GŒTHE ( SCHILLER
Woimar, te II janvier J797.
Après une absence de quinze jours, me voilà de re-tour ki, en bonne santé, et fort content de mon voyage, où j'ai fait maintes rencontres agréables sans rien éprouver qui m'ait déplu. J'ai bien des choses à vous raconter, et, dès que j'aurai mis un peu d'ordre en mes » flaires, j'irai vous trouver, ne fut-ce que pour un jour. Malheureusement je ne puis le faire en ce moment, t quel que soit mon désir de voir M. le conseiller supé-rieur des minci;, Alexandre de Humboldt. Mes meil-leures amitiés, mes plus tendres compliments aux deux frères.
J'ai absolument besoin de vous voir, car j'en suis arrivé au point de ne pouvoir écrire sur aucun sujet .sans en avoir longuement bavardé avec vous.
Mon voyage ne m'a rien inspiré dc poétique, excepté :t i COHRESPOSIUXCK te ptan de mon poème dont j'ai complètement arrêté fi tes dernières lignes. Écrivez-moi quels ont été pour vous tes dons de ta musc depuis que je ne vous ai vn. Faites mes compliments à votre chère femme cl donnc?.-moi des nouvelle» de vos enfants. Gcetiie.
SniUM.Cn A GlETIIE, J 1. ?i!n.i, ToH jamier VS91.
Je reçois à l'instant même votre dernière lettre qui nie réjouit le cœur en in'aunnnçant votre retour. Le temps de votre absence m'a pnrn terriblement long, liitii que je ne manque pas de relations à Fén.i, j'y chercherais en vain ces excitations fortifiantes qui sont nécessaires à mes travaux. Venez donc et te plus tût possible. Je n'ai presque rien à vous montrer de mon t d'uvre, mais je n'en suis que plus impatient de causer | avec vous, je n'ensois-que plus altéré do vos conseils.
Sr.niu.EB.
srtni.LF.n f.tf.tiiF.
Irna, le l" jaiKM-r U9T.
h. fiuis mon travail de l» journée, voici l'heure du repos, luais je veux encore vous souhaiter le bonsoir avant de déposer la plume. Votre dernière visite, si courte, héla»! a pourtant secoué ma torpeur et ranimé mon courage. Vos descriptions m'ont ramené dans te monde extérieur dont je me sentais complètement sé-paré.
Ce qui me réjouit surtout, c'est «le vous voir si dis--
EMUE GttiTHE ET .tUm.LKK.
ôù'.l posé à suivre l'élan de votre activité poétique. Une nouvelle vie, une vie |>ins belle encore s'ouvre devant vohjï, et j'y participerai moi-même, non-seulement par vos œuvres, mais par votre inspiration personnelle, dont je ressentirai l'influence si douce.
Schiu.ki;.
Si.IUI.IKIt i,il.iill..
lf-na. Irftijinvter 17»*.
Puisque vous vous occupez des couleurs, il faut que je vous fasse part d'une expérience que j'ai faite au-jourd'hui avec un morceau do verre jaune. Je regardais les objet» devant ma fenêtre en tenant ce verre hoii-- /oiilaletmmt, de telle façon qu'il me bissait voir les objet» placés au-dessous et qu'il reflétait en même temps ù sa surface la lumière azurée or, phénomène étrange, tous les objets teints en jaune par la couleur du verre tue paraissaient d'un pourpre éclatant, sur toutes tes places où se reflétait le bleu du ciel, connue si le mélange du jaune et du iilcu eût produit la couleur pourpre. D'après ("expérience ordinaire, ce mélange au-i .lit du produire la couleur verte le ciel avait en effet ictte couleur toutes les fois que je le regardais à travers le verre, et il ne produisait le pourpre que lorsqu'il s'y reflétait. J'ai cru pouvoir m 'expliquer ce phénomène jt.'ir la position liwïzonlale du venu lequel, à cause df si largeur, ne me laissait voir que la partie la plus épaisse du ciel qui tenait déjà du fouge. Il me suf-fisait, cfu'CtivuiMiit, de boucher te dessous du verre |imir y faire refléter les objets comme dans un 33G CORRESPONDANCE miroir, ponr voir ilu ronge pur là où il y avait d'abord du jaune.
Je ne vous apprends sans doute rien do neuf, mais je voudrais savoir si je m'explique bien ce singulier phé-nomène. S'il ne s'agissait, en effet, que du pins ou inoins d'épaisseur du jaune pour produire, avec le mé-lange du ideu, tantôt du pourpre, et tantôt du verl, la réciprocité de ces deux couleurs n'en si-rait que plus intéressante. | Avez- vous lu ce (Hic Campe a répondu aux Xéniex?. I Adieu, Tâchez de vous débarrasser bientôt île toute» vos affaires pour retourner librement aux Mme».
