‹ Correspondance entre George Sand et Gustave FlaubertChapitre 50 sur 73 · CORRESPONDANCE ENTRE GEOUGE SAND · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE ENTRE GEOUGE SAND

Nohant, 17 février.

Mon troubadour, je pense à ce que tu m'as demandé et je le ferai; mais, celte semaine, il faut que je me repose. J'ai trop fait la folle au carnaval avec mes petites-filles et mes petits-neveux.

Je t'embrasse pour moi et toute ma couvée.

G. SAND

A GEORGE SAND

Comme il y a longtemps que je ne vous ai pas écrit, chère maître. J'ai tant de choses à vous dire que je ne sais par où commencer. Mais comme c'est bête de vivre ainsi séparés quand on s'aime.

Avez-vous dit à Paris un éternel adieu? Ne vous y verrai-je plus? Viendrez-vous cet été à Croisset entendre Saint- Antoine?

Moi je ne puis aller à Nohant, parce que mon temps, vu l'élroilesse de ma bourse, est calculé; or, j'ai encore pour un bon mois de lectures et de recherches à Paris. Après quoi je m'en vais avec ma mère; nous sommes en

quête d'une dame de compagnie. Ce n'est pas facile à trouver. Donc, vers Pâques, je serai revenu à Croisse!, et je me remettrai à la copie. Je commence àavoir envie d'écrire.

Présentement je lis, le soir, la Critique de la raison pure, de Kant, traduit par Barni et je repasse mon Spinoza. Dans la journée je m'amuse à feuilleter des belluaires du moyen âge; à chercher dans les « auteurs » tout ce qu'il y a de plus baroque comme animaux. Je suis au milieu des monstres fantastiques.

Quand j'aurai à peu près épuisé la matière, j'irai au Muséum rêvasser devant les monstres réels, et puis les recherches pour le bon Saint-Antoine seront finies.

Vous m'avez, dans votre avant-dernière lettre, témoigné des inquiétudes sur ma santé; rassurez-vous! Jamais je n'ai été plus convaincu qu'elle était robuste. La vie que j'ai menée cet hiver était faite pour tuer trois rhinocéros, ce qui n'empêche pas que je me porte bien. Il faut que le fourreau soit solide, car la lame est bien aiguisée; mais tout se convertit en tristesse! L'action, quelle qu'elle soit, me dégoûte de l'existence! J'ai mis à profit vos conseils, je me suis distrait! Mais ça m'amuse médiocrement. Décidément il n'y a que la sacro-sainte littérature qui m'intéresse.

Ma préface aux Dernières Chansons n suscité chez madame Colet une fureur pindarique. J'ai reçu d'elle une lettre anonyme, en vers, où elle me représente comme un charlatan qui bat de la grosse caisse sur la tombe de son ami, un pied-plat qui fait des turpitudes devant la critique, après avoir « adulé César » ! Triste exemple des passions ! comme dirait Prudhomme.

A propos de César, je ne puis croire, quoi qu'on dise, à son retour prochain. Malgré mon pessimisme, nous n en sommes pas là! Cependant, si on consultait le Dieu appelé suffrage universel, qui sait?... Ah! nous sommes bien bas, bien bas !

J'ai vu lluy Blas pitoyablement joué, sauf par Sarah. Mélingue est un égoulier somnambule, et les autres sont aussi ennuyeux. Victor Hugo s'étant plaint amicalement de n'avoir pas reçu ma visite, j'ai cru devoir lui en faire une et je l'ai trouvé... charmant! Je répèle le mot, pas du tout grand homme! pas du tout pontife! Cette découverte, qui m'a fort surpris, m'a fait grand bien. Car j'ai la bosse de la vénération et j'aime à aimer ce que j'admire. Cela est une allusion personnelle à vous, chère bon maître.

J'ai fait la connaissance de madame Viardot, que je trouve une nature bien curieuse. C'est Tourgueneff qui m'a amené chez elle.

CCXYII

A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSEï

Nohant, du 28 au 29 février 1872.

Nuit de mercredi à jeudi, trois heures du matin.

