CCXCVIII
Nohant, 15 novembre 1875.
Te voilà donc à Paris, el tu as quitté le logement de la me Murillo? Tu travailles? bon espoir et bon courage! le bonhomme se relèvera. Je sais qu'on répète Victorine aux Français; mais j'ignore si j'irai voir cette reprise. J'ai été si malade tout l'été, et je souffre encore si souvent des eilrailles que je ne sais pas si la force de me déplacer en hiver me reviendra à pomt. Nous verrons bien. L'espoir fh le trouver là-bas me donnera du courage ; ce n'est pas là ce qui me manquera, mais je suis bien détraquée depuis que j'ai passé ma septantaine, et je ne sais encore si je prendrai le dessus. Je ne peux plus marcher, moi qui aimais tant à me servir de mes pattes, sans risquer d'atroces douleurs. Je patiente avec ces misères, je travaille d'autant plus et je fais de l'aquarelle à mes heures de récréations.
Aurore me console et me charme; j'aurais bien voulu vivre assez pour la marier. Mais Dieu dispose, et il faut accepter la mort et la vie comme il l'entend.
Enlin, c'est pour te dire que j'irai t'cmbrasser si la chose t'est pas absolument impossible. Tu me liras ce que tu as commencé. En attendant, donne-moi de tes nouvelles; car je ne me déplacerai que pour les répétitions dernières. Je connais mou personnel, je sais qu'ils feront tous bien, selon
leurs moyens, et que, d'ailleurs, Perrin les surveillera. Nous te bigeons tous bien tendrement et nous t'aimor.s. Crucliardou non.
G. SAND
CCXGIX
A GEORGE SAND
Paris, 11 décembre 187â.
Ça va un peu mieux et j'en profite pour vous écrire, chère bon maître adorable.
Vous savez que j'ai quitté mon grand roman pour écrire une petite bèlise moyennageuse qui n'aura pas plus de trente pages. Cela me met dans un milieu plus propre que le monde moderne et me fait du bien; puis je cherche un roman contemporain; mais je balance entre plusieurs embryons d'idées; je voudrais faire quelque chose de serré et de violent. Le fil du collier (c'est-à-dire le principal) me manque encore.
Extérieurement, mon existence n'est guère changée : je vois les mêmes gens, je reçois les mêmes visites. Mes fidèles du dimanche sont d'abord le grand Tourgueneff, qui e^ plus gentil que jamais, Zola, Alphonse Daudet et GoncourL Vous ne m'avez jamais parlé des deux premiers. Que pensezvous de leurs livres?
le ne lis rien du tout. Sauf Shakspeare que j'ai repris d'un bout à l'autre. Cela vous retrempe et vous remet de l'air dans les poumons comme si on était sur une haute
montagne. Tout parait médiocre à côté de ce prodigieux bonhomme.
Comme je sors très peu, je n'ai pas encore vu Victor Hugo. Ce soir pourtant je vais me résigner à passer des bottes pour aller lui présenter mes hommages. Sa personne me plaît infiniment, mais sa cour!... miséricorde!
Les élections sénatoriales sont un sujet de divertissement pour le public dont je fais partie. Il a dû se passer dans les couloirs de l'Assemblée des dialogues inouïs de grotesque et de bassesse. Le xix^ siècle est desliné à voir périr toutes les religions. Amen! Je n'en pleure aucune.
A rOdéon, un ours vivant va paraître sur les planches. Voilà tout ce que je sais de la littérature.
CCG
Noliant, 18 et 19 décembre 18'75.
Enfin, je retrouve mon vieux troubadour, qui m'était un sujet de chagrin et d'inquiétude sérieuse. Te voilà sur pied, espérant dans les chances toutes naturelles des événements extérieurs et retrouvant' en toi-même la force de les conjurer, quels qu'ils soient, par le travail. Qu'est-ce que tu appelles quelqu'un dans la /iaM/e/î"»a?ice? Je n'en sais rien, moi; je suis liée avec Victor Borie. Il me rendra service s'il y voit son intérêt. Faut-il lui écrire?
Tu vas donc te remettre à la pioche? Moi aussi; car,
depuis Flamarande^ je n'ai rien fait que peloter en attendant partie. J'ai été si malade tout l'été ! Mais mon bizarre et excellent ami Favre m'a guérie merveilleusement, et je renouvelle mon bail.
Que ferons-nous? Toi, à coup sur, tu vas faire de la désolation et moi de la consolation. Je ne sais à quoi tiennent nos destinées; tu les regardes passer, tu les critiques, lu t'abstiens littérairement de les apprécier, tu le bornes à les peindre en cachant ton sentiment personnel avec grand soin, par système. Pourtant on le voit bien à travers ton récit, et tu rends plus tristes les gens qui te lisent. Moi» je voudrais les rendre moins malheureux. Je ne puis oublier que ma victoire personnelle sur le désespoir a été l'ouvrage de ma volonté et d'une nouvelle manière de comprendre qui est tout l'opposé de celle que j'avais autrefois.
Je sais que tu blâmes l'intervention de la doctrine personnelle dans la littérature. As-tu raison? n'est-ce pas plutôt manque de conviction que principe d'esthétique? On ne peut pas avoir une philosophie dans l'âme sans qu'elle se fasse jour. Je n'ai pas de conseils littéraires à te donner, je n'ai pas de jugement à formuler sur les écrivains tes amis dont tu me parles. J'ai dit moi-même aux Concourt toute ma pensée; quant aux autres, je crois fermement qu'ils ont plus d'études et de talent que moi. Seulement, je crois qu"il leur manque et à toi surtout, une vue bien arrêtée et étendue sur la vie. L'art n'est pas seulement de la peinture. La vraie peinture est, d'ailleurs, pleine de l'âme qui pousse la brosse. L'art n'est pas seulement de la critique et de la satire : critique et satire ne peignent qu'une face du vrai.
434 CÛPRESrONDANCE EiMRE GEORGE SAND
Je veux voir Ihomme tel qu'il est, il n'est pas bon ou mauvais, il est bon et mauvais. Mais il est quelque chose encore,... — la nuance! la nuance qui est pour moi le but de l'art, — étant bon et mauvais, il a une force intérieure qui le conduit à être très mauvais et peu bon, — ou très bon et peu mauvais.
