‹ Correspondance entre Goethe et Schiller. Volume 1Chapitre 12 sur 17 · C.cV.THK V SCHlM.Ett · texte numérisé non relu

C.cV.THK V SCHlM.Ett

Wiimar, le 0 moi l'Ti.

Je suis* enchanté que nous nous Soyons tnis à lire .\ristote si ù propos; ce n'est que lorsqu'on comprend x\n livre qu'on eu fait lu découverte. Je me souviens que j'ui lu cette traduction il y a trente ans, mais alors je n'y ai absolument rien compris. J'espère pouvoir bien-tôt vous en pal Ici Je vive voix. L'exempliire ne m'ap-parlieut pas.

COnttESPONDANCE Je me suis beaucoup seni i ces jours-ci de la traduc-tion d'Homère, de Vos*, et j'ai reconnu de nouveau combien elle est admirable. Il m'est venu à l'idée un moyen de lui rendre délicatement une justice publique, ce qui ne pourra manquer de chagriner ses slupides adversaires. Nous en parierons.

Après te 15 de ce mois, j'espère venir passer quelque temps avec vous. Aujourd'hui le souvenir de toute une semaine de dissipation me rend de très-nwmvfliae hu-meur. Réjouissez-vous de pouvoir respirer te gr.ind air et de vivre dans une solitude complète. G<ktiik. Entre les lettres qu'on vient de lire et celles qui vont suivre se place un assez long séjour de Goethe auprès de son ami. Le 20 mai 1707, Gœthe arrive a Iéna, ii demeure au vieux château, selon son habi-tude, dans une chambre qui lui est réservée depuis long temps et où il a rencontré déjà quelques-unes de ses inspirations, « M est bien juste, lui écrit Schiller, que vous acheviez Hermann et Dorothée dans le lieu où vous en avez composé les premiers chants.» Les deux poètes, en dfct, continuent decorrespondre; mais les lettres qu'ils s'adressent l'un à l'antre ne sont que de simples hillets annonçant t'envoi du tra-vail de la veille ou de la matinée. Enfermés chacun dans sa cellule, ils méditent, ils chantent, et les vers de (icethe, à peine terminés, vont trouver Schiller dans sou jardin, tandis que du jardin de .Schiller au

ENTRE GCETHE ET SCIUMER.

K>" vieux château de la vitte s'envole aussi pins d'un poétique message. A de certaines heures, vers te soir, on se réunit au jnrdin, et les graves entretiens recommencent leur cours. Que d'éclairs! que de vues profondes sur Arisfote et les lois de la poésie! Trente ans après, pendant l'automne de 1827, Gœlhe, visi-tant l'ancien jardin de son ami, se rappelait avec émotion les jours oit sttr le banc, autour de la tablé de pierre, sous le feuillage de mai, a il avait échangé avec Schiller maintes lionnes et grandes paroles. }f anches gute und grosse Wort gewechselt. » La fécon-dité des deux poètes pendant ces heures printanières est vraiment merveilleuse. Dès les premiers jours, Goethe achève la jolie pièce dit Souvean Pamias, il compose la ballade intitulée le Chercheur de trésors, il continue sa Vie de CeilinU il écrit son article sur Moïse et les Hébreux dans le désert. Le 28 mai, Schiller reçoit les Strophes à Mitjnon, et le 3 juin le dernier chant d'Hermann et Dorothée, sauf la con-clusion qui ne sera prête que huit jours plus tard. 1m Fiancée de Corlnthe, commencée le î, est terminée Ici) et envoyée aussitôt il Schiller. Du 7 au 9 juin, il écrit le Dieu et la Hmjmlère. Pendant ce temps, Schiller, occupé à débrouiller sou sujet de Wallen-stein, conçoit l'idée du Prologue où apparaîtront les lunules sauvages du duc de Fricdlnnd. « Excellente idée! écrit Goethe il Moyer.Nous avons résolu aussi, ct>s jours derniers, bien des questions de style et de ."»R prosodie que soulève l'exécution do son dran>r>. C'est vraiment un phénomène étrange et qui tient de In magie! Telle chose qui semble (iuiiik; et caraelérîs-tique lorsqu'elle est unie à tel nombre, à telle me sure <!c syllabes, parait vide et intolérable si on change la mesure. » Ces premières discussions, sur l'ébauche de Wallenstein, n'empèchent pas Schiller de se livrer aussi, comme Goethe, il l'inspiration lyrique. La célèbre ballade, le Plongeur, est achevée le 14 juin; bientôt suivront le Gant, l'Annemule Po-ly traie, le VAuml funèbre d'un Nmhmsis, mais Gu-the a été rappelé subitement ù Weiniar dans la journée du 16, et les longs dialogues écrits vont recoin* tnencer leur cours.

Sr.HIM.KR l CD 1IIR.

1';Il~, U\ juill t~!I~, Depuis votre départ j'ai comme un avmit-gout d« solitude profonde où nie plongera votre grand voyage. Heureusement, le temps m'vsi propice et je vent vivn; en plein air. Je me prép:irr à ma tnclie jinrHiquc avec une véritable joie, et d'ici à deux mois jVspt're It-rminor tnit'lque chose. (!«s (juatro «iernimi» semaines ont j<U> dans mon esprit de solides fondements pour l'a-venir. KHcs m'ont corrigé de la disposition funeste qui me faisait aller du ^éiiéiat au particulier, et m'ont ap-pris comment d'un as individuel on s élève aux^rarulrs lois. l.e point d'où vous aimez partir est toujours petit, étroit, mais Itieiitôt il nie conduit au larjje, et

EMIlt (i(ETII£ ET SCIUU.EIt.

tout mon être s'y épanouit à l'aise, tandis que, sur la roule oh je m'engage ai volontiers quand je suis livré à inoi-nicme, je vois toujours l'espace se rétrécir autour île moi, r| j éprouve, cette impression désagréable de «if trouvera la fin ptus pauvre qu'au commencement. Adieu, attends impatiemment de vos nouvelles.

Schiixeu.

GŒT1ÎE A Sr.HtLI.KI!.

«i-iiii.ii, le 24 juin l"87.

(lommc il tant absolument, dans l'état d'incertitude où je vis, que je me donne tin travail .sérieux, j'ai pris la résolution de revoir mnn Faust. Je sais bien que je lie le terminerai pas encore nuits en décomposant ce (|iii a été déjà hnprimépnur le. grouper en grandes mas-ses avec ce que j'ai nrlievr ou eninlùttc nouvellement, j'avancerai l'exécution d» plan, qui n'est en réalité qu'une idée. Kit retravaillant cette idée et son exécu-tion, je suis assez, satisfait de moi. Maintenant je vou-drais que vous eussiez la liouté tic penser à cel ouvrage pendant um> do vos nuits d 'insomnie, et de me dire <x> que vous exigez du lfinstnihle. Par là, vous con-firmeriez, c» vrai prophète, à me raconter et à «l'ex-pliquer mes propres rêves. Sous le rapport, de la dis-position dYsprit les diverses parties de ce poème peuvent être travaillées séparément, car tout ce travail et ml «ulnVctif, >l MiflH q«R les détails soient suliordou-in"s à reiiseniUle par l'rsprit et par le ton. Je puis flotte m'en occuper par intervalles, c'est ce qui m'a décidé «

COÎtRKSl'ONDASa: E y revenir en ce moment. An reste, i-c sont nos entretiens sur les ballades qui m'ont ramené dans cette route né-buleuse, et tes circonstances me conseillent, sous plus d'un rapport, d'y persister pendant quelque temps. La partie la plus intéressante de mon nouveau poeme épique se perdra peut-être dans une semblable vapeur l' de rimes et de strophe*. Laissons-le encore fermenter un peu.

Malgré le mauvais temps, voire Charles s'est beau-coup amuse dan» mon jardin. Si votre chère femme avait voulu rester un jour de plus, j'aurais eu beaucoup de plaisir ù la recevoir ce soir avec tous les siens.

Gcktiif:.

SV.lt IM.Ml A «i(ï. ÏHR

lon.i. t.-iSjiiiii !?!• Votre résolution de revenir à l'ami m'a d'autant plus étonné que vous êtes sur le point d'entreprendre un voyage en Italie. Mais j'ai renoncé, une fois pour toutes, à vous juger d'après les règles de la logique ordinaire, et je suis convaincu que votre bon p'iiic vous tirera parfaitement de celte affaire tt ne sera ps» facile de vous tliro ce que j'attends et désire trouver dan» Famt. ,le chercherai toutefois à saisir «Luis celle iruvre le (il de vos idées; et si je ne puis y réussir, je m'imaginerai que j'ai trouvé par hasard les fragments de Famt, et que j'ai été chargé de compléter les lacunes. Pour l'instant, je nie borne à vous «lire flue te drame de Faust, malgré sa poétique individualité, ne peut se soustraire aux exigences que

ENTHE GltiTfl£ ET SCHILLER.

."il lui impose sa haute signification symbolique, ainsi que vous fe pensez sans doute vous-même. On ne saurait perdre de vue te caractère double de la nature humaine, et l'essai vainement tenté de réunir dans l'homme le divin et le terrestre. D'un autre côté, comme la fable tend et doit tendre vers un foyer de lumière où toute forme disparait, on ne veut pas s'arrêter au sujet même, on veut être conduit par lui à l'idée. En un mot, ce que l'on demandera à Faust, c'est d'être à fa fois philoso phif|tic et poétique. Vous aurez liedu faire, la nature du sujet vous forcera à l« traiter philosophiquement, et l'imagination sera oh ligue de se mettre au service de la raison. Mais sans doute je ne vous dis rien de neuf, car dans les parties déjà terminées de votre poëme vous avez parfaitement rempli cette condition.

Ma femme, qui arrive de son petit voyage avec mon-sieur Charles, m "empêche de continuer. J'espère vous envoyer lundi prochain une nouvelle ballade.; le temps est propice aux compositions poétiques. Adieu.

Scwu.fcii.

t.iKiiu: s«: h i î.i-KM.

Woimsf, lu 21 jufu I79T.

Merci de vos premières paroles sur la résurrection de Faust. Je suis sûr que nos vues sur l'ensemble de l'ouvrage sertit toujours les mûmes tuais rien n'est plus encourageant que de retrouver ses pensées et ses projeta en dehors de noi, et c'est surtout votre syinjra-lliie qui est pour moi féconde en plus d'un sens. C'est par pure sagesse que j'ai repris celle umvre en

· ttORnESJ'ONDASCE txsi ce montent. l«'étatde la santé de Meyer me fait toujours craindre d'être réduit à passer encore tout l'hiver pro-chain dans le Nord; et comme je ne veux pas importu-ner mes amis par la mauvaise humeur que donne toujours un espoir déçu, je me suis préparé avec amour un refuge dans ce monde d'idées, de symboles et de brouillards. Avant tout, je terminerai et grouperai les grandes masses, et ne passerai aux détails que lorsque et cercle sera épuise. Adieu; continuel à nie dire votre pensée à ce sujet, et envoyez-moi votre ballade le plus tôt possible. Gœtiië.

SCIUI.LEII A (itKTUE.

Ifot, le tt juin 1707.

