CORRESPOXDANCE ENTRE GEORGE SAND
CXGVIII
Nohaut, 16 septembre 1871,
Cher vieux,
Je te répondais avant-hier et ma lettre a pris de telles proportions que je l'ai envoyée comme feuilleton au Temps pour la prochaine quinzaine; car j'ai promis de leur donner deux feuilletons par mois. — Cette lettre à un ami ne te désigne pas même par une initiale ; car je ne veux pas plaider contre toi en puhlic. Je l'y dis mes raisons de souffrirai de vouloir encore. Je te l'enverrai et ce sera encore causer avec toi. Tu verras que mon chagrin fait partie de moi et qu'il ne dépend pas de moi de croire que le progrès est un rêve. Sans cet espoir, personne n'est hon à rien. Les mandarins n'ont pas hesoin de savoir, el l'instruction même de quelques-uns n'a plus de raison d'être sans un espoir d'influence sur les masses; les philosophes n'ont qu'à se taire et ces grands esprits auxquels le besoin de ton àme se rattache, Shakespeare, Molière, Voltaire, etc., n'ont que faire d'exister et de se manifester.
Laisse-moi souffrir, va! ça vaut mieux que de voir ïinjustice avec un visage serein, comme d^t Shakespeare. Ouand j'aurai épuisé ma coupe d'amertume je me relèverai. Je suis femme, j'ai des tendresses, des pitiés et des colères. Je ne serai jamais ni un sage ni un savant.
J'ai reçu un aimable petit mot de la princesse Mathilde.i Elle est donc re fixée à Paris? a-t-elle de quoi vivre du fait
de M. Demidoff, son défunl et je crois indigne époux? En somme c'est brave et bon de sa pari de revenir près de ses amis, au risque de nouveaux bouleversements.
Je suis contente que ces petites mines d'enfants t'aient fait plaisir. Tu es si bon, j'en étais sûre. Je t'embrasse bien fort. Tu as beau être mandarin, je ne le trouve pas Chinois du tout, et je l'aime à plein cœur.
Je travaille comme un forçat.
G. SAND
A GEORGE SAND
Chère maître,
J'ai reçu votre feuilleton hier, et j'y répondrais longuement si je n'étais au milieu des préparatifs de mon départ pour Paris. Je vais tâcher d'en finir avec Aïssé.
Le milieu de votre lettre m'a fait verser un pleur, sans me convertir, bien entendu. J'ai été ému, voilà tout, mais non persuadé.
Je cherche chez vous un mot que je ne trouve nulle part : justice, et tout notre mal vient d'oubUer absolument celte première notion de la morale, et qui, selon moi, compose toute la morale. La grâce, l'humanitarisme, le sentiment, 1 idéal, nous ont joué d'assez vilains tours pour qu'on essaye du droit et de la science.
fei la France ne passe pas, d'ici à peu de temps, à létal critique, je la crois irrévocablement perdue. L'instruction
284 CORRESPONDA.NCE ENTRE GEORGE SAND
gratuite et obligatoire n'y fera rien qu'augmenter le nombre (les imbéciles. Renan a dit cela supérieurement dans la préface de ses Questions contemporaines. Ce qu'il nous faut avant tout, c'est une aristocratie naturelle, c'est-à-dire légitime. On ne peut rien faire sans tète, et le suffrage universel tel qu'il existe est plus stupide que le droit divin. Vous en verrez de belles si on le laisse vivre! La masse, le nombre, est toujours idiot. Je n'ai pas beaucoup de convictions, mais j'ai celle-là fortement. Cependant il faut respecter la masse, si inepte qu'elle soit, parce qu'elle contient des germes d'une fécondité incalculable. Donnezlui la liberté, mais non le pouvoir.
Je ne crois pas plus que vous aux distinctions des classes. Les castes sont de l'archéologie. Mais je crois que les pauvres haïssent les riches et que les riches ont peur des pauvres. Gela sera éternellement. Prêcher l'amour aux uns comme aux autres est inutile. Le plus pressé est d'instruire les riches, qui, en somme, sont les plus forts. Éclairez le bourgeois d'abord, car il ne sait rien, absolument rien. Tout le rêve de la démocratie est d'élever le prolétaire au niveau de bêtise du bourgeois. Le rêve est en partie accompli. Il ht les mêmes journaux et a les mêmes passions.