Il me semble que ton école ne se préoccupe pas du fond des choses et qu'elle s'arrête trop à la surface. A force de chercher la forme, elle fait trop bon marché du fond, elle s'adresse aux lettrés. Mais il n'y a pas de lettrés proprement dits. On est homme avant tout. On veut trouver l'homme au fond de toute histoire et de tout fait. C'a été le défaut de l'Education sentimentale, à laquelle j'ai tant réfléchi depuis, me demandant pourquoi tant d'humeur contre un ouvrage si bien fait et si solide. Ce défaut, c'était l'absence (ïactioyi des personnages sur euxmêmes. Ils subissaient le fait et ne s'en emparaient jamais. Eh bien, je crois que le principal intérêt d'une histoire, c'est ce que tu n'as pas voulu faire. A ta place j'essaierais le contraire, tu te renourris pour le moment de Shakspeare, et, bien tu fais! c'est celui-là qui met des hommes aux prises avec les faits; remarque que, par eux, soit en bien, soit en mal, le fait est toujours vaincu. Ils l'écrasent avec lui.
La poUtiqueest une comédie en ce montent. Nous avions eu la tragédie, finirons-nous par l'opéra ou par l'opérette ? Je lis consciencieusement mon journal tous les matins; mais, hors ce moaienl-là, il m'est impossible d'y penser et de m'y intéresser. C'est que tout cela est absolument vide d'un idéal quelconque, et que je ne puis m'intéresser à aucun des personnages qui font celte cuisine. Tous sont
esclaves du fait, parce qu'ils sont nés esclaves d'euxmêmes.
Mes chères petites vont bien. Aurore est un brin de fille superbe, une belle âme droite dans un corps solide. L'autre est la grâce et la gentillesse. Je suis to^ijours un précepteur assidu et patient, et il me reste peu de temps pour écrire de mon état, vu que je ne peux plus veiller après minuit et que je veux passer toute ma soirée en famille ; mais ce manque de temps me stimule et me fait trouver un vrai plaisir à piocher; c'est comme un fruit défendu que je savoure en cachette.
Tout mon cher monde t'embrasse et se réjouit d'apprendre que tu vas mieux. T'ai-je envoyé Flamarande et les photographies de mes fillettes? Sinon, un mot, et je t'envoie le tout.
Ton vieux troubadour qui t'aime,
G. s AND.
Embrasse pour moi ta charmante nièce. Quelle bonne et jolie lettre elle m'a écrite! Dis-lui que je la supplie de se soigner et de vouloir vite guérir.
Comment! Littré est sénateur? c'est à n'y pas croire, quand on sait ce que c'est que la Chambre. Il faut tout de même la féliciter pour cet essai de respect d'elle-même.
ceci
A GEORGE SAND
Décembre 1875.
Votre bonne lettre du 18, si tendrement maternelle, m'a fait beaucoup réfléchir. Je l'ai bien relue dix fois, et je
VOUS avouerai que je ne suis pas sûr de la comprendre. En un mol que voulez-vous que je fasse? Précisez vos enseignements.
Je fais tout ce que je peux continuellement pour élargir ma cervelle, et je travaille dans la sincérité de mon cœur. Le reste ne dépend pas de moi.
Je ne fais pas « de la désolation » à plaisir, croyez-le bien, mais je ne peux pas changer mes yeux ! Quant à mes « manques de conviction », hélas! les convictions m'étouffent. J'éclate de colère et d'indignations rentrées. Mais dans l'idéal que j'ai de l'art, je crois qu'on ne doit rien montrer des siennes, et que l'artiste ne doit pas plus apparaître dans son œuvre que Dieu dans la nature. L'homme n'est rien, l'œuvre tout ! Celte discipline, qui peut partir d'un point de vue faux, n'esl pas iacile à observer. Et pour moi, du moins, c'est une sorte de sacrifice permanent que je fais au bon goût. Il me serait bien agréable de dire ce que je pense et de soulager le sieur Gustave Flaubert par des phrases, mais quelle est l'importance dudit sieur?
Je pense comme vous, mon maître, que l'art n'esl pas seulement de la critique et de la satire ; aussi n'ai-je jamais essayé de faire, intentionnellement, ni de l'un ni de l'autre. Je me suis toujours efforcé d'aller dans l'âme des choses et de m'arrèter aux généralités les plus grandes, et je me suis détourné exprès de l'accidentel et du dramatique. Pas de monstres et pas de héros!
Vous me dites : « Je n'ai pas de conseils littéraires à te donner, je n'ai pas de jugements à formuler sur les écrivains, tes amis, etc. » .^h? par exemple! mais je réclame
des conseils, et j'attends vos jugements. Qui donc en donnerait? qui donc en formulerait, si ce n'est vous?
A propos de mes amis, vous ajoutez « mon école ». Mais je m'abime le tempérament à tâcher de n'avoir pas d'école! A priori, je les repousse, toutes. Ceux que je vois souvent, et que vous désignez, recherchent tout ce que je méprise et s'inquiètent médiocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme très secondaire le détail technique, le renseignement local, enfin le côté historique et exact des choses. Je recherche par-dessus tout la beauté, dont mes compagnons sont médiocrement en quête. Je les vois insensibles, quand je suis ravagé d'admiration ou d'horreur. Des phrases me font pâmer, qui leur paraissent fort ordinaires. Concourt est très heureux quand il a saisi dans la rue un mot qu'il peut coller dans un livre, et moi très satisfait quand j'ai écrit une page sans assonances ni répétitions. Je donnerais toutes les légendes de Cavarni pour certaines expressions et coupes des maîtres comme « l'ombre était nuptiale, auguste et solennelle », de Victor Hugo, ou ceci du président de Montesquieu : « les vices d'Alexandre étaient extrêmes comme ses vertus. Il était terrible dans sa colère. Elle le rendait cruel ».
Enfin, je tâche de bien penser pour bien écrire. Mais c'est bien écrire qui est mon but, je ne le cache pas.
Il me manque « une vue bien arrêtée et bien étendue sur la vie ». Vous avez mille fois raison, mais le moyen qu'il en soit autrement? Je vous le demande. Vous n'éclairerez pas mes ténèbres avec de la métaphysique, ni les miennes ni celles des autres. Les mots religion ou catholicisme, d'une part; progrès, fraternité, démocratie de l'autre,
ne répondent plus aux exigences spirituelles du moment. Le dogme tout nouveau de Fégalité que prône le radicalisme est déuienli expérimentalement par la physiologie et par riiistoire. Je ne vois pas le moyen d'établir aujourd'hui une principe nouveau, pas plus que de respecter les anciens. Donc je cherche, sans la trouver, celte idée d'où doit dépendre tout le reste.