Si je vous ai bien compris dernièrement, vous ave/, le projet d'écrire votre nouveau poëme, la Chasse, en strophe* limées. J'ai ouhlié de vous en parier, mais ce projet tue sourit beaucoup; ce n'est qu'à cette condition et eu traitant ainsi votre sujet, que vous lui assurerez une place à côté de Hermann et Dorothée. Outre que l'idée de ce poème le rattache à l'art moderne et sc prèle par conséquent à la forme gracieuse des strophes, l'emploi de ces stmpbes exclura tonte idée de concur-rence et de comparaison avec Hmnann. Il éveille chc« le lecteur et chex le porte des impressions bien diffé-rentes, c'est un concert sur un autre instrument. Sanf «Ire précisément un poftiic romantique, il aura sa part des privilèges de ce genre de poésie l'étrange, si ce n'est le lui-veillcux, te surprenant même pourront facilement y trouver leur place, et Vhisloire du lion et

ENTRE «(ETRE ET SClHflEn.

mis du tigre, qui m'a toujours paru extraordinaire, n'aura plus rien d'étonnant. Puis vous n'aurez qu'un pas a faire pour passer de vos chasseurs princiers d'aujour-d'hui aux personnages des temps chevaleresques, car le sujet se rattache de lui-même à la féodalité septentrionale. Le monde grec, que les vers hexa-mètres rappellent infaillihlemcnt, n'admettrait guère cette forme des strophes, tandis que le moyen âge et les temps modernes, et par conséquent la poésie moderne, la réclament naturellement.

Je viens de relire les fragments de Faust quand je pense au dénoument d'un pareil sujet, j'en ai le vertige. ftien de plus naturel, car tout repose sur une intuition, et tant qu'on n'y est pas arrivé, des ma-tières moins riches même ne pourraient manquer d'embarrasser l'esprit. Ce qui m'inquiète surtout, c'est que, d'après te plan, te poème de Faust exige une grande quantité de matières, afin qu'au dénoument l'idée puisse paraitre complètement exécutée, et je ne connais pas de lien poétique assez fort pour contenir une masse qui tend ainsi à déborder sans cesse. Mais patience, vous saurez vous tirer d'affaire.

Il faudra, par exemple, que vous conduisiez Faust au sein de la vie active; et quelle que soit la scène sur laquelle vous vouliez t'introduire, la nature du héros la rendra nécessairement trop grande et trop compli-quée.

Il sera également très-difficile de tenir un juste milieu entre les parties qui ne peuvent être que de la raillerie, <>t celles qu'il faudra traiter sériensnnienf. Ce sujet me

COnRKSPOSDAXCE paraît prédestiné à devenir une arène oit l'esprit et I» raison se livreront un combat à mort. Autant que je puis en juger par l'état actuel de Faust, le diable, grâce à son réalisme, a raison devant le bon sens, comme Faust a raison devant le cœur. Parfois cependant ils semblent changer de rôle et c'est le diable qui défend contre Faust les hantes aspirations de l'âme. Je crains aussi que le diable ne contredise et n'annule son exis-tence, qui est tout idéaliste, par son caractère, qui est tout réaliste. La seule raison peut croire en lui, le bon sens seul petit l'admettre et le comprendre tel qu'il est Je suis impatient de voir comment la légende popu-laire pourra se marier avec la partie philosophique du powne.

Je vous envoie ma ballade, c'est le pendant de vos Grues!

Dites-moi donc ou en est le baromètre. Je voudrais savoir si on peut compter enfin sur un beau temps du-rable. ScniM.F.n

r.U'.THK A S CHILI, F, II.

Wrimiir. 1*47 juin «!«.

Votre mtnemt de Pohjrrate est un tableau accompli. L'ami royal devant lequel l'action se passe, la conclu-sion qui laisse l'esprit en suspens, tout cela est excel-lent. Ji* souhaite que mon pendant puisse réussir aussi

• Il s n ici mtr opposition mire t» raison \Yernunft) H le bon si'iis (IVrs/ffiirf I» raison «''tant rnnsuU'w commi- l:\fninUiMlr I mllni. <li» I idràt, et lo huit st'iis romini* I» lantlîi' iiifmit'iire qui lie l'oiin lit (|IH' I;» i-i'-nlitr.

ENTRE GffiîllE ET SCML1.BR.

ses; bien. Vos remarques sur Faust m'ont fait beaucoup de plaisir, et s'accordent parfaitement, comme je devais m'y attendre, avec mes projets et mes plans je vous dirai toutefois qu'avec cette composition barbare, je compte me mettre à mon aise, en me bornant à toucher aux questions les plus élevées, sans prétendre les ré-soudre. J'espère donc que la raison et le bon sens, semblables à deux hretteurs, ferrailleront vaillamment le long du jour pour souper amicalement ensemble. Je tacherai que les parties soient agréables, amusantes, et puissent donner à penser. Quant à l'ensemble, qui restera toujours un composé de fragments, j'aurai en ma faveur les nouvelles théories du poème épique. Le baromètre est toujours en mouvement et nous ne pouvons compter sur un temps stable. Cet inconvénient se fait toujours sentir lorsqu'on veut vivre en plein air; l'automne est toujours notre meilleur temps.

Puisque mon Faust me ramène à la rime, je ne tarderai pas à vous fournir quelque chose pour YAlma-tiaeh des Muses. Il me parait certain maintenant que mes tigre» et mes lions appartiennent à la poésie; je crains seulement que ce qu'il y a de plus intéressant dans ce sujet ne vienne à se dissoudre dans une ballade. Nous verrons sur quelle rivi* le génie conduira la bar-que. GlKTHE.

SCHlUCn CffiTllE.

li*na,lo7julll(>H197.

Il serait bien temps, ce me semble, que les œuvres do l'art grec fussent étudiées dans leur vie intime à la lumière d'un nouveau principe, je veux dire au point de vue de l'expression; car la conception de cet art, telle que l'ont formulée Winckelmann et Lessing, règne encore universellement, et nos plus récents esthéticiens (qu'il s'agisse de la poésie ou des arts plastiques) font des efforts étranges pour affranchir la beauté grecque de tout ce qui est expression, physionomie propre, et pour faire de ce caractère le signe particulier de t'art moderne. H me semble que les nouveaux critiques, à force de vouloir dégager l'idée du beau et lui attribuer une certaine pureté sans mélange, lui ont presque en-- -levé toute substance, et l'ont transformée en un vain son; il me semble qu'en opposant l'idée du beau à l'idée du vrai, du réel, on est ail» beaucoup trop loin, et que cette distinction, bonne pour le philosophe et admissible seulement à un certain point de vue, a été très-grossièrement interprétée.

Beaucoup d'autres, en revanche, commettent une faute toute différente, en attachant l'idée du beau bien plus au fond qu'a la forme; ils doivent être fort em-barrasses quand ils ont a réunir sous ta même caté-gorie du beau les productions les plus dissemblables, ici, par exemple, l'Apollon du Vatican et autres chefs-d'œuvre pareils dont la pensée est déjà bette indépen-damment de r«x«'t ution, là, an contraire, le Laocoon,

EX1KE fiiKTHE .ET S Cil 11,1. El».

noï im Faune, oubien quelque autre figure dont l'aspect est pénible ou dépourvu de noblesse.

If en est de même, vous le savez, pour la poésie. Que de peines on s'est données, que de peines on se donne encore pour rattacher à l'idée du beau hellé-nique, telle qu'on se la représente, les traits de nature inculte, quelquefois ntctnc de nature basse et laide, qui se rencontrent chez Homère et les tragiques f Vienne donc enfin le critique hardi qui en finira une bonne fois avec ce mot de beauté auquel sont indissoluble-ment liées toutes ces conceptions fausses, et qui à sa place mettra la vérité, je dis la vérité, bien entendu, dans sa plus parfaite signification J'insérerais bien volontiers dans les Heures l'article de Hirt.. Vous et Meyer, une fois la route ouverte, vous saisiriez le fil plus commodément, et vous trouveriez le public préparé à vous suivre. Moi aussi, je trouverais mon compte à voir discuter ce sujet de l'expression de la passion dans l'art grec, car je prévois que les re-cherches que je projette sur la tragédie hellénique me conduiront au morne point. J'attends votre article avec impatience'.

J'ai décidé que la partie musicale de ï Almanach de-vait être terminée avant toutes les autres, sans cela le compositeur n'aurait jamais fini. Pendant ce temps-là, je me suis mis à composer mon poème du Fondeur de cloches* et à ce propos j'étudie depuis hier l'Encydo-- 1 Introiiiii'timiati tjaocaon.

Ctsl le liii'i* i|Ut> Si'liillfr sonihti» avoir il'aliord adopté, v'eA dit .T6S p«<d»o. de Krûnitx, où je trouve beaucoup à puiser. J'ai ce poénu» » cœur, mais il me coûtera plus d'une se-maine, car j'ai besoin d'inspirations très-diverses pour le mener à bien et j'ai do nombreux matériaux à y mettre en œuvre.

Adieu, bonne santé. Ma femme vous fait mille com-pliments. SranujRit,

r.ffiTHft A SCHII.LEK.

Wi'iimr, 10 juillet 1797.

L'article de Hirt a le grand avantage de recomman-der vivement l'expression, et quand il paraîtra, la questionne peut manquer de saisir fortement leR es-prits. Je tâcherai de l'obtenir pour les Heure». Voici le mieit, que je recommande i votre indulgence, soit pour l'ensemble, soit pour les détail», comme une w»~vn> composée à la hâte. Je désire votre avis sur la mé-thode, et la pensée de ce travail, de même que je suis curieux de connaître le jugement de Meyer sur ma description du groupe antique. On pourrait appliquer les principes de cette dissertation aux meilleures sta-tues de l'antiquité, et je suis persuadé avec vous qu'on rendrait par là un précieux service même au poète oc-cupé dans le champ de la tragédie.

Adieu,«|>orlez-vous bien, et menez à bon terme votre poème de la Cloche. Venez donc la semaine prochaine, mom< t't'hii >|ii'it itonnr » son (loiine >t»n« wttn liMlrc du juillet K!>7 toein r,l,iiHfugiemrlif<t.

ENTRE CffiTHB BT SCHILLER.

Mo s'il est possible; quelle bonne fortune ce serait, si vous entriei en relations intime» avec Hirt et que vous pus-siez entendre de sa bouche même ses déductions ar-rhilectoniques! 1 Gœim.

Sf.IHUKB A r,(KTHK.

tëna, la tO juillet 4797.

Quel excellent article en peu de mots vous y avez exprimé de magnifiques choses et répandu une admi-rable clarté sur une très-belle matière. Cet essai est vraiment un modèle qui montre comment on doit re-garder et juger les œuvres d'art, comment il faut leur appliquer les principes artistiques. C'est sous ce double rapport qu'il a été fort instructif pour moi. Nous en parlerons de vive voix demain, car, à moins d'obstacles imprévus, je serai chez vous vers trois heures après midi.

Dans le cas où je ne pourrais loger chez vous sans vous gêner, faites-moi-lc savoir par un petit billet que me remettra !<• gardien de la porte de la ville dans ce cas, je descendrais chez mon beau-frère. Ma femme viendra avec moi et nous comptons rester jusqu'à jeudi.

L'heureuse arrivée de Meyer dans sa ville natale et le prompt rétablissement de su santé m'ont fait beaucoup de plaisir. La certitude que vous ne serez pas trop loin de nous pendant cet hiver est une grande consolation pur moi.

Adieu, portez-vouH bien. liumboldt vous prie de lui renvoyer le plus tôt possible à Dresde son exemplaire d'Esdiyte dont il a absolument besoin. °

SCUI1.LSR.

f.«F.TBE S SCHILLER.

Wcimar, le 19 juillet I?H7.

Vous ne pouviez me faire un cadeau d'adieu plus agréable et plus salutaire que de venir passer huit jours avec moi. Je ne crois pas me tromper en regardant cette dernière réunion comme plus fertile encore que toutes celles qui l'ont précédée. Nous avons développé ensemble tant de choses pour le présent, et fait de si beaux préparatifs pour l'avenir, que je vais partir l'es-prit très-satisfait. N'ai-jo pas l'espérance de travailler beaucoup chemin faisant, et de retrouver votre sym-pathie au retour. Si nous continuons ainsi à terminer à l'envi différents petits travaux pour nous amuser et nous exciter sans cesser à continuer les grands, nous finirons par accomplir de belles choses.

