rechute de mal de gorge, sans membranes cette fois, et sans danger. Mais l'enflure était si forte que pendant trois jours il pouvait à peine avaler un peu d'eau et de vin. Le bouillon ne passait pas. Enfin, cette chaleur insensée l'a guéri, elle nous va à tous ici, car Lina est partie ce matin, vaillante, pour Paris. Maurice jardine toute la journée. Les enfants sont gais et embellissent à vue d'oeil. Moi, je ne fiche rien; j'ai eu trop à faire pour soigner et veiller encore mon garçon, et, à présent que la petite mère est absente, les fillettes m'absorbent. Je travaille tout de même en projets et rêvasseries. Ce sera autant de fait quand je pourrai barbouiller du papier.
Je suis toujours sur mes pieds, comme dit le docteur Favre. Pas encore de vieillesse, ou plutôt la vieillesse normale, le calme... de la vertu, cette chose dont on se moque, et que je dis par moquerie, mais qui correspond, par un mot emphatique et bête, à un état d'inoffensivité forcée, sans mérite par conséquent, mais agréable et bon à savourer. Il s'agit de le rendre utile à l'art quand on y
croit, à la famille et à ramitié quand on s'y dévoue, je n'ose pas dire combien je suis naïve et primitive de ce côlé-là. C'est la mode de s'en moquer; mais qu'on se moque, je ne veux pas changer.
Voilà mon examen de conscience du printemps^ pour ne plus penser, de tout l'élé, quà ce qui ne sera pas moi.
Voyons, toi, ta santé d'abord? Et cette tristesse, ce mécontentement que Paris t'a laissé, est-ce oublié? N'y a-l-il plus de circonstances extérieures douloureuses? Tu as été trop frappé, aussi. Deux amis de premier ordre partis coup sur coup. Il y a des époques de la vie où le sort nous est féroce. Tu es trop jeune pour te concentrer dans l'idée d'un recouvrement des affections dans un monde meilleur, ou dans ce monde-ci amélioré. Il faut donc, à ton âge (et, au mien, je m'y essaye encore), se rattacher d'autant plus à ce qui nous reste. Tu me l'écrivais quand j'ai perdu RoUinat, mon double en celte vie, i ami véritable, dont le sentiment de la différence des sexes n'avait jamais entamé la pure affection, même quand nous étions jeunes. C'était mon Bouilhet et plus encore; car, à mon intimité de cœur, se joignait un respect religieux peur un véritable type de courage moral qui avait subi toutes les épreuves avec une douceur sublime. Je lui ai dû tout ce que j'ai de bon, je tâche de le conserver pour l'amour de lui. N'est-ce pas un héritage que nos morts aimés nous laissent?
Le désespoir qui nous ferait nous abandonner nousmêmes serait une trahison envers eux et une ingratitude. Dis-moi que tu es tranquille et adouci, que lu ne travailles pas trop et que lu travailles bien. Je ne suis pas sans quelque inquiétude de n'avoir pas de lettre de toi depuis
longtemps. Je ne voulais pas l'en demander avant de pouvoir te dire que Maurice était bien guéri; il l'embrasse, et les enfants ne t'oublient pas. Moi, je t'aime.
G. SAND
A GEOBGE SAND
Non, chère maître ! Je ne suis pas malade, mais j'ai été occupé par mon déménagement de Paris et par ma réinslallation à Croisset. Puis ma mère a été fortement indisposée. Elle va bien maintenant; puis j'ai eu à débrouiller le reste des papiers de mon pauvre Bouilhel, dont j'ai commencé la notice. J'ai écrit cette semaine près de six pages, ce qui pour moi est bien beau ; ce travail m'est très pénible de toute façon. Le difficile, c'est de savoir quoi ne pas dire. Je me soulagerai un peu en dégoisant deux ou trois opinions dogmatiques sur l'arl d'écrire. Ce sera l'occasion d'exprimer ce que je pense; chose douce et dont je me suis toujours privé.
Vous me dites des choses bien belles et bien bonnes aussi pour me redonner du courage. Je n'en ai guère, mais je fais comme si j'en avais, ce qui revient peut-être au même.
