S CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND
CGLXXXII
A GEORGE SAND
Samedi, 26 septembre 187-J.
Donc, après m'être embêté comme un âne au Righi, je siùs revenu chez moi au commencement daoût et je me suis mis à mon bouquin. Le début n'a pas été commode, il a été même « espovantable » et j'ai « cuydé » en périr de désespoir; mais à présent ça va, j'y suis, advienne que pourra! Du reste, il faut être absolument fol pour entreprendre un pareil livre. J'ai peur qu'il ne soit, par sa conception même, radicalement impossible. Nous verrons. Ah! si je le menais à bien... .]uel rêve!
Vous savez sans doute qu'une fois de' plus, je m/e.xpose aux orages de la rampe (jolie métaphore) et « qu'affrontant la publicité du théâtre », je comparaîtrai sur les tréteaux de Cluny, probablement, vers la fin de décembre. Le directeur de cette boite est enchanté du Sexe faible. Mais Carvalho, aussi, l'était, ce qui n'a pas empêché... Vous savez le reste.
Il va sans dire que tout le monde me blâme de me faire jouer dans ua pareil boui-boui. Mais puisque les autres ne veulent pas de cette pièce et que je tiens à ce qu'elle soit représentée pour faire gagnera l'héritier de Bouilhet quelques sous, je suis bien obligé d'en passer par là Je garde, pour vous en faire le récit, quand nous nous verrons, deux ou trois jolies anecdotes à ce propos. Pourquoi le théâtre 2st-il une cause générale de délire? Une fois qu'on est sur ce terrain-là, les conditions ordinaires sont changées. Si
on a eu le malheur (léger) de ne pas réussir, vos amis se détournenl de vous. On est très déconsidéré. On ne vous salue plus! Je vous jure ma parole d'honneur que cela m'est arrivé pour le Candidat. Je ne crois pas aux conjurations dHoIbachiques, cependant tout ce qu'on m'a fait depuis le mois de mars m'étonne. Au reste, je m'en bals l'œil profondément et le sort du Sexe faible m'inquiète moins que la plus petite des phrases de mon roman.
L'esprit public me semble de plus en plus bas! Jusqu'à qu'elle profondeur de bêtise descendrons-nous? Le dernier livre de Belot s'est vendu en quinze jours à huit mille exemplaires, la Conquête de Plassans de Zola à dix-septcents en six mois, et il n'a pas eu un article! Tous les idiots du lundi viennent de se pâmer sur une Chaîne de M. Scribe!... La France est malade, très malade, quoi qu'on dise; et mes pensées, de plus en plus, sont couleur d'ébène.
Il y a pourtant de jolis éléments de comique : 1° l'évasion Bazaine avec l'épisode de la sentinelle; 2° V Histoire d'un Diamant du sieur Paul de Musset (voir la Revue des. Deux Mondes du 1" septembre) ; 3" le vestibule de l'ancien établissement de Nadar, near old England, oîi l'on peut contempler la photographie d'Alexandre Dumas grandeur naturelle.
Je suis sûr que vous me trouvez grincheux et que vousallez me répondre : Qu'est-ce que tout cela fait? Mais tout fait et nous crevons par la blague, par l'ignorance, par l'outi'ecuidance, par le mépris de la grandeur, par l'amour de la banalité et le bavardage imbécile.
« L'Europe qui nous hait nous regarde en riant », dit Ruv Blas. Ma foi, elle a raison de rire.