‹ Correspondance entre George Sand et Gustave FlaubertChapitre 57 sur 73 · CGRRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND · texte numérisé non relu

CGRRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND

la grippe qui devient plus forle à chaque reprise. Je tousse abominablement et je salis des mouchoirs de poche inuombrablement! Quand cela iinira-t-il?

J'ai pris le parti de ne plus franchir mon seuil jusqu'à complète guérison, cl j'allends toujours le bon vouloir des membres de la commission pour la fontaine Bouilhet! Depuis bientôt deux mois, il ne m'est pas possible de faire se trouver ensemble, à Rouen, six habitants de Rouen! Voilà comme sont les amis! Tout est difficile, la plus petite entreprise demande de grands efforts.

Je lis maintenant de la chimie (à laquelle je ne comprends goutte) et de la médecine Raspail, sans compter le Potager moderne de Gressent et V Agriculture de Gasparin. A ce propos Maurice serait bien gentil de recueillir pour moi ses souvenirs agronomiques, afin que je sache quelles sont les fautes qu'il a faites, et par quels raisonnements il les a faites.

De quels renseignements n'ai-je pas besoin pour le livre que j'entreprends? Je suis venu à Paris, cet hiver, dans l'intention d'en recueillir; mais si mon affreux rhume se prolonge, mon séjour ici sera inutile ! Yais-je devenir comme ce chanoine de Poitiers, dont parle Montaigne, et qui, depuis trente ans, n'était pas sorti de sa chambre « par l'incommodité de sa mélancolie » et qui, pourtant, se trouvait fort bien « sauf un rheume qui lui était tombé sur l'estomach ». C'est vous dire que je vois fort peu de monde. D'ailleurs qui fréquenter? La guerre a creusé des abîmes.

Je n'ai pu me procurer voire article sur Badinguet. Je compte le lire chez vous

En fait de lectures, je viens d'avaler tout l'odieux Joseph de Maistre. Nous a-t-on assez scié le dos avec ce monsieur-là! et les socialistes modernes qui Font exalté! à commencer par les saint-simoniens pour finir par A. Comte. La France est ivre d'autorité, quoi qu'on die. Voici une belle idée que je trouve dans Raspail, les médecins devraient être des magistrats, afin qu'ils puissent forcer, etc.

Votre vieille ganache romantique et libérale vous embrasse tendrement.

Nohant, 5 février IS'VS.

Je l'ai écrit hier à Croissel, Lrna croyant que tu y étais retourné. Je te demandais un petit service que lu m'as déjà rendu, à savoir, prier ton frère d'accorder sa protection à mon ami Despruneaux pour son affaire qui va en cassation. Ma lettre te sera probablement renvoyée à Paris, aussi vile que t'arrivera celle-ci. 11 s'agit d'écrire un mot à Ion frère, si cela ne t'ennuie pas.

Qu'est-ce donc que celle bronchite obstinée? Il n'y a qu'un remède, une dose minime, demi-cenligramme acétate de morphine à prendre tous les soirs quand la digestion est faite, et pendant huit jours au moins. Je ne fais pas autre chose et je m'en tire toujours bien, j'en tire de même tous les miens, c'est si facile à faire et si vile fait!

3o8 CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND

C'est au bout de deux ou trois jours qu'on en sent lo bon effet. J'attends ta guérison avec impatience, pour toi d'abord, et puis pour moi parce que tu viendras et que j'ai faim et soif de te voir.

Maurice est embarrassé pour répondre à ta question. Il n'a pas commis de fautes dans son exploitation et sait bien celles que les autres commettent ou peuvent commettre; mais il dit que cela varie à l'infini et que cbaque faute est spéciale au milieu où l'on opère. Quand tu seras ici et qu'il saura bien ce que tu veux, il pourra te répondre pour tout ce qOi concerne le centre de la France, et la géologie générale de la planète, s'il y a lieu à généraliser. Son raisonnement à lui a été celui-ci : îS'e pas innover de toutes pièces, mais pousser au développement de ce qui est en se servant toujours de la méthode établie par l'expérience. L'expérience ne peut jamais tromper, elle peut être incomplète, jamais menteuse. Sur ce, je t'embrasse, je t'appelle, je t'attends, je t'espère et ne veux pourtant pas te tourmenter.

