G4 CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND
et du nominalisme. Car je déGe qu'on me montre une différence essentielle entre ces deux termes. Une république moderne et une monarchie constitutionnelle sont identiques. Nimporte! on se chamaille là-dessus, ou crie, on se bat!
Quant au bon peuple, l'instruction « gratuite et obligatoire » l'achèvera. Quand tout le monde pourra lire le Petit Journal et le Figaro, on ne lira pas autre chose, puisque le bourgeois, le monsieur riche ne lit rien de plus. La presse est une école d'abrutissement, parce qu'elle dispense de penser. Dites cela, vous serez brave, et, si vous le persuadez, vous aurez rendu un fier service.
Le premier remède serait d'en finir avec le suffrage universel, la honte de l'esprit humain. Tel qu'il est constitué, un seul élément prévaut au détriment de tous les autres : le nombre domine l'esprit, rinstj-uciion, la race et même l'argent, qui vaut mieux que le nombre.
Mais une société (qui a toujours besoin d'un bon Dieu, d'un Sauveur) n'est peut-être pas capable de se défendre? Le porli conservateur n'a pas même l'instinct de la brute (car la brute, au moins, sait combattre pour sa tanière et ses vivres). Usera divisé par les internationaux, les jésuites de l'avenir. Mais ceux du passé, qui n'avaient non plus ni patrie ni justice, n'ont pas réussi, et Tlnternationale sombrera, parce qu'elle est dans le faux. Pas d'idées, rien que des convoitises!
Ah! chère bon maître, si vous pouviez haïr! C'est là ce qui vous a manqué : la haine. Malgré vos grands yeux de sphinx, vous avez vu le monde à travers une couleur d'or. Elle venait du soleil de votre cœur; mais tant de ténèbres
ont surgi, que vous voilà maintenant ne reconnaissant plus les choses. Allons donc ! criez ! tonnez ! Prenez votre grande lyre et pincez la corde d'airain : les monstres s'enfuiront. Arrosez-nous avec les gouttes du sang de Thémis blessée.
Pourquoi sentez-vous « les grandes attaches rompues » ? Qu'y a-t-il de rompu? Vos attaches sont indestructibles, votre sympalhic ne peut aller qu a l'élernel.
Notre ignorance de l'histoire nous fait calomnier notre temps. On a toujours été comme ça. Quelques années de calme nous ont trompés. Voilà tout. Moi aussi, je croyais à l'adoucissement des mœurs. 11 faut rayer cette erreur et ne pas s'estimer plus qu'on ne s'estimait du temps de Périclès ou de Shakespeare, époques atroces où l'on a fait de belles choses. Dites-moi que vous relevez la tète et que vous pensez à votre vieux troubadour qui vous chérit.
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant. 8 septembre 1871.
Comme de coutume, nos lettres se sont croisées; tu dois recevoir aujourd'hui les portraits de mes fillettes, pas jolies en ce moment de leur croissance, mais si bien pourvues de beaux yeux qu'elles ne pourront jamais être laides.
Tu vois que je suis écœurée comme toi et indignée, hélas! sans pouvoir haïr ni le genre humain ni notre pauvre cher pays. Mais on sent trop l'impuissance où l'on est de
lui remonter le cœur et l'esprit. On travaille quand même, ne fût-ce que pour faire, comme tu dis, des ronds de serviette, et, tout en servant le public, quant à moi, j'y pense le moins possible. Le Temps m'a rendu le service de me faire fouiller dans ma corbeille aux éiilnchures. j'y trouve les prophéties que la conscience de chacun de nous lui a inspirées, et ces petits retours sur le passé devraient nous donner courage ; mais il n'en est point ainsi. Les leçons de l'expérience ne servent que quand il est trop tard.
Je crois que, sans subvention, l'Odéon ne sera pas en état de bien monter une pièce littéraire comme celle AW'issé, et qu'il ne faut pas la compromettre avec des massacres.il faut attendre et voir venir. Quant à la société Berlon, je n'ai pas de ses nouvelles; elle court la province, et ceux qui la composent ne seront pas repris par Chilly, qui est furieux contre eux.
L'Od'on a laissé partir Reynard, un artiste de premier ordre, que Monligny a eu l'esprit d'engager. Il ne reste vraiment à l'Odéon personne que je sache. Pourquoi ne songes-tu pas au Théâtre-Français?