Sciiiiun.
i,«etiik a schii.i.kh Il
Wrimar, W *> janvier \TM.
.Votre expérience avec, le verre jaune est fort jolie, i'l je crois pouvoir la classer avec un des phénomènes qui me sont déjà connus, Je suis curieux cependant de renouveler celte expérience, sur te pottit môme oit vous l'avez faite.
Jf n'ai rien «ntontlu dire des Xfnien dans le monde où je vis, if n'y a ni préludes ni èclios littéraires. Un son rclenli! on le reninnpte et on n'y songe plus. Rien avant le concert, rien après.
Je sainiii, sous peu, s'il tue sera possible de séjourner quelque temps près de vous, ou s'il faudra me borner (;nc)<;MC tonps ptcs d<' wus, mt & ii faudra m<' borner à une simule visite. En attendant portet-vons Uien r.»pj«fe-moi au .souvenir des vôtres, et attachez -vous à Waïïemtein autant que vous le pourrez. Gœtiik.
ESTBE (HKTHF, F.Î SCHILLER.
àCHlLLËll K G<KTIIE.
li'na, l<! 7 ft'vriw I7f)7.
Vous m'avez adressé tant de richesses littéraire», que je n'ai pas encore eu le temps de tes examiner toutes, (l'est <(iic l'acquisition d'une maison de campagne et une scène d'amour du second acte de Watlemlein fout alternativement tourner ma tète vers les directions le* plus opposées. Nous nous faisons tous une fête de vous voir dimanche. Scim.i.tn.
«fKTHK A SCIMI.UII.
Woimai, te 8 tiveimt l"07.
.le délire que vous puissiez, conclure le marché d<! voire jardin s'il y avait quelque chose à bâtir, mes conseils sont à votre service.le compte toujours vous xoir dimanche. Garnit:.
sntivtKn .1 mktiih.
tën», li> 11 .tv f il i'f,.
Ueus mots seulement pour vous donner nigiic de vie, Notre petit Krnest, <\w. nous avons fait inoculer, a une forte fièvre accompagnée de convulsions qui nous "lira yen! beaucoup. La nuit sera agitée, et je ne suis pas sans inquiétude. Peut-être demain aurut-je l'esprit plus tranquille. Ma femme vous envoie ses meilleurs compliment». Schiukii. r.5X tonitKSI'II.ND ANCI.
fifKTIfK A SrtlIMKn.
Wfiroar, li* là awil 1797. I Puisse le petit Ernest sortir bientôt de cette crise dangereuse et vous remettre l'esprit en repos! Ne tarde/, pas h m'envoyer de bonnes nouvelles de vous et des vôtres. Giktiik.
sntM.t Ktl CtKTHK.
Mu», II: IKilWll H9t.
Mon travail «avance, pas, car fout est agité chez. ( moi. i.e cher petit cependant continue à se rétablir, et j'osporc l»i»;n 1)110 tlitos qvieltjncs jours je pourint pren-dre possession de ma maison et de mon jardin. Alors m» premier!1 occupation Mira d'écrire on entier ta fable poétique dp Wallenste in afin de m'assurer qu'elle forme un tout dont chaque détail est nrnUé. Tant qu'elle n'existe que dons ma tête, je crains toujours qu'il n'y nit des lacunes une narration suivie exige qu'on rende compte de tout, (l'est cette narration détail-lée que je. vous soHuieltnu puis nous en causerons. Je vous félicita d'avoir donné congé aux quatre premières Muses1; en vérité, c'est merveille de voir avec quelle rapidité la nature a créé cette œuvre, et avec quel soin, auT quelles méditations i'at-l aujourd'hui tu pcrl'vc-tionne.
l'orta-vou» bien pendant ces jours de joie. l\wr 1 l.cs qtiutiv premiers chants tl'llcrmann ft Itomtlie't1 qui portiiii lr« noms iltCal'topo, drTiYp^trlinru, d<; tiialie et U'HhIiti»'.
F.STHE GOCTBR ET SC»H,».Eft.
sr.9 moi, je me fais une fêle de pouvoir à l'avenir profiter en plein air tie chaque rayon de soleil, il y a quelques jours, j'ai eu le courage d'aller à pied et par un long détour jusqu'à mon jnrdin. Schiilei».
r,«F.TnR srntM.cn
Wdmar, !̃̃ 9 avril 1797.
Je suis heureux de vous voir débarrasse1 de toute inquiétude à l'égard de votre enfant, et j'espère que le mieux s'affermera de jour en jour; transmettez votre chère femme mes félicitations bien sincères.