Mais nous t'aimons, voilà qui est sûr; et nous voudrions t'infuser un peu de notre patience berrichonne à l'endroit des choses de ce monde qui ne sont pas drôles, nous le savons bien! Mais pourquoi sommes-nous en ce monde si ce n'est pour patienter.

Ton obstiné troubadour qui l'aime,

A GEORGE SAND

Mardi, 12 mars 1873.

Chère maître,

Si je ne suis pas chez vous, la faute est au grand Tourgueneff. Je me disposais à partir pour Nohaut, quand il m'a dit : « Attendez, j'irai avec vous au commencement (ravril. » Il y a de cela quinze jours. Je le verrai demain chez madame Viardot et je le prierai d'avancer l'époque, car ça commence à m'impatienter. j'éprouve le besoin de vous voir, de vous embrasser, et de causer avec vous. Voilà le vrai.

Je commence à me re-sentir d'aplomb. Qu'ai-je eu depuis quatre mois? Quel trouble se passait dans les profondeurs de mon individu? Je l'ignore. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai été très malade, vaguement. 31ais, à présent, je vais mieux. Depuis le 1" janvier dernier, Madame Bovary et Salammbô m'appartiennent et je pourrais les vendre. Je n'en fais rien, aimant mieux me passer d'argent que de m'exaspérer les nerfs. Tel est votre vieux troubadour.

Je lis toutes espèces de livres et je prends des notes pour mon grand bouquin qui va me demander cinq ou six ans et j'en médite deux ou liois autres. Voilà des rêves pour longtemps, c'est le principal.

L'art continue à être « dans le marasme », comme dit

M. Prudlîomme, et il n'y a plus de place dans ce monde pour les gens de goût. Il faut, comme le rhinocéros, se retirer dans la solitude, en attendant sa crevaison.

Nohant, 15 mars IS'/S.

Enfin, mon vieux troubadour, on peut fespérer prochainement, j'étais inquiète de toi. J'en suis toujours inquiète, à vrai dire, je ne suis pas contente de tes colères et de les partis pris. Ça dure trop longtemps et c'est en effet comme un état maladif, tu le reconnais toi-même. Oublie donc; ne sais-tu pas oublier? Tu vis trop en toi-même et lu arrives à tout rapporter à toi-même.. Si tu étais un égoïste et un vaniteux, je me dirais que c'est un état normal; mais, chez loi, si bon et si généreux, c'est une anomalie, un mal qu'il faut combattre. Sois sûr que la vie est mal arrangée, pénible, irritanle pour tout le monde; mais ne méconnais pas les immenses compensations qu'il est ingrat d'oublier.

Que tu te mettes en colère contre celui-ci ou celui-là, peu importe si cela le soulage; mais que iu restes furieux, indigné des semaines, des mois, presque des années, c'est injuste et cruel pour ceux qui t'aiment et qui voudraient l'épargner tout souci et toute déception.

ïu vois, je le gronde; mais, en l'embrassant, je ne songerai qu'à la joie et à l'espérance de te voir refleurir. Nous

t'allendons avec im{ialience et nous comptons bien sur Tourgueneff, que nous adorons aussi.

J'ai beaucoup souffert tous ces temps-ci d'une série de fluxions très douloureuses; ça ne ma pas empêchée de m 'amuser à écrire des contes et à jouer avec mes fan fans. Elles sont si gentilles et mes grands enfants sont si bons pour moi, que je mourrai, je crois, en leur souriant. Qu'importe qu'on ait cent mille ennemis si on est aimé de deux ou trois bons êtres? Ne m"aimes-tu pas aussi, et ne me reprocherais-tu pas de compter cela pour rien? Quand j'ai perdu Rollinat, ne m'as-tu pas écrit d'aimer davantage ceux qui me restaient? Viens, que je t'abîme de reproches; car tu ne fais pas ce que tu me disais de faire.