Je ne sens plus le besoin d'écrire, parce que j'écrivais spécialement pour un seul être qui n'est plus. Voilà le vrai! et cependant je continuerai à écrire. Mais le goût n'y est plus, l'entraînement est parti. 11 y a si peu de gens qui aiment ce que j'aime, qui s'inquiètent de ce qui me préoc-
cupe! Connaissez-vous dans ce Paris, qui est si grand, une seule maison où Ton parle de littérature? Et quand elle se trouve abordée incidemment, c'est toujours par ses côtés subalternes et extérieurs, la question de succès, de mora-^ lité, d'utilité, d'à-propos, etc. II me semble que je deviens un fossile, un être sans rapport avec la création environnante.
Je ne demanderais pas mieux que de me rejeter sur une affection nouvelle. Mais comment? Presque tous mes vieux amis sont mariés, officiels, pensent à leur petit commerce tout le long de l'année, à la chaise pendant les vacances et au whist après leur dîner. Je n'en connais pas un seul qui soit capable de passer avec moi une après-midi à lire un poète. Ils ont leurs affaires; moi, je n'ai pas d'affaire.--. Notez que je suis dans la même position sociale où je me trouvais à dix-huit ans. Ma nièce, que j'aime comme ma fille, n'habite pas avec moi, et ma pauvre bonne femme de mère devient si vieille que toute conversation (en dehors de sa santé) est impossible avec elle. Tout cela fait une existence peu folichonne.
Quant aux dames, « ma petite localité » n'en fournit pas, et puis, quand même ! Je n'ai jamais pu emboîter Vénus avec Apollon. C'est l'un ou l'autre, étant un honjme d'excès, un monsieur tout entier à ce qu'il pratique.
Je me répète le mot de Goethe: « Par delà les tombes en avant », et j'espère m'habituera mon vide, mais rien déplus.
Plus je vous connais, vous, plus je vous admire; comme vous êtes forte !
A part un peu de Spinoza et de Plutarque, je n'ai l'ien lu depuis mon retour, étant tout occupé par mon travail présent. C'est une besogne qui me mènera ju-qu'à la fin
de juillet. J'ai hâte d'en être quitte pour me relancer dans les extravagances du bon Saint- Antoine, mais j'ai peur de n'être pas assez monté.
C'est une belle histoire, n'est-ce pas, que celle àe Mademoiselle d' Hauterive'^. Ce suicide d'amoureux pour fuir la misère doit inspirer de belles phrases morales à Prudhomme. Moi, je le comprends. Ce n'est pas américain ce qu'ils ont fait, mais comme c'est latin et antique! Ils n'étaient pas forts, mais peut-être très délicats.
CLXYI
A GEORGE SANI
Dimanche, 26 juin 1870.
On oublie son troubadour qui vient encore d'enterrer un ami ! De sept que nous étions au début des diners Magny, nous ne sommes plus que trois! Je suis gorgé de cercueils comme un vieux cimetière! J'en ai assez, franchement.
Et au milieu de tout cela je continue à travailler! J'ai fini hier, vaille que vaille, la notice de mon pauvre Bouilhet. Je vais voir s'il n'y a pas moyen de recaler une comédie de lui, en prose. Après quoi, je me mettrai à Saint-Antoine.
El vous, cher maître, que devenez-vous avec tous les vôtres? Ma nièce est dans les Pyrénées et je vis seul avec ma mère qui devient de plus en plus sourde, de sorte que mon existence manque de folichonnerie absolument. J'aurais besoin d'aller dormir sur une plage chaude. Mais pour
cela il me manque le temps el Targenl. Donc il faut pousser ses ratures el piocher le plus possible.
J'irai à Paris au commencement d'août. Puis j'y passerai tout le mois d'octobre pour les répétitions à'Aïssé. Mes vacances se borneront à une huitaine de jours passés à Dieppe vers la fin d'août. Voilà mes projets.
C'était lamentable, rcntcrremenl de Jules de Goncourt. Théo y pleurait à seaux.
Nohant, 27 juin 1870.
Encore un chagrin pour toi, mon pauvre vieux, moi j'en ai aussi un gros, je pleure Barbes, une de mes religions, un de ces êtres qui réconcilient avec l'humanité. Toi, tu regrettes ce pauvre Jules * et tu plains le malheureux Edmond. Tu es peut-être à Paris pour tâcher de le consoler. Je viens de lui écrire et je pense que tu es frappé encore une fois dans tes affections. Quelle époque ! Ils meurent tous, tout meurt el la terre meurt aussi mangée par le soleil el le vent. Je ne sais où je prends le courage de vivre encore au milieu de ces ruines. Aimons-nous jusqu'au bout. Tu m'écris bien peu, je suis inquiète de toi.
G. SAND