CCL'VI
A GEORGE SAND
23 avril 1813.
Il n'y a que cinq jours depuis noire séparation, et je m'ennuie de vous comme une bêle. Je m'ennuie d'Aurore et de toute la maisonnée, jusqu'à Fadet. Oui, c'est comme ça, on est si bien chez vous ! vous êtes si bons et si spirituels !
Pourquoi ne peut-on vivre ensemble, pourquoi la vie
est-elle toujours mal arrangée? Maurice me semble èlre le type du bonheur humain. Que lui manque-l-il? Certainement, il n'a pas de plus grand envieux que moi.
Vos deux amis, Tourgueneff et Cruchard, ont philosophé sur tout cela, de Nohanl à Châteauroux, très agréablement portés dans votre voiture, au grand trot de deux bons chevaux. Vivent les postillons de La Châtre! Mais le reste du voyage a été fort déplaisant, à cause de la compagnie que nous avions dans notre wagon. Je m'en suis consolé par les liqueurs fortes, car le bon Moscove avait une gourde remplie d'excellente eau-de-vie. Nous avions l'un et l'autre le cœur un peu triste. Nous ne parlions pas, nous ne dormions pas.
Nous avons retrouvé ici la bêtise barodetienne en pleine fleur. Au pied de cette production s'est développé, depuis trois jours, Stoppfel! autre narcotique acre! Ohl mon Dieu! mon Dieu! quel ennui que de vivre dans un pareil temps! Vous ne vous imaginez pas le torrent de démences au milieu duquel on se trouve i Que vous faites bien de vivre loin de Paris !
Je nie suis remis à mes lectures, et, dans une huitaine, je commencerai mes excursions aux environs pour découvrir une campagne pouvant servir de cadre à mes deux bonshommes. Après quoi, vers le 12 ou le lo, je rentrerai dans ma maison du bord de l'eau. J'ai bien envie d'aller enfin, cet été, à Saint-Gervais pour me blanchir le museau et me retaper les nerfs. Depuis dix ans, je trouve toujours un prétexte pour m'en dispenser. Il serait temps cependant de se désenlaidir, non pas que j'aie des prétentions à plaire et à séduire par mes grâces physiques, mais je me déplais trop à moi-même, quand je me regarde dans ma
glace. A mesure qu'on vieillit, il faut se soigner davantage.
Je verrai ce soir madame Viardot, j'irai de bonne heure et nous causerons de vous.
Quand nousreverrons-nous, maintenant? Comme Nohant est loin de Croissel?
A vous, chère bon maître, toutes mes tendresses.
GUSTAVE FLAUBERT, Autrement dit le R. P. Cruchard des Barnabites, directeur des Daines de la Désillusion.
GCLVII
A GEORGE SAND
Chère maître,
Cruchard aurait dû vous remercier plus vile pour l'envoi de votre dernier volume; mais le révérend travaille comme dix-huit mille nègres, voilà son excuse. Ce quineFempèche pas d'avoir lu Impressions et Souvenirs. J'en connais une partie pour l'avoir lue dans « le Temps » (un calembour).
Voici pour moi ce qui était nouveau et qui m'a frappé : 1° le premier fragment; 2° le secohd où il y a une page charmante et juste sur l'impératrice. Comme c'est vrai ce que vous dites sur le prolétaire ! Espérons que son règne passera, comme celui des bourgeois, et pour les mêmes causes, en punition de lamême bêtise et d'un égoïsme pareil.
La Réponse à un ami m'est connue, puisqu'elle m'était adressée.
Le Dialogue avec Delacroix est instructif; deux pages curieuses sur ce qu'il pensait du père Ingres.
Je ne suis pas complètement de voire avis sur \^ ponctuation. C'est-à-dire que j'ai là-dessus l'exagération qui vous choque; et je ne manque, bien entendu, de bonnes raisons pour la défendre.
/a//MmeZe/a^o/, etc., tout ce long fragment m'a charmé.
Dans les Idées d'un maître d'école, j'admire votre esprit pédagogique, chère mailre, il y a de bien jolies phrases d'abécédaire.
Merci de ce que vous dites de mon pauvre Bouilhet!
J'adore votre Pierre Bonin. J'en ai connu de son espèce, et puisque ces pages-là sont dédiées à Tourgueneff, c'est l'occasion de vous demander : Âvez-vous lu VAbandonnéet Moi, je trouve cela simplement sublime. Ce Scythe est un immense bonhomme.
