CORRESPONDANCE EMRE GEORGE SAND
Je ne crois pas que le siège de Paris soit très prochain. Mais pour forcer Paris à céder, on va : 1° Teffrayer par l'apparition des canons, et 2° ravager les provinces environnantes.
A Rouen, nous nous attendons à la visite de ces messieurs, et comme je suis (depuis dimanche) lieutenant de ma compagnie, j'exerce mes hommes et je vais à Rouen prendre des leçons d'art militaire.
Ce qu'il y a de déplorahle, c'est que les avis sont partagés, les uns étant pour la défense à outrance et les autres pour la paix à tout prix.
Je meurs de chagrin. Quelle maison que la mienne! Quatorze personnes qui gémissent et vous énervent! Je maudis les femmes! c'est par elles que nous périssons.
Je m!attends à ce que Paris va avoir le sort de Varsovie, et vous m'affligez, vous, avec votre enthousiasme pour la Rt'publique. Au moment où nous sommes vaincus par le positivisme le plus net, comment pouvez-vous croire encore à des fantômes? Quoi qu'il ad\ienne, les gens qui sont maintenant au pouvoir seront sacrifiés, et la République suivra leur sort. Notez que je la défends celte pauvre République; mais je n'y crois pas.
Voilà tout ce que j'ai à vous dire. Maintenant j'aurais bien d'autres choses, mais je n'ai pas la tête libre. Ce sont comme des cataractes, des fleuves, des océans de tristesse qui déferlent sur moi. Il n'est pas possible de souffrir davantage. Par moments, j'ai peur de devenir fou. La figure de ma mère, quand je tourne les yeux sur elle, m'ôte toute énergie.
Voilà où nous a amenés la rage de ne pas vouloir voir la
vérité! L'amour du factice et de la blague! Nous allons devenir une Pologne, puis une Espagne. Puis ce sera le tour delà Prusse, qui sera mangée par la Russie.
Quant à moi, je me regarde comme un homme fini. Ma cervelle ne se rétablira pas. On ne peut plus écrire quand on ne s'estime plus. Je ne demande qu'une chose, c'est à crever pour être tranquille .
A GEORGE SAND
Dimanche soir.
Je vis encore, chère maître, mais je n'en vaux guère mieux, tant je suis triste ! Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que j'attendais de vos nouvelles. Je ne savais pas où vous étiez.
Voilà six semaines que nous attendons de jour en jour la visite des Prussiens. On tend l'oreille, croyant entendre au loin le bruit du canon. Ils entourent la Seine-Inférieure dans un rayon de quatorze à vingt lieues. Ils sont même plus près, puisqu'ils occupent le Vexin, qu'ils ont complètement dévasté. Quelles horreurs! C'est à rougir d'être homme !
Si nous avons eu un succès sur la Loire, leur apparition sera retardée. Mais l'aurons-nous? Quand il me vient de l'espoir, je tâche de le repousser, et cependant, au fond de moi-même, en dépit de tout, je ne peux me défendre d'en garder un peu, un tout petit peu.
Je ne crois pas qu'il y ail en France un homme plus triste que moi! (Tout dépend de la sensibilité des gens.) .Te meurs de chagrin. Voilà le vrai, et les consolations m'irritent. Ce qui me navre, c'est : 1° la férocité des hommes; 3" la conviction que nous allons entrer dans une ère slupide. On sera utilitaire, militaire, Américain et catholique! très catholique! vous verrez! La guerre de Prusse termine la Révolution française et la détruit.
Mais si nous étions vainqueurs? me direz-vous. Cette hypothèse-là est contraire à tous les précédents de l'histoire. Où avez-vous vu le midi battre le nord, et les catholiques dominer les protestants? La race latine agonise. La France va suivre l'Espagne et l'Italie, et le pignouflisme commence!
Quel effondrement ! quelle chute ! quelle misère ! quelles abominations! Peut-on croire au progrès et à la civilisation devant tout ce qui se passe? A quoi donc sert la science, puisque ce peuple, plein de savants, commet des abominations dignes des Huns et pires que les leurs, car elles sont systématiques, froides, voulues, et n'ont pour excuse ni la passion ni la faim?
Pourquoi nous exècrent-ils si fort? Ne vous sentez- vous pas écrasée par la haiae de quarante millions d'hommes? Cet immense gouffre infernal me donne le vertige.