Les trois degrés del'inslruction ont donné leurs preuves depuis un an : 1° l'inslruclioa supérieure a fait vaincre la Prusse ; i° l'instruction secondaire, bourgeoise, a produit les hommes du 4 septembre ; 3° l'instruction primaire nous a donné la Commune. Son ministre de l'instruction publique était le grand Vallès, qui se vantait de mépriser Homère !
Dans trois ans, tous les Français peuvent savoir lire. Croyez-vous que nous en serons plus avancés? Imaginez au contraire que dans chaque commune, il y ait un bourgeois, un seul ayant lu Bastiat, et que ce bourgeois-là soit respecté, les choses changeraient.
Cependant je ne suis pas découragé comme vous, et le gouvernement actuel me plaît, parce qu'il n'a aucun principe, aucune métaphysique, aucune blague. Je m'exprime très mal. Vous méritez pourtant une autre réponse, mais je suis fort pressé.
J'apprends aujourd'hui que la masse des Parisiens regrette Badinguet. Un plébiscite se prononcerait pour lui, je n'en doute pas, tant le suffrage universel est une belle chose.
ce
Nohant, 10 octobre 1871.
Je réponds à ton post-scrrptum, si j'avais répondu à Flaubert ']Q n'aurais pas... répondu, sachant bien que le cœur n'est pas toujours d'accord chez toi avec l'esprit, désaccord où nous sommes tous, du reste, forcés de tomber à chaque instant. J'ai répondu à un fragment de lettre d'un ami quelconque que personne ne connaît, ne peut reconnaître, puisque je m'adresse à une portion de ton raisonnement qui n'est pas toi entier.
Tu es un troubadour quand même et si j'avais à l'écrire
en public le personnage serait ce qn'il doit être. Mais nos vraies discussions doivent rester entre nous, comme des caresses entre amants, et plus douces, puisque l'amitié a ses mystères aussi sans les orages de la personnalité.
Celte lettre-ci que tu m'écris en courant, est pleine de vérités bien dites contre lesquelles je ne proteste pas. Mais il faudrait trouver le lien et l'accord entre tes vérités de raison et mes vérités de sentiment. La France n'est nélas, ni avec toi, ni avec moi; elle est avec l'aveuglement, l'ignorance et la bêtise. Oh, cela je ne le nie pas, c'est de cela justement que je me désole.
Est-ce que c'est un temps pour faire jouer A'issé'? C'est, m'as-tu dit, une chose distinguée, délicate comme tout ce qn'il faisait et on me dit que le public des théâtres est plus éjmis qu'il n'a jamais été. Tu ferais bien de voir jouer deux ou trois pièces quelconques. pour apprécier l'état de littérature du Parisien. La province donnera moins que par le passé. Les petites fortunes sont trop entamées pour se permettre les voyages fréquents à Paris.
Si Paris offrait, comme dans ma jeunesse, un noyau intelligent et influent, une bonne pièce n'aurait peut-être pas cent représentations, mais une mauvaise n'en aurait pas trois cents. Mais ce noyau est devenu imperceptible et son influence est noyée. Qui donc remplira Içs théâtres? Le boutiquier de Paris sans guide et sans bonne critique? — Enfin, tu n'es pas le maître dans la question d'Aissé. Il y a un héritier qui s'impatiente probablement. — On m'écrit que ChilJy est très gravement malade et que Pierre Berton est réengagé.
Tu dois être très occupé, je ne veux pas t'écrire longuement.
Je t'embrasse tendrement, mes enfants t'aiment et se rappellent à loi.
G. SAND
A GEORGE SAND
.Jamais de la vie, chère bon maître, vous n'avez donné une pareille preuve de votre inconcevable candeur! Comment, sérieusement, vous croyez m'avoir offensé ! La première page ressemble presque à des excuses! Ça m'a fait bien rire! vous pouvez, d'ailleurs, tout me dire, moi! tout! Vos coups me seront caresses.
Donc recausons! Je rabâche en insistant de nouveau sur la justice! Voyez comme on est arrivé à la nier partout? Est-ce que la critique moderne n'a pas abandonné l'art pour l'histoire? La valeur intrinsèque d'un livre n'est rien dans l'école Sainte-Beuve, Taine. On y prend tout en considération, sauf le talent. De là, dans les petits journaux, l'abus de la personnalité, les biographies, les diatribes. Conclusion : irrespect du public.