Ah! mon cher vieux, que j'ai passé douze tristes jours! Maurice a été très malade. Toujours ces affreuses angines, qui d'abord ne paraissent rien et qui se compliquent d'abcès et tendent à devenir couenneuses. Il n'a pas été en danger, mais toujours en danger de danger^ et des souf-

frances cruelles, exliuclion de voix, impossibilité d'avaler; toutes les angoisses attachées aux violents maux de gorge que lu connais bien, puisque tu sors d'en prendre. Chez lui, ce mal tend toujours au pire, et la muqueuse a été si souvent le siège du même mal, qu'elle manque d'énergie pour réagir. Avec cela, peu ou point de fièvre, presque toujours debout, et l'abattement moral d'un homme habitué à une action continuelle du corps et de l'esprit, à qui l'esprit et le corps défendent d'agir. Nous l'avons si bien soigné, que le voilà, je crois, hors d'affaire, bien que, ce matin, j'aie eu encore des craintes et demandé le docteur Favre, notre sauveur ordinaire.

Dans la journée, je lui ai parlé, pour le distraire, de tes recherches sur les monstres; il s'est l'ail apporter ses cartons pour y chercher ce qu'il pouvait avoir à ton service ; mais il n'a trouvé que de pures fantaisies de son cru. Je les ai trouvées, moi, si originales et si drôles, que je l'ai encouragé à te les envoyer. Elles ne le serviront de rien, si ce n'est à pouffer de rire, dans tes heures de récréation.

J'espère que nous allons revivre saus rechutes nouvelles. Il est l'âme et la vie de la maison. Quand il s'abat, nous sommes mortes ; mère, femme et filles. Aurore dit qu'elle voudrait être bien malade à la place de son père. Nous nous aimons passionnément nous cinq, et la sacro-sainte littérature, comme lu l'appelles, n'est que secondaire pour moi dans la vie. J'ai toujours aimé quelqu'un plus qu'elle, et ma famille plus que ce quelqu'un.

Pourquoi donc ta pauvre petite mère est-elle ainsi irritable et désespérée, au beau milieu d'une vieillesse que j'ai vue si verte encore et si gracieuse! Est-ce la surdité

subite? Y avait-il manque absolu de philosophie et de patience avant les infirmités? J'en souffre avec toi, parce que je comprends ce que tu en souffres.

Une autre vieillesse qui se fait pire, puisqu'elle se fait méchante, c'est celle de madame Colet. Je croyais que toute sa haine était contre moi, et cela me semblait un coin de folie ; car jamais je n'ai rien fait, rien dit contre elle, même après ce pot de chambre de bouquin où elle a excrété toute sa fureur sans cause. Qu'a-t-elle contre toi à présent que la passion est à l'état de légende? Strange! strange! Et, à propos de Bouilhet, elle le haïssait donc, lui aussi, ce pauvre poète? C'est une folle.

Tu penses bien que je n'ai pu écrire une panse d'à, depuis ces douze jours. Je vais, j'espère, me remettre à la besogne dès que j'aurai fini mon roman, qui est resté une patte en l'air aux dernières pages. Il va commencer à paraître et il n'est pas fini d'écrire. Je veille pourtant toutes les nuits jusqu'au jour; mais je n'ai pas eu l'esprit assez tranquille pour me distraire de mon malade.

Bonsoir, cher bon ami de mon cœur.

Mon Dieu! ne travaille et ne veille pas trop, puisque, toi aussi, tu as des maux de gorge. C'est un mal cruel et perfide. Nous t'aimons et nous t'embrassons tous. Aurore est charmante; elle apprend tout ce qu'on veut, on ne sait comment, sans avoir l'air de s'en apercevoir elle-même.

Quelle femme veux-tu pour tenir compagnie à ta mère? Je connais peut-être ce qu'il te faut. Doit-elle causer et faire la lecture? il me semble que la surdité s'y oppose. Ne s'agit-il que de soins matériels et d'assiduité continue? quelles sont les conditions exigées et quelle rétribution?

Explique-moi comment, pourquoi le père Hugo n'a pas reçu une seule visite après Ruy Blast Est-ce que Gautier, Saint-Victor, ses fidèles, le négligent? S'est-on brouillé sur la politique?

CGXYIII

A GEORGE s AND

Mars IS^a.

Chère maître,

J'ai reçu les dessins fantastiques qui m'ont diverti. Peut-être y a-t-il un symbole iirofond caché dans le dessin de Maurice? Mais je ne lai pas découvert... Rêverie !

Il y a deux très jolis monstres : 1° un fœtus en forme de ballon et à quatre pattes; 2° une tète de mort emmanchée à un ver intestinal.

