CCLXXXIX
A GUSTAVE FLAUI5ERT
Nohant, 25 mars 1875.
Ne t'inquiète pas de moi, mon Polycarpe. Je n'ai rien de grave, un peu de grippe et ce bras droit qui ne marche
guère mais dont rélectricilé viendra à bout. On pense que c'est un effort.
Je me tourmente de toi davantage, bien que lu sois dix fois fort comme moi, mais lu as le moral affecté tandis que le mien prend son parti de tout, lâchement si tu veux, mais c'est peut-êlre une philosophie, de savoir être lâche plutôt que fâché.
Écris-moi donc, dis-moi que lu sors, que lu marches, que lu vas mieux. — J'ai fini de revoir les épreuves de Flamarande. C'est le plus ennuyeux de la besogne.
Je t'enverrai le livre en volumes, je sais que tu n'aimes pas à lire par petits morceaux.
Je suis un peu fatiguée, pourtant j'ai envie de recommencer autre chose. Tant qu'il ne fait pas chaud pour sortir, je m'ennuie de n'avoir pas quelque chose en train.
Dans le nid, tout va bien sauf quelques rhumes. Le printemps est si grinchu cette année ! Enfin le pâle soleil redeviendra le cher Phebus-Appollo à la brillante crinière et tout ira bien.
Aurore devient si grande qu'on s'étonne de Fenlcndre rire et jouer comme un enfant, toujours bonne et tendre, l'autre drûleUe et facétieuse toujours.
Parle-nous de toi et aime-nous toujours comme nous l'aimons.
Ton vieux troubadour.
Nohant, 7 mai 1875.
Tu me laisses donc sans nouvelles de loi? Tu dis que tu aimes mieux te faire oublier que de te plaindre sans cesse, comme c'est très inutile et qu'on ne t'oubliera pas, plains-toi donc, mais dis-nous que tu existes et que lu nous aimes toujours.
Gomme tu es d'autant meilleur que tu es plus grognon, je sais que tu ne te réjouiras pas de la mort de ce pauvre Michel. Pour moi c'est une grosse perle dans tous les sens, car il m'était absolument dévoué et me le prouvait à toute heure par des soins et des services sans nombre.
On va bien ici, je suis en bon étal depuis qu'il ne fait plus froid et je travaille beaucoup. Je fais aussi beaucoup d'aquarelles, je lis Vltiade avec Aurore qui ne veut pas d'autre traduction que celle de Leconte de Lisle, prétendant qu'on lui gâte son Homère avec des à peu près.
L'enfant est un singuher mélange de précocité et d'enfantillage. Elle a neuf ans et elle est si grande qu'on lui en donne douze. Elle joue à la poupée avec passion, et elle est littéraire comme toi et moi, tout en apprenant sa langue qu'elle ne sait pas encore.
Es-tu encore à Paris par ce beau temps? Nohant est maintenant ruisselant de fleurs, de la cime des arbres aux gazons; Croisset doit être encore plus joli car il est
frais, et nous, nous nous débattons contre la sécheresse devenue chronique en Berry. Mais si tu es encore à Paris, tu as sous les yeux ce beau parc de Monceau où tu te promènes, j'espère, car il le faut. La vie est à ce prix, marcher!
Ne viendras-tu pas nous voir? Que lu sois triste ou gai, on t'aime de même ici et on voudrait que raffeclioa fût pour toi quelque chose, mais on t'en donnera et on t'en donne sans conditions.
Je pense aller le mois prochain à Paris, y seras-tu?
G. SAND
A GEORGE SAND
Croissct, iO mai ISIb.
Une goutte errante, des douleurs qui se promènent partout, une invincible mélancolie, le sentiment de « l'inutilité universelle » et de grands doutes sur le livre que je fais, voilà ce que j'ai, chère et vaillant maiire. Ajoutez à cela des inquiétudes d'argent avec des retours mélancoliques sur le passé, voilà mon état, et je vous assure que je fais de grands efforts pour en sortir. Mais ma volonté est fatiguée. Je ne puis me décider à rien d'effectif. Ah! j'ai mangé mon pain blanc le premier et la vieillesse ne s'annonce pas sous des couleurs folichonnes. Depuis que je fais de l'hydrothérapie, cependant, je me sens un peu moins vache, et ce soir, je vais me remettre au travail, sans regarder derrière moi.
J'ai quitté mon logement de la rue Murillo et j'en ai pris un plus spacieux, qui est contigu à celui que ma nièce vient de retenir sur le boulevard de la Reine-Hortense. Je serai moins seul Thiver prochain, car je ne peux plus supporter la solitude.
Tourgueneiï m'a paru cependant très content des deux premiers chapitres de mon affreux bouquin. Mais Tourgueneff m'aime peut-être trop pour me juger impartialement.