En attendant, je me répète le mol que Littré m'a dit un jour : « Ah! mon ami, l'homme est un composé instable, et la terre une planète bien inférieure. »
Rien ne m'y soutient plus que l'espoir d'en sorlir pro. chainemenl et de ne pas aller dans un autre qui pourrait être pire. « J'aimerais mieux ne pas mourir », comme disait Marat. Ah! non! assez, assez de fatigue !
J'écris maintenant une petite niaiserie, dont la mère pourra permettre la lecture à sa fille. Le tout aura une trentaine de pages, j'en ai encore pour deux mois. Telle est ma verve, je vous l'enverrai dès qu'elle sera parue (pas la verve, rhislorielte).
CGCII
Nohant, 12 janvier 1876
Mon chéri Crucliard,
Je veux tous les jours l'écrire; le temps manque absolument. Enfin, voici une éclaircie; nous sommes ensevelis sous la neige ; c'est un temps que j'adore : celte blancheur est comme une purification générale, et les amusements
de riîiléfieur sont plus intimes et plus doux. Peut-on haïr rhiver à la campagne! La neige est un des plus beaux spectacles de l'année!
Il paraît que je ne suis pas claire dans mes sermons; j'ai cela de commun avec les orthodoxes, mais je n'en suis pas: ni dans la notion de l'égalité, ni dans celle de l'autorité, je n'ai pas de plan fixe. Tu as l'air de croire que je le veux convenir à une doctrine. Mais non, je n'y songe pas. Chacun part d'un point de vue dont je respecte le libre choix. En peu de mots, je peux résumer le mien : ne pas se placer derrière la vitre opaque par laquelle on ne voit rien que le reflet de son propre nez. Voir aussi loin que possible, le bien, le mal, auprès, autour, là-bas, partout ; s'apercevoir de la gravitation incessante de toutes choses tangibles et intangibles vers la nécessité du bien, du bon, du vrai, du beau.
Je ne dis pas que l'humanité soit en roule pour les sommets. Je le crois malgré tout; mais je ne discute pas làdessus, c'est inutile parce que chacun juge d'après sa vision personnelle el que l'aspect général est momentanément pauvre et laid. D'ailleurs, je n'ai pas besoin d'être certaine du salut de la planète et de ses habitants pour croire à la nécessité du bien et du beau; si la planète sort de cette loi, elle périra; si les habitants s'y refusent, ils seront détruits. D'autres astres, d'autres âmes leurs passeront sur le corps, tant pis! Mais, quant à moi, je veux graviter jusqu'à mon dernier souffle, non avec la certitude ni l'exigence de trouver ailleurs une bonne place, mais parce que ma seule jouissance est de me maiutenir avec les miens dans le chemin qui monte.
En d'autres termes, je fuis le cloaque et je cherche le sec et le propre, certaine que c'est la loi de mon existence. C'est peu d'être homme; nous sommes encore bien près du singe, dont on dit que nous procédons. Soit; raison de plus pour nous éloigner de lui et pour être au moins à la hauteur du vrai relatif que notre race a été admise à comprendre; vrai très pauvre, très borné, très humble! Eh bien, possédons-le au moins autant que possible et ne souffrons pas qu'on nous Tôte.
Nous sommes, je crois, bien d'accord; mais je pratique cette simple religion et tu ne la pratiques pas, puisque tu te laisses abattre ; ton cœur n'en est pas pénétré, puisque tu maudis la vie et désires la mort comme un catholique qui aspire au dédommagement, ne fût-ce que le repos éternel. Tu n'es pas plus sûr qu'un autre de ce dédommagement-là. La vie est peut-être éternelle, et par conséquent le travail éternel. S'il eu est ainsi, faisons bravement notre étape. S'il en est autrement, si le moi péril tout entier, ayons l'honneur d'avoir fait notre corvée, c'est le devoir ; car nous n'avons de devoirs évidents qu'envers nous-mêmes et nos semblables. Ce que nous détruisons en nous, nous le détruisons en eux. Noire abaissement les rabaisse, nos chutes les entraînent; nous leur devons de rester debout pour qu'ils ne tombent pas. Le désir de la mort prochaine, comme celui d'une longue vie, est donc une faiblesse, et je ne veux pas que tu l'admettes plus longtemps comme un droit. J'ai cru l'avoir autrefois; je croyais pourtant ce que je crois aujourd'hui; mais je manquais de force, et, comme toi, je disais : « Je n'y peux rien. » Je me mentais à moi-même. On y peut tout. On a
la force qu'on croyait ne pas avoir, quand on désire ardemment graviter, monter un échelon tous les jours, se dire : « Il faut que le Flaubert de demain soit supérieur à celui d'hier, et celui d'après-demain plus solide et plus lucide encore. » Quand tu te sentiras sur l'escalier, tu monteras très vite. Tu vas entrer peu à peu dans l'âge le plus heureux et le plus favorable de la vie : la vieillesse. C'est là que l'art se révèle dans sa douceur; tant qu'on est jeune, il se manifeste avec angoisse. Tu préfères une phrase bien faite à toute la métaphysique. Moi aussi, j'aime à voir résumer en quelques mots ce qui remplit ailleurs des volumes; mais, ces volumes, il faut les avoir compris à fond (soit pour les admettre, soit pour les rejeter) pour trouver le résumé sublime qui devient l'art littéraire à sa plus haute expression; c'est pourquoi il ne faut rien mépriser des efforts de l'esprit humain pour arriver au vrai.
Je te dis cela, parce que tu as des partis pris excessifs en paroles. Au fond, tu lis, tu creuses, tu travailles plus que moi et qu'une foule d'autres. Tu as acquis une instruction à laquelle je n'arriverai jamais. Tu es donc plus riche cent fois que nous tous ; tu es un riche et tu cries comme un pauvre. Faites la charité à un gueux qui a de l'or plein sa paillasse, mais qui ne veut se nourrir que de phrases bien faites et de mots choisis. Mais, bêta, fouille dans ta paillasse et mange ton or. Nourris-toi des idées et des sentiments amassés dans ta tète et dans ton cœur; les mots et les phrases, la forme dont lu fais tant de cas, sortira toute seule de ta digestion. Tu la considères comme un but, elle n'est qu'un effet. Les manifestations heu-
reuses ne sortent que d'une émotion, et une émotion ne sort que d'une conviction. On n'est point ému par la chose à laquelle on ne croit pas avec ardeur.