Nous n'avons pas encore découvert une dame de compagnie. Cela me paraît difficile, il nous faudrait une personne pouvant faire la lecture et qui fui très douce ; on la chargerait aussi de tenir un peu le ménage. Celle dame n'aurait pas de grands soins corporels à lui donner, puisque ma mère garderait sa femme de chambre.

Il nous faudrait quelqu'un d'aimable, avant tout, et de parfaitement probe. Les principes religieux ne sont pas réclamés! Le reste est laissé à voire perspicacité, chère maître! Voilà tout.

Je suis inquiet de Théo. Je trouve qu'il vieillit élran-

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gement. Il doit être très malade, d'une maladie de cœur, sans doute? Encore un qui s'apprête à me quitter.

Non! la littérature n'est pas ce que j'aime le plus au monde, je me suis mal expliqué (dans ma dernière lettre). Je vous parlais de distractions et de rien de plus. Je ne suis pas si cuistre que de préférer des phrases à des êtres. Plus je vais, plus ma sensibilité s'exaspère. Mais le dessous est solide et la machine continue. Et puis, après la guerre de Prusse, il n'y a plus de grand embêtement possible.

Etla Critique de la raison pure du nommé Kant traduit par Barni est une lecture plus lourde que la Vie parisienne de MarceUn; n'importe! j'arriverai à la comprendre.

J'ai à peu près fini l'esquisse de la dernière partie de Saint- Antoine. J'ai hâte de me mettre à l'écrire. Voilà trop longtemps que je n'ai écrit. Il m'ennuie du style!

El de vous, encore plus, chère bon maître! Donnezmoi, tout de suite, des nouvelles de Maurice et dites-moi si vous pensez que la dame de votre connaissance puisse nous convenir.

Et là-dessus je vous embrasse tous à plein bras.

Votre vieux troubadour toujours agité, toujours HHHindigné comme saint Polycarpe.

CGXIX

17 mars 1872.

Non, cher ami, Maurice est à peu près guéri, mais j'ai été fatiguée, écrasée de travail à'urgence : finir mon

roman et corriger une masse d'épreuves du oommeucemenl. Et puis des lettres arriérées, des affaires, pas le temps de respirer ! Voilà pourquoi je n'ai pas pu faire l'article sur Bouilhet, et comme Nanon est commencée, comme on en publie cinq numéros par semaine dans le Temps, je ne vois pas où je publierai cet article prochainement.

A la Revue des Deux Mondes, ils ne veulent pas que je ' fasse de la critique; quiconque n'est pas ou n'a pas été de leur cénacle n'a pas de talent et on ne m'accorde pas le droit de dire le contraire.

Il y a bien une revue nouvelle qui m'est ouverte à deux battants et qui est faite par de bien braves gens, mais elle est plus répandue à l'étranger qu'en France et tu trouveras peut-être que l'article n'y serait pas assez remarqué. C'est la Revue universelle dirigée par Amédée Marteau. Parle de cela avec Charles Edmond. Demande-lui si, malgré Nanon en cours de publication, il me trouverait une petite place dans le corps du journal.

Quant à la demoiselle de compagnie, tu penses bien que je m'en suis occupée. Celle que j'avais en vue ne convient pas, elle ne pourrait faire la lecture, et je ne suis pas assez sûre des autres pour les proposer. Je croyais que la pauvre maman était trop sourde pour entendre lire et pour causer, et qu'il lui eût suffi d'avoir une personne douce et charmante pour la soigner et se tenir près d'elle.

Voilà, mon cher vieux, ce n'est pas ma faute, je l'embrasse de tout mon cœur. Pour le moment, il n'y a que cela qui fonctionne. Mon cerveau est très abruti.

G. s AND.

A GEORGE SAND

Croisset.

Me voilà revenu ici, chère bon maître, et peu gai; ma mère m'inquiète. Sa décadence augmente de jour en jour et presque d'heure en heure. Elle a voulu revenir cliez elle bien que les peintres n'aient pas fini leur ouvrage, et nous sommes très mal logés. A la fin de la semaine prochaine, elle aura une dame de compagnie qui m'allégera dans mes soties occupations de ménage.

Pour moi, je suis bien décidé à ne pas faire gémir les presses d'ici à de longues années, uniquement pour ne pas avoir « d alTaires », pour éviter tout rapport avec les imprimeurs, les éditeurs et les journaux, et surtout pour qu'on ne me parle pas d'argent.