Kn re moment, j'étudie avec ardeur la Bible et les poèmes homériques, puis je lis {'Introduction à l'An-cien Testament, par Kichhorn et les Proletjomènes sur Homère, de Wolf. De cette double étude résultent pour moi les plus étranges effets de lumière. Cela nous fournira plus d'un sujet d'entrelirn.
Ecrivez le plus tôt possible votre plan de Wallemtein, et ne manquez pas de me le communiquer. L'examen (|ite j'en ferai, sous l'impression de mes études actuel-les, sera plein d'intérêt pour moi, et peut-être aussi ne vous seia-t-il pas inutile.
Il faut que je vous fasse immédiatement part d'une pensée rlui m'est venue sur le pneme épique. Comme il veut être lu dans le plus grand repos, clans la plus par-faite tranquillité d'esprit, la raison est plus exigeante envers ce genre de poésie qu'envers tout autre, et j'ai été étonné de voir, en lisant l'Odtjsxéi'y que ces exigences y étaient complètement satisfaites, ll'im autre roté, lorsqu'on médite sur ce que nous suons des travaux,
r.onnEsroNDANCE S*o du caractère et du talent des anciens grammairiens et critiques, on voit clairement que c'étaient des hommes de hon sens étroit, qui ne s'arrêtaient dans lenrs recherches qu'après avoir mis ces grandes peintures au niveau de leurs propres conceptions. Si cela est, ainsi que Wolf cherche à le prouver, nous devons notre Homère actuel aux Alexandrins, ce qui donnerait assu-rément nn tout autre aspect à ses poëmes.
Eiuwft une remarqua spéciale. Plusieurs vers d'iïo-mêre, qu'on regarde comme entièrement apocryphes, sont de la nature de ceux que j'ai intercalés dans mon Hennunn, lorsqu'il était terminé, afin de rendre l'en-sornlilc plus clair, ou de préparer à temps certains évé-nements à venir. Je suis curieux de voir ce que j'aurais envie de retrancher ou d'ajouter à ce poëme quand j'au-rai achevé les éludes dont je m'occupe maintenant. En attendant, lai>sons-)e se produire dans le monde tel qu'il est.
Du des traits caractéristiques dn poome épique est d'aller toujours, tantôt en avant et tantôt en arrière; aussi tous les motifs retardants peuvent-ils être consi-dérés connue parfaitement épiques. Il ne fiiut cepen-dant pas que ces motifs soient des obstacles, car les obstacles n'appartiennent qu'au drame.
Si la nécessité de retarder la inarche de la narration, si amplement satisfaite dans les deux poëmes d'Homère, et qui se trouvait aussi dans mon plan lYHennanit et Dorothée, est en effet indispensable, tout plan qui va droit an dêiioùmeiil est mauvais, on du moins n'appar-tient point au genre épique. Le plan de mon second
ENTHE GœrilEETSeHIUER.
poôniea a ce défaut, si toutefois c'en est un; aussi me garderai-je bien d'écrire un seut vers de ce poeme avant d'avoir tiré au clair avec vous mon idée à ce sujet'. Elle me paraît extrêmement fertile; si en effet il on était ainsi, je lui sacrifierais avec plaisir le projet de mon nouveau poënie épique.
Le drame me parait tout à fait dans des conditions opposées. Au reste, nous en parlerons prochainement.
Gœtiik.
SCHILLER GOiTHK.
liina, !•̃ 41 avril \JÏ.
Votre dernier*1 lettre m'a donné beaucoup à penser, et j'allais y répondre longuement, mais une affaire indispensable m'enlève mn soirée, je lie vous périrai donc que quelques mots aujourd'hui.
Tout ce qu<> vous me dites me prouve clnirenient <|ue le principal caractère du poëme épitpie est dans l'auto-nomie de chacune de ses parties. La mission du poëtc épique est de faire apparaître tout entière la plus intime vérité du sujet; il ne peint que l'existence tranquille des choses et l'effet qu'elle» produisent naturellement; à chaque mouvement qu'il fait dans celte direction, il dévoile son but et s'en rapproche; voilà pourquoi, au lieu de courir impatiemment vers le terme du récit, nous prenons plaisir à nous arrêter il chaque pas avec lui. En nous laissant toute notre liberté, le poète épique nous procure un grand avantage et rend sa tâche bien II s'agit du pm'nw tli> la C.hame, projeta, pufc abandonné par. Gccllte, et qu'il regrettait plus tard de ne pas avoir écrit
connESPoriDANCE 5 a plus difficile, car les exigences qu'il prnvoi|Ut! de notre pari sont proportionnées à l'intégralité, l'activité mul-tiple de toutes nos facultés intellectuelles mises en jeu à la fois. Le poète tragique, au contraire, nous enlève cette liherté en concentrant nos forces sur un seul point, co (lui lui donne vis-à-vis de nous un avantage ins-mense.