Je ne dis pas que tu ne crois pas, au contraire : toute ta vie d'alTection, de protection et de bonté charmante et simple, prouve que tu es le particulier le plus convaincu qui existe. Mais, dès que tu manies la littérature, tu veux, je ne sais pourquoi, être un autre homme, celui qui doit disparaître, celui qui s'annihile, celui qui ncst pas! Quelle drôle de manie! quelle fausse règle de bon goùt\ Notre œuvre ne vaut jamais que par ce que nous valons nousmêmes.
Qui te parle de mettre ta personne eu scène? Cela, en effet, ne vaut rien, si ce n'est pas fait franchement comme un récit. Mais retirer son âme de ce que Ton fait, quelle est cette fantaisie maladive? Cacher sa propre opinion sur les personnages que l'on met en scène, laisser par conséquent le lecteur incertain sur l'opinion qu'il en doit avoir, c'est vouloir n'être pas compris, et, dès lors, le lecteur vous quitte; car, s'il veut entendre l'histoire que vous lai racontez, c'est à la condition que vous lui montriez clairement que celui-ci est un fort et celui-là un faible.
L'Éducation sentimentale a été un livre incompris, je te l'ai dit avec insistance, tu ne m'as pa's écoutée. Il y fallait ou une courte préface ou, dans l'occasion, une expression de blâme, ne fût-ce qu'une épithète heureusement trouvée pour condamner le mal, caractériser la défaillance, signaler l'effort. Tous les personnages de ce livre sont faibles et avortent, sauf ceux qui onl de mauvais instincts; voilà le reproche qu'on te fait, parce qu'on n'a
pas compris que tu voulais précisément peindre une société déplorable qui encourage ces mauvais instincts et ruine les nobles efforts; quand on ne nous comprend pas, c'est toujours notre faute. Ce que le lecteur veut, avant tout, c'est de pénétrer notre pensée, et c'est là ce que tu lui refuses avec hauteur. Il croit que tu le méprises et que tu veux te moquer de lui. Je l'ai compris, moi, parce que je te connaissais. Si on m'eût apporté ton livre sans signature, je l'aurais trouvé beau mais étrange, et je me serais demandé si tu étais un immoral, un sceptique, un indiffèrent ou un navré. Tu dis qu'il en doit être ainsi et que M. Flaubert manquera aux règles du bon goût s'il montre sa pensée et le but de son entreprise littéraire. C'est faux, archifaux. Du moment que M. Flaubert écrit bien et sérieusement, on s'attache à sa personnalité, on veut se perdre ou se sauver aveclui. S'il vous laisse dans le doute, on ne s'intéresse plus à son œuvre, on la méconnaît ou on la délaisse.
J'ai déjà combattu ton hérésie favorite, qui est que l'on écrit pour vingt personnes intelligentes et qu'on se fiche du reste. Ce n'est pas vrai, puisque l'absence du succès t'irrite et l'atîecte. D'ailleurs, il n'y a pas eu vingt critiques favorables à ce livre si bien fait et si considérable. Donc, il ne faut pas plus écrire pour vingt personnes que pour trois ou pour cent mille.
Il faut écrire pour tous ceux qui ont soif de lire et qui peuvent profiter d'une bonne lecture. Donc, il faut aller tout droit à la moralité la plus élevée qu'on ait en soi-même et ne pas faire mystère du sens moral et profitable de son œuvre. On a trouvé celui de Madame Bovary. Si une
partie du public criait au scandale, la partie la plus saine et la plus étendue y voyait une rude et frappante leçon donnée à la femme sans conscience et sans foi, à la vanité, à Tambition, à la déraison. On la plaignait, l'art le voulait; mais la leçon restait claire, et Teùt été davantage, elle leût été pour tous, si tu ra\ais bien voulu, en montrant davantage Fopinion que tu avais, et qu'on devait avoir de l'héroïne, de son mari et de ses amants.
Cette volonté de peindre les choses comme elles sont, les aventures de la vie comme elles se présentent à la vue, n'est pas bien raisonnée, selon moi. Peignez en réaliste ou en poète les choses inertes, cela m'est égal; mais, quand on aborde les mouvements du cœur humain, c'est autre chose. Vous ne pouvez pas vous abstraire de cette contemplation; car l'homme, c'est vous, et les hommes, c'est le lecteur. Vous aurez beau faire, votre récit est une causerie entre vous et lui. Si vous lui montrez froidement le mal sans lui montrer jamais le bien, il se fâche. Il se demande si c'est lui qui est mauvais ou si c'est vous. Vous travaillez pourtant à l'émouvoir et à l'attacher; vous n'y parviendrez jamais si vous n'êtes pas ému vous-même, ou si vous le cachez si bien, qu'il vous juge indifférent. Il a raison : la suprême impartialité est une chose antihumaine et un roman doit être humain avant tout.\ S'il ne l'est pas, on ne lui sait point de gré d'être bien écrit, bien composé et bien observé dans le détail. La qualité essentielle lui manque : l'intérêt.
Le lecteur se détache aussi du Uvre où tous les perso» nages sont bons sans nuance et sans faiblesse ; il voit bien que ce n'est pas humain non plus. Je crois que l'art, cet
art spécial du récit, ne vaut que par Topposition des caractères ; mais, dans leur lutte, je veux voir triompher le bien ; que les faits écrasent Thonnête homme, j'y consens, mais qu'il n'en soit pas souillé ni amoindri, et qu'il aille au bûcher en sentant qu'il est plus heureux que ses bourreaux.
15 janvier IS'ô.
Il y a trois jours que je t'écris cette lettre, et, tous les jours, je suis au moment de la jeter au feu ; car elle est longue et diffuse, et probablement inutile. Les natures opposées sur certains points se pénètrent diflicilement et je crains que tu ne me comprennes pas mieux aujourd'hui que l'autre fois. Je t'envoie quand même ce griffonnage pour que tu voies que je me préoccupe de toi presque autant que de moi-même.
Il te faut un succès après une mauvaise chance qui t'a troublé profondément; je te dis où sont les conditions certaines de ce succès. Garde ton culte pour la forme ; mais occupe-loi davantage du fond. Ne prends pas la vertu vraie pour un lieu commun en littérature. Donne-lui son représentant, fais passer l'honnête et le fort à travers ces fous et ces idiots dont tu aimes à le moquer. Montre ce qui est solide au fond de ces avorlements intellectuels; enfin, quitte le convenu des réalistes et reviens à la vraie réalité, qui est mêlée de beau et de laid, de terne et de brillant, mais où la volonté du bien trouve quand même sa place et son emploi.