Au théâtre, même histoire. On ne s'inquiète pas de la pièce, mais de l'idée à prêcher. Notre ami Dumas rêve la gloire de Lacordaire, ou plutôt de Ravignan ! Empêcher de retrousser les cotillons est devenu, chez lui, une idée fixe. Faut-il que nous soyons encore peu avancés puisque toute
la morale consisle pour les femmes à se priver d'adultère el pour les hommes à s'abstenir de vol ! Bref, la première injustice est pratiquée par la littérature qui n'a souci de l'esthétique, laquelle n'est qu'une justice supérieure. Les romantiques auront de beaux comptes à rendre, avec leur sentimentalité immorale. Piappelez-vous une pièce de Victor Hugo, dans la Légende des siècles, où un sultan est sauvé parce qu'il a eu pitié d'un cochon; c'est toujours l'histoire du bon larron, béni parce qu'il s'est repenti! Se repentir est bien, mais ne pas faire de mal est mieux. L'école des réhabilitations nous a amenés à ne voir aucune différence entre un coquin et un honnête homme. Je me suis, une fois, emporté devant témoins, contre Sainte- Beuve, en le priant d'avoir autant d'indulgence pour Balzac qu'il en avait pour Jules Lecomte. Il m'a répondu en me traitant de ganache! Voilà où mène la largeur.
On a tellement perdu tout sentiment de la proportion que le conseil de guerre de Versailles traite plus durement Pipe-en- Bois que M. Courbet, Maroteau est condamné à mort comme Rossel! C'est du vertige! Ces messieurs, du reste, m'intéressent fort peu. Je trouve qu'on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. Mais cela aurait blessé Vhumanilé. On est tendre pour les chiens enragés et point pour ceux qu'ils ont mordus.
■ Cela ne changera pas tant que le suffrage universel sera ce qu'il est. Tout homme (selon moi), si infime qu'il soit, a droit à une voix, la sienne, mais n'est pas l'égal de son voisin, lequel peut le valoir cent fois. Dans une entre-
prise industrielle (Sociélé anonyme), chaque actionnaire vote eu raison de son apport. Il en devrait être ainsi dans le gouvernement d'une nation. Je vaux bien vingt électeurs de Croisset. L'argent, l'esprit et la race même doivent être comptés, bref toutes les forces. Or, jusqu'à présent je n'en vois qu'une : le nombre! Ah! chère maître, vous qui avez tant d'autorité, vous devriez bien attacher le grelot! On lit beaucoup vos articles du Temps qui ont un grand succès, et qui sait? Vous rendriez peut-être à la France un immense service?
A'nsé m'occupe énormément, ou plutôt m'agace. Je n'ai pas vu Chilly, j'ai donc affaire à Duquesnel. On me retire positivement le vieux Berton et on me propose son fils. Il est fort gentil, mais il n'a rien du type conçu par l'auteur. Les Français ne demanderaient peut-être pas mieux que de prendre A'issél Je suis fort perplexe, et il va falloir que je me décide. Quant à attendre qu'un vent littéraire se lève, comme il ne se lèvera pas, moi vivant, il vaut mieux risquer la chose tout de suite.
Ces affaires théâtrales me dérangent beaucoup, car j'étais bien en train. Depuis un mois, j'étais même dans une exaltation qui frisait la démence !
J'ai rencontré l'inéluctable Harrisse, homme qui connaît tout le monde et qui se connaît à tout, théâtre, romans, finances, politique, etc. Quelle race que celle de l'homme éclairé!!! J'ai vu la Plessy, charmante et toujours belle. Elle m'a chargé de vous envoyer mille amitiés. Moi, je vous envoie cent mille tendresses. Votre vieux.
CGTI
A GEORGE SAND
14 novembre 1871.
Ouf 1 je viens de finir mes JJieux, c'est-à-dire la partie mythologique de mon Saint- Antoine, sur laquelle je suis depuis le commencement de juin. Comme j'ai envie de vous lire ça, chère maître du bon Dieu!
Pourquoi avez-vous résisté à votre bon mouvement? Pourquoi n'ètes-vous pas venue, cet automne? Il ne faut pas rester si longtemps sans voir Paris. Moi, j'y serai aprèsdemain et je ne m'y amuserai pas de tout l'hiver, avec Aïssé^ un volume de vers à imprimer (je voudrais bien vous montrer la préface), que sais-je encore? Une foule de choses peu drôles.
