‹ Correspondance entre George Sand et Gustave FlaubertChapitre 39 sur 73 · De Concourt · texte numérisé non relu

De Concourt

A GEORGE SAND

Samedi soir, 2 juillet 1870.

Chère bon maître,

La mort de Barbes m'a bien affligé à cause de vous. L'un et l'autre, nous avons nos deuils. Quel défilé de morts depuis un an! J'en suis abruti comme si on m'avait donné des coups de bâton sur la tète. Ce qui me désole (car nous rapportons tout à nous), c'est l'effroyable solitude où je vis. Je n'ai plus personne, je dis personne avec qui causer, « qui s'occupe aujourd'hui de faconde et de sl\le ».

A part vous et Tourguene{î,je ne connais pas un mortel avec qui m'épancher sur les choses qui me tiennent le plus au cœur; et vous habitez loin de moi, tous les deux!

Je continue à travailler cependant. J'ai résolu de me mettre à mon Saint- Antoine, demain ou après-demain. Mais pour commencer un ouvrage de longue haleine il faut avoir une certaine allégresse qui me manque. J'espère cependant que ce travail extravagant va m'empoigner. Oh! comme je voudrais ne plus penser à mon pauvre moi, à ma misérable carcasse! Elle va très bien, la carcasse. Je dors énormément! « Le coffre est bon », comme disent les bourgeois.

J'ai, dans ces derniers temps, lu des choses Ihéologiqucs assommantes, que j'ai entremêlées d'un peu de Plularque et de Spinoza. Je n'ai rien de plus à vous dire.

Le pauvre Edmond de Goncourl est en Champagne chez ses parents. II m'a promis de venir ici à la fin de ce mois. Je ne crois pas que l'espoir de revoir son frère dans un monde meilleur le console de l'avoir perdu dans celui-ci.

On se paye de mots dans celte question de l'immortalité, car la question est de savoir si le moi persiste. L'affirmative me paraît une outrecuidance de notre orgueil, une protestation de notre faiblesse contre l'ordre éternel. La mort n'a peut-être pas plus de secrets à nous révéler que la vie?

Quelle année de malédiction ! Il me semble que je suis perdu dans le désert, et je vous assure, chère maître, que je suis brave, pourtant, et que je fais des efforts prodigieux pour être stoïque. Mais la pauvre cervelle est affaiblie par moments. Je n'ai besoin que d'une chose (et celle-là, on ne se la donne pas), c'est d'avoir un enthousiasme quelconque !

Votre avant-dernière était bien triste. Vous aussi, être héroïque, vous vous sentez las '.Que sera-ce donc de nous!

Je viens de relire les entretiens de Gœthe et d'Eckermann. Voilà un homme, ce Gœthe ! Mais il avait tout celuilà, tout pour lui.

A 6(JSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 29 juin 1810.

Nos lettres se croisent toujours et j'ai maintenant la superstition qu'en l'écrivant le soir, je recevrai une lettre de toi le lendemain matin : nous pourrions nous dire :

Vous m'êtes, en dormant, un peu triste apparu.

Ce qui me préoccupe dans la mort de ce pauvre Jules (de Goncourl), c'est le survivant. Je suis sûre que les morts sont bien, qu'ils se reposent peut-être avant de revivre, et que, dans tous les cas, ils retombent dans le creuset pour en ressortir avec ce qu'ils ont eu de bon, et du progrès en plus. Barbes n'a fait que souffrir toute sa vie. Le voilà qui dort profondément. Bientôt il se réveillera ; mais nous, pauvres bêtes de survivants, nous ne les voyons plus. Peu de temps avant sa mort, Duveyrier, qui paraissait guéri, me disait : « Lequel de nous partira le premier? » Nous étions juste du même âge. Il se plaignait de ce que les premiers envolés ne pouvaient pas faire savoir à ceux qui restaient s'ils étaient heureux et s'ils se souvenaient de leurs amis. Je disais : Qui sai/.^ Alors nous nous étions juré de nous apparaître luii à l'autre, de tâciier du moins de nous parler, le premier mort au survivant

Il n'est pas venu, je l'attendais, il ne m'a rien dit. C'était un cœur des plus tendres et une sincère volonté. Il n'a pas pu ; cela n'est pas permis, ou bien, moi, je n'ai ni entendu ni compris.

C'est, dis-je, ce pauvre Edmond qui m'inquicte. Cette vie à deux. Unie, je ne comprends pas le lien rompu, à moins qu'il ne croie aussi qu'on ne meurt pas.