Où est la princesse Mathilde? A Enghien ou à Paris, ou en Angleterre? Je t'envoie un mot que tu mettras dans la première lettre que tu auras à lui écrire.
Je ne peux pas aller te voir, cher \ieux, et pourtant j'avais bien mérité une de ces heureuses vacances; mais je ne peux pas quitter le home, pour toute sorte de raisons tro]) longues à dire, et de nul intérêt, mais inflexibles. Je ne sais même pas si j'irai à Paris cet hiver. Me voilà si vieille! Je me figure que je ne peux qu'ennuyer les autres et qu'on ne peut me tolérer que chez moi. Il faudra abso-
liiment, puisque tu comptes y aller cet hiver, que tu viennes me voir ici avec Tourgueneff: prépare-le à cet enlèvement. Je t'embrasse comme je t'aime, et mon monde aussi.
G. SAND
14 septembre 1S71. Xohant.
Et quoi, tu veux que je cesse d'aimer? Tu veux que je dise que je me suis trompé toute ma vie, que l'humanité es'. méprisable, haïssable, qu'elle a toujours été, qu'elle sera toujours ainsi? Et tu me reproches ma douleur comme une faiblesse, comme le puéril regret d'une illusion perdue? Tu affirmes que le peuple a toujours été féroce, le prêtre toujours hypocrite, le bourgeois toujours lâche, le soldat toujours brigand, le paysan toujours stupide? Tu dis que tu savais tout cela dès ta jeunesse et tu te réjouis de n'en avoir jamais douté parce que l'âge mûr ne t'a apporté aucune déception; lu n'as donc pas été jeune? Ah! nous différons bien, car je n'ai pas cessé de l'être si c'est être jeune que d'aimer toujours.
Comment veux-tu donc que je fasse pour m'isolcr de mes semblables, de mes compatriotes, de ma race, de la grande famille au sein de laquelle ma famille privée n'est
1. Paru dans le Temps, 3 octobre 1871, sous le titre : Réponse à un ami, et publié dans Impressions et Souvenirs, p. 53.
qu'un épi dans le champ terrestre? Et si cet épi pouvait mûrir en lieu sûr, si on pouvait, comme tu dis, vivre pour quelques privilégiés et s'abstraire de tous les autres î
Mais c'est impossible et la ferme raison s'accommode de la plus irréalisable des utopies. Dans quel Eden, dans quel fantastique Eldorado cacheras-tu ta famille, ton petit groupe d'amis, ton bonheur intime, pour que les déchirements de l'état social et les désastres de la patrie ne les atteignent pas? Si tu veux être heureux par quelques-uns, il faut que ces quelques-uns, les favoris de ton cœur, soient heureux par eux-mêmes. Peuvent-ils l'être? Peux-tu leur assurer la moindre sécurité?
Me trouveras-tu un refuge dans la vieillesse qui rapproche de la mort? Et que m'importe à présent la mort ou la vie pour moi-même? Je suppose qu'on meure tout entier ou que l'amour ne nous suive pas dans l'autre vie, est-ce que, jusqu'au dernier souffle, on n'est pas tourmenté du désir, du besoin impérieux dassurer à ceux qu'on laisse toute la somme du bonheur possible? Est-ce qu'on peut s'endormir paisiblement quand on sent la terre ébranlée prête à engloutir tous ceux pour qui on a vécu? Vivre encore heureux, en famille, en dépit de tout, est sans doute un grand bien relatif, la seule consolation qu'on puisse et qu'on veuille goûter. Mais même en supposant que le mal extérieur ne pénètre pas dans nos maisons, ce qui n'est point possible, tu le sais bien, je ne saurais admettre qu'on puisse prendre son parti de ce qui fait le malheur public.
Tout cela était prévu... Oui, certes, je l'avais prévu aussi bien que qui que ce soit! je voyais monter l'orage,
j'assistais, comme tous ceux qui ne vivent pas sans réflexions, aux approches sensibles du cataclysme. Est-ce une consolation de voir se tordre dans la souffrance le malade dont on connaît à fond la maladie? Quand le tonnerre nous foudroie sommes-nous calmes pour Tavoir entendu longtemps gronder auparavant.
Non, non, on ne s'isole pas, on ne rompt pas les liens du sang, on ne maudit pas, on ne méprise pas son espèce. L'humanité n'est pas un vain mot. Notre vie est faite d'amour et ne plus aimer c'est ne plus vivre.