Je n'ai pas reçu le second feuilleton annoncé? Votre vieux troubadour a la tète cuite. Mes plus longues nuits, depuis trois mois, n'ont pas été au delà de cinq heures. J'ai pioché d'une manière frénétique. Aussi, je crois avoir amené mon bouquin à un joli degré d'insanité. L'idée des bêtises qu'il fera dire au bourgeois me soutient, ou plutôt, je n'ai pas besoin d'être soutenu, un pareil milieu me jilaisant naturellement.
Il est de plus en plus slupide, ce bon bourgeois! il ne va même pas voter! Les bêtes brutes le dépassent dans le sentiment de la conservation personnelle. Pauvre France ! pauvre nous!
Savez-vous ce que je lis pour me distraire maintenant? Bichat et Cabanis, qui m'amusent énormément. On savait faire des livres dans ce temps-là. Ah! que nos docteurs d'aujourd'hui sont loin de ces hommes!
Nous ne souffrons que d'une chose : la bêtise. Mais elle est formidable et universelle. Quand on parle de l'abrutissement de la plèbe, oji dit une chose injuste, incomplète. Conclusion : il faut éclairer les classes éclairées. Commencez par la tête, c'est ce qui est le plus malade, le reste suivra.
Vous n'êtes pas comme moi, vous! Vous êtes pleine de mansuétude. Moi, il y a des jours où la colère m'étouffe. Je voudrais noyer mes contemporains dans les latrines, ou tout au moins faire ])leuvoir sur leurs crêtes des torrents d'injures, des cataractes d'invectives. Pourquoi cela? Je me le demande à moi-même.
Quelle espèce d'archéologie occupe Maurice? Embrassez bien vos fillettes pour moi.
Votre vieux.
Nohant, 23 novembre 187L
Je sais par Plauchut que lu ne veux pas te laisser enlever pour notre réveillon. Tu as trop à faire, dis-tu. C'est tant pis pour nous, qui aurions eu tant de joie de te vok. — Tu étais à la pièce de Ch. Edmond, qui a réussi,
tu te portes bien, tu as de roccupalion devant toi, lu détestes toujours les bourgeois bêtes; et dans tout cela Saint- Antoine est-il fini et le lirons-nous bientôt?
Je te charge d'une commission facile à faire, voici : J'ai eu à secourir une respectable et intéressante personne* à laquelle les Prussiens n'ont laissé pour lit et pour siège qu'un vieux banc de jardin. Je lui ai envoyé 300 francs, il lui en fallait 600, je me suis adressé aux bons cœurs. Ou m'a envoyé ce qu'il fallait, sauf la princesse Malhilde à qui j'avais demandé 200 francs et qui m'avait répondu le 19 de ce mois : Comment faut-il vous envoyer cela?
Le même jour j'ai répondu ; touL simplement par la poste. Or, je n'ai rien reçu. Je n'insiste pas, mais je crains que l'argent n'ait été volé ou perdu et je te demande d'éclaircir l'affaire le plus tôt possible.
Sur ce je t'embrasse et Lolo, t'embrasse aussi Awore * et toute la famille qui t'aime.
G. S.VND.
A GEORGE SAND
l" décemlirc.
Chère maître, x
Votre lettre que je retrouve me donne des remords, car je n'ai pas encore fait votre commission auprès de la princesse.
i. Mademoiselle de Flau^rgues.
2. T'embrasse aussi Aurore est écrit de la main de la petite.
J'ai été pendant plusieurs jours sans savoir où é-tait la princesse. Elle devait venir se caser à Paris et me prévenir de son arrivée. Aujourd'hui, enfin, j'apprends qu'elle reste à Saint-Gralien, où j'irai probablement dimanche soir. En tout cas, voire commission sera faite la semaine prochaine.
Il faut m'excuser, car je n'ai pas eu, depuis quinze jours, dix minutes de liberté. Il m'a fallu repousser la reprise de Ruy Blas qui allait passer par-dessus Aïssé (la besogne était rude). Enfin, les répétitions commencent lundi prochain. J'ai lu aujourd'hui la pièce aux acteurs, et demain on collationne les rôles. Je crois que ça ira bien. Je fais imprimer le volume de vers de Bouilhet, dont j'ai re-écrit la préface. Bref, je suis exténué! et triste ! triste à en crever.