Je t'embrasse pour* nous tous.
G. SAND
Nohant, G mars 1876
Je l'écris en courant ce matin parce que je viens de recevoir, de M. Perrin, avis de la première représentation de la reprise du Mariage de Victorine, une pièce de moi au Théâtre-Français.
Je n'ai ni le temps d'\' aller ni Tenvie de partir comme cela au pied levé, mais j'aurais voulu y envoyer quelques amis et il ne m'offre pas pour eux une seule place. Je lui écris une lettre qu'il recevra demain et je le prie de l'envoyer au moins un orchestre. Si tu ne le reçois pas, sache bien que ce n'est pas ma fauté. 11 faut que je dise la même chose à cinq ou six autres personnes.
Je t'embrasse donc en courant pour ne pas manquer le courrier.
Donne -moi des nouvelles de ta nièce et embrasse-la pour moi.
G. SAND
CCGIV
Nohant, 8 mars 1876.
Tu méprises Sedaine, gros profane! voilà où la doctrine de la forme te crève les yeux. Sedaine n'est pas un écii-
valu, c'est vrai, quoiqu'il s'en faille de bien peu; mais c'est un homme, c'est un cœur et des entrailles, c'est le sens du vrai moral, la vue droite des sentiments humains. Je me moque bien de quelques raisonnements démodés et de la sécheresse de la phrase! le mot y est toujours et il vous pénètre profondément.
Mon cher vieux Sedaine ! il est un de mes papas bienaimés et je trouve le Philosophe sans le savoir bien supérieur à Victorine; c'est un drame si navrant et si bien conduit! Mais tu ne cherches plus que la phrase bien faite, c'est quelque chose, — quelque chose seulement, — ce n'est pas tout l'art, ce n'en est pas même la moitié, c'est le quart tout au plus, et, quand les trois autres quarts sont beaux, on se passe de celui qui ne l'est pas.
J'espère que lu n'iras pas chercher le paj'sage avant le beau temps ; ici, nous avons été assez épargnés ; mais, depuis trois jours, c'est le déluge, et cela me rend malade, je n'aurais pas pu aller à Paris. Ta nièce va mieux. Dieu en soit loué! je t'aime et je t'embrasse de toute mon âme.
G. SAND
Dis donc à M. Zola de m'envoyer sou livre. Je le lirai certainement avec grand intérêt.
A GEORGE SAND
Mercredi 9 mars 1876.
Succès complet^ chère maître. On a rappelé les acteurs après tous les actes et chaleureusement applaudi. On étail
content et de temps à autre des exclamations s'élevaient. Tous vos amis, venus à l'appel, étaient contristés que vous ne fussiez pas là.
Les rôles d'Antoine et de Victorine ont été supérieuremont joués. La petite Baretta est un vrai bijou.
Gomment avez-vous pu faire Victorine d'après le Philosophe sans le savoiri Voilà ce qui me passe. Votre pièce m'a charmé et fait pleurer comme une bête, tandis que l'autre m'a assommé, absolument assommé; il me lardait de voir la fin. Quel langage! le bon Tourgueneff et madame Viardot en écarquillaient des yeux comiques à contempler.
Dans votre œuvre, ce qui a produit le plus d'effet c'est la scène du dernier acte entre Antoine et sa fille. Maubant est trop majestueux et l'acteur qui fait Fulgence insuffisant. Mais tout a très bien marché et cette reprise aura la vie longue.
Le gigantesque Harrisse m'a dit qu'il allait vous écrire immédiatement. Donc sa lettre vous arrivera avant la mienne. Je devais partir ce matin pour Pont-l'Evêque et Ronfleur afin de voir un bout de paysage que j'ai oublié, mais les inondations m'arrêtent.
Lisez donc, je vous prie, le nouveau roman de Zola, Son Excellence Bougon : je suis bien curieux de savoir ce que vous en pensez.
Non! je ne méprise pas Sedaine, parce que je ne méprise pas ce que je ne comprends point. Il en est de lui, pour moi, comme de Pindare et de Milton, lesquels me sont absolument fermés; pourtant je sens bien que le citoyen Sedaine n'est pas absolument de leur taille.
Le public de m:rdi dernier partageait mon erreur, el Victorine, indépendamment de sa valeur réelle, y a gagné par le contraste. Madame Viardot, qui a le goût naturellement grand, me disait hier en parlant de vous : ï Gomment a-t-elle pu faire l'un avec l'autre? » C'est également mon avis.
Vous m'attristez un peu, chère maître, en m'attribuant des opinions esthétiques qui ne sont pas les miennes. Je crois que l'arrondissement de la phrase n'est rien. Mais que bien écrire est tout, parce que « bien écrire c'est à la fois bien sentir, bien penser et bien dire » (Buffon). Le dernier terme est donc dépendant des deux autres puisqu'il faut sentir fortement afin de penser et penser pour exprimer.
Tous les bourgeois peuvent avoir beaucoup de cœur et de délicatesse, être pleins des meilleurs sentiments et des plus grandes vertus, sans devenir pour cela des artistes, Enlin je crois la forme et le fond deux subtilités, deux entités qui n'existent jamais l'une sans l'autre.
Ce souci de la beauté extérieure que vous me reprochez est pour moi une méthode. Quand je découvre une mauvaise assonance ou une répétition dans une de mes phrases, je suis sûr que je patauge dans le faux; à force de chercher, je trouve l'expression juste qui était la seule et qui est, en même temps, l'harmonieuse. Le mot ne manque jamais quand on possède l'idée.
Notez (pour en revenir au bon Sedaine) que je partage toutes ses opinions et j'approuve ses tendances. Au point de vue archéologique c'est curieux, et au point de vue humanitaire très louable, je vous l'accorde. Mais aujour-
d'hui quest-ce que ça nous fait? esl-ce de l'arl éternel? je vous le demande.
Des écrivains de son temps ont également formulé des principes utiles, mais d'un style impérissable, d'une manière à la fois plus concrète et plus générale.
Bref, la persistance de la Comédie-Française à nous exhiber ça comme a un chef-d'œuve » m'avait tellement exaspéré que, rentré chez moi (pour me faire passer le goût de ce laitage) j'ai lu avant de me coucher la Médée d'Euripide, n'ayant pas d'autre classique sous la main, et l'Aurore surprit Cruchard dans cette occupation.