Les phrases toutes faites ne manquent pas : La France se relèvera! 11 ne faut pas désespérer ! C'est un châtiment salutaire! Nous étions vraiment trop immoraux! etc. Oh! éternelle blague! Non! on ne se relève pas d'un coup pareil! Moi, je me sens atteint jusqu'à la moelle!
Si j'avais vingt ans de moins, je ne penserais peut-être
pas tout cela, et si j'en avais vingt de plus je me résignerais.
Pauvre Paris! je le trouve héroïque. Mais, si nous le retrouvons, ce ne sera plus noire Paris ! Tous les amis que j'y avais sont morts ou disparus. Je n'ai plus de centre. La littérature me semble une chose vaine et inutile! Serai-je jamais en état d'en refaire?
Oh! si je pouvais m'enfuir dans un pays où l'on ne voie plus d'uniformes, où l'on n'entende pas le tambour, où l'on ne parle pas de massacre, où l'on ne soil pas obligé d'être citoyen! Mais la terre n'est plus habitable pour les pauvres mandarins.
CLXXYIII
A GEORGE SAND
Mercredi.
Je ne suis plus triste. J'ai repris hier mon Saiut- Antoine. Tant pis, il faut s'y faire! Il faut s'habituera ce qui est l'étal naturel de l'homme, c'est-à-dire au mal.
Les Grecs du temps de Périclès faisaient de l'art sans savoir s'ils auraient de quoi manger le lendemain. Soyons Grecs. Je vous avouerai, cependant, chère maître, que je me sens plutôt sauvage. Le sang de mes aïeux les Natchez ou les Hurons bouillonne dans mes veines de lettré, et j'ai sérieusement, bêtement, animalement envie de me battre !
Expliquez-moi ça! L'idée de faii-e la paix maintenant
m'exaspère, et j'aimerais mieux qu'on incendiât Paris (comme Moscou) que d'y voir entrer les Prussiens. Mais nous n'en sommes pas là; je crois que le vent tourne.
J'ai lu quelques lettres de soldats qui sont des modèles. On n'avale pas un pays où l'on écrit des choses pareilles. La France est une rosse qui a du fond et qui se relèvera.
Quoi qu'il advienne, un autre monde va commencer, et je me sens bien vieux pour me plier à des mœurs nouvcdles.
Ah ! comme vous me manquez, comme j'ai envie de vous voir!
Nous sommes décidés ici à marcher tous sur Paris si les compatriotes d'Hegel en font le siège. Tâchez de monter le bourrichon à vos Berrichons. Criez-leur : « Venez à moi pour empêcher l'ennemi de boire et de manger dans un pays qui lui est étranger ! »
La guerre (je l'espère) aura porté un grand coup aux « autorités ». L'individu, nié, écrasé par le monde moderne, va-t-il reprendre de l'importance? Souhaitons-le!
A GEORGE SAND
Mardi, Il octobre IS'ÎO.
(]hère maître.
Vivez-vous encore? Où êtes-vous, Maurice et les autres? Je ne sais pas comment je ne suis pas mort, tant je souffre atrocement depuis six semaines.
Ma mère s'est réfugiée à Pioucn. Ma nièce est à Londres.
Mon frère s'occupe des affaires de la ville, et moi je suis seul ici à me ronger d'impatience et de chagrin ! Je vous assure que j'ai voulu faire le bien; impossible.
Quelle misère! J'ai eu aujourd'hui à ma porte deux cent soixante et onze pauvres, et on leur a donné à tous! Que sera-ce cet hiver?
Les Prussiens sont maintenant à douze heures de Rouen, et nous n'avons pas d'ordre, pas de commandement, pas de discipline, rien, rien. On nous berne toujours avec l'armée de la Loire. Où est-elle? En savez-vous quelque chose? Que fait-on dans le centre de la France?
Paris fîniraparêtreaflamé.et on ne lui porte aucun secours!
Les bêtises de la République dépassent celles de l'Empire. Se joue-t-il en dessous quelque abominable comédie? Pourquoi tant d'inaction!
Ah! comme je suis triste! je sens que le monde s'en va!
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
La Châtre, 14 octobre 1870.
Nous sommes vivants à La Châtre. Nohant est ravagé par une variole compliquée, affreuse. Nous avons dû emmenernos petites dans la Creuse, chezdes amis qui sont venus nous chercher, et nous y avons passé trois semaines, cherchant en vain un gîte possible pour une famille durant un trimestre. On nous a appelés dans le Midi et offert l'hospilaUté; mais nous n'avons pas voulu quitter le