‹ Correspondance entre George Sand et Gustave FlaubertChapitre 65 sur 73 · Princesse Malhilde · texte numérisé non relu

Princesse Malhilde

en tout cas, il m'aura été mortellement ennuyeux. Je ne suis pas Vhomme de la nature et je ne comprends rien aux pays qui n'ont pas d'histoire. Je donnerais tous les glaciers pour le musée du Vatican. C'est là qu'on rêve. Enfin, dans une vingtaine de jours je serai recollé à ma table verte! dans un humble asile, où vous m'avez l'air de ne plus vouloir venir !

CGLXXX

Nohant, 6 juillet 1874.

(Hier soixante-dix ans.

J'ai été à Paris du 30 mai au 10 juin, tu n'y étais pas. Depuis mon retour ici, je suis malade, grippée, rhumatisée et souvent privée absolument de l'usage du bras droit. Je n'ai pas le courage de garder le lit : je passe la soirée avec mes enfants et j'oublie mes petites misères qui passeront; tout passe. Voilà [)Ourquoi je n'ai pu t'écrire, même pour te remercier de la bonne lettre que tu m'as écrite à propos de mon roman. A Paris, j'ai été surmenée de fatigue. Voilà que je vieillis et que je commence à le sentir; je ne suis pas plus souvent malade, mais la maladie me met plus à bas. Ça ne l'ait rien, je n'ai pas le droit de me plaindre, étant bien aimée et bien soignée dans mon nid. Je pousse Maurice à courir sans moi, puisque la force me manque pour l'accompagner. Il part demain pour le Cantal avec un domestique, une tente, une lampe st

quantité cVustensUes pour examiner les micros de sa circonscription entomologique. Je lui dis que lu l'ennuies sur le Riglii. Il n'y comprend rien.

Du 7.

Je reprends ma lettre, commencée hier; j'ai encore beaucoup de peine à remuer ma plume, et même, en ce moment, j'ai une douleur au côlé, et je ne peux pas...

A demain.

Du 8.

Enfin, je pourrai peut-être aujourd'hui; car j'enrage de penser que tu m'accuses peut-être d'oubli, tandis que je suis empêchée par une faiblesse toute physique, où mon cœur n'est pour rien. Tu me dis qu'on te trépigne trop. Je ne hs que le Temps ^ et c'est déjà beaucoup pour moi d'ouvrir un journal et de voir de quoi il parle. Tu devrais faire comme moi et ignorer la critique quand elle n'est pas sérieuse, et même quand elle l'est. Je n'ai jamais bien vu à quoi elle sert à l'auteur critiqué.

La critique part toujours d'un point de vue personnel dont l'artiste ne reconnaît pas l'autorité. C'est à cause de cette usurpation de pouvoirs dans l'ordre intellactuel que l'on arrive à discuter le Soleil et la Lune; ce qui ne les empêche nullement de nous montrer leur bonne face tranquille.

Tu ne veux pas être l'homme de la nature, tant pis pour toi! tu attaches dès lors trop d'importance au détail des choses humaines, et lu ne te dis pas qu'il y a en toi-même une force naturelle qui défie les si et les mais du bavar-

dage humain. Nous sommes de la nature, dans la nature, par la nature, et pour la nature. Le talent, la volonté, le génie, sont des phénomènes naturels comme le lac, le , volcan, la montagne, le vent, l'astre, le nuage. Ce que l'homme tripote est gentil ou laid, ingénieux ou bète; ce qu'il reçoit de la nature est bon ou mauvais ; mais cela est, cela existe et subsiste. Ce n'est pas au tripotage d'appréciation appelé la critique, qu'il doit demander ce qu'il a fait et ce qu'il veut faire. La critique n'en sait rien; son affaire est de jaser.