J'ai écrit à Zola pour qu'il vous envoie son bouquin. Je dirai aussi à Daudet de vous envoyer son Jack^ étant bien curieux d'avoir votre opinion sur ces deux livres qui sont très différents do facture et de tempérament, mais bien remarquables l'un et l'autre.
La venette que les élections ont causée au bourgeois a été divertissante.
CCGYI
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, -^ô mars IS'ÎO.
J'aurais beaucoup à dire sur les romans de M. Zola, et il vaudra mieux que je le dise dans un feuilleton que dans uue lettre, parce qu'il y a là une question générale qu'il faut rédiger à tète reposée. Je voudrais d'abord lire le livre de M. Daudet, dont tu m'as parlé aussi et dont je ne me rappelle pas le titre. Fais-le-moi donc envoyer ]iar
l'éditeur, contre remboursement, s'il ne veut pas me le donner; c'est bien simple. En somme, la chose dont je ne me dédirai pas, tout en faisant la critique philosophique du procédé, c'est que Rougon est un livre de grande valeur, un livre fort, comme tu dis, et digne d'être placé aux premiers rangs.
Cela ne change rien à ma manière de voir, que l'art doit être la recherche de la vérité, et que la vérité n'est pas la peinture du mal. Elle doit être la peinture du mal et du bien. Un peintre qui ne voit que l'un est aussi faux que celui qui ne voit que l'autre. La vie n'est pas bourrée que de monstres. La société n'est pas formée que de scélérats et de misérables. Les honnêtes gens ne sont pas le petit nombre, puisque la société subsiste dans un certain ordre et sans trop de crimes impunis. Les imbéciles dominent, c'est vrai; mais il y a une conscience publique qui pèse sur eux et qui les oblige à respecter le droit. Que l'on montre et flagelle les coquins, c'est bien, c'est moral même, mais que l'on nous dise et nous montre la contrepartie; autrement, le lecteur naïf, qui est le lecteur en général, se rebute, s'attriste, s'épouvante, et vous nie pour ne pas se désespérer.
Comment vas-tu? Tourgueneffm'a écrit que ton dernier travail était très remarquable : lu n'es donc pas fichu comme tu le prétends?
Ta nièce va toujours mieux, n'est-ce pas? Moi, je vas mieux aussi, après des crampes d'estomac à en devenir bleue, et cela avec une persistance atroce. C'est une bonne leçon que la souflVance physique quand elle vous laisse la liberté d'esprit. On apprend à la supporter et à la vaincre.
On a bien quelques moments de découragement où Ion se jette sur son lit; mais, moi, je pense toujours à ce que me disait mon vieux curé quand il avait la goutte : Ça passera ou je passerai. Et, là-dessus, il riait, content de son mot.
Mon Aurore commence l'histoire et elle n'est pas très contente de ces tueurs d'hommes qu'on appelle des héros et, des demi-dieux. Elle les traite de vilains cocos.
Nous avons un sacré printemps ; la terre est jonchée de fleurs et de neige, on prend l'onglée à cueillir les violettes et les anémones.
J'ai lu le manuscrit de V Étrangère; ce n'est pas si décadence que tu dis. Il y a des diamants qui brillent fort dans ce polychrome. D'ailleurs, les décadences sont des transformations. Les montagnes en travail rugissent et glapissent, mais elles chantent aussi de beaux airs.
Je t'embrasse et je t'aime. Fais donc vite paraître ta légende, que nous la lisions.
Ton vieux troubadour, g. sand.
CGC VII
30 mars 1876.
Cher Cruchard, je suis enthousiasmée de Jack et je te prie de remettre mon, remerciement à M. Daudet. Ah oui, il a du talent et du cœur! et comme tout cela est fait et vu\
Je t'envoie un volume de vieilles choses qu'on vient de rassembler, je l'embrasseet je t'aime.
Ton vieux troubadour,
G. SAND
Lundi soir... 3 avril 1876.
J'ai reçu ce malin votre volume, chère maître. J'en ai deux ou trois autres que Ton m'a prèles depuis longtemps; je vais les expédier et je lirai le vôtre à la fin de la semaine, pendant un petit voyage de deux jours que je suis obligé de faire à Pont-l'Évèque et à Honfleur pour mon Histoire d'un cœur simple, bagatelle présentement « sur le chantier », comme dirait M. Prudhomme.
Je suis bien aise que Jack vous ait plu. C'est un charmant livre, n'est-ce pas? Si vous connaissiez l'auteur, vous l'aimeriez encore plus que son œuvre. Je lui ai dit de vous envoyer fiisler et Tartarin. Vous me remercierez d'avoir fait ces deux lectures, j'en suis certain d'avance.
Je ne partage pas la sévérité de Tourgueneff à l'encontre de Jack ni l'immensité de son admiralion pour Bougon. L'un a le charme et l'aulre la force. Mais aucun des deux n'est préoccupé avant tout de ce qui fait pour moi le but de l'Art, à savoir : la beauté. Je me souviens d'avoir eu des battements de cœur, d'avoir ressenti un plaisir violent en contemplant un mur de l'Acropole, un mur tout nu (celui qui est à gauche quand on monte aux Propylées).
Eh bien! je me demande si un livre, indépendamment de ce qu'il dit, ne peut pas produire le même effet? Dans la précision des assemblages, la rareté des éléments, le poli de la surface, l'harmonie de l'ensemble, n'y a-t-il pas une vertu intrinsèque, une espèce de force divine, quelque chose d'éternel comme un principe? (Je parle en platonicien.) Ainsi pourquoi y a-t-il un rapport nécessaire entre le mot juste et le mot musical? Pourquoi arrive-t-on toujours à faire un vers quand on resserre trop sa pensée? La loi des nombres gouverne donc les sentiments et les images, et ce qui paraît être l'extérieur est tout bonnement le dedans? Si je continuais longtemps de ce train-là, je me fourrerais complètement le doigt dans l'œi-l, car d'un autre côté l'art doit être bonhomme; ou plutôt l'art est tel qu'on peut le faire, nous ne sommes pas libres. Chacun suit sa voie, en dépit de sa propre volonté. Bref, votre Crucliard n'a plus une idée d'aplomb dans la caboche.
-Mais comme il est difficile de s'entendre! Voilà deux hommes que j'aime beaucoup et que je considère comme de vrais artistes, Tourgueneff et Zola. Ce qui n'empêche pas qu'ils n'admirent nullement la prose de Chateaubriand et encore moins celle de Gautier. Des phrases qui me ravissent leur semblent creuses. Qui a tort? et comment plaire au pubUc quand vos plus proches soijt si loin? Tout cela m'attriste beaucoup. Ne riez pas.