Le peuple, dis-tu ! Le peuple c'est toi et moi, nous nous en défendrions en vain. Il n'y a pas deux races, la distinction des classes n'établit plus que des inégalités relatives et la plupart du temps illusoires. Je ne sais si tu as des aïeux très avant dans la bourgeoisie, moi j'ai mes racines maternelles directes dans le peuple et je les sens toujours vivantes au fond de mon être. Nous les avons tous, que l'origine soit plus ou moins effacée; les premiers hommes ont été chasseurs et pasteurs, puis laboureurs et soldats. Le brigandage couronné de succès a donné naissance aux premières distinctions sociales. Il n'y a peut-être pas un titre qui n'ait été ramassé dans le sang des hommes. Il nous faut bien subir nos ancêtres quand nous en avons, mais ces premiers trophées de haine et de violence sont-ils une gloire dont un esprit tant soit peu philosophique trouve matière à se prévaloir? Le peuple toujours féroce, i dis-tu, moi je dis : La noblesse toujours sauvage!
Et il est certain qu'avec le paysan, elle est la classe la plus rétive au progrès, la moins civiHsée par conséquent. Les penseurs devraient s'applaudir de ne point en être ;
mais si dous sommes bourgeois, si nous sommes issus du serf et du corvéable à merci, pouvons-nous nous courber avec amour et respecl devant les fils des oppresseurs de nos pères! Quiconque renie le peuple s'avilit et donne au monde le honteux spectacle de l'apostasie. Bourgeoisie, si nous voulons nous relever et redevenir une classe, nous n'avons qu'une chose à faire, nous proclamer peuple et lutter jusqu'à la mort contre ceux qui se prétendent nos supérieurs de droit divin. Pour avoir manqué à la dignité de notre mandat révolutionnaire, pour avoir singé la noblesse, pour avoir usurpé ses insignes, pour nous être emparé de ses joujoux, pour avoir été honteusement ridicules et lâches, nous ne comptons plus, nous ne sommes plus rien : le peuple, qui ne devrait faire qu'un avec nous, nous renie, nous abandonne et cherche à nous opprimer.
Le peuple féroce? Non, il n'est pas bête non plus, sa maladie actuelle est d'être ignorant et sot. Ce n'est pas le peuple de Paris qui a massacré les prisonniers, détruit les monuments et cherché à incendier la ville. Le peuple de Paris c'est tout ce qui est resté dans Paris après le siège, puisque quiconque avait la moindre aisance s'est empressé d'aller respirer l'air de la province et^ embrasser la famille absente après les souffrances physiques et morales du blocus. Ce qui est resté à Paris, c'est le marchand et l'ouvrier, ces deux agents du travail et de l'échange sans lesquels Paris n'existerait plus. Voilà ce qui constitue positivement le peuple de Paris; c'est une et même famille dont les malentendus de la politique ne peuvent rendre la parenté et la solidarité. Il est leconnu maintenant que les oppresseurs de cette tourmente étaient en minorité. Donc
le peuple de Paris n'était pas disposé à la fureur puisque la majorité n'a donné que des signes de faiblesse et de crainte. Le mouvement a été organisé par des hommes déjà inscrits dans les rangs de la bourgeoisie et n'appartenant plus aux habitudes et aux nécessités du prolétariat. Ces hommes ont été mus par la haine, Fambilion déçue, le patriotisme mal entendu, le fanatisme sans idéal, la niaiserie du sentiment ou la méchanceté naturelle — il y a eu de tout cela, chez-eux — et même certains points d'honneur de doctrine qui n'ont pas voulu reculer devant le danger. Ils ne s'appuyaient certainement pas sur la classe moyenne qui tremblait, fuyait ou se cachait. Ils ont été forcés de mettre en mouvement le vrai prolétaire, celui qui n'a rien à perdre. Eh bien, ce prolétaire même leur a échappé en grande partie, divisé qu'il était en nuances très diverses, les unes voulant le désordre pour en profiter, les autres redoutant les conséquences de leur entraînement, la plupart ne raisonnant plus, parce que le mal était devenu extrême et que l'absence de travail les a forcés de marcher au combat pour trente sous par jour.
Pourquoi voudrais-tu que ce prolétariat enfermé dans Paris, et qui a compté au plus quatre-vingt-mille soldats de la faim et du désespoir, représentât le peuple de France? Il ne représente même pas le peuple de Paris, à moins que tu ne veuilles maintenir la distinction que je repousse entre le producteur et le trafiquant.