Voici Polycrale que je vous renvoie; puissent les Grues venir bientôt me rejoindre dans mon voyage f Samedi prochain, je vous donnerai des nouvelles an sujet de mon départ. Mes compliments à votre chère femme. Je viens d'écrire à Schlegel.

GffiTIIE.

SCHILLER A CffiTHE.

lêna, leï» juillet 1W5.

Je ne vous quitte jamais sans emporter en moi quel-que semonce nouvelle, et je m'estimerais heureux si, en

ENTRE fi(ETHB ET SCIHLLEU.

échange de tout ce que vons me donnez, je pouvais en effet, comme vous le dites, mettre en mouvement toutes vos richesses cachées. Des rapport!! fondés sur un perfectionnement mutuel doivent toujours rester jeunes et vivants; contrairement aux rapports ordi-naires, que l'opposition seule peut garantir de la mono*tonie, le» nôtres gagneront en variété à mesure que ('harmonie sera plus complète, et que l'opposition de-viendra tout à fait impossible. Oui, j'espère que, peu à peu, nous nous entendrons complétement sur tout ce dont on peut se rendre compte; quant aux choses que leur nature rend inexplicables, nous les atteindrons par le sentiment, et là encore nous ne nous sépare-rons pas.

Pour utiliser dans toute leur étendue nos communi-cations mutuelles et me les approprier tout à fait, je les applique immédiatement à mon travail du moment. Vous dites, dans votre introduction au laoeoon^ qu'une œuvre d'art particulière contient l'art tout entier; cette idée ne serait pas réellement juste, si toutes les vérités générales de l'art ne pouvaient pas se transformer en une («uvre particulière. J'espère donc que mon Wal-lensteiu et tout ce que je pourrai faire d'important dé-sormais contiendra et reproduira dans son ensemble toute cette part de votre système, que nos relations au-ront pu faire passer dans ma nature.

Le désir de reprendre Wallemtein devient toujours plus puissant en moi, car c'est déjà maintenant un objet déterminé qui désigne à l'activité le point sur lequel elle doit concentrer ses forces, tandis que lorsqu'on entreprend un sujet qui n'a subi encore aucun travail préliminaire, on est bien souvent sujet à se tromper. Je terminerai avant tout mes chansons pour VAlmanach des MtueSy carie compositeur me presse; puis je tâ-cherai de terminer heureusement tes Grttes, afin de pouvoir revenir à ma tragédie dès le mois de septembre. Vos lettres apporteront une utile diversion dans la vie simple et uniforme à laquelle je suis réduit désor-mais, et, en m'apportant maintes choses nouvelles, elles raviveront ce que nous avons déjà traité ensemble. Adieu donc, et pensez à moi chez notre ami, de même I que vous serez toujours présent ici à notre pensée. Ma I femme vous envoie un adieu cordial. ScinixEn. I C'est ici que se place le voyage de Gœthe en Suisse. I N'ayant pu, Tannée précédente, aller revoir cette I Italie dont le souvenir l'obsédait sans cesse, il avait I i;u l'espoir de réaliser son rève pendant l'été de 1 797 I arrêté encore par tes événements, il se contenta de visiter la Suisse et une partie de l'Allemagne du sud. Le 30 juillet, il partit de Weimar et se dirigea vers Francfort. Pendant ce voyage, la correspondance des deux poètes ne s'arrête pas. Goethe communique à Schiller ses impressions, ses confidences, ses vers même, car la variété des tableaux qui passent sous ses yeux excite sa verve et lui inspire tantôt des bal* lades, des Lietls, tantôt des projets de poèmes dont la pensée le ravit. Ce n'est pas à Francfort cependant que son inspiration s'éveille. La solitude de Weimar

ENTRE UŒTHE ET SÇHIUEII.

st tui vaut mieux que les excitations fïtetices d'une grande ville. Quel bruit! Quelle activité vulgairet Quelle poursuite acharnée du gainf Des hommes ainsi affairés ne demandent pas au théâtre les pures jouissances de la poésie, mais des distractions matê-rielles, La poésie leur répugne, écrit-il à Schiller (9 août), et il ajoute avec son impartialité indul-gente « Cette répugnance m'a paru fort naturelle, car la poésie exige le recueillement; elle isole l'homme malgré lui; or, l'homme a beau vouloir l'éloigner, toujours elle revient, toujours elle s'impose hon gré mal gré à son intelligence, et l'on conçoit que dans ce monde dont je vous parle, elle soit aussi incommode qu'une amante fidèle. » Schiller ne se résigne pas si facilement à justifier la répugnance du public pour la poésie; sa réponse est curieuse « Il est plus facile, je le sais, de tourmenter le public par la poésie que de lui faire plaisir. Quand on ne peut atteindre l'un de ces buts, c'est l'autre qu'il faut viser. Tourmen-tons les gens, gâtons-leur la quiétude où ils s'endor-ment, plongeons-les dans l'inquiétude et la surprise. Que la poésie se présente à eux en génie ou en spectre, c'est le seul moyen de leur révéler son existence et de leur inspirer le respect du poète. »

De Stuttgart, de Tubinguc, de Sta'fa, Gwthc con-tinue d'écrire a Schiller toutes ses impressions de voyage; un jour, dans cette dernière ville, après une excursion au &. iiit-Gothai-d, au milieu d'une foule 511 COHRESI'ONRASCIÎ de recherches minutieuses et précises, comme il tes aimait tant, sur l'histoire naturelle, la géographie, la situation économique et politique de cette Suisse, dit-il, encore si peu connue, il annonce à son ami qu'il vient de trouver un poème.

GffitHE A SCHILLER.

S«sfe,U octobre I»ï.

Que direz-vous si je vous annonce en confidence qu'au milieu de tant de matières prosaïques, j'ai trouvé un sujet poétique, qui m'inspire la plus grande con-fiance ? Je suis fermement convaincu que la légende de Guillaume Tell convient à l'épopée. Elle aurait même ce rare avantage de devenir, par la poésie une vérité parraite, tandis qu'avec tout autre sujet du même genre on est obligé de convertir t'histoire en fable. Nous en parlerons plus tard. En attendant, je me suis familia-risé avec la contrée peu étendue, mais si importante, qui a été le théâtre des événements, cl* j'ai étudié le caractère, les mœurs, les usages du peuple, aussi bien que j'ai pu le !aire pendant un si rapide séjour. Maintenant, c'est à mon hon génie à décider ce que devien-dra mon entreprise.

Je cherche en ce moment le moyen de travailler en voyageant, ce qui est moins dinicile qu'on ne parait le croire. Si le voyage distrait souvent, il nous ramène promptement en nous-méme, par l'absence de toute relation extérieure. On peut dire qu'il ressemble au jeu où il y a toujours à gagner et à perdre, et fort rarement

ENTRE CtKTHB ET SCHILLER. Ttti «lu côté <rfi on» attendait. Pour des natures comme la mienne qui aiment à se posséder clleg-mêmes et à s'approprier les choses, un voyage est inappréciable il les anime, il les instruit, il les rectifie, i! tes forme. Je suis convaincu que, même en ce moment, on pourrait fort bien se rendre en Italie, car, après un tremblement de terre, un incendie une inondation, tout en ce monde tend à se remettre, le plus tôt possi-ble dans son ancien état. Aussi entreprendrais-je ce voyage sans hésiter, si je n'en étais pas empêché par d'autres considérations. Je crois donc que nous nous reverrons bientôt; et l'espoir de partager mes conquêtes avec vous est un puissant motif pour me ramener chez moi. G<ethe.

Ce retour n'a lieu que dans la seconde moitié de novembre; le voyage de Gœthe avait duré près de quatre mois. La fin de l'année 4 797 va être employée par les deux poêles à coordonner toutes les idées que leur ont suggérées leurs études sur la poésie épique et la poésie dramatique. Toutes ces idées, je l'ai in-diqué déjà, c'est le pofime à'Hemann et Dorothée qm en a été la cause première, et qui continue d'en être l'inspiration constante. On s'étonnera peut-être que ce poâme, dont l'influence fut décisive sur Schiller, ne tienne pas une place plus considérable dans sa correspondance. Que de lettres il avait adressées :i Goethe au sujet de Wilhelm Meislerî Avec quel bonheur il analysait ses impressions! Quelle surprise 57»

et quelle joie quand il voyait se dérouler les aven-tures du roman! A chaque livre nouveau, c'étaient de nouvelles dissertations où son esprit émerveillé racontait naïvement tout ce qu'il avait senti. Schiller a vu aussi se dérouler, un chant après l'outre, toutes les poétiques peintures de la familière épopée; il liât îles mains, il pousse des cris d'enthousiasme; mais où sont ces dissertations qu'il aimait? Où sont les commentaires de l'artiste? Les commentaires de Schiller sur Hemann et Dorothée, ce sont ces cu-rieuses lettres où, sans parler du chef-d'oeuvre de son ami, il nous montre l'impression profonde qui) en a reçue, la crise qu'a traversée son génie et la transformation complète qu'il a fait subir à son Wal-lenstein.

Ces lettres, on va les lire; elles terminent la cor-respondance des deux poêles pendant l'année 1797. Voulez-vous, cependant, avant de lire ces commen-taires indirects, connaître aussi l'opinion expresse de Schiller sur Hermann et Ûorothééî II suffit de citer sa belle lettre au peintre Meyer. Meyer était l'un des plus intimes amis de Goethe; après un long voyage en Italie, il venait d'arriver en Suisse, ù St$fa, où il al-lait rejoindre Grrthc et visiter avec lui tes grands paysages des Alpas. Dès que Schiller apprend son re-tour d'Italie, il lui écrit ces mots (21 juillet I7»2| Il Notre ami s'est vraiment surpassé lui-même dans «*s dornièrosnnnéos. Vous av«*z lu son poùrne épique;

ENTRE GŒTHR KT SCKIUBH.

vous avouerez qu'il y atteint le sommet de son art et de tout notre art moderne. J'ai vu nailre celte couvre, et j'ai été presque aussi étonné de la manière dont l'idée en a surgi en lui que de son exécution. Tandis que nous sommes obligés, nous autres, de rassem-bler péniblement nos idées et de les soumettre » maintes épreuves, afin de produire lentement quel-que chase de passable, il n'a besoin, lui, que de se-couer légèrement l'arbre pour en faire tomber à pro-fusion les fruits les plus beaux et les plus savoureux. C'est une merveille incroyable de voir avec quelle facilité il récolte en lui-mftmo les fruits d'une vie bien ordonnée et d'une culture constante, comme chacun de ses pas est décisif et sur, comme la vue claire, précise, qu'il jette sur lui-même et sur tous les objets le préserve de toute vaine entreprise, de toute espèce de tâtonnement. Au reste, vous l'avez maintenant auprès de vous, et vous pouvez vous as-surer personnellement de la vérité de toutes mes paroles. Vous conviendrez avec moi, je l'espère, qu'à la hauteur où il est place aujourd'hui, il doit utiliser r tu belle forme qu'il s'est donnée, et produire de belles œuvres au lieu do courir après de nouveaux sujets; en un mot, qu'il doit vivre désormais tout entier pour la pratique fie la poésie. Quand un homme, un seul, cntre mille autres qui y prétendent, est parvenu à faire de son esprit une belle et parfaite harmonie, il n'a plus rien de mieux à faire, b mon sens, qu'à

CÛRitE8l>Gf»l>ANCR 51»

chercher pour cette harmonie toutes les formes d'expressions possibles; car si loin qu'il puisse aller, jamais il né s'élèvera plus haut. » Ainsi, au jugement de Schiller, Gœthe peut faire des conquêtes nouvelles; jamais il ne s'élèvera plus haut que dans Hermann et Dorothée. Détournez-le donc, écrit-il encore à Meyer, du voyage qu'il projette en Italie. Qu'irait-il demander h l'Italie? L'auteur d'Hermante et Dorothée a son Italie en lui-même; il est au sommet de son art et do toute la poésie moderne. Cette beauté su-prême qu'il a conquise, il doit au monde de la pro-duire sous maintes formes. Voilà, désormais, la tâche de sa vie.