Je ne vais pas sortir de chez moi d'ici à longtemps, car je veux avancer dans ma besogne, laquelle me pèse sur la poitrine comme un poids de cinq cent mille kilogrammes. Ma nièce viendra passer ici tout le mois de juin. Quand elle en sera partie, je ferai une petite excursion archéologique et géologique dans le Calvados, et ce sera tout.
Non, je ne me suis pas réjoui de la mort de Michel Lévy et même j'envie celte mort si douce. N'importe, cet homme-là m'a fait beaucoup de mal. 11 m'a blessé profondément. Il est vrai que je suis doué d'une sensibilité a!)surde, ce qui érafle les autres me déchire. Que ne suis-je organisé pour la jouissance comme je le suis pour la douleur!
La page que vous m'envoyez &ur Aurore qui lit Homère m'a fait du bien. Voilà ce qui me manque : une petite fille Comme celle-là! Mais on n'arrange pas sa destinée, on la subit. J'ai toujours vécu au jour le jour, sans projets d'avenir et poursuivant mon but (un seul, la littérature) sans regarder ni à gauche ni à droite. Tout ce qui était autour de moi a disparu, et maintenant je me trouve dans le désert. Bref, l'élément distraction me manque d'une façon absolue.
Pour écrire de bonnes choses, il faut une certaine alacrité ! Que faire pour la ravoir? Quels sont les procédés à employer pour ne pas songer sans cesse à sa misérable personne? Ce qu'il y a de plus malade en moi, c'est « rhumeur » ; le reste, sans cela, irait bien. Vous voyez, chère bon maître, que j'ai raison de vous épargner mes lettres. Ptien n'est sol comme les geignards.
GGXCII
Jeudi matin, 10 juin 1875.
Nous partons, Lina et moi, samedi malin et jusque-là nous sommes toujours en course. Si tu voulais venir dîner avec nous vendredi chez Magny à six heures, au moins on se dirait adieu. Tu serais libre à neuf heures car on se couche comme les poules pour partir le lendemain de bonne heure. Qu'en dis-tu?
Je t'aime de tout mou cœur.
CCXGIII
Ami, j'irai à ton appel dès que tu me diras j'ai fini. Je l'embrasse et je l'aime.
G. SAND
GGXCIV
Nohant, 15 août.
Mon pauvre cher vieux, j'apprends aujourd'hui seulement par une lettre de ce cher paresseux de Tourgueneff, le malheur qui frappe ta nièce. Est-ce donc irréparable? Son mari est tout jeune et intelligent, ne pourra-t-il pas recommencer, ou prendre un emploi qui lui rendra l'aisance? Ils n'ont pas d'enfants, il ne leur faut pas des millions pour vivre, jeunes et bien portants qu'ils sont tous deux. Tourguenefï' me dit que ton avoir est entamé par cette débâcle. Si ce n'est qu'entamé seulement, tu supporteras cette grave contrariété en philosophe. Tu n'as ni vices à satisfaire, ni ambitions à assouvir, je suis sûre que tu arrangeras ta vie pour la mettre au niveau de tes ressources. Le plus rude pour toi à supporter, c'est le chagrin de cette jeune femme qui est une fille pour toi. Mais tu lui donneras le courage et la consolation, c'est le moment d'être au-dessus de les propres ennuis, pour adoucir ceux des autres. Je suis sûre qu'à l'heure où je t'écris, tu as déjà calmé son esprit et attendri son cœur. Peut-être aussi le désastre n'est-il pas ce qu'il paraît au premier moment. Il se fera une embellie, on trouvera un nouveau chemin, car c'est toujours ainsi et la valeur des hommes se mesure à leur énergie, à leurs espérances qui sont toujours un signe de force et d'intelligence. Plus d'un s'est vaillamment relevé. Sois sûr que de meilleurs jours viendront et dis-le-leur sans cesse, parce que c'est vrai.
i26 CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND
Il ne faut pas que la santé morale et physique soil ébranlée par cet échec. Pense à guérir ceux que tu aimes et ouMie-toi, toi-même. Nous y penserons pour toi et nous .souffrirons à ta place; car je suis vivement affectée de te voir un nouveau sujet de tristesse au milieu de ton spleen.
Allons, cher excellent vieux, ranime-toi, fais-nous un Tjeau roman à succès, et pense à ceux qui t'aiment dont ton découragement contriste et déchire le cœur. Aime-les, aime-nous, el lu retrouveras ta force et ton enlrain.
Nous t'embrassons tous bien tendrement. IN 'écris pas si cela l'ennuie, dis-nous seulement, je vas mieux el je vous aime.
G. SAND
CGXCV
A GEORGE SAND
Mercredi.