Mais je veux te suivre et te demander sur quoi repose cette distinction? Est-ce sur le plus ou moins d'éducation? La limite est insaisissable si tu vois au plus haut de la bourgeoisie des lettrés et des savants, si tu vois au plus
bas du prolélarial des sauvages el des brûles, tu n'en as pas moins la foule des intermédiaires qui te présentera, ici des prolétaires intelligents et sages, là des bourgeois qui ne sont ni sages ni intelligents. Le grand nombre des citoyens civilisés date d'hier el beaucoup de ceux qui savent lire el écrire ont encore père et mère qui peuvent à peine signer leur nom.
Ce serait donc uniquement le plus ou moins de ressources acquises qui classerait les hommes en deux camps distincts? On se demande alors où commence le peuple et où il finit, car chaque jour l'aisance se déplace, la ruine abaisse l'un, la fortune élève l'autre; les rôles changent, celui qui était bourgeois ce matin va redevenir prolétaire ce soir, et le prolétaire de tantôt pourra passer bourgeois dans la journée s'il trouve une bourse ou s'il hérite d'un oncle. Tu vois bien que ces dénominations sont devenues oiseuses et que le travail de classement, quelque méthode qu'on voulût y porter, serait inextricable.
Les hommes ne sont au-dessus ou au-dessous les uns des autres que par le plus ou moins de raison et de moralité. L'instruction qui ne développe que l'égoïste sensualité ne vaut pas l'ignorance du prolétaire honnête par instinct ou par habitude. Cette instruction obligatoire que nous voulons tous par respect pour le droit humain n'est cependant pas une panacée dont il faille s'exagérer les miracles. Les mauvaises natures n'y trouveront que des moyens plus ingénieux et plus dissimulés pour faire le mal. Elle sera, comme toutes les choses dont l'homme use et abuse, le venin et l'antidote. Trouver un remède infaillible à nos maux est illusoire. Il faut que nous cherchions tous
au jour le jour tous les moyens immédiatement possibles, il ne faut plus songer à autre chose dans la pratique de la vie qu'à l'amélioration des mœurs et à la réconciliation des intérêts. La France agonise, cela est certain, nous sommes lous malades, tous corrompus, tous ignorants, tous découragés : dire que cela était e'cnV, qu'il doit en être ainsi, que cela a toujours été et sera toujours, c'est recommencer la fable du pédagogue et de l'enfant qui se noie. Autant dire tout de suite : Cela m'est égal; mais si tu ajoutes : Cela ne me regarde pas, tu te trompes. Le déluge vient et la mort nous gagne. Tu auras beau être prudent et reculer, ton asile sera envahi à son tour et en périssant avec la civilisation humaine, tu ne seras pas plus philosophe pour n'avoir pas aimé, que ceux qui se sont jetés à la nage pour sauver quelques débris de l'humanité. Ils n'en valent pas la peine ces débris ; soit ! Us n'en périront pas moins, c'est possible ; nous périrons avec eux, cela est certain, mais nous mourrons tout vivants et tout chauds. Je préfère cela à un hivernage dans les glaces, à une mort anticipée. El d'ailleurs, moi, je ne pourrais pas faire autrement. L'amour ne se raisonne pas. Si je te demandais pourquoi tu as la passion de l'étude, tu ne me l'expliquerais pas mieux que ceux qui ont la passion de l'oisiveté n'expliquent leur paresse.