Votre observation sur lu mardi» retmtltmte du po«ime épique est un trait de lumière pour moi. Cependant, d'après ce que je connais do votre, nouveau poème épi-que, je ne vois pas encore pourquoi cette particularité lui manquerait entièrement.
J'attends avec beaucoup d'impatience le résultat de vos nouvelles études, surtout en ce qui concerne le drame. Kn attendant, je réfléchirai sur ce que vous m'en avez dey» appris.
Adieu, portez-vous hien. Le mieux de mon petit ma-lade se soutient en dépit du mauvais temps. Mu femme vous salue cordialement. ïkmu.EU.
<;<r,niK sriiit.r.r.n
Wiimar, te âS aïrit «9ï Kncore quelque» mots am \m tlernières lettres. L'histoire universelle de Wottmann est un ouvrage hicn singulier. La préface est tout à fait en dehors de la portée de ma vue. Je ne puis juger de soit tableau de i'Êgvptc, mais il m'est impossible de concevoir comment il a pu, dans son Histoire des /«-rxéliks, adopter l'Ancien Testament loi qu'il vA sans aucun examen et eomnic un document au-dessus de
ENTRE f.fETItfi ET SCIIH.f,EU.
UT> toute critique. Tant cf* travail est l»Ui sur le sable et en vérité on ne peut revenir de son élonnement, quand on songe que Y Introduction il'Eichlioni a déjà «lix ans de date, et que les travaux ne Ilerder agissent sur l'esprit public depuis plus longtemps encore. Quant aux contradicteurs passionnés de ces ouvrages, je tic veux pas même en parler.
Je voudrais déjà vous savoir établi dans votre jardin et débarrassé de tout souci. Mes meilleurs compliments » voire chère femme et à Guillaume de Humlmldt.
Garni»:.
se h i m. k h i Gir.rin:
Vira, |p«*.iTpill7îlT.
Ce que vous appelez le meilleur sujet dramatique, c'esl-à-dirc celui où l'exposition lait déjà marcher l'ac-tion, ne se trouve que dans les Jumeaux de Shakspvarc '• Je n'eu connais aucun autre exemple, bien t[tt Œdipe roi se rapproche étonnamment de cet idéal. Je puis pourtant me représenter certains sujets dramatiques dans lesquels l'exposition est une continuation immé-diate de l'action déjà commencée, Macbeth appartient à cette classe; je citerai aussi mes Brigands. Quant ait poète épique, je voudrais ne lui accorder aucune exposition, du moins aucune exposition telle qu'on l'entend dans le sens dramatique. Le poète épi-que ne nous pousse pas vers la fin, ainsi que le fait le 1 H y a bien dans l<> texte allemand: In dm XwilHugen des Shalœpeaw- !•• 'iwï drame Srliiller vout-il parier? tous les «mimi'iilitteiirs ont gardé le siteitro sur ce point.
COItRESPONDASCE "il poète dramatique; aussi le commencement et la fin se rapprochent-ils davantage dans leur importance et leur dignité; et t'exposition d'une épopée doit nous intéres-ser, non parce qu'elle conduit à quelque chose, mais parce qu'elle est quelque chose par eilc-méme. Je crois que, sous cerapport, il faut être beaucoup plus indulgent pour le poète dramatique puisqu'il place son but i la fin de sou œuvre, il lui est permis de ne voir dans le commencement qu'un moyen. La nature de son travail le place dans la catégorie de la causalité le poëte épique est dans celle de la suhslantialité. Dans la tragédie il peut et doit y avoir des incidents qui ne sont que la cause d'autres incidents; dans le poème épique tous doivent avoir leur valeur et leur importance propre. Demain j'espère pouvoir m' installer dans mon jardin. L'enfant est parfaitement t établi, fit la maladie, à ce qu'il semble, a consolidé plus fortement sa santé.
Ilumholdt est parti c«a matin. Je ne le reverra pas pendant bien des minées' En tout cas, nous ne pouvons espérer de nous retrouver un jour tels que nous nous sommes quittés aujourd'hui. Voit» donc encore une relation rompue et qui ne se renouera point. Deux ans, hélas passés d'une manière si différente changeront bien «les cluses en nous et entte nous. Suhu.f.h.