Est-il possible d'écrire un plus magnifique éloge? Mais aussi quelle révélation que ce poème affermant» et Dorothée! « On croit lire Homère, écrivait la femme do Schiller. Ce n'est pas Homère, à coup sur, mais c'est la dignité de l'antique poésie introduite dans la peinture familier» des choses réelles. On pou-vait douter, avant le chef-d'œuvre de Goethe, que la poésie fut si rapprochée de nous. Le premier entre tes maîtres de l'art moderne, il a montré que la poésie est partout pour qui sait la découvrir, que la vie la plùs humble en contient le germe, que les cir-constances les plus vulgaires en apparence peuvent fournir au génie de merveilleuses inspirations. Ces idées sont admises aujourd'hui par la critique, elles étaient neuves en 1 7i*7. Kl ce n'él«j| pas une théorie,

ENTRE G05THB ET SCHILLER

c'était une œuvre vivante qu'il apportait au monde. Déjà, sans doute, l'auteur de Louise avait donné le même exempte; mais l'excellent Voss est bien timide encore; il choisit dans la vie moderne ce qu'il y a de plus grave, l'intérieur d'une maison bénie, le foyer de famille du pasteur. Gœthc s'attaque aux choses qui semblent le plus rebelles à la poésie. Quels sont ses personnages? Un aubergiste un pharmacien, un pasteur aussi, mais qui ne domine pas le tableau, ta femme et le (ils de l'aubergiste, une troupe de fugi-tifs que l'invasion ennemie a chassés de leur village, parmi eux une fille modeste, active, dévouée, qui s'engage comme servante à l'auberge, et qui épou-sera le fils de son maître. Rien de plus humble que de tels personnages, rien de plus simple qu'une telle histoire. Goethe y trouve tout un poème, un poëme en neuf chants, décoré du nom des neuf Muses, et dans un toast inspiré qui sert de prologue à son œuvre, il s'écrie avec confiance a Être un homé-ride, fût-ce le dernier de tous, cela est beau. Écoutez donc ce nouveau poëme! »

Ce toast dont je viens de parler révèle bien la double inspiration de Gœthc quand il composa Ar-mait» et Dorothée. Il invite ses amis à boire, il boit avec eux à l'art, à la poésie, à sa seconde jeunesse; il boit aussi h leur santé, à la santé de Voss, l'auteur de Louise, et à la santé de Wolf, le grand philologue, l'auteur des Pntlthjomènes sur Homère. Eu buvant à

COftHESPOHOfcNCE Voss, il rend hommage « celui qui a chanté la vie moderne; en buvant a Wolf; il montre quelle est sa préoccupation de la poésie homérique. N'est-ce pas Wolf, en effet, qui lui a révélé ce mélange de naïveté et de grandeur si admirable dans les chants de la Grèce primitive? N'est-ce pas Wolf qui a détruit l'idée du vieil Homère classique, et qui, tout en niant ta personne du poëte (ce fut là son erreur), a si bien ex-pliqué la naissance de cette poésie divine? Voilà le sens du vers de Goethe quand il s'écrie « « Buvons d'abord a la santé de l'homme hardi, qui, nous dé-livrant enfin du nom d'Homère, nous a ouvert une route plus large. » Ainsi, la familiarité de la Louise «le Voss, reproduite plus librement encore, la natu-relle grandeur de la poésie homérique, imitée par un disciple qui serait fier d'être le dernier des rap-sodes, voilà l'idéal de Grethe dans son poëme <Vf fer-mant! et Dorothée.

Cet idéal, Goethe Ta réalisé, et c'est pourquoi Schiller ne craint pas d'affirmer qu'il a atteint le sommet de son art et de toute la poésie moderne. Qu'ils sont simples et dignes, qu'ils sont vrais et poé-tiques, ces bourgeois célébrés par un fils d'Homère! L'aubergiste, le pharmacien, te pasteur, la bonne et sage ménagère appartiennent à la réalité même, et en mémo temps que ce sont des ligures toutes mo-dernes, ils nous reportent vers la simplicité des pre-mier» Ages. Hermann est beau comme les moisson--

ENTRE GtèTHE ET SCMUEfi.

neurs, antiques et modemps à la fois, de LéopoW Robert; Dorothée est belle mrnme la Nausicaa de X Odyssée. Qu'on me permette de citer ici les pre-mières pages du septième chant/de celui qui est in-scrit sous le nom de la musc firato, et qui est spécia-lement consacré à Dorothée, .l'ai essayé de les tra-duire en vers.

Ainsi, quand le soleil à l'horiani décline,

Le voyageur, qui sent les ombres s'approcher,

Emplit encor ses yeux de la clarté divine,

Puis, dans le bois obscur, aux flancs noirs du rocher,

Partout où vont «es pas, partout, plaint" ou colline,

Voit toujours devant lui resplendir un rayon.

Un hum reflet doré qui court et qui scintille;

Ainsi devant Hermann, aimable illusion!

Apparalt en toits lieux la douce jeune fille.

H croit la voir là-bas dans le sentier des btës;

Mais bientôt il s'arrache au rêve qui l'enchante

Et du côté du bourg tonrne ses yeux troubles,

Lentement, a regret. <> surprise charmante! °

H la revoit encor qui vimt par le chemin;

Non, ce n'est plus un rêve, elle est là qui s'avance,

Klle va vers la source, elle a dans chaque main

I ne cruel» inégale et qu'elle tient par l'anse. Ifermami reprend courage à ta revoir ainsi.

II s'approche et lui dit, tandis qu'elle s'étonne

0 généreuse entant, je te retrouve ici, fit toujours de nouveau compatissante et bonne, Kt prompte à secourir tes compagnons souffrant! Pourquoi venir ainsi, seule, vers la fontaine? tas antres boivent l'eau du bourg. Oh je comprends. Oui, l'eau de cette source est inrilleitre et plus saine. Et tu portes encor ce doux soulagement A relie que sauva ton amour empressée. »

CORRESPOHDANCE ta jeunftfittë alors le saluant gatment « Ite ma peine déjà je suis récompensée, Puisque j'ai rencontré l'étranger bienfaisant t (jut noua a secourus dans la misère extrême, Car l'aspect de celui qui nous fit tin présent Nous réjouit autant que te pt'ésenl lui-même. Venez; oit von» verrez le fruit de vos bienfaits' Et vous gères béni des pauvres créatures.

Mais vous voulez savoir pourquoi je viens exprés Puiser ici ces eaux abondantes et pures?

îtettx mots vou3 diront tout légers, imprévoyants, Nos amis ont conduit leurs bœufs, leur attelage, Dans la source commune à tous les habitants; Ils ont de tous cotés sali t'eau du village.

Dans les auges aussi tout leur linge a passé. l.es ruisseaux sont troutlâs. la foule est ainsi faite On songe à soi d'abord, on court au plus pressé.

Et. pour ce qui suivra, nul ne s'en inquiète. »

Ils descendent alors par les larges degrés

Les voilà côte 6 cote assis sur la margelle.

L'aimable enfant se penche et puise aux flots dorés;

hVrmann prend l'autre cruche et se penche avec elle,

Et tous le» deux, au fond du limpide miroir.

Regardent, dana le bleu du ciel qui s'y reflète,

Leurs visages heureux s'approcher, se mouvoir,

Se saluer galment d'un doux aigne de tête.

Que do tableaux nous pourrions citer encore, si le cadre de ce travail nous le permettait! Ce n'est pas ici qu'il convient de pincer Mne étude sur Hermmm et Dorothée*. Nous avons voulu seulement expliquer Coite étude et faite, rt de main d'ouvrier. Je ne parte pas du mnimoniniri* <ti> liuiHaume de Kumboldt, œuvre tréwslimafolr A rnnp sûr, mais !ro|» :iMrait<\ ti-np HcnlBoliquc, mdniP |mur l'AIlc--

ESTRE GtttlIH Et SClItlLBh.

renlliousiosme de indiquer les préoccupa-tions nouvelles que ce chef-d'œuvre éveille dans sa conscience d'artiste, et préparer ainsi le lecteur à comprendre les poétiques problèmes qui remplissent la correspondance des deux amis pendant les der-niers mois de l'année i 707

SOUILLER A «ffiTHK.

léna, h W octobre K9t.

Je viens do relire Wilhelm Meister, et jamais je n'ai été si vivement frappé de l'importance de la forme extérieure. Rien de tout ce qui rend Hermann et Do-rothée si enchanteur ne manque à Wilhelm Meister. Ce roman saisit le cœur avec toute la puissance de l'imagina-tion il procure des jouissances qui se renouvellent sans cesse; Hermann cependant, et cela uniquement par sa pure forme poétique, nous conduit dans le monde divin <lu la poésie, tandis que Wilhelm ne nous laisse jamais sortir du monde réel.

SC.tHUER A fi«îBE.

lé ira, le au octubre iiffi.

Je remercie Dieu d'avoir enfin reçu de vos nouvelles. Les trois semaines pendant lesquelles vous avez erré a tracera les montagnes m'ont paru bien longues; aussi votre chère lettre m'ii4-cUe fait un plaisir infini. L'idée de Guillaume Tell est très-heureuse; après tttagne; Je rmiVofo le lecteur fronçais an* pages exquise» que M. i. i. Wclssu lu-twiiUÎes, il y n qiirtquai année», ù la tucultc te kHrcsdcl'orLs, pour lb< «tuttivcs du doctorat.

COlUtESPOSUANUK

ScHllUUt.

Wiiheln Meistei; après Hermaan et Dorothée, il vous fallait un sujet aussi localement caractéristique, pour que votre esprit pût y déployer sa forée originale et sa fraîcheur d'inspiration; l'intérêt qui s'attache à une contrée nettement circonscrite, profondément caracté-risée, et à l'histoire toute particulière dont cette contrée est te théâtre, cet intérêt est le sent que vous n'ayez pas épuisé en composant Hermann et WilMm. Par rapport au sujet, tous deux sont esthétiquement libre», et quelque restreint que puisse paraître le théâtre où ce sujelse dcvoloppe, ce n'en est pas moins un poétique terrain qui représente tout un mondé. Il n'en sera pas de même de Guillaume Tell plus ce grand sujet estres-serré en lui-même, plus forte en jaillira la vie intellec-tuelle; et dans ces limites étroites, resserrées encore par la puissance du poète, on se sentira intensivement ému et occupé. D'un autre coté, ce lieau sujet ouvrira aux yeux de l'intelligence une vue nouvelle sur l'espèce humaine, comme entre deux montagnes le regard en-trevoit des homoHK lointains.

Cette nouvelle composition augmente encore mon désir de nom voir bientôt réunis. Vous vous déciderez sans doute plus facilement à m'en parler, puisque l'u-nité et la purohY de votre Hertnmttt n'ont pas été le moins du inonde altérées par les communications que voit» m'avez faites de votre œuvre au moment même où

1 h ~t vous la composiez. Pour ma part, j'avoue que rien au momie ne saurait être }»lu« instructif pour moi que eus sorte» de communications, qui me fout pénétrer jusqu'au uusur même de l'ait.

