CCLXXXIII
Nohant, 5 novembre 1871.
Comment, mon Cruchard, tu as été malade? Voilà ce, que je craignais, moi qui vis dans les maux d'entrailles et qui pourtant ne travaille guère, je m'inquiète de ton genre de vie, excès de dépense intellectuelle et trop de claustration. Malgré le charme que j'ai constaté et apprécié à Croisset, je crains pour toi cette solitude où tu n'as plus personne pour te rappeler qu'il faut manger, boire et dormir, et surtout marcher. Votre climat pluvieux vous rend casaniers. Ici, où il ne pleut pas assez, on est du moins poussé dehors par le beau et chaud soleil et ce Phébus-là nous ravigote, tandis que notre Phébus-ApoUo nous assassine.
Mais je te parle toujours comme à un Cruchard philosophe et revenu de sa personnahlé, à un Cruchard fanatique de littérature et ivre de production. Quand donc pourras-tu te dire : voici l'heure du repos, savourons l'innocent plaisir de vivre pour vivre, de regarder avec étonnement l'agitation des autres et de ne leur donner de soi que l'excédent de son trop-plein? Il fait bon remâcher pour soi-même ce qu'on s'est assimilé dans la vie, parfois sans attention et sans discernement.
Les vieilles amitiés nous soutiennent et tout à coup nous désolent. Je viens de perdre mon pauvre aveugle Duveruet
que lu as vu chez nous et qui s'esl éteint tout doucement sans s'en douter et sans souffrir. G'e>t encore un viJe énorme autour de nous et mon neveu le substitut est nommé à Châteauroux. Sa mère l'a suivi.
Nous voilà donc tout seuls de notre famille. Heureusement nous nous aimons tant que nous pouvons vivre comme cela, mais non sans regret des absents. Plauchut nous a quittés hier pour revenir à Noël. Maurice est déjà à l'œuvre pour nous préparer une splendide représentation de marionnettes. Et toi, si tu es à Paris, ne viendras-tu pas faire le réveillon avec nous? Tu auras fini tes répétitions, tu auras eu un succès, lu seras peut-être en humeur de revenir à la vie matérielle en mangeant des truffes?
Donne de les nouvelles, ne sois plus malade, aime touours ton vieux troubadour et les siens qui t'aiment aussi. ,
G. SAND
CGLXXXIV
A GEORGE SAND
Mercredi 2 décembre 1874.
J'ai des remords à votre endroit. Laisser si longtemps sans réponse une lettre pareille à votre dernière est un crime. J'attendais pour vous écrire que j'eusse à vous apprendre quelque chose de certain, sur le Sexe faible. Ce qu'il y a de certain, c'est que je l'ai retiré de Cluny il y a huit jours. Le personnel que Weinschenk me proposait était odieux de bêtise, et les engagements qu'il m'avait
promis il ne les a pas faits. Mais, Dieu merci, je me suis retiré à temps. Actuellement ma pièce est présentée au Gymnase. Point de nouvelles, jusqu'à présent, du sieur Montigny.
- Je me donne un mal de cinq cents diables pour mon bouquin ', me demandant quelquefois si je ne suis pas fou de l'avoir entrepris. Mais, comme Thomas Diafoirus, je me raidis contre les difficultés d'exécution qui sont effroyables, il me faut apprendre un tas de choses que j'ignore. Dans un mois j'espère en avoir Uni avec l'agriculture et le jardinage et je ne serai qu'aux deux tiers de mon premier chapitre.
A propos de livre lisez donc Fromont et Rislei\ de mon ami Daudet, et les Diaboliques de mon ennemi Barbey d'Aurevilly. C'est à se tordre de rire. Cela tient peut-être à la perversité de mon esprit qui aime les choses malsaines, mais ce dernier ouvrage m'a paru extrêmement amusant; on ne va pas plus loin dans le grotesque involontaire.
Calme plat d'ailleurs, la France s'enfonce doucement comme un vaisseau pourri, et l'espoir du sauvetage, même aux plus solides, paraît chimérique. Il faut être ici, à Paris, jjour avoir une idée de l'abaissement universel, de la sottise, du gâtisme où nous pataugeons.