1 Guillaume ii>- tlutnlmhll. se rcmlaif tu Italie awc sa famille*, l.fs (Hvm'inciils ili* h IViimsnlr dt'Tntipt'rvnt sco prujels.pri-s un sé-jour rie qticl<|urs iinii.< à Wcitnar, si Divxl»1 et ;'i Vu'imP, il Si1 dirigoa \ci-s l;i friiiiic; nrihi'tii Paris nu tnnis de novembre 1797, il y resta un an et tfemi cf partit ensuite pour l'Espagne.
ENTRE GŒTHE ET SCUIMER
3ià
scnir,i:H a r.iETHK.
Iràa,)o25»niU-97.
fl me parait hors de doute que la nécessité de retarder la marche des événements découle d'une loi épique souveraine à laquelle cependant on pourrait satisfaire par un autre moyen. Selon moi, il y a deux manières do retarder l'une tient à la nature de la route, et l'autre â celte de la marche; or celle dernière peut être ntise en «'uvre sur la route la plus directe, et convenir, par conséquent, à un plan lt-1 que le vAlrc.
Je ne voudrais cependant pas formuler celte toi épique comme vous l'avez fait, car, ainsi résumée, elle me paraît trop générale et applicable à tous les genres de poésie. Voici, au reste, ma pensée en peu de mots ce sujet le poëte épique, ainsi que te poète dramatique, représenta une action mais, pour ce dernier, elle est te véritable but, tandis que pour le premier elle n'est qu'un moyen pour arriver il un but absolu et estitéti-que. Par ce principe je m'explique parfaitement pourquoi le poète dramatique doit avancer rapidement et direc-tement, tandis qu'uni! marche tente et vacillante con-vient au poète épique. C'est par la même raison que le poète épique doit s'abstenir des sujets qui excitent vi-vement tes passions, car alors l'action devient un but trop intéressant pour se borner » n'être qu'un moyen. J'avoue que ce cas me semble celui du nouveau poème que vous projetez, ce qui ne m'empêche pas de croire que votre totile-pui;*ance poétique saura vaincre les dilïicullés du sujet. 54li Quant à la manière dont vous voulez développer l'ac-tion, elle me paraît plus propre à ta comédie qu'à l'é-popée. En tout cas, il vous sera bien difficile de ne pas exciter la surprise, l'étonnement, deux sentiments très-peu épiques.
J attends le plan de votre nouveau poème avec beau-coup d'impatience. Il me parait toutefois digne de remarque que Hutnboldt soit tout à fait de mon avis à ce sujet, sans que nous nous soyons communiqué notre opinion. Selon lui, votre plan it'a a point «l'action indi-viduelle et épique. Lorsque vous m'avez parlé pour la première fois de ce 'plan, j'attendais toujours que vous en vinssiez la véritable action, ?ar tout ce que vous me disiez ne me semblait que l'introduction de cette action; et lorsque je croyais qu'elle allait commencer enfin, vous aviez fini Il est vrai qu'un sujet du genre du votre laisse là l'individu pur s'occuper des masses, puisqu'il a pour héros l'intelligence, «tout te propre est do. dominer les objets et non de les contenir. En tout cas, que \olre nouveau poème oit plus on moins épique, il sera toujours d'un autre genre que votre ilermann et si ce Ih'rmami était I» véritable expression du poème épique, il résulterait de là que lo nouveau poéme ne serait pas épique du tout. Mais vous vouliez savoir avant tout si llermann riait une véritable épopée, ou s'il n'était que du genre épique, et nom sommes encure il résoudre cette question.
J'appellerais votre, nouvelle œuvre une épopée comi-que, si ce mot ne rappelait les idées étroites et fausses qu'on se fait ordinairement de la comédie et du poème
EXTUE «iffiTKE ET SOUILLE». 31Ï liéioï-comique. J'ajouterai que votre nouveau poème me parait tenir à la comédie, comme Hermann tient à fa tragédie, avec la différence cependant que l'effet de Hermann tient au sujet, et celui du poëtne projeté à la manière de le traiter. J'attendrai votre plan pour m'e.v piiqiicr plus clairement.
Que dites-vous du bruit clui court sur un traité de paix conclu il llatisbonuc? Si vons est savez quelque chose de certain, veuillez noua le communiquer.
Schim.gr.
(.IETIIK A Sflf ll.I.Ei;
«rinnr, l« M avril 1797.