Tu me crois donc ébranlé, que lu me prêches le délachemenl?Tu me dis que lu aslu dans les journaux des fragments de moi qui indiquent un revirement d'idées, et ces journaux qui me citent avec bienveillance s'efforcent de me croire éclairé d'une lueur nouvelle, tandis que d'autres qui ne me citent pas croient peut-êlre que je déserte la cause de
Taveuir. Que les politiques pensent et disent ce qu'ils veulent. Laissons-les à leurs appréciations critiques. Je n'ai pas à réclamer, je n'ai pas à répondre, le public a d'autres intérêts à discuter que ceux de ma personnalité. Je tiens une plume, j'ai une place honorable de libre discussion dans un grand journal, c'est à moi, sij'ai été mal interprété, de m'expliquer mieux quand l'occasion se présente. Je la saisis le moins possible, cette occasion de parler de moi, en tant qu'individu isolé ; mais si toi, lu me juges converti à de fausses notions, je dois dire à toi et aux autres qui s'intéressent à moi : Lisez-moi en entier, et ne me jugez pas sur des fragments détachés : l'esprit indépendant des exigences de parti voit nécessairement le pour et le contre et l'écrivain sincère dit l'un et l'autre sans se préoccuper du blâme ou de l'approbation des lecteurs intéressés. Mais tout être qui n'est pas fou se rattache à une synthèse et je ne crois pas avoir rompu avec la mienne. La raison et le sentiment sont toujours d'accord en moi pour me faire repousser tout ce qui veut me ramener à l'enfance, en politique, en religion, en philosophie, en art. Mon sentiment et ma raison combattent plus que jamais l'idée des distinctions fictives, l'inégalité des conditions imposés comme un droit acquis aux uns, comme une déchéance méritée aux autres. Plus que jamais je sens le besoin d'élever ce qui est bas et de relever ce qui est tombé. Jusqu'à ce que mon coeur sépuise, il sera ouvert à la pitié, il prendra le parti du faible, il réhabilitera le calomnié. Si c'est aujourd'hui le peuple qui est sous les pieds, je lui tendrai la main, si c'est l'oppresseur et le bourreau, je lui dirai qu'il est lâche et odieux. Que m'importe tels ou tels
groupes d'hommes, tels noms propres devenus drapeaux, telles personnalités devenues réclames? Je ne connais que des sages ou des fous, des innocents ou des coupables. Je n'ai pas à me demander où sont mes amis ou mes ennemis. Ils sont où la tourmente les a jetés. Ceux qui ont mérité que je les aime et qui ne voient pas par mes yeux ne me sont pas moins chers. Le blâme irréfléchi de ceux qui me quittent ne me les fait pas considérer comme ennemis. Toute amitié injustement retirée reste intacte dans le cœur qui n'a pas mérité l'outrage. Ce cœur-là est au-dessus de lamour-propre, il sait attendre le réveil de la justice et de TalTection.
Tel est le rôle droit et facile d'une conscience qui n'est engagée par aucun intérêt personnel dans des intérêts de parti. Ceux qui ne peuvent en dire autant d'eux-mêmes auront certes du succès dans leur milieu, s'ils ont le talent d'éviter tout ce qui peut lui déplaire, et plus ils auront ce talent plus ils trouveront les moyens de satisfaire leurs passions. Mais ne les appelez point dans l'histoire en témoignage de la vérité absolue. Du moment qu'ils font métier de leur opinion, leur opinion est sans valeur.
Je sais des âmes douces, généreuses et timorées qui, en ce moment terrible de notre histoire, se reprochent d'avoir aimé et servi la cause du faible. Elles ne voient qu'un point dans l'espace, elles croient que le peuple qu'elles ont aimé et servi n'existe plus, parce qu'à sa place une horde de bandits suivie d'une petite armée d'hommes égarés, s'est emparée momentanément du théâtre de la lutte.
Ces bonnes âmes ont un effort à faire pour se dire que
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ce qu'il y avait de bon dans le pauvre et d'intéressant dan le déshérité existe toujours, seulement il n'est plus là, et le bouleversement politique la écarté de la scène. Quand de pareils drames se jouent, ceux qui s'y jettent de gaieté de cœur sont les vaniteux ou les cupides de la famille, ceux qui s'y laissent traîner sont les idiots. Qu'il y ait des cupides, des idiots et des vaniteux par milliers en France, nul n'en doute; mais il y en a tout autant et peut-être beaucoup plus dans les autres États. Qu'une occasion se présente semblable aux occasions trop fréquentes qui mettent nos mauvaises passions en jeu, et vous verrez si les autres nations valent mieux que nous. Attendez à l'œuvre la race germanique dont nous admirons les aptitudes disciplinaires, cette race dont les armées viennent de nous montrer les appétits brutaux dans toute leur naïveté barbare, et vous verrez ce que sera son déchaînement ! Le peuple de Paris vous paraîtra sobre et vertueux en comparaison.