Mon incapacité, sous ce rapport, se développe dans des proportions effrayantes. Pourquoi la vue d'un compte me met-elle en fureur? Gela touche à la démence. Aïssé n'a pas fait d'argent. Dernières Chansons a failli me faire avoir un procès. L'Histoire de la Fontaine n'est pas finie. Je suis las, profondément las de tout.

Pourvu que je ne rate pas aussi Saint- Antoine. Je vais m'y remettre dans une huitaine, quand j'en aurai fini avec Kanl et avec Hegel. Ces deux grands hommes contribuent à m'abrutir et, quand je sors de leur compagnie, je tombe avec voracité sur mon vieux et trois fois grand Spinoza. Quel génie, quelle œuvre que VEtiiiquel

9 avril 1872.

Je suis avec toi, toute la journée et le soir, et à tout instant, mon pauvre cher ami. Je pense à tout ce qui se passe de navrant autour de toi. Je voudrais être près de toi. La contrariété d'être clouée ici me rend plus souffrante. Je voudrais un mot où tu me dirais que tu as le courage qu'il faut avoir. La fin de cette digne et chère existence a été douloureuse et longue; car, du jour où elle est devenue infirme, elle est tombée,, et vous ne pouviez plus la distraire et la consoler. Voilà, hélas! l'incessante et cruelle préoccupation finie, comme finissent les choses de ce monde, le déchirement après la lutte! Quelle amère conquête du repos ! et cette inquiétude va te manquer, je le sais. Je connais ce genre de consternation qui suit le combat contre la mort.

Enfin, mon pauvre enfant, je ne puis que t'ouvrir un cœur maternel qui ne te remplacera rien, mais qui souffre avec le tien et bien vivement à chacun de tes désastres. -

G. SAND

Nohant, 14 avril 1872.

Ma belle -fille a été passer quelques jours près de nos amis, à Nîmes, pour couper court à une grosse coqueluche de Gabrielle, la séparer d'Aurore, crainte de contagion et se refaire elle-même, car elle est souffrante depuis quelque temps, moi je suis guérie. Cette petite maladie et ce départ tout de suite résolu et effectué m'ont un peu bouleversée. J'avais à m'occuper d'Aurore pour qu'elle se résignât aussi, et je n'ai pas eu une minute pour te récrire. Je me demande aussi si tu n'aimes pas mieux qu'on te laisse à toi-même dans ces premiers jours. Pourtant je trompe le besoin que j'aurais d'être près de toi en ce triste moment, en te disant et te redisant, mon pauvre cher ami, combien je t'aime. — Peut-être aussi ta famille t'a-t-elle emmené à Rouen ou à Dieppe pour ne pas te laisser rentrer tout de suite dans cette triste maison. J'ignore tes projets, au cas que ceux que tu faisais de l'absorber dans le travail soient changés. Si tu as quelque velléité de voyager et que le nerf de la guerre te manque, j'ai à ta disposition quelques sous que je viens de gagner et je les mets à ta disposition. Ne te gêne pas plus avec moi que je ne le ferais avec toi, cher enfant. On doit me payer mon romat» dans cinq ou six jours, au Temps, il

n'y aurait qu'un mot à m'écrire et je te ferais loucher à Paris.

Un mot quand tu pourras, je t'embrasse ainsi que Maurice, bien tendrement.

GGXXIII

A GEORGE SAND

Mardi, 16 avril 187-2.

Chère bon maître,

J'aurais dû répondre tout de suite à votre première lettre si tendre! Mais j'étais trop triste. La force physique me manquait.

Aujourd'hui enfin, je recommence à entendre les oiseaux chanter et à voir les feuilles verdir. Le soleil ne m'irrite plus, ce qui est un bon signe. Si je pouvais reprendre goût au travail, je serais sauvé.

Votre seconde lettre (celle d'hier) m'a attendri jusqu'aux larmes! Êtes-vous bonne! Quel excellent être vous faites! Je n'ai pas besoin d'argent présentement, merci. Mais si j'en avais besoin, c'est bien à vous que j'en demanderais.

Ma mère a laissé Croisset à Caroline, à condition que j'y garderais mon appartement. Donc, jusqu'à la liquidation complète de la succession, je reste ici. Avant de me décider sur l'avenir, il faut que je sache ce que j'aurai pour vivre, après quoi nous verrons.