Quand il faut que je me livre à l'action, je me jette dedans tète baissée. Mais le cœur m'en saute de dégoût. Voilà le vrai.
Je n'ai encore vu personne de nos amis, sauf Tourgueneff, que j'ai trouvé plus charmant que jamais.
Embrassez bien Aurore pour son gentil mot, ei qu'elle vous le rende de ma part.
Votre vieux.
Nohant, 7 décembre IS"?!.
L'argent a été volé, je ne l'ai pas reçu, et il n'y a pas à le réclamer, car l'envoyeur serait passible d'un procès.
294 COnRESPO^'DANCE ENTRE GEORGE SAND
Remercie tout de même la princesse pour moi et pour la pauvre mademoiselle de Flaugergues que du reste le ministre augmente de 200 francs. Sa pension est de 800.
Te voilà dans les répétitions, je te plains, et pourtant je me figure qu'en travaillant pour un ami, on y met plus de cœur, plus de foi et partant plus de patience. La patience, tout est là, et cela s'acquiert.
Je l'aime et je t'embrasse, que j'aurais voulu l'avoir à Noël! Tu ne peux pas, tant pis pour nous. Nous te porterons un toast et plusieurs speaches.
G. SAND
Nohant, 4 janvier 1872.
Je veux l'embrasser au commencement de l'année et te dire que j'aime mon vieux troubadour à présent et toujours, mais je ne veux pas que lu me répondes, lu es dans le coup de feu du théâtre et tu n'as pas le temps et le calme pour écrire. Ici, on t'a appelé au coup de minuit de Noël, on a crié par trois fois ton nom, l'as-lu entendu un peu? »
Nous allons tous bien, nos fillettes poussent, on parle de toi souvent; mes enfants t'embrassent aussi. Que notre affection te porte bonheur !
G. SAND
A GEORGE SAND
Dimanche, janvier IST?.
Enfin j'ai un moment de tranquillité, et je puis vouf écrire. Mais j'ai tant de choses à vous dégoiser que je no m'y reconnais plus. 1° Votre petite lettre du 4 janvier, qui m'est arrivée le matin même de la première d'Aïsse, m'a touchée jusqu'aux larmes, chère maître bien-aimée. Il n'y a que vous pour avoir de ces délicatesses.
La première a été splendide, et puis, c'est tout. Le lendemain, salle à peu près vide. La presse s'est montrée, en général, stupide et ignoble. On m'a accusé d'avoir voulu faire une réclame, en intercalant une tirade incendiaire ! Je passe pour un rouge (sic) ! Vous voyez où on en est!
La direction de l'Odéon n'a rien fait pour la pièce ! Au contraire. Le jour de la première c'est moi qui ai apporté de mes mains les accessoires du premier acte! Et à la troisième représentation, je conduisais les figurants.
Pendant tout le temps des répétitions, ils ont fait annoncer dans les journaux la reprise de Jiuy Blas, etc. , etc. Ils m'ont forcé à étrangler la Baronne tout comme Ruy Blas étranglera Aîssé. Bref, l'héritier de Bouilhet gagnera fort peu d'argent. L'honneur est sauf, c'est tout.
J'ai imprimé Dernières Chansons. Vous recevrez ce volume en même temps que /lissé et qu'une lettre de moi au Conseil municipal de Rouen. Celle petite élucubra-
lion a paru lellement violenle au Nouvelliste de Rouen qu'il n'a pas osé l'imprimer; mais elle paraîtra mercredi dans le Temps^ puis, à Rouen, en brochure.
Quelle sotte vie j'ai menée depuis deux mois et demi! Comment n'en suis-je pas crevé? Mes plus longues nuits n'ont pas dépassé cinq heures. Que de courses! que de lettres ! et quelles colères — rentrées — malheureusement! Enfin, depuis trois jours, je dors tout mon soûl, et j'en suis abruti.
J'ai assisté avec Dumas à la première du Roi Carotte. On n'imagine pas une infection pareille! C'est plus bète et plus vide que la plus mauvaise des féeries de Glairville. Le public a été absolument de mon avis.
Le bon OfTenbach a eu un re-four à l'Opéra-Comique avec Fantasio. Arriverait-on à haïr la blague? Ce serait un joli progrès dans la voie du bien!