Ce bruit est tonde. La paix vient d'être conclue. Au moment où tes Fronçais étaient encore aux prises avec les Autrichiens dans les rues de Francfort, an courrier est venu, apportant la nouvelle. Les hostilités ont cessé aussitôt, et tes généraux des deux armées ont diné avec le luir^emieister, à la Maison-Jloupe. Les habitants de cette ville, en échange de leur argent et de leurs souf-frances, ont eu au moins le plaisir d'assister à un coup de lliéàlrc tel qu'on n'en voit que fort rarement dans histoire. Nuits verront* ce que produira ce change-ment dans les délai!» et .sur l'ensemble de la situation. Je suis parfaitement d'accord avec vous sur tout ce c i|ii«' voue me dites diins votre dernière lettre il l'égard du draine et du poënu; épique; au reste, vous in 'aveu depuis* longtemps* fait contracter l'habiliiilc dp roCxpli-quiT mes rêves. l)c mon côté, je ne vous dirai plus rien, il flut qu'avant tout vous voyiez, le plan de mon pormr. Alors nous agiterons de» questions trop délicate pour en parler lorsqu'on n'en est encore qu'ans généralités. Si mon sujet ne se trouvait pas purement épique, quoi-que sous plus d'un rapport il soit très-intéressant et très important, nous finirions par trouver la/ormt>. sous laquelle il faudrait le traitée. Adieu, portez-vous bien, jouissez de votre jardin et du rétablissement de votre cher petit malade.
Le séjour de thimbokU ici a été très-favorable à mes travaux d'histoire naturelle, il les a réveillés de leur sommeil d'hiver; pourvu qu'ils ne retombent pas dans un sommeil de printemps. Gœthk.
Je lie puis m'empèeher de vous adresser encore une question sur nos dissertations dramatique* et épiques. Que dites- vous des principes suivants Dans la tragédie le destin, (in. ce qui est la même chose eu d'autres termes, la nature décidée de l'homme, qui le pousse aveuglément vers un point on vers un attire, peut et doit régner de la manière la plus absolut* Klle ne doit jamais le conduire à son but, il faut au contraire qu'elle l'en détourne; le héros ne peut y pos-séder complètement sa raison tu un mot, ta raison ne saurait trouver de place dans la tragédie que chez les 1 Sur e-ttr untmv ili'rirfi'i1 île I lionmic itii' ntttrtlh'tlau' Aff/wr (/*• Hrmrtien <|*t t «M, m'Iuii tiit'llii", lu iiii'Hh iluw <yir t'1 •h'Ktin. <>ii |nut Itii* un iriiiiin<'iit;iiri' ilr H. llrki. thnis I Vxi'i-llcitl «ni–iiiji1 «(iiil h iiMi^arfi- il >liak>>|ii*»ii>. Sliakupi'arr dramalixr ftc Kniul. l.ii|i/i>, IK17, |>a};f H'iï.
ENTRE G(ETHE ET SCHILLER. 54
personnages secondaires et au désavantage du héros principal.
Dans le poëmc épique, c'est précisément !e contraire; là, il n'y a d'autres agents épiques que la raison, comme dans l'Odyssée, ou «me passion parfaitement conforme au but, comme dans l Iliade, le voyage des Argo-nautes, n'étant qu'une aventure, ne contient donc iiuciin élément épique.
I oistue a yi-.mii.Kit.
Wcimar, te 28 avril 1797.
Hier, en méditant la fable de mon nouveau poème, afin de vous l'envoyer, je me suis senti saisi d'un amour tout particulier pour cet ouvrage, et, après toutes tes dissertations que nous venons de faire» à ce sujet, cet I.trnoiir est d'un très-bon angure. Or l'expérience nt ayant prouvé que, des qui je communique à qui que et» soit le plan «l'un travail projeté, je ne ie termine limais, je veux ajourner encore cette communication, lui attendant., nous traiterons cette matière en général, il les résultais de nos entretiens me serviront a juger mini sujet à part moi. Si, après cette épreuve, je con-servé ki iourte et J'envie de le frnifer, je me mettrai à I «'livre, et le poème une fois m-itevé «»ra pour nous (nu* matière à méditation plus féconde que n'anroil pu être un simple projet; si je venais à en désespérer, il -liait toujours temps de vous nionlivr cette esquisse. fioiMiiiissr/vous un traite de Schlegcl sur te poème ̃ pique, publié rannéedernièiT dans leonziêmc numéro thi juuru-d l'Allemagne? Lisez moi eela. Il est singulier
COftKESPOSDANf.K F' de voit comment en sa qualité de bonne tète, il est souvent sur la bonne route et la quitte presque aussitôt. Parce que In poëine «'pique 110 peut avoir «l'unité dra-matique, et parce qu'on la chercherait en vain dans Y Iliade et dans ]' Odyssée, il en conclut que le {même épique ne doit avoir aucune espèce d'unité, ce qui veut dire, selon moi, qu'il doit cesser d'être un poème. Et voilà ce qu'on appelle dos idées justes, qimnd l'expé-rience seule, si elle est faite sérieusement, suffit ponr les démentir. Lors iiiêine que Y Iliade et YOdijssée an-raient passé par les mains de mille poètes et de mille rédacteur», on n'y verrait pas moins !a tendance puis-sante de la nature poétique, et critique vers l'unité. Cf traita de Sclilegel n'a été t'ait que pour appuyer l'opinion de Wolf, qui pont très-hien s« passer d'un pareil se-cours. Kl! admettant que ces deux grands poèmes ne se sont formés que d'une manière successive et qu'on n'a pu tes amener à une entière et parfaite unité (quoi-que leur organisation, a mon avis, soit beaucoup plus parfaite qu'on ne le croit), on n'est pas tenu il<; conclure qu'un pareil poème ne peut ni ne doit jamais atteindre à l'unité entière et parfaite.