Le sentiment de cette agonie me pénètre^et je suis triste à crever. Quand je ne me torture pas sur ma besogne, je gémis sur moi-même. Voilà le vrai. Dans mes loisirs, je ne fais pas autre chose que de songer à ceux qui sont morts, et je vais vous dire un mot bien prétentieux. Personne ne me comprend; j'appartiens à un autre monde.
1 , Bouvard et Pécuchet.
ET GUSTAVE FLAUBERT 4l3
Les gens de mon métier sont si peu de mon métier ! Il n'y a guère qu'avec Victor Hugo que je peux causer de ce qui m'intéresse. Avant-hier il m'a cité par cœur du Boilcau et du Tacite. Cela m'a fait l'eiïet d'un cadeau, tant la chose est rare. D'ailleurs, les jours où il n'y a pas de politiciens chez lui, c'est un homme adorable.
A GUSTAVE FLAUBERT, A CRÛISSET
Nohaat, 8 décembre 1874.
Pauvre cher ami,
Je t'aime d'autant plus que tu deviens plus malheureux. Comme tu te tourmentes et comme tu t'affectes de la vie! car tout ce dont tu te plains, c'est la vie; elle n'a jamais été meilleure pour personne et dans aucun temps. On la sent plus ou moins, on la comprend plus ou moins, on en souffre donc plus ou moins, et plus on est en avant de l'époque où l'on vit, plus on souffre. Nous passons comme des ombres sur un fond de nuages que le soleil perce à peine et rarement, et nous crions sans cesse après ce soleil, qui n'en peut mais. C'est à nous de déblayer nos nuages.
Tu aimes trop la littérature ; elle te tuera et tu ne tueras pas la bêtise humaine. Pauvre chère bêtise, que je ne hais pas, moi, et que je regarde avec des yeux maternels; car c'est une enfance, et toute enfance est sacrée. Quelle haine tu lui as vouée ! quelle guerre tu lui fais !
Tu as trop de savoir et d'intelligence, tu oublies qu'il y a quelque chose au-dessus de l'art : à savoir, la sagesse, dont l'art à son apogée n'est jamais que l'expression. La sagesse comprend tout : le beau, le vrai, le bien, l'enthousiasme, par conséquent. Elle nous apprend à voir hors de nous quelque chose de plus élevé que ce qui est en nous, et à nous l'assimiler peu à peu par la contemplation et l'admiration.
Mais je ne réussirai pas à te changer, je ne réussirai même pas à te faire comprendre comment j'envisage et saisis le bonheur, c'est-à-dire l'acceptation de la vie, quelle qu'elle soit! Il y a une personne qui pourrait te modifier et te sauver, c'est le père Hugo; car il a un côté jiar lequel il est grand philosophe, tout en étant le grand artiste qu'il te faut et que je ne suis pas. Il faut le voir souvent. Je crois qu'il te calmera : moi, je n'ai plus assez d'orage en moi pour que tu me comprennes. Lui, je crois qu'il a gardé son foudre et qu'il a tout de même acquis ta douceur et la mansuétude de la vieillesse.
Vois-le, vois-le souvent et conte-lui tes peines, qui sont grosses, je le vois bien, et qui tournent trop au spleen. Tu penses trop aux morts, tu les crois trop arrivés au repos. Ils n'eu ont point. Ils sont comme nous, ils cherchent. Ils travailk-nl à chercher.
Tout mon monde va bien et t'embrasse. Moi, je ne guéris pas; mais j'espère, guérie ou non, marcher encore pour élever mes petites-filles, et pour faimer, tant qu'il me restera un souffle.
G. SAND
GCLXXXVI
A GUSTAVE FLAUBERT, A CRûlSSET
Nohant, 16 janvier 1855.
Moi aussi, cher Cruchard, je t'embrasse au commencement de Tannée et le la souhaite tolérable, puisque tu ne veux plus entendre parler du mythe bonheur. Tu admires ma sérénité; elle ne vient pas de mon fonds, elle vient de la nécessité où je suis de ne plus penser qu'aux autres. Il n'est que temps, la vieillesse marche et la mort mé pousse par les épaules.