Je ne suis pas maintenant dans une littérature aussi haute. Tant s'en faut! Je bûche et surbûche le Sexe faible. En huit jours, j'ai écrit le premier acte. Il est vrai que mes journées sont longues. J'en ai fait une, la semaine dernière, de dix-huit heures, et Cruchard est frais comme une jeune fille, pas fatigué, sans mal de tête. Bref, je crois que je serai débarrassé de ce travail-là dans trois semaines. Ensuite, à la grâce de Dieu !
Ce serait drôle, si la bizarrerie de Carvalho était couronnée de succès !
J'ai peur que Maurice n'ait perdu sa dinde truffée, car j'ai envie de remplacer les trois vertus théologales par la face du Christ qui apparaît dans le soleil. Qu'en ditesvous? Quand cette correction sera faite et que j'aurai renforcé le massacre à Alexandrie et clarifié le symbolisme des bêtes fantastiques, Saint-Anloine sera irrévocable-
ment fini, et je me metlrai à mes deux bonshommes laissés de côté pour la comédie.
Quelle vilaine manière d'écrire que celle qui convient à la scène! Les ellipses, les suspensions, les interrogations et les répétitions doivent être prodiguées si l'on veut qu'il y ait du mouvement, et tout cela en soi est fort laid.
Je me mets peut-être le doigt dans l'œil, mais je crois faire maintenant quelque chose de très rapide et facile à jouer. Nous verrons.
Adieu, chère bon maître, embrassez tous les vôtres pour moi.
Votre vieille bedolle Cruchard, ami de Chalumeau.
Notez ce nom-là. C'est une histoire gigantesque, mais qui demande qu'on se piète pour la raconter convenablement.
Nohant, 4 juillet 1873.
Je ne sais oii lu es à présent, Cruchard de mon cœur. Je t'adresse à Paris d'où j'imagine qu'on te renverra ma lettre. J'ai été malade, mon révérend, aucune souffrance mais une anémie sUipide, pas de jambes et pas d'appétit, toujours la sueur au front et le cœur barbouillé comme une femme grosse; c'est injuste, cet état-là, quand on arrive à la septantaine, j'entre demain dans mon soixante-dixième printemps, guérie depuis une dizaine de bains de rivière.
ET GUSTjWE FLAUBERT 369
Miis j'ai trouvé si bon de me reposer que je n'ai pas encore fait une panse d'a^ depuis mon retour de Paris et que je rouvre mon encrier aujourd'liui pour t'écrire. Nous relisions ce malin ta lettre où tu dis que Maurice a perdu son pari. Il prétend l'avoir gagné puisque tu ôtes les Vertus théologales.
Moi je désire que, pari ou non, tu gardes la version nouvelle qui est tout à fait dans la couleur, tandis que les vertus théologales n'y sont pas. — As-tu des nouvelles de Tourgueneff? J'en suis inquiète. Madame Viardot m'écrivait, il y a quelques jours, qu'il avait fait une chute et qu'il s'était blessé à la jambe. — Oui, j'ai lu VAbandonnée, c'est très beau, comme tout ce qu'il fait. Pourvu que sa blessure ne soit pas grave! c'est toujours grave avec la goutte.
Tu travailles donc toujours avec rage? Malheureux! lu ne connais pas l'ineffable plaisir de ne rien faire ! Et comme le travail va me paraître bon après cela! Je m'y mettrai pourtant le plus tard possible. J'arrive de plus en plus à la notion que rien ne vaut la peine d'être dit !
N'en crois rien, fais de belles choses et aime ton vieux troubadour qui te chéris toujours.
G. SAND
Tendresses de tout Nohant.
A GEORGE SAND
Jeudi.
Pourquoi me laissez-vous si longtemps sans me donner de vos nouvelles, chère bon maître? Je m'ennuie de vous, voilà!
j'en ai fini avec Fart dramatique. Carvalho est venu ici, samedi dernier, pour entendre la lecture du Sexe faible, î .et m'en a paru très content. Il croit à un succès. Mais je me fie si peu aux lumières de tous ces malins-là, que, moi, j'en doute.
Je suis éreinté et je dors maintenant dix heures par nuit, sans compter deux heures par jour. Ça repose ma pauvre cervelle.
Je vais reprendre mes lectures pour mon bouquin, que je ne commencerai pas avant une bonne année.