ENTRE GtETHË KT SOHILLEU.

3«ft

SCU1ULEU .t OffiTHK.

\inii, le 48 novembre 179?.

Pendant ces tristes journées qui, je te sais, vous sont aussi désagréables qu'à moi, j'ai besoin de toute mon élasticité pour me sentir vivre sous ce ciel écrasant. Je viens de lire les pièces de Shakspeare qui traitent il»! la guerre des deux Rosés; Riclutrd 111 surtout, m'a causé un véritable étonnement. C'est une des plus sublimes tragédies que je connaisse, et, en ce moment, du moin», il me semble qu'elle est au-dessus de tout ce que Shakspeare a fait. Les hautes destinées mises en action dans les pièces précédentes se dénouent dans cette dernière de la manière la plus noble et In plus élevée. H est vrai que le sujet, par lui-même, exclut toute situation efféminée, larmoyante ou sentimentale; mais aussi, comme tout y est énergique et grand rien de vulgairement humain n'y détruit l'émotion esthéti-que, et l'on jouit de la forme la plus pure, du tragique le plus terrible. Une Némésis suprême règne dans cette pièce, depuis le commencement jusqu'à la (in et sous toutes tes formes ou ne saurait assez admirer avec fluet bonheur lu poêle a toujours su saisir le côté poé-tique d'un sujet peu favorable, et avec quel art il a re-cours aux sviitbolcs, partout où la nature et Kart ne pouvaient être mis en scène. Rien ne m'a plus vivement rappelé la tragédie grecque.

Je crois qu'il faudrait refaire pour notre théâtre cette suit»! de huit pièces, avec Imite ta réflexion dont on e»t capable aujourd'hui. Cela en vaudrait la peine, car un

eoiiivE$POfii>v*cB pareil travail commencerait une époque nouvelle pour ta littérature dramatique. Il font que nous en causions. Mon Wàltemtein pend chaque jour une forme ptus déterminée, et je suis frès^oontent de mot.

Schiueb.

fitëtHE A S01UUK1I.

Woimar, i« ï» novembre 1Î8Ï.

Je désire de tout mon cœur que cette idée d'ap-proprier les drames de Shakspcare au théâtre allemand puisse décidément vous sourire. Tout ce qu'on a déjà Tait à cet égard faciliterait singulièrement votre lâche; it ne s'agirait que d'épurer l'œuvre de vos devancier» afin de la rendre possible sur la scène. Lorsque vous vous serez mi« en verve par votre WullenstHny ce re-maniement ne vous coûtera aucun effort.

Adieu, le paye de nouveau mon tribut à ta saison, et je ne tue sens guère disposé au travail. ûiethe.

flŒTHE ASCW ll.LEIt.

Wcimor, Hi tMccmhro l"Di.

.Depuis la publication de l'article de ScMcgel sur ttermunn et Dorolfe^e, j'ai médité de nouveau tes lois de l'épopée et du drame, ctjc croîs être en bon chemin, la grande difficulté dans ces recherches théoriques est toujours de débarrasser chaque genre de ce qui ne lui appartient pas nécessairement. Vous recevrez bientôt un petit article sur ce sujet; je ne vous en dirai dont tien de plus aujourd'hui.

ËNTRB Cff.THE Et SCHILLER.

1) n'est «c» au monde que j'attende, que j'appelle aussi impatiemment que votre Watfettatet».

Remettez-vous au plu» vite de votre indisposition. Combien je désirerais passer auprès de vous ce* jours qui s'annoncent sous de rot'Uteurs auspices! Gastm.

GflKTHfi A SÇHIUSR.

Wcimàr, t«4S diVenibrelTOI.

Vous trouverez ci-joint mon article; je vous prie de le prendre à cœur, d'en mettre les principes à l'épreuve, de le corriger, de te développer. Ces principes, j« tes ai appliqués ces jours-ci en relisant Y Iliade et Sophocle, et en combinant dans ma pensée quelques sujets épi-ques et tragiques; j'en ai trouvé l'emploi utile, jW même dire que leur autorité me semble décisive. J'ai été frappé de voir, à cette occasion, combien nous sommes porté», nous autres modernes, à confon-dre les genres, bien plus, combien nous sommes peu en état de les distinguer. Cela vient sans doute de ce que les artistes, au lieu de produire une œuvre d'art d'après les conditions du genre auquel elle appartient, cèdent complaisammcnt à ce besoin d'exactitude litté-rale qui possède spectateurs et auditeurs. Meyer a fait cette observation qu'on a essayé de modeler tous les arts plastiques sur la peinture, laquelle, par les atti-tudes et par !a couleur, peut pousser t'imitation si loin qu'elle se confonde avec la réalité. H en est de même de la poésie où tout penche vers le drame, c'est-à-dire vers la représentation d'une réalité présente. C'est ainsi que les romans en lettres sont tout à fait dramatiques r,8< i fit qu'on peut y insérer de» dialogues enmnw l'a fait Itichardson; dans le roman en récit, ce mélangé serait lui défaut.

Vous avez entendu cent fois des lecteurs, charmés d'un bon roman, exprimer le désir de voir ce roman transporté an théâtre et combien de mauvais drames sont sortis delà C'est ainsi que les hommes veulent voir tnute situation intéressante immédiatement rendue par la gravure. Pour qu'il ne reste plus rien à faire à leur imagination, ils veulent que tout soit matérielle-ment vrai, parfaitement présent, en un mot dramatique. Cela même ne suffît pas encore; il faut que le tlrama-tique se confonde avec le réel. C'est aux artistes de résister de toutes leurs forces à ces tendances enfan-tines, barbares, absurdes; eux seuls peuvent séparer le. genres en traçant de leur baguette magique un cercle infranchissable autour de chacun d'eux, et leur conser-ver, par ce moyen leur caractère propre, leur vie indivi-duelle. Ainsi faisaient les anciens, et c'est pour cela qu'ils étaient ou devinrent de si grands artistes. Mais qui peut séparer sa nacelle des flots qui ta portent A marcher contre 1rs vents et les murants, on ne fiait guère de chemin.

In bas-relief, par exemple, n'était chez les anciens qu'une œuvre légèrement en saillie, la simple et lieu.reuse indication d'un objet quelconque sur une surface plane. Les hommes n'ont pu s'en contenter longtemps; la saillie est devenue plus haute, plus haute encore, an point de se séparer du fond on a dégagé tes membres, on a détaché les flaires, on a introduit I» perspective,

ENTRE GdvTHB £T SCBILUn.

SSCI on » représenté des rttéa, des nuage*, des montagnes, des paysages, et comme tout cota était exécuté -par des hommes de talent, ces nouveautés inadmissibles ont été accueillies avec d'autant plus de}faveur qu'elles répon-daient aux goût» d'un public sans culture. Bleyer, dans sa dissertation sur les arts, cite un curieux détail qui se rapporte parfaitement à ce que je viens de dire à Florence, on a commencé par vernir les statuettes de terre glaise, ensuite on les a enduites d'une seule cou-leur, puis on a fini par les couvrir de toutes les cou*leurs de la palette et de toutes les nuances de l'émail. Pour revenir à mon article, j'ai appliqué à Hermann et Dorolitée. les principes que j'y ai formulés. Je vous prie d'en faire autant cela. vous fournira d'intéressan-tes remarques, celles-ci par exemple i°Que ce pnëmc ne contient aucun motif exclusive-ment épique, c'est-à-dire rétrograde, et qu'on ne s'y y «si servi quelles quatre autres, lesquels sont communs a» drame et à l'épopée.

2° Que les personnages, an lieu d'être occupés d'ac-tionsextéricure», sont toujours ramenés sur eux-mêmes, ce qui éloigne cette univre du genre épique et la rap-proche du drame.

5° Qu'il ne s'y trouve aucune comparaison, et cela fort à propos, car dans un sujet tout moral île» images empruntées au monde physique n'eussent produit qu'une impression fatigante.

4" Que le troisième monde* y exerce une suffisante • Un vwrn l>X|>lir:itimi «!<• c«s nuits dans ti> 7r<«7<'<lp<;<i'llip<|iii :i;-i'«mi>H(.'HM *n li'thv.

COnHfcSfONRANCE 5W influence, par les grandes destinées du genre humain «ont mêlées au récit, tantôt par des symboles, tantôt par des personnages, et t'on voit In» traces de près-sentiments, de tiens mystérieux qui unissent te monde visible au monde invisible, ce qui, à mon avis, remplace tes dieux antiques, sans valoir toutefois leur puissante et poétique réalité.

II faut que je mentionne encore une singulière ques-tion qttA je me suis poste sur cette matière; fa voïci V a-t-H le sujet d'un poëme épique dans les événe-ments qui se sont passés pendant le siége du Troie, depuis la mort d'llector jusqu'au départ des Grec»? Je présume qu'il n'y en a pas, parce que dans ces événements il n'y a rien de rétrograde, et qu'au con-traire tout marche en avant, et puis parce quo te petit nombre de cas qui, sous certaine rapporta du moins, pourraient retarder la marche, divisent Pinléréttur plu« sieurs individus, et, tout en s'appliquant eux masses, ces cas ressemblent aux événements de la vie privée.

l& mort d'Achille me parait un magnifique »ojet dn tragédie que lea aneiens nous ont laissé à traiter. H en est de même delà mort d'Ajas et du retour de Philoc-tète. La prise de Troie enViuttoïc, considérée comme l'instant où » accomplit une grave et haute destinée, n'est ni épiqnc ni tragique, et, dans une œuvre réelle» meut épique, on ne pourrait l'entrevoir que de loin et toujours par anticipation ou par souvenir. La manière théorique et sentimentale dont Virgile a trait» ce sujet »<• saurait être \mte. en considération ici.

Voilà et* qui* j'ai i-rn voir jtwjp'n pWwnt, (4 si je fit*

ENTRE GŒTHB KT 8CHIII.BH.

me trompe, cette matière, ainsi que beaucoup d'autres, est, sous le rapport théorique, aussi inexplicable qu'in-définissable. Nous voyons fort bien ce que le génie a fait, mai, qui oserait dire ce qu'il aurait pu ou dû faire?

GfETHE.

TtUITÊ 8BR LA Poésie ÉPJQiœ ET LA POÉSIE OIUMATIQUE,

PAR fJCETRK CT SCIHLtÉR*.

Le pofltfl épique et le poêle dramatique sont l'un et l'autre soumis aux mêmes lois générales, et surtout à la loi d'unité et a cette du développement. D'un autre côté, tous deux traitent des aujeta semblables et peu-vent se servir de toutes aortes de motifs. Leur grande et principale différence consiste donc en oe que le poëte épique représente les faits comme parfaitement pot-uéa, et lo poète dramatique comme parfaitement pr&sente.

Si l'on voulait déduira do la nature môme do l'homme les lois qui doivent les guider tous deux, il faudrait se les représenter sans cesse l'ou en rapsode et l'autre en mime. Tous deux étant supposés aussi poêles l'un que l'autre, il faudrait voir le rapsode entoura d'auditeurs paisiblement attentifs, et la mime, de spectateurs pas.tiionnt'ment impatients.. Alors il ne serait pas difficile dr déterminer ce qui convient le mieux A cha<jue genre de poésie, quel sujet elle doit choisir, quel motif d'action ft> tniil<'> 1*1 r.iiivio do (icillio, mais Millier I'» provint |wr ses n-flminn* ri le iiiui|ili'tci.i riunii'j \oilft |miir<|iii»i liœllie y in«ii-it !•' iimii ili1 «m ami.

CÛRUESPONIUNCE, 39% elln doit employer de préférence; je dis de préférence, car ni l'une ni l'autre m- doit rien s'approprier exclu-sivement.