Je voudrais bien aller te voir; apparemment, tu as du frais à Croisset, puisque tu voudrais dormir sur une plage chaude. Viens ici, tu n'auras pas de plage, mais 36 degrés à l'ombre et une rivière froide comme glace, ce qui n'est pas à dédaigner. J'y vais tous les jours barbotter après mes heures de travail; car il faut travailler, Buloz m'avance trop d'argent. Me voilà faisant mon état, comme dit

22i CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND

Aurore, et ne pouvant pas bouger avant l'automne. J'ai trop (làné après mes faligues de garde-malade. Le petit Buloz est venu ces jours-ci me relancer. Me voilà dans la pioche.

Puisque tu vas à Paris en août, il faut venir passer quelques jours avec nous. Tu y as ri quand même; nous tâcherons de te distraire et de te secouer un peu. Tu verras les fillettes grandies et embelUes; la petiote commence à parler. Aurore bavarde et argumente. Elle appelle Plauchul vieux célibataire. Et, à propos, avec toutes les tendresses de la famille, reçois les meilleures amitiés de ce bon et brave garçon.

Moi, je l'embrasse tendrement et te supplie de te bien porter.

G. SAND

A GEORGE SAND

Croisset, mercredi soir... \ 1870.

Que devenez-vous, chère maître, vous et les vôtres?

Moi, je suis écœuré, navré par la bêtise de mes compatriotes. L'irrémédiable barbarie de l'humanité m'emplit d'une tristesse noire. Cet enthousiasme, qui n'a pour mobile aucune idée, me donne envie de crever pour ne plus le voir.

Le bon Français veut se battre : 1° parce qu'il se croit provoqué par la Prusse; 2° parce que l'état naturel de l'homme est la sauvagerie; 3° parce que la guerre con-

tient en soi un élément mystique qui transporte les foules.

En sommes-nous revenus aux guerres de races? J'en ai peur. L'effroyable boucherie qui se prépare n'a pas même un prétexte. C'est l'envie de se battre pour se battre.

Je pleure les ponts coupés, les tunnels défoncés, tout ce travail humain perdu, enfin une négatioji si radicale.

Le congrès de la paix a tort pour le moment. La civilisation me paraît loin. Hobbes avait raison : Honio homini lupus.

J'ai commencé Saint- Anloine^ et ça marcherait peutêtre assez bien si je ne pensais pas à la guerre. Et vous?

Le bourgeois d'ici ne lient plus. Il trouve que la Prusse était trop insolente et veut « se venger ». Vous avez vu qu'un monsieur a proposé à la (>hambre le pillage du duché de Bade! Ah! que ne puis-je vivre chez les Bédouins!

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohaut, 26 juillet 1870.

Je trouve cette guerre infâme; cette Marseillaise autorisée, un sacrilège. Les hommes sont des brutes féroces et vaniteuses; nous sommes dans le deux fois moins de Pascal; quand viendra \e jjIus que jamais'^

Nous avons ici des 40 et 45 degrés de chaleur à V ombre. On incendie les forêts; autre stupidité barbare! Les loups viennent se promener dans notre cour, où nous les chas-

sons la nuit, Maurice avec un revolver, moi avec une lanterne. Les arbres quittent leurs feuilles et peut-être la vie. L'eau à boire va nous manquer; les récolles sont à peu près nulles; mais nous avons la guerre, quelle chance!

L'agriculture périt, la famine menace, la misère couve en allendaul qu'elle se change en Jacquerie ; mais nous battrons les Prussiens. Malbrough s'en va-t-en guerre!

Tu disais avec raison que, pour travailler, il fallait une certaine allégresse; où la trouver par ce temps maudit?

Heureusement, nous n'avons personne de malade à la maison. Quand je vois Maurice et Lina agir. Aurore et Gabrielle jouer, je n'ose pas me plaindre, de crainte de perdre tout.

Je t'aime, mon cher vieux, nous t'aimons tous.

Ton troubadour

G. SAND

A GEORGE SAND

Croissct, mercredi 3 août 1870.

Comment! chère maître, vous aussi démoralisée, triste? Que vont devenir les faibles alors?

Moi, j'ai le cœur serré d'une façon qui m'étonne, el je roule dans une mélancolie sans fond, malgré le travail, malgré le bon Sai»t-A7itoine qui devait me distraire. Est-ce la suite de mes chagrins réitéiés. C'est possible. Mais la guerre y est pour beaucoup. Il me semble que nous entrons dans le noir.