Je viens de l'aire un petit extrait de ce que vous me dites à cet éfjaril dans vos dernières tettres. Continuez, je vous prie, à développer celte matière; elle est de la plus! mute importunée pour nous deux, au point de vue théorique et pratique.
.le viens de relire avec beaucoup dé plaisir la Voé-tufue dAristotc: c'ol une belle chose qui* la raison dans mi |>lus limite muiiilesluliou. Il est remarquable
EMRE GtETffB ET SCBIUER.
tti 1 qu'Arislote s'en tient ;» l'expérience, c.p qui le rend un pru matériel si Tort veut, mais lui donne en revanche une grande solidité. J'ai été charmé, surtout, de la gé-nérosité avec laquelle it protégo les poêla contre tes frondeurs et les critiques trop vétilleux, il n'insiste jamais que sur 1rs points essentiels; pour tout le reste, il est cl'une facilité qui m'a souvent étonné. Ses vues sur la poésie, et surtout .sur les parties de cet art qu'il affectionne, ont quelque chose de si vivifiant, que je me propose de le relire sous peu. J'y ai trouvé quelques passages qui ne m'ont pas paru très-clairs et dont j'es-jh'w approfondir le véritable sens. H est vrai qu'on n'y trouve aucune donnée sur le pooïne épique, du moins dans te genre de celles que nous désirons.
Je commence à me remettre des diqtractions du mois passé, et a me débarrasser de différentes affaires. J'es-père pouvoir disposer du mois de mai tout entier. J'irai vous voir le plus tôt possible. (Jikiiib.
SCIIir.t.Ki; t OKTMF..
[l'un, !,̃. "lirai 170".
.I»1 suis très-content, non-seulement ri'Aristote, mais encore de moi même avec un esprit aussi sobre, un législateur aussi froid, il est rare qu'on ne perde point la paix intérieure. Amtole est tut vérit tltlo juge infernal pour tous ceux qui tiiuntiit servilement à In forme extérieure, ainsi rjuc pour ceux qui se mettent au-dessus de toute espèce de forme. Par la libéralité de ses prin-cipes et t'esjirit qui les anime, il doit précipiter les uns dans des contradictions continuelles, car il est évident
fiORRKSPONDANCE qu attache, hicn autrement d'importance au fond qu'à I» forme lundis que la rigueur avec laquelle il déduit tte ta nature même de l'épopée ou de la tragédie in forme nécessaire à chacun de ces poèmes ne peut man-quer de désespérer tes autres. Aujourd'hui seulement je comprends le triste état auquel il a réduit tes com-mentateurs, les poètes et tes critiques français, et pour-quoi ils ont toujours eu peur de lui comme tes gamins ont peur dtr bâton. Sltaltspeare, qui viote si souvent les lois, eût été bien plusà l'aise avec lui que tous lespoëtes tragiques de. ta France. Il lui eut encore élé, plus facile de s'en accommoder qu'à tous tes poète» tragiques fran-çais.
Je suis hien aise, au reste, de ne pas avoir tu plus tôt cet ouvrage, je me serais privé du piaisir et des avan-tages qu'il me procure en ce moment. Pour lire Aristofe avec piolit, il faut déjà avoir des principes littéraires arrêtés; et, lorsqu'on ne connaît pas encore parfaite-ment tes matières qu'il traite, il doit être dangereux de lui demander conseil.
Il est certain cependant qu'il ne pourra jamais êlrc parfaitement compris ni apprécié. Tontes ses vues sur ta tragédie reposent sur des bases empiriques-. Ayant toujours devant tes yeux une masse de-tragédies qu'il avait vu représenter et dont ta plupart nous sont inconnues, cYst là-dessus qu'il raisonne; missi la hase de ses rai-sonnements nous mauqur-t-iHe presque tout entière. Jamais, ou du moins très-rarement, il ne part de l'idée de l'art, mais toujours du fait de la composition d'un pot'ic et de la représentation de cette œuvre. Si, en
ENTRE GŒTIIE ET SCHILLER
555 5 général^ ses jugements sont de véritables lois poétiques, nous en sommes redevables au hasard, qui a voulu que de son temps il existât des poèmes qui réalisaient une idée, ou qui représentaient tout un genre.