TourguenefF est à Paris depuis le commencement de décembre. Chaque semaine, nous prenons un rendez-vous pour lire Saint-Antoine et dîner ensemble. Mais il survient toujours des empêchements et nous ne nous voyons pas. Je suis plus que jamais harassé par l'existence et dégoûté de tout, ce qui n'empêche pas que jamais je ne me suis senti plus robuste. Expliquez-moi ça.
Nohant, 18 janvier 1872.
Faut pas être malade, faut pas être grognon, mon vieux chéri troubadour. Il faut tousser, moucher, guérir, dire
que la France est folle, Thumanité bêle, et que nous sommes des animaux mal finis; et il faut s'aimer quand même, soi, son espèce, ses amis surtout. J'ai des heures bien tristes. Je regarde mes fleurs^ ces deux petites qui sourient toujours, leur mère charmante et mon sage piocheur de fils que la fin du monde trouverait chassant, cataloguant, faisant chaque jour sa tâche, et gai quand même comme Polichinelle aux heures rares où il se repose.
Il me disait ce matin : « Dis à Flaubert de venir, je me mettrai en récréation tout de suite, je lui jouerai les marionnettes, je le forcerai à rire. »
La vie à plusieurs chasse la réflexion. Tu es trop seul. Dépêche-toi de venir te faire aimer chez nous.
G. SAND
Vendredi, 19 janvier 1812.
Je n'étais pas au courant de toute celle affaire de Rouen et je comprends à présent ta colère. Mais tu es trop colère c'est-à-dire trop bon, et trop bon pour eux. Avec un homme amer et vindicatif ces butors seraient moms rancuneux et moins hardis. Vous les avez toujours brutalisés, Bouilhet et toi, à présent ils se vengeni sur le mort et ïur le vivant. Ah oui, c'est bien cela et pas autie chose.
Je te prêchais hier le calme du dédain. Je vois que ce
ncst pas le moment, mais lu n'es pas méchant, les hommes forts ne sont pas cruels. Avec une mauvaise canaille à leurs trousses, ils n'auraient pas osé ce qu'ils osent, ces hons messieurs de Rouen!
Je reçois les chansons, demain je lirai la préface, toul au long.
Je l'embrasse.
CGX
A GEORGE SAND
Vous recevrez 1res prochainement : Dernières Chansons, Aissé, et ma Lettre an Conseil municipal de Rouen, qui doit paraître demain dans le Temps avant de paraître en brochure.
J'ai oublié de vous prévenir de ceci, chère maître. C'est que j'ai usé de votre nom. Je vous ai compromis en vous citant parmi les illustres qui ont souscrit pour le monument de Bouilhet. J'ai trouvé que ça faisait bien dans la phrase. Un effet de style étant chose sacrée, ne me démentez pas.
Aujourd'hui, je me suis remis à mes lectures métaphysiques pour Saint-Antoi7ie. Samedi prochain, j'en lis cent trente pages, tout ce qui est fait, à Tourguenôfî. Que n'êtesvous là !
Je vous embrasse. Votre vieux.
CGXI
Nohant, 25 janvier 1872.
Tu as très bien fait de m'inscrira, et même je veux contribuer. Porte-moi pour la somme que tu voudras et dis-le-moi que je te la fasse remettre.
J'ai lu ta préface dans le Temps : la fin en est très belle et louchante. Mais je vois que ce pauvre ami était, comme toi, indécoléreux, et, à Tâge que tu as maintenant, j'aimerais te voir moins irrité, moins occupé de la bêtise des autres. Pour moi, c'est du temps perdu, comme de se récrier sur l'ennui de la pluie et des mouches. Le public, à qui l'on dit tant qu'il est bête, se fâche et n'en devient que plus bête; car, fâché ou irrité, on devient Bublime si on est intelligent, idiot si on est bête.
Après ça, peut-être que celte indignation chronique est un besoin de ton organisation; moi, elle me tuerait. J'ai un immense besoin d'être calme pour réfléchir et chercher. En ce moment, je fais de Vutile au risque de les ana- Ihèmes. Je cherche à rendre clairs les débuts de l'enfant dans la vie cultivée, persuadé que la première étude imprime son mouvement sur toutes les autres et que la pédagogie nous enseigne toujours midi à quatorze heures. Bref, je m'applique à un abécédaire; ne me dévore pas.
J'ai un seul regret de Paris : c'est de ne pas être en liers avec Tourgueneff quand tu liras Ion Saint-Antoine.