A GEORGE SAND
Dimanche soir... 18*6
Vous devaz^ chère maître, me traiter intérieurement de « sacré cochon », — car je n'ai pas répondu à votre deraière lettre et je ne vous ai rien dit de vos deux vohimes, sans compter que, ce matin, j'en reçois de vous un troisième. Mais j'ai été depuis quinze jours entièrement pris par mon petit conte qui sera fini bientôt. J'ai eu plusieurs courses à faire, différentes lectures à expédier, et, chose plus sérieuse que tout cela, la santé de ma pauvre nièce m'inquiète extrêmement, et, par moment, me trouble tellement la cervelle que je ne sais plus ce que je fais! Vous voyez que j'en avale de rudes! Cette jeune femme est anémique au dernier point. Elle dépérit. Elle a été obligée de quitter la peinture qui est sa seule distraction. Tous les fortifiants ordinaires n'y font rien. Depuis trois jours, par les ordres d'un autre médecin qui me semble plus docte que les autres, elle s'est mise à l'hydrothérapie. Réussira-t-il à la faire digérer et dormir? à fortifier tout son être? Votre pauvre Cruchard s'amuse de moins en moins dans l'existence, et il en a même trop, infiniment trop. Parlons de vos livres, ça vaut mieux.
Ils m'ont amusé, et la preuve c'est que j'ai avalé d'un trait et l'un après l'autre Flamarande et les Deux Frères.
4b6 CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND
Quelle charmante femme que madame de Flamarande et quel homme que M. de Salcède. Le récit du rapt de l'enfant, la course en voiture et l'histoire de Zamora sont des endroits parfaits. Partout l'intérêt est soutenu et en même temps progressant. EnQn, ce qui me frappe dans ces deux romans (comme dans tout ce qui est de vous, d'ailleurs), c'est l'ordre naturel des idées, le talent ou plutôt le génie narratif. Mais quel abominable coco que votre sieur de Flamarande! Quant au domestique qui conte l'histoire et qui évidemment est amoureux de madame, je me demande pourquoi vous n'avez pas montré plus abondamment sa jalousie personnelle.
A part M. le comte, tous sont des gens vertueux dans cette histoire et même d'une vertu extraordinaire. Mais les croyez-vous bien vrais? Yen a-t-il beaucoup de leur sorte? Sans doute, pendant qu'on vous Ut, on les accepte à cause de l'habileté de l'exécution; mais ensuite?
Enfin, chère maître, et ceci va répondre à votre dernière lettre, voici, je crois, ce qui nous sépare essentiellement. Vous, du premier bond, en toutes choses, vous montez au ciel et de là vous descendez sur la terre. Vous partez de l'a -priori^ de la théorie, de l'idéal. De là votre mansuétude pour la vie, votre sérénité, et, pour dire le vrai mot, votre grandeur. — Moi, pauvre bougre, je suis collé sur la terre comme par des semelles de plomb; tout m'émeul, me déchire, me ravage et je fais des efforts pour monter. Si je voulais prendre votre manière de voir l'ensemble du monde, je deviendrais risible, voilà tout. Car vous avez beau me prêcher, je ne puis pas avoir un autre tempérament que le mien, ni une autre esthé-
ET GUSTAVE FLAUBERT 4o7
tique que celle qui en est la conséquence. Vous m'accusez de ne pas me laisser aller « à la nature ». Eh bien, et cette discipline? cette vertu? qu'en ferons-nous? J'admire M. de Bufîon mettant des manchettes pour écrire. Ce luxe est un symbole. Enfin, je tâche naïvement d'être le plus contpvéhensif possible. Que peut-on exiger de plus?
Quant à laisser voir mon opinion personnelle sur les gens que je mets en scène : non, non, mille fois non! .Je ne m'en reconnais pas le droit. Si le lecteur ne tire pas d'un livre la moralité qui doit s'y trouver, c'est que le lecteur est un imbécile ou que le livre est faux au point de vue de l'exactitude. Car du moment qu'une chose est vraie, elle est bonne. Les livres obscènes ne sont même immoraux que parce qu'ils manquent de vérité. Ça ne se passe pas « comme ça » dans la vie.
Et notez que j'exècre ce qu'on est convenu d'appeler le réalisme, bien qu'on m'en fasse un des pontifes; arrangez tout cela.
Quant au pubhc, son goût m'épate de plus en plus. Hier, par exemple, j'ai assisté à la première du Prix Martin, une bouffonnerie que je trouve, moi, pleine d'esprit. Pas un des mots de la pièce n'a fait rire, et le dénouement, qui semble hors ligne, a passé inaperçu. Donc, chercher ce qui peut plaire me paraît la plus chimérique des entreprises. — Car je d:''fie qui que ce soit de me dire par quels moyens on plaît. Le succès est une conséquence et na doit pas être un but. Je ne l'ai jamais cherché (bien qne je le désire) et je le cherche de moins en moins.
Après mon petit conte, j'en ferai un autre, — car je suis
trop profondément ébranlé "pour me mettre à une grande œuvre. J'avais d'abord pensé à publier Saint-Julien dans un journal, mais j'y ai renoncé.
A GEORGE SAND
Vendredi soir... 1876.
Ah ! merci du fond du cœur, chère maître ! Vous m'avez fait passer une journée exquise, car j'ai lu votre dernier volume, la Tour de Percemont. — Marianne aujourd'hui seulement; comme j'avais plusieurs choses à terminer, entre autres mon conte de Saint-Julien^ j'avais enfermé ledit volume dans un tiroir pour ne pas succomber à la tentation. Ma petite nouvelle étant terminée, cette nuit, dès le matin, je me suis rué sur l'œuvre et l'ai dévorée.
Je trouve cela parfait, deux bijoux I Marianne m'a profondément ému et deux ou trois fois j'ai pleuré. Je me suis reconnu dans le personnage de Pierre. Certaines pages me semblaient des fragments de mes mémoires, si j'avais le talent de les écrire de cette manière! Commue tout cela est charmant, poétique et vrai\ La Tour de Percemont m'avait plu extrêmement. Mais Marianne m'a littéralement enchanté. Les Anglais sont de mon avis, car dans le dernier numéro de Y Athenseum on vous a fait un très bel article. Saviez-vous cela? Ainsi donc pour
celte fois je vous admire pleinement et sans la moindre réserve.