Le sujet de l'épopée, comme celui de la tragédie, doit être purement humain, significatif et pathétique. Les personnages qui lui conviennent le mieux sont ceux qui n'ont pas dépassé ce degré de cnUnrc où ta spon-tanéité d'action ne doit rien qu'à elle-même, où l'homme n'agit pas encore moralement, politiquement, mécani-quement, mais personnellement. Sous ce rapport, le* traditions des temps héroïques des Grecs étaient singu-lièrement favorables aux poètes.

L'épopée représente particulièrement f activité indi-viduelle et limitée, l'homme agissant au dehors de lui, les batailles, les voyages, toute entreprise qui demande une certaine étendue dans t'espace. La tragédie nous montre la souffrance individuelle et limitée, c'est*à-dire l'homme refoulé sur lui-même; aussi l'action de la véritable tragédie ne «lemande-t-elle que fort peu d'espace matériel.

Pour les motifs, j'en trouve de cinq espèces diffé-rentes:

1°Cenx qui font avancer l'action; ils appartiennent spécialement à la poésie dramatique.

2* ft'ttx qui éloignent l'action de son but; ils appar-tiennent particulièrement à la iwésie épique.

5° Ceux qui retardent l'action, soit en ralentissant sa marche, soit en allongeant le chemin; ils peuvent et doivent être employés par les deux genres de poésie.

4" Crin qui ramènent au passé, et tout connaître les

ENTRE f.ŒÎHE RT SCKIi,LBR.

événement» oirtférictirtt & l'époque ou commence l'action du poème.

5" Ceux qui anticipent sur l'avenir et font deviner ce qui itéra après l'accomplissement de l'action du poème. Ces deux motifs doivent être employés par le poète épique et par le poète dramatique, afin de compléter son œuvre.

Les mondes que l'un et l'autre douent exposer aux regards sont, selon moi, de trois espèces t" Le monde physique, qui contient et entoure les personnages agissant dans ce monde. Le poète drama-tique est forcé d'y fixer son action sur un seul point, tandis que le poète épique peut s'y mouvoir à son aise, et comme il s'adresse surtout à t'imagination, il repré-- «ente la nature entière à l'aide des comparaisons dont le poète dramatique doit ôtre très-sobre.

2" Le monde moral il appartient aux deux genres de poésie et n'est jamais plus heureuxement représenté que dans sa naïveté physiologique et pathologique. 5° Le monde de la tantaisie, des pressentiments, des hasards et des destinées. Ce monde aussi appartient aux deux poésies, et il va sans dire qu'il faut le rattacher an monde physique, ce qui est une très-grande diffi-culté pour tes poètes modernes, car nous cherchons vainement à remplacer les êtres merveilleux que les ancien» avaient toujours à leur disposition, divinités, prophètes, oracles.

Pour ce- qui est de l'exécution représentons-nous à cet effet le rapsode comme un homme sage et calme qui embrasse le passé avec une connaissance parfaite et sm

COMtËSrOKOAKCE tranquille. Alors snn début tendra à calmer les, audi-teurs, afin de tes dispnwr a l'écouter longtemps et avec plaisir. H divisera l'intérêt en parties égales, parce qu'il sait qu'il ne serait pas en «on pouvoir de balancer im-médiatement une impression trop vive. Il ira tantôt en avant et tantôt en arrière, et on le suivra volontiers partout, car il ne s'adresse qu'à l'imagination, et l'i.magination se crée elle-même ses images et s'inquiète peu, jusqu'à un certain point du moins, do la natuteet du caractère des images qu'elle évoque.

Je voudrais aussi que le rapsode, comme un être surnaturel, restât invisible à son auditoire le mieux «n'ait qu'il chantât derrière un rideau, afin qu'oubliant complètement sa personne, on pût se faire illusion et h 'entendre que la voix des Muses.

Le mime se. trouvt* dans un cas tout à fait contraire; placé devant les spectateurs en individualité déterminée, il veut qu'on s'intéresse exclusivement à lui et à «on entourage, qu'on souffre des douleur» de son corps ou de son âme, qu on partage ses embarras, que pour lui enfin on s'oublie soi-même. 11 est vrai qu'il est égale-ment forcé d'agir graduellement, mais il peut hasarder tes effets les plus violents, car la présence réelle peut effacer les impressions les plus fortes par d'autres beaucoup plus faibles. Le spectateur doit être en proie à une agitation incessante; privé de la liberté de réflé-chir, il doit suivre le mime avec passion; son imagina*tion n'a plus rien à faire, on ne peut plus rien en attendre; il faut donc que les récits eux-mêmes soient mis en action et placé» pous ses veux. Gwthk.

ENTUB f.ŒTIIE ET SCHILLER.

SCBJI.UR K GŒTHK.

Le parallèle du rapsode et du mime avec leur audi-toire respectif me parait un excellent moyen de marquer la différence qui sépare les deux genres de poésie, Cette méthode seule suffirait, au besoin, pour rendre impos-sible toute méprise grossière dans le choix d'un sujet et du genre «le poésie qui lui convient l'expérience me le prouve en ce moment; et je ne connais rien de plus propre à maintenir le poète dramatique dans ses limites, et à l'y ramener promptement s'il venait à s'en écarter, que de le transporter en imagination sur des planches, devant une salle remplie de spectateurs de toute espèce. Par cela seul, il sentirait vivement la nécessite de la toi qui l'oblige à donner à son action une marche inces-sante et rapide vers le denoument.

J'aurais encore un autre moyen à vous proposer pour rendre toujours plus palpable la différence entre tes deux poésies. Le mouvement de l'action dramatique se fait devant moi, celui de l'action épique se fait en moi et sa marche est presque imperceptible à mon avis cette distinction est essentielle. Si les événements se meuvent devant moi, je sais rigoureusement attache au présent, mon imagination cesse d'être libre, une inquiétude continuelle s'empare de mon être, je me sens enchaîné à l'objet de l'instant actuel et je ne puis ni réfléchir ni regarder en avant ou en arrière, car j'obéis à une puissance étrangère. Si, ait contraire, je me meus autour des événements^ qui tic sauraient m'échnppcr^

COKKKSl'ONDANCfc Mil je puis marcher oYunr pied inégal et m'arréter plus ou moins longtemps suivant tes besoins de mon esprit. Cette manière d'être s'accorde parfaitement avec t'idée du passé, qu'on peut se représenter stationnaire, et, par conséquent, avec la narration, cardés son début le narrateur connaît lu fin; tous les moments de l'action lui sont donc indifférents, et il lui est facile de conserver une indépendance entière et calme Il nie parait également bien évident que le poète épique doit traiter son action comme étant entièrement dans le passé, tandis que le po«">tc tragique doit traiter la sienne comme n'écoulant dans le présent le plus rigoureux.

J'ajouterai encore une réflexion il résulte de c«* principe une contradiction charmante entre la poésie connue genre et la poésie comme espèce, contradiction qui dans la nature comme dans l'art est toujours très-ingénieuse, La poésie, considérée en elle-même, rend tout présent aussi force-t-elle même le poète épique à transporter le passé dans le présent, en l'obligeant tou-tefois à conserver soigneusement au passé le cachet qui le caractérise et le liait reconnaître, D'un autre côté, la poésie, considérée en elle-même, rend le présent passé, et éloigne tout ce qui est près, par l'idéalité, bien en-tendu. Voilà pourquoi le poète dramatique est forcé, pour nous conserver une liberté poétique envers son sujet, de tenir toujours fort éloignée de nous toute réalité individuelle, et par conséquent trop saisissante. Il est donc certain qu« ht tragédie, dans m» plus noble acception, tendra toujours à s'élever vers l'épopée, car

ENTRE GCETIIE ET SGIIlM.EIt.

ce n'est que par cette tendance qu'elle est réellement de ta poésie. Quant à l'épopée, elle tend à gon tour à descendre vers le drame, et remplira par là toutes les conditions de son genre, car les qualités qui font de l'une et de l'autre une œuvre poétique let rapprochent à leur insu.

Lorsqu'on applique sévèrement à votre Hermann et Dorothée les règles de l'épopée, on est forcé de recou-naître qu'ît penche vers la tragédie, car le cœur y est vivement et sérieusement occupé, et l'on y trouve plus d'intérêt pathologique que d'indifférence poétique. L'espace étroit qu'occupe l'action, le petit nombre de personnages qu'on y voit ngurer, le peu do temps dans lequel cette action s'accomplit, toutcela tient également ù la tragédie. Votre IphiyétAe se trouve dans le cas con-traire, car lorsqu'on lui applique les principes sévères de la tragédie, on la renvoie dans le champ de l'épopée. l'our votre îorquato Tasso, inutile de démontrer ce fait; je m'en tiens à jphigénie et je dis que la marche est trop calme, le repos de l'action trop prolongé, sans parler de la catastrophe entièrement opposée aux lois de la tragédie. L'effet que ce poc'mc a produit sur moi et sur les autres a toujours été essentiellement poétique, mais nullement tragique, et il en sera ainsi toutes les fois qu'une tragédie aura été manquée d'une manière épique. Selon moi cette tendance vers l'épopée est un défaut dans votre lphi<nfnii\ tandis que les tendan-ces de Hermann vers la tragédie seraient plutôt une qualité, du moins par rapport à l'effet que produit ce poème. En serait-il ainsi parce que la tragédie est des-tinée à un usage limité et déterminé, tandis que celui de l'épopée est général et entièrement indépendant? Je ne vous dirai rien de plus aujourd'hui, car je suis toujours incapable d'un travail sérieux. Votre lettre et votre traité ont pu seuls m'occuper au milieu de mon apathie. Adieu, et bonne santé.

ScHIMER.

(iffiTHK SCtriM.KIt.

WiiiiKir, In Î7 itiVeniliw tïSÎ Tout en regrettant que vous n'ayez pas encore re-trouvé votre activité, je suis heureux que tna lettre et mon traité aient pu vous occuper. Je vous remercie de votre réponse, qui fait avancer une question si impor-tante pour nous deux. Malheureusement, nous autres modernes, il nous arrive parfois de naître portes, et de noua agiter à travers tous le» genres de poésies sans trop savoir où nous en sommes; car, ai je ne me trompe, les déterminations spéciales devraient nous être données extérieurement, et c'est à l'occasion qu'il appartiendrait de déterminer le talent. Pourquoi faisons-nous si rare-ment des épigraintncs dans le genre grec? parce que nous voyons bien peu de choses qui on soient dignes. Pourquoi réussissons-nous ai rarement dans l'épopée? 1 pare» que nous n'avons pas d'auditoire. Pourquoi les tendances pour le théâtre sont-elles si générales? parce «pie chez nous le drame est le .seul genre de poésie ma-térielleineutattravant, et dont on puisse recueillir une jouissance immédiate.

J'ai continué à étudier t ~t<M/~ f'tm d cxanuncr

KNTItB GIETIIB HT SCIflLLEH.

s'il ne pourrait pas y avoir une autre épopée entre elle et l'Odyssée, le n'ai trouvé que des sujets dé tragédie; je ne nais s'il en est réellement ainsi, ou si je manque de sagacité pour découvrir le sujet épique. La mort d'Achille, avec tout ce qui raccompagne, pourrait ce.pendant con venir à la poésie «pique; sous certains rap-ports même, nu pourrait croire qu'elle la demande, quand ce ne serait qu'à cause tle l'ampleur de» matières. Maintenant, il faudrait se demander si l'on ferait bien da traiter épiquement un sujet tragique. H y aurait beaucoup à dire pour et contre. En ce qui concerne l'effet, tin poète moderne, travaillant pour des lecteurs modernes, serait d'autant plus siir d'en produire un très-puissant, qu'à notre époque il est impossible d'ob-tenir l'approbation du public sans exciter en lui des intérêts pathologiques.