Savez-vous où se trouve maintenant l'immense Tourgueneff?
Mille tendresses à tous, et à vous les meilleures de votre vieux.
A GEORGE SAND
Dimanche...
Je ne suis pas comme M. de Vigny, je n'aime point « lo son du cor au fond des bois ». Voilà deux heures qu'un imbécile posté dans l'île en face de moi m'assassine avec son instrument. Ce misérable-là me gâte le soleil et me prive du plaisir de goûter l'été. Car il fait maintenant un temps splendide, mais j'éclate de colère. Je voudrais bien, cependant, causer avec vous un petit peu, chère maître.
Et d'abord, salut à votre septantaine, qui me paraît plus robuste que la vingtaine de bien d'autres ! Quel tempéra-
menl d'Hercule vous avez! Se baigner dans une rivière glacée, c'est une preuve de force qui m'épale, et la marque d'un « fonds de santé » rassurante pour vos amis. Vivez longtemps. Soignez-vous pour vos chères petites-filles, pour le bon Maurice, pour moi aussi, pour tout le monde, et j'ajouterais : pour la littérature, si je n'avais peur de vos dédains superbes.
Allons, bon! encore le cor de chasse! C'est du délire. J'ai envie d'aller chercher le garde-champètre.
Moi, je ne les partage pas, vos dédains, et j'ignore absolument, comme vous le dites, « le plaisir de rien faire ». Dès que je ne tiens plus un livre ou que je ne rêve pas d'en écrire un, il méprend un ennui à crier. La vie, enfin, ne me semble tolérable que si on l'escamote. Ou bien il faudrait se livrer à des plaisirs désordonnés... et encore!
Donc, j'en ai fini avec le Sexe faible., qui sera joué, telle est du moins la promesse de Carvalho, en janvier, si y Oncle Sam, de Sardou, est rendu par la censure; dans le cas contraire, ce serait en novembre.
Comme j'avais pris l'habitude, pendant six semaines, de voir les choses théâtralement, de penser par le dialogue, ne voilà-t-il pas que je me suis mis à construire le plan d'une autre pièce! laquelle a pour titre : le Candidat. Mon plan écrit occupe vingt pages. Mais je n'ai personne à qui le montrer. Hélas! je vais donc le laisser dans un tiroir et me remettre à mon bouquin. Je lis ['Histoire de la médecine., de Daremberg, qui m'amuse beaucoup, et j'ai fini VFssai sur les facultés de V entendement., du sieur Garnier, que je trouve fort sot. Voilà mes occupations.
Il paraît se calmer. Je respire.
Je ne sais si à Nohanl on parle autant du Scliah que dans nos régions. L'enthousiasme a été loin. Un peu plus, on l'aurait proclamé empereur. Son séjour à Paris a eu, sur la classe commerçante, boutiquière et ouvrière, une influence monarchique dont vous ne vous doutez pas, et messieurs les cléricaux vont bien, 1res bien même!
Autre côté de l'horizon, les horreurs qui se commettent en Espagne! De telle sorte que l'ensemble de l'humanité continue à être bien gentil.
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 30 août 1S73.
Où se retrouver, à présent? où es-lu niché? Moi j'arrive d'Auvergne avec toute ma smala^ Plauchut compris. C'est beau, l'Auvergne; c'est joli surtout. La flore est toujours riche et intéressante, la promenade rude, les logements difficiles. J'ai tout supporté très bien, sauf les deux mille mètres d'élévation du Sancy, qui, mêlant un vent glacé à un soleil brûlant, m'ont flanqué quatre jours de fièvre. Après cela j'ai repris le courant et je reviens ici continuer mes bains de rivière jusqu'aux gelées.
De travail quelconque, de littérature à quelque degré que ce soit, il n'a pas été plus question que si aucun de nous eût jamais appris à lire. Les poàtes du crû me poursuivaient avec des livres et des bouquets. J'ai fait la morle et on m'a laissée tranquille. J'en suis quitte, en rentrant
ET GUSTAVE Ff-AURERT 373
chez moi, pour envoyer un exemplaire de moi, nimporte quoi en échange. Ahî que j'ai vu de beaux endroits et des combinaisons volcaniques bizarres, où il eût fallu entendre ton S ainl- Antoine dans un cadre digne du sujet! A quoi servent ces joies de la vision et comment se traduisent plus tard les impressions reçues? on ne le sait pas d'avance, et, avec le temps et le laisser-aller de la vie, tout se retrouve et s'enchâsse.