Cela ne doit pas être ce qu'on appelle une fiche de consolation, nous aurons à plaindre la nation allemande de ses victoires autant que nous de nos défaites, car c'est pour elle le premier acte de sa dissolution morale. Le drame de son abaissement est commencé et, comme elle y travaille de ses propres mains, ii ira très vite. Toutes ces grandes organisations matérielles où le droit, la justice et le respect de l'humanité sont méconnus, sont des colosses d'argile, nous sommes payés pour le savoir. Eh bien, l'abaissement moral de l'Allemagne n'est pas le salut futur de la France, et si nous sommes appelés à lui rendre le mal qu'elle nous a fait, son écrasement ne nous.
rendra pas la vie. Ce n'est pas dans le sang que les races se retrempent et se rajeunissent. Des effluves de vie peuvent sortir encore du cadavre de la France, celui de TAllemagne sera le foyer de pestilence de l'Europe. Une nation qui a perdu l'idéal ne se survit pas à elle-même. Sa mort ne féconde rien et ceux qui respirent ses fétides émanations sont frappés du mal qui l'a tuée. Pauvre Allemagne! la coupe de la colère de rÉternel est versée sur loi tout autant que sur nous, et pendant que lu te réjouis el t'enivres, l'esprit philosophique pleure sur loi el prépare ton épitaphe. Ce blessé pâle el sanglant qui s'appelle la France tient toujours dans ses mains crispées un pan du manteau étoile de l'avenir, et toi, tu te drapes dans un drapeau souillé qui sera ton suaire. Les grandeurs passées n'ont plus de place à prendre dans l'histoire des hommes. C'en est fait des rois qui exploitent les peuples, c'en est fait des peuples exploités qui ont conscnliàleur propre abaissement.
Voilà pourquoi nous sommes si malades et pourquoi mon âme est brisée.
Mais ce n'est pas en méprisant notre misère que j'en contemple l'étendue. Je ne veux pas croire que celle sainte patrie, que cette race chérie dont je sens vibrer en moi toutes les cordes, harmonieuses et discordantes, dont j'aime les qualités et les défauts quand même, dont je consens à accepter toutes les responsabilités bonnes ou mauvaises plutôt que de m'en dégager par le dédain, non, je ne veux pas croire que mon pays et ma race soient frappés à mort. Je le sens à ma souffrance, à mon deuil, à mes heures mêmes de pur abattement, j'aime, donc je vis ; aimons el vivons
Français, aimons-nous, mon Dieu, mon Dieu! Aimonsnous, ou nous sommes perdus. Tuons, renions, anéantissons la politique, puisqu'elle nous divise et nous arme les uns contre les autres ; ne demandons à personne ce qu'il était et ce qu'il voulait hier. Hier tout le monde s'est trompé, sachons ce que nous voulons aujourd'hui. Si ce n'est pas la liberté pour tous et la fraternité envers tous, ne cherchons pas à résoudre le problème de l'humanité, nous ne sommes pas dignes de le définir, nous ne sommes pas capables de le comprendre. L'égalité est une chose qui ne s'impose pas, c'est une libre plante qui ne croit que sur les terrains fertiles, dans l'air salubre. Elle ne pousse pas de racines sur les barricades, nous le savons maintenant ! Elle y est immédiatement foulée aux pieds du vainqueur quel qu'il soit. Ayons le désir de l'établir dans nos mœurs, la volonté de la consacrer dans nos idées. Donnons-lui pour point de départ la charité patriotique, l'amour! C'est être fou de croire qu'on sort d'un conibal avec le respect du droit humain. Toute guerre civile a enfanté et enfantera le forfait...
Malheureuse Internationale, est-il vrai que tu croies à ce mensonge de la force primant le droit? Si tu es aussi nombreuse, aussi puissante qu'on se l'imagine, est-il possible que tu professes la destruction et la haine comme un devoir? Non, ta puissance est un fantôme de la mort. Un grand nombre d'hommes de toutes les nations ne sauraient délibérer et agir en vertu d'un principe d'iniquité. Si tu es la partie féroce du peuple européen, quelque chose comme les anabaptistes de Munster, comme eux tu le détruiras de tes propres mains. Si, au contraire, tu es
une grande et légitime association fraternelle, Ion devoir est d'éclairer tes adeptes et de renier ceux qui avilissent et compromettent ton principe. Je veux croire encore que tu comptes dans ton sein des hommes laborieux et humains ' en grand nombre, et que ceux-là souffrent et rougissent de voir les bandits se parer de ton nom. En ce cas, ton silence est inepte et lâche. N'as-tu pas un seul membre capable de protester contre les ignobles attentats, contre les prmcipes idiots, contre la démence furieuse? Tes élus, tes administrateurs, tes inspirateurs sont-ils tous des brigands et des crétins? Non! c'est impossible; il n'y a pas de groupes, il n'y a pas de club, il n'y a pas de carrefours où une voix de vérité ne puisse se faire entendre. Parle donc, justifie-toi; proclame ton évangile. Dissous-toi pour te reconstituer si la discorde est dans ton sein. Jette un appel à l'avenir si tu n'es pas une antique invasion des Barbares. Dis à ceux qui aiment toujours le peuple ce qu'ils doivent faire por.i' lui, et si tu n'as rien à dire, si tu ne peux faire entendre une parole de vie, si l'iniquité de les mystères est scellée par la peur, renonce aux nobles sympathies, nourris-loi du mépris des âmes honnêtes, et débats-toi entre l'argousin et le gendarme.