Si on lui demande des idées philosophiques sur la poésie telles qu'on a droit d'en attendre de nos esthéti-cien» modernes, on «'prouvera une déception complète on rira même de sa manière rapsodique de procéder, on rira de ce pctc-mèlc des règles 1rs plus générales et les plus particulières, de cette confusion de tous les sujets, logique, rhétorique, poésie, prosodie; ne le voit' on pas descendre jusqu'aux voyelles et aux consonnes'? Mais lor.-f|u'on songe qu'il avait toujours devant lui une tragédie à propos de laquelle il cherchait à se rendra compte de chaque situation, de chaque effet, on s'ex-plique tout ce qu'il dit, et l'on s'applaudit d'avoir l'occasion de récapituler tous tes éléments dont peut se composer nne œuvre poétique.
Je no in étonne pas de la préférence qu'il donne à la tragédie sur te poème épique, car, lien qu'il ne s'ex-plique pas sans ambiguïté, cette préférence, telle qu'il l'entend, ne porte aucun préjudice à la valeur objective et poétique de l'épopée. Ku sa qualité déjuge et d'esthé-ticien, il devait nécessairement trouver plus de satis-faction dans un gctuv de poésie qui s'appuie sur une forme stable et sur laquelle, par conséquent, on peut formuler un jugement. Or it es-t évident que In tragédie, telle qu'il en avait devant lui les modèles, se trouve dans ce cas, car la tâche simple et déterminée du poëte tra-fique est pins facile à concevoir et à caractériser que
COttBESPOMUNCE "»* celle du poète, épique; aussi offre-t-elle à fa raison nttn technique plus parfaite, et l'espace étroit dans lequel lu tragédie se trouve renfermée en rond l'étude moins longue. Il est, tin reste, facile «le voir qu'il préfère la tragédie*, parce qu'il a sur elle, des vues plus claires que sur l'épopée, dont il ne connaissait que les lois génériques qui lui sont ronnimnes avec l'épopée, lundis qu'il ignorait ta lois spéciales qui rendent la poésie épique tout à foit opposée; A la poésie dramatique. Lorsqu'on l'cHvisaife sous- ce point de vue, ou comprend comment il a pu dire que l'épopée «lait contenue dans la tragédie, et que, dès qu'on savait juger une tragédie, on pouvait se prononcer sur un poënie épique c'est qu'en effet, au point de \ue la poésie pragma-tique d'une épopée se trouve renfermée dan» la tra-gédie.
Le grand nombre de conUadictions apparente» qui m' trouvent «laus l.v/'di'fif/iu' d'Anatole, lui donnent, à mes veux, un prix nom eau, car elles nie prouvent fille le tout se compose d'aperçus isolés sans aucune idée théorique préconçue: il est vrai qu'il fout aussi mettre beaucoup de choses sur le compte du traducteur. Je tue fais un vrai plaisir de tr.iiler cette question vn détail avec vous quanti vous serez ici.
Lorsque Arislote regarde l'enchaînement des événe-
ments comme le point principal de la tragédie, on peul
dire qu'il Trappe juste sur lu tète du clou.
Il est agréable, de voir un homme chez qui ta raison
domine tout comparer la poésie i l'histoire, et convenir
qu'il v a plus de «.mlés dans la première que dans la
ESTIIR GOETHE ET SCillLlEll.
"k& seconde. In point qui me charme misai, c'est quand it remarque, au sujet des opinions, que tes anciens font parler leurs personnages avec plus de politique et les modernes avec plus de rhétorique.
Ses observations sur l'avantage qu'il y a à mettre m weno des personnages vraiment historiques sont fort, sensées.
Je ne trouve pas fe moins du monde qu'il soit st partial pour Euripide, comme ou le lui a reproché. Main-tenant que j'ai lu moi-Même s» Poétique, je trouve, en général, qu'on a monstrueusement délhjuré sa pensée.
Cet exemplaire d'Arislote est-il à vous ? s'il ne vous appartient pas, en forai venir un, car je ne veux pas m'en séparer de sitôt.
J'espère «pie Doit Juan, que je vous renvoie, fera une jolie ballade.
Malgré lu vent et la pluie, je me promène des heures entières dans mon jardin, et je m'en trouve à mer-veille. ScfllUKIl.