Je suis encore, sinon nécessaire, du moins exlrêmement utile au moins, et j'irai tant que j'aurai un soufile, pensant, parlant, travaillant pour eux.
Le devoir est le maître des maîtres, c'est le vrai Zeus des temps modernes, fils du Temps et devenu son maître. Il est celui qui vit et agit en dehors de toutes les agitations du monde. 11 ne raisonne pas, il ne discute pas. Il examine sans effroi; il marche sans regarder derrière lui; Crono^ le slupide avalait des pierres, Zeus les brise avec la foudre, et, la foudre, c'est la volonté. Je ne suis donc pas un philosophe, je suis un serviteur de Zeus, qui ôte la moitié de leur âme aux esclaves, mais qui la laisse entière aux braves.
Je n'ai plus le loisir de penser à moi, de rêver aux choses décourageantes, de désespérer de l'espèce humaine, de regarder mes douleurs et mes joies passées et d'appeler la mort.
Paibleu! si on était égoïste, on la verrait venir avec joie ; c'est si commode de dormir dans le néant, ou de s'éveiller à une vie meilleure! car elle ouvre ces deux hypothèses, ou, pour mieux dire, celte antithèse.
Mais, pour qui doit travailler encore, elle ne doit pas être appelée avant l'heure où l'épuisement ouvrira les portes de la liberté. Il l'a manqué d'avoir des enfants. C'est la punition de ceux qui veulent être trop indépendants; mais cette souffrance est encore une gloire pour ceux qui se vouent à Apollon. Ne te plains donc pas d'avoir à piocher et peins-nous ton martyre; il y a un beau livre à faire là-dessus.
Renan désespère, dis-tu; moi, je ne crois pas cela : je crois qu'il souffre, comme tous ceux qui voient haut et loin; mais il doit avoir des forces en proportion de sa vue. Napoléon partage ses idées, il fait bien s'il les partage toutes. Il m'a écrit une très sage et bonne lettre. II voit maintenant le salut relatif dans une république sage, et, moi, je la crois encore possible. Elle sera très bourgeoise et peu idéale, mais il faut bien commencer par le commencement. Nous autres artistes, nous n'avons point de patience. Nous voulons tout de suite l'abbaye de Thélème; mais, avant de dire : « Fais ce que veux! s il faudra passer par : <t Fais ce que peux! »
Je t'aime et je t'embrasse de tout mon cœur, mon cher Polycarpe. Mes enfants grands et petits se joignent à moi.
Pas de faiblesse, allons! Nous devons tous exemple à nos amis, à nos proches, à nos concitoyens. Et moi, crois-tu donc que je n'ai pas besoin d'aide et de soutien dans ma longue tâche, qui n'est pas finie? N'aimes-tu plus
Eï GUSTAVE FLAUBERT 417
personne, pas même ton vieux troubadour^ qui toujours chante, et pleure souvent, mais qui s'en cache, comme font les chats pour mourir?
CCLXXXYII
A GEORGE SAND
Paris, samedi soir.
Chère maître.
Je maudis une fois de plus la manie du dramatique et le plaisir qu'éprouvent certaines gens à annoncer des nouvelles considérables ! On m'avait dit que vous étiez très malade. Votre bonne écriture est venue me rassurer hier matin, et ce matin j'ai reçu la lettre de Maurice, donc Dieu soit loué !
Que vous dire de moi? Je ne suis pas raide, j'ai... je ne sais quoi. Le bromure de potassium m'a calmé et donné un eczéma au milieu du front.
Il se passe dans mon individu des choses anormales. Mon affaissement psychique doit tenir à quelque cause cachée? Je me sens vieux, usé, écœuré de tout. Et les autres m'ennuient comme moi-même.
Cependant je travaille, mais sans enthousiasme : comme on fait un pensum, et c'est peut-être le travail qui me rend malade, car j'ai entrepris un livre insensé.
Je me perds dans mes souvenirs d'enfance comme un vieillard... je n'attends plus rien de la vie qu'une suite de feuilles de papier à barbouiller de noir. 11 me semble que