On t'attend, on prépare une mi-carème fantastique; lâche d'en être. Le rire est un grand médecin. Nous te costumerons; on dit que tu as eu un si beau succès, en pâtissier, chez Pauline ! Si tu vas mieux, sois sûr que c'est parce que tu t'es secoué et distrait. Paris t'est bon; tu es trop seul là-bas dans ta jolie maison. Viens travailler chez nous; la belle affaire que de faire venir une caisse de livres !

Annonce ton arrivée pour qu'on te fasse trouver une voilure à la gare de Châteauroux.

GCLIII

A GEORGE SAND

Jeudi, 20 mars ISIS.

Chère maître,

Le gigantesque Tourguenefî sort de chez moi, et nous venons de faire un serment solennel. Le 12 avril, veille de Pâques, vous nous aurez à dîner chez vous.

Ce n'a pas été une petite affaire que d'en arriver là, tant il est difficile de réussir à quoi que ce soit.

Quant à moi rien ne m'eût empêché de partir dès demain. Mais notre ami me paraît jouir de peu de liberté, et moi-même j'ai des empêchements dans la première semaine d'avril.

Je vais ce soir à deux bals costumés! Dites après cela que je ne suis pas jeune.

Mille tendresses de votre vieux troubadour, qui vous embrasse.

Lire comme exemple de fétidité moderne, dans le dernier numéro de la Vie Parisienne^ l'article sur Marion Delorme. C'est à encadrer, si toutefois quelque chose de fétide peut être encadré. Mais à présent, on n'y regarde pas de si près.

GCLIV

Nohant, 23 mars 1873.

Non, ce géant ne fait pas ce (ju'il veut, je m'en suis aperçue. Mais il est de ceux qui trouvent leur bonheur à être gouvernés, et je le comprends du reste. Pourvu qu'on soit en bonnes mains, — et il y est.

Enfin nous Tespérons toujours, mais je ne compte absolument que sur toi. Tu ne peux pas me faire un plus grand plaisir que de me dire que tu sors, que tu te secoues et te distrais, c'est absolument nécessaire dans ces temps de gâchis.

Le jour où un peu d'ivresse ne sera plus nécessaire pour se conserver, c'est que le monde ira très bien. Nous n'y sommes pas.

Cette chose fécale ne vaut pas la peine d'être lue, je n'ai pas été jusqu'au bout, on se détourne de ces choses, on ne se gâte pas l'odorat à les respirer. Mais je ne crois pas que celui à qui on offre cela dans un encensoir, en soit satisfait.

Viens donc avec les hirondelles et apporte Saint-A ntoine. C'est Maurice qui va s'intéresser à ça! Il est plus savant que moi, qui n'apprécierai, grâce à mon ignorance de beaucoup de choses, que le côté poétique et grand. Je suis sûre, je sais déjà qu'-il y est.

Continue à te remuer, il le faut et surtout continue à nous aimer comme nous t'aimons. Ton vieux troubadour,

Nohant, 1 avril 1873.

J'écris à mon ami le général Ferri Pisani, que tu connais et qui fonctionne à Châleauroux, de retenir une voilure qui vous attendra le 12 à la gare, à trois heures vingt. Vous devez partir de Paris à neuf heures dix par Vexpress. Autrement le voyage est plus long et ennuyeux. J'espère que le général viendra avec vous, s'il y avait décision contraire à ta promesse, envoie-lui un lélégramme à Châleauroux, pour qu'il ne vous attende pas. Il vient ordinairement à cheval.

Nous comptons sur vous impatiemment.

Ton vieux troubadour,

G. SAND

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