Me pardonnerez-vous mon long retard, ch' re maître? Mais il me semble que je dois vous ennuyer avec mes éternelles jérémiades. Je rabâche comme un scheik! Je deviens trop bêle! J'assomme tout le monde. Bref, votre Cruchard e^l devenu un intolérable coco à force d'être intolérant. El comme je n'y peux rien du tout je dois, par considération pour les autres, leur épargner les expansions de ma bile.
Depuis six mois principalement je ne sais pas ce que j'ai, mais je me sens profondément malade, sans pouvoir rien préciser de plus, el je connais beaucoup de gens qui sont dans le même état. Pourquoi? Nous souffrons peut-être du
mal lie la France; ici, à Paris, où bat son cœur, on le sent mieux qu'aux exliémités, en province.
Je vous assure qu'il y a maintenant chez tout le monde quelque chose de trouble et d'incompréhensible. Notre ami Renan est un des plus désespérés, et le prince Napoléon pense exactement comme lui. Ceux-là ont les nerfs solides, pourtant. Mais moi, je suis atteint d'une hypocoadrie bien caractérisée. Il faudrait se résigner, et je ne me résigne pas.
Je travaille le plus que je puis afin de ne pas songer à moi. Mais comme j'ai entrepris un livre absurde par les difficultés d'exécution, le sentiment de mon impuissance ajoute à mon chagrin.
Ne me dites plus que « la bêtise est sacrée comme toutes les enfances », car la bêtise ne contient aucun germe. Laissez-moi croire qug les morts ne « cherchent plus » et qu'ils se reposent. On est assez tourmenté sur la terre pour qu'on soit tranquille quand on est dessous. Ah! que je vous envie, que je voudrais avoir votre sérénité ! Sans compter le reste! et vos deux chères petites que j'embrasse tendrement ainsi que vous.
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 7 septembre 1875.
Tu le désoles, tu te décourages, tu me désoles aussi. C'est égal, j'aime mieux que tu te plaignes que de te taire» her ami, et je veux que tu ne cesses pas de m"écrire.
J'ai de gros chagrins aussi et souvent. Mes vieux amis meurent avant moi. Un des plus chers, celui qui avait élevé Maurice et que j'attendais pour m'aider à élever mes petites-filles, vient de mourir presque subitement. C'est une douleur profonde. La vie est une suite de coups dans le cœur. Mais le devoir est là : il faut marcher et faire sa tâche sans conlrister ceux qui souffrent avec nous.
Je te demande absolument de vouloir et de ne pas être indifférent aux peines que nous^ partageons avec loi. Disnous que le calme s'est fait et que l'horizon s'est éclairci.
Nous t'aimons, triste ou gai.
Donne de tes nouvelles.
G. SAND
CGXGVII
Nohant, 8 octobre XS'ib.
Allons, allons! la santé revient malgré toi puisque tu dors de longues nuits. L'air de la mer te force à vivre et tu as fait un progrès, tu as renoncé à un sujet de travail qui n'aurait pas eu de succès. Fais quelque chose de plus terre à terre et qui aille à tout le monde. ' Dis-moi donc ce que l'on vendrait Croisât si l'on était obligé de le vendre. Est-ce une maison et jardin, ou y at-il une ferme, des terres ! Si ce n'était pas au-dessus de mes moyens, je l'achèterais et tu y passerais ta vie durant. Je n'ai pas d'argent, mais je tâcherais de déplacer un petit capital. Réponds-moi sérieusement, je t'en prie; si je puis le faire, c.e sera fait.
J'ai été malade tout Télé, c'esl-à-dire que j'ai toujours souffert, mai.s j'ai travaillé d'autaul plus pour n'y pas songer. On doit reprendre en effet Villemer et Victorine au Théâtre-Français. Mais il n'y a encore rien à l'étude, j'ignore à quel moment de l'automne ou de l'hiver je devrai aller à Paris. Je t'y trouverai dispos et courageux, n'est-ce pas? Si lu as fait par bonté et dévouement, comme ' je le crois, un grand sacrifice à ta nièce qui, en somme, est ta véritable fille, tu n'en sauras plus rien et tu recommenceras la vie comme un jeune homme. Est-ce qu'on est vieux quand on ne veut pas l'èlre? Reste à la mer le plus longtemps possible. L'important c'est de recrépir la machine corporelle. Il fait, chez nous, chaud comme en plein été. J'espère que tu auras encore du soleil là-bas. Apprends la vie du mollusque! ce sont des êtres mieux doués qu'on ne pense et j'aimerais bien à me promener avec Georges Pouchet, moi! L'histoire naturelle est la source inépuisable des occupations agréables pour ceux même qui n'y cherchent que l'agrément, et si tu y mordais, tu serais sauvé. Mais, de toutes façons, tu te sauveras, car tu es quelqu'un et lu ne peux pas te détraquer comme un simple épicier ruiné.
Nous t'embrassons tous du meilleur de nos cœurs.
G. &AND