Quelles nouvelles de ta pièce? As-tu commencé ton livre? As-tu choisi une station d'étude? Enfin dis-moi ce que devient mon Cruchard, le Cruchard de mon cœur. Écris-moi ne fût-ce qu'un mol. Dis-moi que tu nous aimes toujours comme je t'aime et comme nous t'aimons tous ici.
G. SAND
CCLXÏI
A GEORGE SA.ND
Croisset, vendredi 5 septembre IBTS.
En arrivant ici, hier, j'ai trouvé votre lettre, chère bon mailre. Tout va bien, chez vous; donc. Dieu soit loué!
J'ai passé tout le mois d'août à vagabonder, car j'ai été à Dieppe, à Paris, à Saint-Gratien, dans la Brie et dans la Beauce, pour découvrir un certain paysage que j'ai en tête, et que je crois avoir enfin trouvé dans les environs de Houdan. Cependant, avant de me mettre à mon effrayant bouquin, je ferai une dernière recherche sur la route qui va de la Loupe à Laigle. Après quoi, bonsoir.
Le Vaudeville s'annonce bien. Garvalho, jusqu'à présent, est charmant. Son enthousiasme est même si fort que je ne suis pas sans inquiétudes. Il faut se rappeler les bons Français qui criaient « A Berlin! » et qui ont reçu une si jolie pile.
Non seulement ledit Carvalho est content du Sexe faible, mais il veut que j'écrive tout de suite une autre comédie dont je lui ai monlré le scénario, et qu'il voudrait donner l'autre hiver. Je ne trouve pas la chose assez mûre pour me mettre aux phrases. D'autre part, je voudrais bien en être débarrassé avant -d'entreprendre l'histoire de mes bonshommes. En attendant, je continue à Ure et à prendre des notes.
Vous ne savez pas, sans doute, qu'on a formellement interdit la pièce de Goétlogon, parce quelle critiquait VFmpire. C'est la réponse de la censure. Comme j'ai dans le Sexe faible un vieux général un peu ridicule, je ne suis pas sans crainte. Quelle belle chose que la censure! Axiome : Tous les gouvernements exècrent la Ullérature, le pouvoir n'aime pas un autre pouvoir.
Quand on a défendu de jouer Mademoiselle La Quiniinie^ vous avez été trop stoïque, chère maître, ou trop indifférente. Il faut toujours protester contre l'injustice et la bêtise, gueuler, écumer et écraser quand on le peut. Moi, à votre place et avec votre autorité, j'aurais fait un lier sabbat. Je trouve aussi que le père Hugo a tort de se laire pour le Roi s'amuse. Il affirme souvent sa personnalité dans des occasions moins légitimes.
A Rouen on a fait des processions, mais l'effet a complètement raté, et le résultat en est déplorable pour la fusion!
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Quel malheur! Parmi les bêtises de notre époque, cellelà (la fusion) est peut-être la plus forte. Je ne serais pas étonné quand nous reverrions le petit père Thiers! D'autre part, beaucoup de rouges, par peur de la réaction cléricale, sont passés au bonapartisme. Il faut avoir une belle dose de naïveté pour garder une foi politique quelconque. Avez-vous lu VAntechrisfi Moi, je trouve cela un beau bouquin, à part quelques fautes de goût, des expressions modernes appliquéesà des chosesantiques. Renan me semble du reste en progrès. J'ai passé dernièrement toute une soirée avec lui et je l'ai trouvé adorable.
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 3 octobre 1873.
L'existence de Cruchard est un beau poème, tellement dans la couleur, que je ne sais si c'est une biographie de la façon ou la copie d'un article fait de bonne foi. J'avais besoin de rire un peu après le départ de tous les Viardol (sauf Viardot) et du grand Moscove *, qui a été charmant bien que fortement indisposé de temps à autre. Il est })arti très bien et très gai, mais regrettant de n'avoir pas été chez loi. La vérité est qu'il a été malade à ce moment-là. Il a l'estomac détraqué, comme moi, depuis quelque temps. Je me guéris par la sobriété et lui non ! Je l'excuse ; après ces crises on est affamé, et si on l'est en raison du coffre qu'on a à remplir, il doit lèlre terriblement. Quel aimable,