Assez pour aujourd'hui. Meyer travaille assidûment à son traité sur le choix des sujets dans les arts plasti-ques. En le voyant agiter, i cette occasion, toutes les questions qui nous intéressent, on ne peut s'empêcher tie reconnaître la parenté intime qui existe entre l'ar-tiste et le poète dramatique. l'nissiez-vmw bientôt rp-trouver ta santé, et moi fa liberté d'aller vous voir

GffiTHE.

SCflll.LEtt S OIE THF.

Mita, Iff&dfomhrft I7OT.

Jejoins ici une longne lettre de notre ami Huniboldt, elle, voua prouver» qu'au inilien de ce Paris renouvelé de fond en t'umblc, il est resté: fidèle la vieille nature

COltnESPONftANCR allemande; en un mot, il ne parait avoir changé que do demeura et d'entourage. Il en est de certaines manières (le sentir et de philosopher, comme de certaines reli-gions qui isolent extérieurement et augmentent ainsi la ferveur intérieure.

Le travail que vous avez entrepris pour séparer les deux genres de poésie est certainement de la plus haute importance; mais vous serez sans doute convaincu avec moi que', pour exclure d'une onivre d'art tout ce qui est étranger à son genre, il faudrait nécessairement y faire entrer tout ce qui appartient à ce genre; et c'est précisément là ce qui nous manque complètement. Comme nous ne pouvons réunir les conditions auxquelles chacun des deux genres est soumis, il en résulte que nous sommes forcés de les confondre. S'il y avait encore des rapsodes et un monde pour eux, te poète épique ne serait pas obligé d'emprunter des moyens au genre tra-gique; et si nous avion» les ressources et les forces intenses de la tragédie grecque pour nous assurer la faveur des spectateurs pendant une longue suite de re-présentations, nous n'aurions pas besoin de tant élargir nos tragédies. La force ftritsilive des spectateurs et des lecteurs veut et doit être satisfaite sur tous les points de sa périphérie, et le diamètre de cette force est In véritable échelle de proportion qui doit guider le poète. Or, tomme notre époque les dispositions morales sont les plus développées, elles sont aussi les plus exigean-tes; et c'est toujours à ses dépens que le poète se hasarde à les négliger.

Si, comme que je n'en doute pas, le drame est en

ENtRE G(ETHB ET SCHILLER.

4Ot effet protégé chez nous par celte fâcheuse tendance de l'époque, il faudrait commencer la réforme parle drame, et donner de l'air et de la lumière à l'art, en bannissant du théâtre toute imitation de la nature vul-gaire. Je crois qu'on atteindrait ce but par l'introduction de moyens symboliques, lesquels remplaceraient le sujet en tout ce qui n'appartient pas au vrai domaine du poète, el qui, par conséquent, ne doit pas être repré-sente mais seulement indiqué. Je n'ai pas encore bien pu m'expliquer l'idée du symbolisme dans la poésie, mais je la crois très-féconde. Si l'on pouvait en déter-miner l'usage, ii arriverait nécessairement que la poésie se purifierait, qu'en restreignant son domaine, elle, le rendrait plus important, et agirait dans ces limites avec plu» d'énergie.

J'avais* toujours espéré que la tragédie sortirait de l'opéra sous une forme plus noble et plus belle, comme jadis elle est sortie des chœurs des fêtes de Iiacclius. Dans l'opéra, en elfet, on s'abstient de toute imitation servile de la nature, et bien que cela ait lieu seulement par une sorte de tolérance, l'idéal dramatique ne pour-rait-il pas se glisser sur la scène par la môme, voie? Par la puissance de ta musique, par l'excitation de la sen-sibilité que ce transport affranchit de ses grossières attaches, t'opéra prédispose ta pensée aux plus nobles sentiments; la passion «Ile-môme s'y montre comme un libre jeu parce que la musique l'accompagne, et le mer-veilleux, qui v est toléré, doit rendre l'esprit plus indif-férent au sujet lui-mémo.

Je suis très-curieux de voir l'article de Meyer, il doit naturellement contenir beaucoup de choses applicahles à I» poésie.

.le m<* remets peu peu à mon travail, mais par un temps aussi affreux il est bien difficile de conserver l'é-lasticité de son îlme.

Tstehc?. d'être bientôt libre, de venir travailler ici, et dem'fipporter du courage et de la vie. Adieu.

Kctifi.i,t:n.

fiiKTiiF. st:n.u.i.F.n.

Wt'iinar, le TiO «Wii'inlirn 1"!W.

J'attends ci matin une société qui doit venir voiries travaux de Meyer, je ne puis donc que vous remercier de votre lettre et de celle dcllumbotdt que voiik m'avez envoyée.

Moi aussi, je crois que s'il faut d'abord distinguer le» genres avec une précision rigoureuse, c'est surtout afin de pouvoir se permettre plus tard quelques liberté» dans l'application de ces lois. Travailler par principes •>st tout autre chose que de travailler par instinct; et une déviation de principes dont on a reconnu la néces-sité ne p<ut jamais être regardée comme une faute. Au reste, je ne m'amuserai pas longtemps aux con-sidérations théoriques; j'éprouve le besoin de me re-mettre au travail, et pour cela il faut «pie j'aille m'asseoir sur le vieux canapé d'iéna, car c'est là mon véritable trépied*J'espère que, pendant toute l'année prochaine, je me renfermerai dans notre cercle.

t litrtlir parle ici de l'iiiiparteittrut qu'il occupait «'lier s<m ami Kih'Im'I dans fc vieux ch&tratt il'léiia. Test lit iju'il descendait le

ENTRE GtëTHB ET SCHILLER.

Adieu. Je suis bien fâché que votre chère femme n'ait pu s'arrêter assez longtemps à Weimar pour faire utt pèlerinage à notre sanctuaire artistique. Si vous aviez pu assister dernièrement à la représentation de Von Juan, vous y auriez vu réalisées toutes vos espérances au sujet de t'opéra. Mais ans»! cette pièce est -elle tout fait seule de son genre, et la mort de Mozart .1 détruit tout espoir de voir jamais quelque chose de semblable. G<kthe.

On voit que l'année 17U7, si brillante pour l'au-teur A' Hermann et Dorothée,a été une année décisive pour Schiller. Sa seconde période poétique, celle que tes historiens littéraires de l'Allemagne ne craignent pas (l'appeler la période classique de son génie, s'an-nonce manifestement dans les lettres qu'on vient de lire. Le grand ouvrage qui va inaugurer cette pé-riode d'une manière éclatante, Wallemtein, a déjà subi dans la pensée du poêle nne transformation complote. Le rapide essor à'Hermann et Dorothée a dégagé Schiller des liens qui rattachaient encore ait monde de la prose. Délivré de la théorie abstraite et de l'histoire prosaïque, il piano désormais dans ces pures régions du grand art, où l'idéal et la réalité se combinent avec une merveilleuse harmonie.

Au milieu des émotions de ce travail intérieur, les deux poètes, on l'a vu par leurs confidences, ont euc<nc pins souvent, quand il voulait « réfugier dans une coni|>tëte soli-tntU;. ie*

CORRESPONDANTE trouvé des inspirations toutes neuves dans lo champ de la poésie lyrique. Cette année 1797 Schiller, l'appe-lait Y année d es ballades. Si les Xénies, l'année précé-dente, s'envolaient gaiement à lèna et gaiement reve-naient à Weimar, combien de ballades, pendant le printemps et l'étédc 1707, qui se croisaient sur cette même route si chère aux muscs allemandes! C'est alors que Goethe écrivait la Fianrée de Corinthe, le Dieu et la Baya(lère, l'Apprenti sorcier, et Schiller, les Grues (libyens, le Plongeur, le Gant, l'Anneau de Polycrate le Chevalier Toggenbourg, le Chant funèbre d'un Nadoensis, le Message à la forge. Il faut aussi rapporter à cette année d'autres poésies de (»œlhc,le tendre dialogue intitulé le Nouveau Pau*sms et sa Bouquetière, l'élégie A'Euphrosine, où il jette tant de larmes et tant de fleurs sur la tombe d'une jeune actrice de Weimar, Christiane Neumann; enfin la Métamorphose des plantes, où le grand na-turaliste s'amuse à présenter sous forme poétique l'importante dérouverte qu'il avait publiée sept ans plus tôt avec toutes les démonstrations de la science. Quant il son poëmc sur la chasse dont il est question dans ces lettres, Gœllie regretta plus tard de ne pas avoir obéi librement son inspiration. « J'avais projeté un nouveau poiltne,unc romantique épopée,dit-il dans ses Annales; le plan était déjà tracé dans toutes ses parties, et malheureusement je n'en tis pas un secret à mes amis. Ils me détournèrent de mon pro--

ENTRE GflîTHB RT SCMI.tlïtt.

40,1 jet, et aujourd'hui encore ( Goethe écrivait ceci en 1822), aujourd'hui encore c'est une douleur pour moi d'avoir écoulé leurs conseils car le poëte seul peut savoir ce que contient un sujet, et quels trésors de charme et de grâce il peut déployer dans l'exécu-tion de son œuvre. » Au même chapitre de ses An-nales Goethe mentionne aussi, mais sans exprimer aucun regret, son projet de poème épique sur Guil-laume Tell. Qn'avait-il à regretter? il avait abandonné son sujet à Schiller, et ce qui eût été une épopée entre ses mains «'-tait devenu un drame entre les mains de son ami. La poésie n'y perdait rien c'est du moins ce que pensait Gœllie, tout heureux du nouvel essor de Schiller et qui prenait plaisir à re-garder croitre son inspiration comme une plante gé-néreuse et superbe, H y a une délicatesse bien tou-chante et une véritable grandeur dans l'amitié de Guihe. Si j'avais pu citer ici toutes les lettres de l'an-née 1707, on aurait vu avec quelle sollicitude il s'in-téressait aux ballades de son ami. Ce beau pot-medes Grues d'ibyms, il l'avait commencé it Weimar; mais Schiller s'en occupe de son côté. Aussitôt Goethe ou-blie son œuvre et ne songe plus qu'à celle de Schil-ler ou plutôt la ballade de Schiller c'est la sienne propre, il y travaille, il donne ses idées, il perfec-tionne le petit drame que Schiller lui soumet et l'em-bellit de toutes ses richesses. Et quels encourage-ments aussi pour son Watlemtein! comme il soutient

CORUESPONDANCE lepoëteen ses défaillances! comme il double ses forces en lui montrant quel espoir il éveille La com-position du Waltemtein de Schiller, on le verra par les lettres de l'année quiva suivre, a 616 un des prin-cipaux événements de la vie de Goethe. Ce grand homme, tant accusé d'égoïsme, parlait avec une mo* destie singulière, lorsqu'il disait fièrement vingt ans plus lard « J'ai marché par bien des chemins, nut ne m'a vu dans le chemin de l'envie. »

KNTftB G(KTHfc ET SCHILIER.