Voilà, et je suis bien content. Vous ne m'avez jamais fait que du bien, vous; je vous aime tendrement!
CCGXI
Dimanche, Nohant, 5 avril 1876.
Victor Borie est en Italie, que faut-il lui écrire? es-tu homme à aller le trouver et à lui expliquer l'affaire? Il est aux environs de Civita-Vecchia, très errant et peut-être pas facile à joindre.
Je suis sûre qu'il te recevrait à bras ouverts, car, bien que financier jusqu'au bout des ongles il nous est resté très ami et bon garçon. Il ne nous dit pas s'il est dans sa montagne d'alun pour longtemps. Lina lui écrit et le saura bientôt, faut-il lui dire que tu es disposé à l'aller trouver, ou que tu attendras son retour à Paris? en tout cas jusqu'au 20 mai il recevra les lettres adressées à Florence : Albergo d'Italia. Il faudra le guetter, car il nous écrit de loin en loin.
Je n'ai pas le temps de t'en dire davantage aujourd'hui. Il m'arrive du monde. J'ai lu Fromont et Risler; je te charge de remercier M. Daudet, de lui dire que j'ai passé la nuit à le lire et que je ne sais lequel je préfère de
Jack ou de Risler, c'est atlachant, je dirais presque clouant.
Je l'embrasse et je t'aime, quand donc me feras-tu lire du Flaubert?
G. SAXn.
A GEORGE SAND
Lundi soir.
Chère maître,
Grâce à l'aimable billet de madame Lina, je me suis transporté hier chez V. Borie qui m'a parfaitement reçu. Mon neveu a été aujourd'hui lui porter ses documents. Borie lui a promis de s'occuper de son affaire ; — le fera-t-il?
Je crois qu'il est à même de me rendre indirectement le plus grand service qu'on puisse me rendre. Si mon pauvre neveu trouvait le capital dont il a besoin pour travailler, je pourrais rattraper une partie de ce que j'ai perdu et vivre en paix jusqu'à la (in de mes jours.
Je me suis présenté chez Borie de votre part et c'est à vous que je dois la cordialité de sa réception. Je ne vous en remercie pas (bien entendu) mais vous pouvez lui dire que j'ai été touché de son bon accueil (et stimuler son zèle si vous voyez que cela soit utile?)
J'ai beaucoup travaillé dans ces derniers temps. Comme je voudrais vous voir pour vous lire ma petite bêtise moyennâgeuse 1 J'ai commencé un autre conte intitulé « Histoire d'un cœur simple ». Mais j'ai interrompu ce tra-
vail pour faire des recherches sur Tépoque de Saint Jean- Baptiste, car je veux écrire le festin d'Hérodiade.
J'espère avoir fini mes lectures dans une douzaine de jours, après quoi je m'en retournerai à Croisset d'où je ne Ijougerai pas jusqu'à l'hiver, — mes longues séances à la bibliothèque m'éreintent. Cruchard est fatigué.
Le bon TourguenelT part ce soir pour Saint-Pétersbourg. Il me demande si je vous ai remercié de votre dernier Hvre? Serais-je coupable de cet oubli?
Vous verrez par mon « histoire d'un cœur simjjlc » où vous reconnaîtrez votre influence immédiate que je ne suis pas si entêté que vous le croyez. Je crois que la tendance morale, ou plutôt le dessous humain de cette petite œuvre vous sera agréable !
Adieu, chère bon maître. Amitiés aux vôtres.
Je vous embrasse bien tendrement.
Votre vieux
GUSTAVE FLAUBEFxT.
ccGxin
A MAURICE s AND
Mardi soir 27.
Tout ce que je peux vous dire, d'abord, mon cher ami, c'est que votre livre m'a fait passer une nuit blanche. Je l'ai lu, d'emblée, d'un seul coup, ne m'interrompant dans ma lecture que pour bourrer une bonne pipe de temps à autre et résumer mon impression.
Quand elle se sera un peu effacée je reprendrai voire
livre pour y chercher des poux. Mais je crois qu'il y en a peu! Vous devez être content? ça doit plaire? c'est dramatique et amusant, au possible!
Dès les premières pages j'ai été charmé par l'air vrai de la peinture. — Et à la fin j'ai admiré la composition de l'ensemble, la manière dont les événements se déduisent et dont les personnages se rattachent.
Votre caractère principal, miss Mary, est trop haïssable (d'après mon goût personnel) pour n'être d'une exactitude parfaite. C'est là ce qu'il y a de plus rare dans votre livre, avec les scènes d'intérieur, la vie à New- York?
Votre bon sauvage m'a fait rire franchement quand il est à l'Opéra.
J'ai été saisi par la maison des missionnaires (la première nuit de Montaret), ça se voit.
Naïssa scalpant, et s'essuyant ensuite les mains sur l'herbe, m'a paru de premier ordre. — Ainsi que le dégoût qu'elle inspire à Montaret.
Je hasarde une observation timide : il me semble que l'évasion du père Âlhanase et de Montaret, quand ils s'échappent de leui' prison, manque un peu de clarté? L'explication matérielle du fait est trop courte?
Je vous reproche — comme langage — deux ou trois locutions toutes faites, telles que : « rompre la glace ». Vous voyez si je vous ai lu attentivement! quel pion je fais, hein?
Je vous dis tout cela de mémoire car j'ai prêté votre livre et on ne me l'a pas encore rendu. Mais le souvenir que j'en ai maintenant est celui d'une chose très bien faite.
Ne peasez-vous comme moi qu'on en pourrait tirer
pour un théâtre du boulevard une pièce à très grand effet.
A propos, comment va Cadio?
Dites à votre chère maman que je l'adore.
Harrisse, dont j'ai reçu une lettre aujourd'hui, me charge de la « rappeler à son souvenir », moi, je vous charge de l'embrasser.
Et je vous serre les deux mains très fort en vous disant 'erechef « bravo » et tout à vous.
GGGXIV
A MADAME MAURICE SAND
Jeudi soir, 25 mai 1876.
Chère madame.
J'ai envoyé ce matin un télégramme à Maurice pour avoir des nouvelles de madame Sand.
On m'a dit hier qu'elle était très malade, pourquoi Maurice ne m'a-t-il pas répondu?
J'ai été ce matin chez Plauchut, afin d'avoir des détails. Il est à la campagne, au Mans, de sorte que je reste dans une incertitude cruelle.
Soyez assez bonne pour me répondre immédiatement et me croire, chère madame.
Votre très affectionné,
4, rue Murillo, parc Monceau.