La nature seule sait parler à l'intelligence une langue impérissable, toujours la même, parce qu'elle ne sort pas du vrai éternel, du beau absolu. Le difficile, quand on voyage, c'est de trouver la nature, parce que partout l'homme l'a arrangée et presque partout gâtée; c'est pour cela que tu t'ennuies d'elle probablement, c'est que partout elle t'apparaît déguisée ou travestie. Pourtant les glaciers sont encore intacts, je présume.

Mais je ne peux plus écrire, il faut que je te dise vile que je t'aime, que je t'embrasse tendrement. Donne-moi de tes nouvelles. J'espère que, dans quelques jours, je serai sur pied. Maurice attend pour partir que je sois vaillante : je me dépêche tant que je peux! Mes petites t'embrassent, elles sont superbes. Aurore se passionne pour la mythologie (George Gox, traduction Baudry). Tu connais cela? Travail adorable pour les enfants et les parents. Assez, je ne peux plus. Je t'aime; n'aie pas d'idées noires et résigne-loi à l'ennuyer si l'air est bon là-bas.

ccLxrxi

A GEORGE SAND

Le Rigbi, 14 juillet 1874.

Commenl? malade? pauvre chère maître! Si ce sont des rhumatismes, faites donc comme mon frère, qui, en sa quahté de médecin, ne croit guère à la médecine. 11 a été l'année dernière aux eaux d'Aix, en Savoie, et en quinze jours il s'est guéri de douleurs qui le tourmentaient depuis six ans. Mais il faudrait pour cela vous déplacer, quitter vos habitudes, Nohant et les cnéres petites. Vous resterez chez vous et vous aurez torl. On doit se soigner... pour ceux qui vous aiment.

Et à ce propos vous m'envoyez dans votre dernière lettre un vilain mot. Moi, vous soupçonner d'oubli envers Cruchard! Allons donc! J'ai, primo, trop de vanité, et ensuite trop de foi en vous.

Vous ne me dites pas ce qui en est de votre pièce à rOdéon.

A propos de pièces, je vais derechef m'exposer aux injures de la populace et des foHiculaires. Le directeur du théâtre de Cluny, à qui j'ai porté le Sexe faible^ m'a écrit une lettre admirative et se dispose à jouer cette pièce au mois d'octobre. Il compte sur un grand succès d'argent. Ainsi soit-ii! Mais je me souviens de l'enthousiasme de Garvalho, suivi d'un refroidissement absolu ! et tout cela augmente mon mépris pour les soi-disant malins qui pré-

tendent s'y connaître. Car, enfln, voilà une œuvre dramatique déclarée par les directeurs du Vaudeville et de Cluny « parfaite », par celui des Français «• injouable :> et par celui de l'Odéou « à refaire d'un bout à l'autre ». Tirez une conclusion maintenant! et écoulez leurs avis! N'importe, comme ces quatre messieurs sont les maîtres de vos destinées parce qu'ils ont de l'argent, et qu'ils ont plus d'esprit que vous, n'ayant jamais écrit une ligne, il faut les en croire et se soumettre.

C'est une chose étrange combien les imbéciles trouvent de plaisir à patauger dans l'œuvre d'un autre! à rogner, corriger, faire le pion! Vous ai-je dit que j'étais, à cause de cela, très en froid avec le nommé ***. Il a voulu remanier, dans le temps, un roman que je lui avais recommandé, qui n'était pas bien beau, mais dont il est incapable de tourner la moindre des phrases. Aussi ne lui ai-je point caché mon opinion sur son compte ; inde irœ. Cependant il m'est impossible d'être assez modeste pour croire que ce brave Polaque soit plus fort que moi en prose française. Et vous voulez que je reste calme! chère maître! Je n'ai pas votre tempérament! Je ne suis pas comme vous toujours planant au-dessus des misères de ce monde. Voire Cruchard est sensilif comme un écorché. Et la bêtise, la suffisance, l'injustice l'exaspèrent de plus en plus. Ainsi la laideur des Allemandes qui m'entourent me bouche la vue de Righi! ! ! Nom d'un nom ! quelles gueules!

Dieu merci, « de mon horrible aspect je purge leurs États! >

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