Pour loiil le reste, Paris ne m'appelle point; mon cœur y a des affections que je ne veux point froisser en me trouvant en désaccord avec les idées. Il est impossible qu'on ne se lasse pas de cet esprit de parti ou de secte qui fait qu'on n'est plus Français, ni homme, ni soi-même. On n'a pas de pays, on est d'une Église; on fait ce que l'on blâme, pour ne pas manquer à la discipline de l'école. Moi, je ne peux pas me disputer avec ceux que j'aime, et je ne sais pas mentir; j'aime mieux me taire. On me trouverait froide ou slupide; autant rester chez soi.
Tu ne me parles pas de ta mère; est-elle à Paris avec sa petite-fiUe? J'espère que ton silence veut dire qu'elles vont bien. Ici, tout passe l'hiver à merveille : les enfants sont excellents et ne donnent que de la joie; après le funèbre hiver de 70-71, on ne doit se plaindre de rien.
Peut-on vivre paisible, diras-tu, quand le genre humain est si absurde? Je me soumets, en me. disant que je suis peut-être aussi absurde que lui et qu'il est temps d'aviser à me corriger.
Je t'embrasse pour moi et pour tous les miens.
G. SAND
A GEORGE SAND
Non! chère maître! ce n'est pas vrai. Bouilhet n'a jamais blessé les bourgeois de Rouen; personne n'était plus doux envers eux, je dis même plus couard, pour
ET GUSTAVE FLALBERT 301
exprimer toute la vérité. Quant à moi, je m'en suis écarté. Voilà tout mon crime.
Je trouve par hasard aujourd'hui même dans les Mémoires du Géant, de Nadar, un paragraphe sur moi et les Rouennais qui est de la plus extrême exactitude. Puisque vous possédez ce livre-là, voyez vers la page 100.
Si j'avais gardé le silence, on m'aurait accusé d'être un lâche. J'ai prolesté naïvement, c'est-à-dire brutalement. Et j'ai bien fait.
Je crois ([u'on ne doit jamais commencer l'attaque; mais quand on riposte, il faut tâcher de tuer net son ennemi. Tel est mon système. La franchise fait partie de la loyauté; pourquoi serait-elle moins entière dans le blâme que dans reloge?
Nous périssons par l'indulgence, par la clémence, par la vacherie et (j'en reviens à mon éternel refrain) par le manque de justice!
Je n'ai d'ailleurs insulté personne, je m'en suis tenu à des généraUtés, — quant à M. Decorde, mes intentions sont de bonne guerre; — mais assez parlé de tout cela!
J'ai passé hier une bonne journée avec Tourgueneff à qui j'ai lu les cent quinze pages de Saint-Antoine qui sont écrites. Après quoi, je lui ai lu à peu près la moitié des Dernières Chansons. Quel auditeur! et quel critique! Il m'a ébloui par la profondeur et la netteté de son jugement. Ah ! si tous ceux qui se mêlent de juger les Hvres avaient pu l'entendre, quelle leçon! Rien ne lui échappe. Au bout d'une pièce de cent vers, il se rappelle une épithète faible! il m'a donné pour Saint-Anloine deux ou trois conseils de détail exai'i.<*
Vous me jugez donc bien bêle, puisque vous croyez que je vais vous blâmer à propos de votre abécédaire? J'ai l'esprit assez philosophique pour savoir qu'une pareille chose est une œuvre très sérieuse.
La méthode est tout ce qu'il y a de plus haut dans la critique, puisqu'elle donne le moyen de eréer.
Xohant, 28 janvier 18"2.
Ta préface est spleudide et le livre' est divin! — Tiens! j'ai fait un vers sans le savoir, Dieu me le pardonne. Oui, tu as raison, il n'était pas de second ordre, celui-là, et les ordres ne se décrètent pas, surtout dans un temps où la critique défait tout et ne fait rien. Tout ton cœur est dans ce simple et discret récit de sa vie. Je vois bien à présent pourquoi il est mort si jeune; il est mort d'avoir trop vécu par l'esprit. Je t'en prie, ne t'absorbe pas tant dans la littérature et l'érudition. Change de place, agite-toi, aie des maîtresses ou des femmes, comme tu voudras, et, pendant ces phases, ne travaille pas: car il ne faut pas brûler la chandelle par les deux bouts, mais il faut changer le bout qu'on allume.
A mon vieux âge, je me précipite encore dans des torrents de far nient e; les amusements les plus enfantins,