Voilà donc Vhomme naturel. Faites des théories maintenant! Vantez le progrès, les lumières et le bon sens des masses, et la douceur du peuple français! Je vous assure qu'ici on se ferait assommer si on s'avisait cfe prêcher la paix. Quoi qu'il advienne, nous sommes reculés pour longtemps.

Les guerres de races vont peut-être recommencer? On verra, avant un siècle, plusieurs miUions d'hommes s'entretuer en une séance. Tout l'Orient contre toute l'Europe, l'ancien monde contre le nouveau! Pourquoi pas? Les grands travaux collectifs comme l'isthme de Suez sont peutêtre, sous une autre forme, des ébauches et des préparations de ces conflits monstrueux dont nous n'avons pas l'idée.

Peut-être aussi la Prusse va-t-elle recevoir une forte raclée qui entrait dans les desseins de la Providence pour rétablir l'équilibre européen? Ce pays-là tendait à s'hypertrophier comme la France l'a fait sous Louis XIV et Napoléon. Les autres organes s'en trouvent gênés. De là un trouble universel. Des saignées formidables seraient-elles utiles?

Ah! lettrés que nous sommes! l'humanité est loin de noire idéal! et notre immense erreur, notre erreur funeste c'est de la croire pareille à nous et de vouloir la traiter en conséquence.

Le respect, le fétichisme qu'on a pour le suffrage universel me révolte plus que l'infaillibilité du pape (lequel vient de rater joliment son effet, par parenthèse). Croyezvous que si la France, au lieu d'être gouvernée, en somme, par la foule, était au pouvoir des mandarins, nous en serions là? Si, au lieu d'avoir voulu éclairer les basses

classes, on se fût occupé d'instruire les hautes, vous n'auriez pas vu M. de Kéralry proposer le pillage du duché de Bade, mesure que le public trouve très juste!

Éludiez-vôus Prudhommepar ces temps-ci? Il est gigantesque! Il admire le Rhin de Musset et demande si Musset a fait autre chose? Voilà Musset passé poète national et dégolant Bérauger! Quelle immense boutTonnerie que... tout! Mais une bouffonnerie peu gaie.

La misère s'annonce bien. Tout le monde est dans la gêne, à commencer par moi! Mais nous étions peut-être trop habitués au confortable et à la tranquiUité. Nous nous enfoncions dans la matière! Il faut revenir à la grande tradition, ne plus tenir à la vie, au bonheur, à l'argent, ni à rien ; être ce qu'étaient nos grands-pères, des personnes légères, gazeuses.

Autrefois, on passait son existence à crever de faim. La même perspective pointe à Thorizon. C'est abominable ce que vous me dites sur le pauvre Nohant. La campagne ic a moins souffert que chez vous.

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET

Nohant, 8 août 1870.

Es-tu à Paris, au milieu de cette tourmente? Quelle leçon reçoivent les peuples qui veulent des maîtres absolus! France et Prusse s'égorgeant pour des questions qu'elles ne comprennent pas ! Nous voilà dans les grands désastres,

e' que (le larmes au bout de lout cela, quand même nous serions vainqueurs ! On ne voit que de pauvres paysans pleurant leurs enfants qui parlent.

La mobile nous emmène ceux qui nous restaient, et somme on les traite pour commencer! Quel désordre, quel désarroi dans cette administration militaire, qui absorbait tout et devait tout avaler! Celte horrible e:\periencc va-l-ello enfin prouver au monde que la guerre doit être supprimée, ou que la civilisation doit périr?

Nous en sommes ici, ce soir, à savoir que nous sommes battus; peut-être demain saurons-nous que nous avons battu, et, de l'un comme de l'autre, que restera-t-il de bon et d'utile?

Il a enfin plu ici, avec un orage effroyable qui a tout brisé. Le paysan laboure et refait ses prairies, piochant toujours, triste ou gai. Il est bêle, dit-on : non, il est enfant dans la prospérité, homme dans le désastre, plus homme que nous qui nous plaignons; lui, ne dit rien et, pendant qu'on tue, il sème, réparant toujours d'un côlé ce qu'on détruit de l'autre. Nous allons lâcher de faire comme lui et de chercher une source jaillissante à cinquante ou cent mètres sous terre. L'ingénieur est ici et Maurice lui enseigne la géologie du sol.

Nous tâchons de fouilier les entrailles de la terre pour oublier ce qui se passe dessus. Mais on ne peut se distraire de cette consternation!

Écris-moi où tu es; je l'envoie ceci au jour dit, rue Murillo. Nous t'aimons et nous t'embrassons tous.

G. SAND

Nohant, dimanche soir.

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