La France entière l'a attendu ce mot de ta destinée qui eût pu être le mol de la sienne. Elle l'a attendu en vain. Moi aussi, naïf, j'attendais. Tout en blâmant les moyens, je ne voulais pas préjuger le but. Il y en a toujours eu un dans les révolutions et celles qui échouent ne sont pas toujours les moins fondées. Un fanatisme patriote a semblé être le premier sentiment de cette lulle. Ces enfants perdus de l'armée démocratique allaient peut-être
souscrire à une paix inévitable qu'ils jugeaient honteuse : Paris avait juré de s'ensevelir sous ses ruines.
Le peuple démocrate allait forcer le peuple bourgeois à tenir parole. Il s'emparait des canons, il allait les tourner contre les Prussiens, c'était insensé mais c'était grand... Point. Le premier acte de la Commune est d'adhérer à la paix, et dans tout le cours de sa gestion elle n'a pas une injure, pas une menace pour l'ennemi, elle conçoit et commet l'insigne lâcheté de renverser sous ses yeux la colonne qui rappelle ses défaites et nos victoires. C'est au pouvoir émanant du suffrage universel qu'elle en veut, et cependant elle invoque ce suffrage à Paris pour se constituer. Il est vrai qu'il lui fait défaut; elle passe pardessus l'apparence de légalité qu'elle a voulu se donner et fonctionne de par la force brutale, sans invoquer d'autre droit que celui de la haine et du mépris de tout ce qui n'est pas elle. Elle proclame la science sociale positive dont elle se dit dépositaire unique, mais dont elle ne laisse pas échapper un mot dans ses délibérations et dans ses décrets. Elle déclare qu'elle vient délivrer l'homme de ses entraves et de ses préjugés, et, tout aussitôt, elle exerce un pouvoir sans contrôle et menace de mort quiconque n'est pas convaincu de son infaillibiUté. En même temps qu'elle prétend reprendre la tradition des Jacobins, elle usurpe la papauté sociale et s'arroge la dictature. Quelle répubUque est-ce là ? Je n'y vois rien de vital, rien de rationnel, rien de constitué, rien de constituable. C'est une orgie de prétendus rénovateurs qui n'ont pas une idée, pas un principe, pas la moindre organisation sérieuse, pas la moindre sohdarité avec la nation, pas la moindre
ouverture vers l'avenir. Ignorance, cynisme el brutalité, voilà tout ce qui émane de cette prétendue révolution sociale. Déchaînement des instincts les plus bas, impuissance des ambitions sans pudeur, scandale des usurpations sans vergogne; voilà le spectacle auquel nous venons d'assister. Aussi cette Commune a inspiré le plus mortel dégoût aux hommes politiques les plus ardents, les plus dévoués à la démocratie. Après d'inutiles essais, ils ont compris qu'il n'y avait pas de conciliation possible là où il n'y avait pas de principes; ils se sont retirés d'elle avec consternation, avec douleur, et, le lendemain, la Commune les déclarait traîtres et décrétait leur arrestation. Elle les eût fusillés s'ils fussent restés entre ses mains.
Et toi, ami, tu veux que je voie ces choses avec une stoïque indifférence? lu veux que je dise : l'homme est ainsi fait; le crime est son expression, l'infamie est sa nature?
Non, cent fois non. L'humanité est indignée en moi et avec moi. Cette indignation qui est une des formes les plus passionnées de l'amour, il ne faut ni la dissimuler ni essayer de l'oublier. Nous avons à faire les immenses eflorts de la fraternité pour réparer les ravages de la haine. Il faut conjurer le fléau, écraser l'infamie sous le mépris et inaugurer par h foi la résurrection de la patrie.
GEORGE S.AND