Aurai-je la force de vivre absolument tout seul dans la

solitude? J'en doute. Je deviens vieux. Caroline ne peut maintenant habiter ici. Elle a déjà deux logis et la maison de Croisset est dispendieuse.

Je crois que j'abandonnerai le logement de Paris. Rien ne m'appelle plus à Paris. Tous mes amis sont morts, et le dernier, le pauvre Théo, n'en a pas pour longtemps! j'en ai peur! Ah! c'est dur de refaire peau neuve à cinquante ans!

Je me suis aperçu, depuis quinze jours, que ma pauvre bonne femme de maman était l'être que j'ai le j)lus aimé! C'est comme si on m'avait arraché une partie des entrailles.

Nohant, 28 avril 1S12.

J'ai ma pauvre Aurore affreusement coqueluchée jour et nuit dans les bras. J'ai un travail forcé qu'il faut finir et que je finis quand même. Si je n'ai pas encore fait l'article sur Bouilhet, sois bien sûr que c'est impossible, je le ferai en même temps que celui sur l Année terrible. J'irai à Paris du 20 au 25 mai, au plus tard. Peut-être plus tôt si Maurice emmène plus tôt Aurore à Nîmes, où sont Lina ' cl la peliole. Je t'écrirai, tu viendras me voir à Paris, ou j'irai le voir. . v

J'ai soif aussi de t'embrasser, de te consoler — non, mais de le dire comme tes peines sont miennes Jusque-là,

un mot pour me dire si tes affaires s'arrangent et si tu prends le dessus.

Ton vieux

G. SAND

A GEORGE SAND

Quelle bonne nouvelle, chère maître! Dans un mois et même avant un mois je vous verrai enfin!

Arrangez-vous pour n'être pas trop pressée à Paris, afin que nous ayons le temps de causer. Ce qui serait bien gentil, ce serait de revenir ici avec moi passer quelques jours. Nous serions plus tranquilles que là-bas ; « ma pauvre vieille » vous aimait beaucoup. Il me serait doux de vous voir chez elle, quand il y a encore peu de temps qu'elle en est partie.

Je me suis remis à travailler, car l'existence n'est tolérable que si on oublie sa misérable personne.

Je serai longtemps avant de savoir ce que j'aurai pour vivre. Car toute la fortune qui nous revient est en bas. fonds, et pour faire le partage il va falloir vendre tout.

Quoi qu'il advienne, je garderai mon appartement de Groisset. Ce sera mon refuge, et peut-être même mon unique habitation. Paris ne m'attire plus guère. Dans quelque temps, je n'y aurai plus d'amis. L'être humain (y compris l'éternel féminin) m'amuse de moins en moins

Savez-vous que mon pauvre Théo est très malade? Il

meurt d'ennui et de misère ! Personne ne parle plus sa langue! Nous sommes ainsi quelques fossiles qui subsistent égarés dans un monde nouveau!

Xohant, 18 mai 18T2.

Cher ami de mon cœur, ton empêchement ne dérange rien, au contraire. Jai la grippe et l'anéantissement qui s'ensuit. Je ne pourrai aller à Paris que dans une huitaine cl j'y serai encore dans les premiers jours de juin. Mes petites sont toutes deux au bercail, j'ai bien soigné et guéri l'aînée qui est forte. L'autre est très fatiguée et le voyage n'a pas empêché la coqueluche. Moi, j'ai travaillé beaucoup tout en soignant ma mignonne, et aussitôt ma tâche finie, aussitôt que j'ai vu mon cher monde réuni et sur pied, je suis tombée à plat. Ce ne sera rien, mais je n'ai pas la force d'écrire. Je t'embrasse et je compte te voir bientôt.

G. SAND

Paris, lundi 3 juin 1872,

Rue Gay-Lussac, 5.

Je suis à Paris, et pour toute cette semaine dans l'horreur des affaires personaelles. Mais la semaine pro-

chaîne viendras-tu? Je voudrais aller te voir à Croissel mais je ne sais pas si je le pourrai. J'ai pris la coqueluche de mon Aurore, et, à mon âge, c'est rude. Je suis pourtant mieux, mais guère capable de courir. Écris-moi un mot pour que je réserve les heures que tu pourras me donner. Je t'embrasse comme je t'aime, à plein cœur.

G. SAND

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