Au moment où s'ouvre Tannée 1798, Schiller a déjà écrit tes deux premiers actes de Wallemlein.ln pièce n'est pas encore divisée comme elle le sera plus tard. Ce grand cycle walleusteinien, ainsi que l'ap-pelle Goethe en ses Annates>ccs trois pièces(comédie, drame, tragédie) qui sont enchaînées l'une l'autre, et dont l'ensemble ne formera pas moins de onze actes, Schiller espère encore les ajuster dans le cadre d'un seul drame. Peu à peu, on le verra dans les lettres qui suivent, son premier plan se modifie. Les conseils de Gu'tlic et ses réflexions propres le décident à diviser son oeuvre en trois parties à la fois unies et distinctes. Le 8 janvier, il écrivait à Kierner « J'at-tends (iu'the ici dans huit jours; ce sera une époque importante dans mon travail, car je lui lirai tout ce que j'ai déjà fait de mon WuHemU'm. Je suis impa-tient de connaître sou avis, bien qu'en somme je me croie assuré de l'impression que mon œuvre doit produire sur tout esprit cultivé. Je suis obligé d'a-vouer, en cflbl,tmcje suis fort content de mon travail

WALLKNSTEIN

179»-et qu'il m'arrive parfois d'en être étonné moi-même. Tu n'auras pas à y regretter l'ardeur, l'in-spiration intime de mes meilleures années, et ce-pendant tu n'y retrouveras rien de ma brutalité d'alors. Le calme puissant, la forée contenue de l'i-magination obtiendront ton suffrage. Sans doute, ce n'est pas une tragédie grecque et ce ne peut en être une. Le sujet est trop riche, c'est tout un monde en petit, et l'exposition seule m'a entraîné à des dé-veloppements extraordinaires. «Cette exposition dont parle ici Schiller, c'est-à-dire la peinture des soldats et des officiers du duc de FrieiHand, formera deux pièces séparées, une comédie-prologue, le Camp de Wallenstein, et un drame, les Piecolomini, mais c'est seulement au mois de septembre que le poète, sur les conseils de Goethe, fera subir à son «'uvre cette transformation définitive, II y était préparé, du reste, par ses méditations personnelles et tes difficultés sans nombre qu'il ren-contrait sur sa route. Les lettres de Schiller à Kœrner sont ici, comme en maintes circonstances, le com-mentaire et le complément de sa correspondance avccGœtlte. la 15 juin 1708, il épanchait ses plain-tes dans le rtrur de son ami de Dresde « H faut bien se garder d'attaquer un sujet compliqué, immense, ingrat, comme l'est mun Wallemtén, un sujet oit le poule est obligé d'épuiser toutes ses ressources pour animer une matière rebelle. Ce travail me dérobe le

ENTRE 6ÛSTHE ET SCHILLER

doux calme de ma vie, il m'enchaîne à un point fixe, il ne me permet pas d'avoir l'esprit paisible-ment ouvert à d'autres impressions. Je suis harcelé maintenant par la nécessité de finir, et en même temps l'horizon de mon œuvre s'élargit toujours de-vant moi, car plus on avance dans l'exécution d'une oeuvre d'art, plus on aperçoit clairement les exi-genres tin sujet et les lacunes qu'on n'avait pas d'a-bord soupçonnées. » Lorsque Schiller adressait à Kœrner ces confidences et ces plaintes d'artiste, il sentait déjà que son cadre trop étroit éclatait entre ses mains. Goethe n'eut pas de peine à le persuader, quand il lui conseilla de substituer à son premier projet le njrfe waltemteinien. Le 50 septembre, après dos conversations décisives avec Goethe, Schiller donnait à Kœrner cette importante nouvelle: « Pour faire de mon prologue une œuvre indépen-dante de la pièce et qui puisse être représentée seule, je l'ai beaucoup augmenté, je l'ai augmenté de la moitié certainement je l'ai rempli d'un grand nombre de figures nouvelles; et c'est maintenant, je puis le dire, un tableau très-vil' d'un camp de guerre sous Wallenstein. Quant à la pièce elle-même, après de mares méditations et de nombreuses con-férences avec Goethe, je l'ai partagée en deux pièces distinctes l'ordre (lue j'avais établi dans mon œuvre m'a rendu ce changement très-facile. Sans cette opé-ration, Wdllemlein cul été un monstre en largeur et

CORRB&POKDAXCE tiV en étendue, et pour que la pièce fui possible au théâtre il aurait fallu en sacrifier plusieurs parties essentielles. Maintenant cela forme, y compris le pro-logue, trois pièces importantes, dont chacune, dans une certaine mesure, compose un tout complet, et dont la dernière seulement est la tragédie proprement dite. Les deux dernières pièces ont chacune cinq actes; la seconde pièce porte le nom des Picmlo' mini, et les montre tons deux en face de Wnllenslein, l'un dévoué, l'autre, hostile. Wallenstein ne parait qu'une fois dans cette pièce, air second acte; les au-tres actes sont remplis tous les quatre par les l'icco-lomint. Cette pièce renferme l'exposition dans toute son ampleur, et s'arrête au moment où le nœud de l'action est lié. ta troisième pièce s'appelle Wal-letuteitt, et forme, à proprement parler, une tragédie complète; les Piccolomini ne méritent que le nom «lé pièce de théâtre, et le prologue est une comédie' Ces changements sans doute m'imposent un nouveau travail, car, pour donner plus de consistance aux <)n snitipin Siiiillrr m» s'est p.vitfmifnrnN-àcpsd&igniktniii*. Smi Walkmltitt, dans sa liinm* définit tw. ]<t>tii> latine du t'oêtue dra-matique 'fin Drumatischex Ccdkhl il «M divisé en dtiix parties, lu pmntip' iimipnmnnt !<• tirotopiie. r.'cst-à-dhr h1* Ihwis wn» itr«>» nniKtSft la nViitvct-ruri' dit lltèâtn» de Wt'imnr, fc1 12 ocloliiv 179«, IfCnmp fie Wattrnstrin rt lut Pietotammi; I» Mvonrfi' rriili'ruiinit la Mort </<̃ IVatknKkin. <'ok trni« tiir*^ JifîrroiUi, comt'ttie, pièce (le tlkVUn: IrngMie, tkmt il o<l <(tnstii)n dans la Irlliw à Kimii'i", mil rit* mis «l«» côto. Schiller dit sintttlciiwMl h'* PiccnlMiïtl, en cinq netw i ta Monde Wallemlnn. vn âw\ udr>.

ENTRE GŒTIIE ET SCHIUKR. Ift deux premières pièces, j'ai besoin de quelques scènes de plus et Ae plusieurs nouveaux motifs; mais ce travail renouvelle aussi mon inspiration, et il est in-finiment plus agréable pour moi de développer mon œuvre que d'avoir à en retrancher telle ou telle par-tic pour la faire tenir dans un étroit espace. » Pendant que ce seul travail réclame toutes les forées df» Schiller, que fait Goethe? il mène, comme toujours, mille choses de front. Il fonde, avec son ami 3Feyer,un recueil périodique, les Propylées con-sacré il des études d'archéologie et d'art. Il revient n son Faust, coordonne le plan de la seconde partie et en écrit plusieurs épisodes il poursuit ardem-ment ses études sur la théorie des couleurs, il écrit l'histoire de ce grand problème, il rassemble toutes les idées émises sur le phénomène de la lu-inière et de la coloration depuis A ris to te jusqu'au moyen âge, et depuis le moyen Age jusqu'à la tin du dix-huitième siècle. Tons les physiciens qui ont traité ce sujet, célèbres ou obscurs, sont interrogés par lui avec une exactitude scrupuleuse. Il n'oublie pas même Marat, si maltraité de Voltaire, et le défend contre la commission de l'Académie des sciences qui a condamné ses travaux. Si nous pouvions citer ici toutes les lettres de Gœthe pendant l'année 1708, on verrait quelle passion et quel soin il apportait à cette étude; on verrait aussi Schiller, initié à la phy-sique par son ami, s'associer, cn quelque sorte, à

COllRRSPONDANCB ses projets, lui suggérer des idées, y partager sa passion, et célébrer déjà, comme si la victoire était certaine, la destruction du mensonge newtonien. C'est l'époque où Goethe conçoit la pensée d'un grand poëmc didactique sur le Cosmos. Au milieu de ses études de physique et d'histoire naturelle, In publi-cation des Propylée* le ramenant à l'art antique, il étudie encore Homère, et s'aperçoit qu'entre Y Iliade e\ Odyssée il y n place pour un poëine dont le sujet serait la mort d'Achille. Aussitôt il se mol à l'cruvrc et compose les premiers chants de Y Arhillade. Voilà, certes, des travaux bien différents; eh bien, parmi tant de faits et d'idées, parmi tant de recherches scientifiques et de poétiques images, dans ce cortège de pensées sublimes ou ingénieuses sans cesse évo-quées autour de lui, sa préoccupation principale c'est le Wallemtein de Schiller. Poêle, archéologue, phy-sicien, naturaliste, Gutfhc est aussi directeur di> théâtre; depuis tes derniers mois de l'année 17U7, il semble attachera ses fonctions une nouvelle im-portance, il surveille tes acteurs de plus près, il fait «grandir la salle et disposer la scène avec plus d'art. Une poésie nouvelle va naître avec Wallemtëm; il faut un nouveau théâtre à Schiller.

Tel est te programme que va développer l'histoire intime des deux poètes. Nous en assez main-tenant pour nous intéresser à leur dialogue,

ENTRE r.ŒTHK ET SCflTf.lKR,

Sr.Hll.LEn A OffiîHE.

f.Mia, Io2j.invi/Tl798.

Je regarde comme» un excellent augure pour moi que vmtK soyez le premier h qui j'écris sous ce nouveau millésime. Puisse le sort vous être toujours aussi favorable qu'il l'a été pendant tes deux années qui viennent de s'éconW je n'ai rien à vous souhaiter de mieux. Si moi aussi je pouvais enfin avoir le bonheur de produire par de belles ouvres tout ce que la nature a mis de mieux en moi, tous mes vœux seraient comblés. La faculté toute particulière que vous possédez de vous partager entre la réflexion et la production est vraiment digne (l'admiration et d'envie. Ces deux tra-vaux de l'intelligence se séparent complètement en vons, et c'est sans doute à cause de cette séparation que vous vous acquittez toujours «le l'un et de l'autre avec la plus parfaite pureté. Tant que vous produisez vous êtes dans lt\s téuèbreH, et la lumière est en vous, mais dès que vous réfléchisse*, cette lumière intérieur»1 se produitau dehors cl éclaire les objets pour vous et pour tes autres, (liiez moi, ces deux exercices intellectuels se confon-dent, et, certes, en n'ol pas à mon avantage. lin nouveau compte rendu de ttermuun et Dorothée, que je viens de lins dans la Gazelle de Nuremberg, me continue dans la conviction qw. les Allemands ne sont accessibles qu'à ce qui appartient au domain» des géné-ralités, île la raison et de la morale, (a1 compte rendu est plein «le bonne volonté, mais pas un mot ne révèle te sentiment poétique, pas un mol ite fuit voir que t'au--

CORîlESPUSDANCB 41$ leur ait soupçonné la poétique économie de l'ensemble l'excellent homme ne s'attache qu'à certains passages, et toujours de préférence aux généralités, aux développements, à ce qui intéresse le cour.

Avez-voiis lu par hasard le singulier ouvrage de Rétif le Cœur humain dévoilé? en avez-vous du moins entendu parler? Je viens de lire tout ce qui en a paru, et malgré les platitudes et les choses révoltantes que contient ce livre, il m'a beaucoup amusé. Je n'ai jamais rencontré une nature aussi violemment sensuelle; il est impossible de ne pas s'intéresser la quantité de personnages, de femmes surtout, qu'on- voit passer sous ses veux, et à ces nombreux tableaux carac-téristiques qui peignent d'une manière si vivante les mœurs et les allures des Français. J'ai si rarement l'occasion de puiser quelque chose en dehors de moi, et d'étudier les hommes dans ta vie réelle, qu'un pareil livre me parait inappréciable.

J'attends demain t'annonce positive du jour de votre arrivée. Ma Femme se rappelle à votre souvenir.

Sr.mu.KH.

titKFBK S SiHII.j;ti.

Wi-inwr.lf S jmtier 1738.

('/est une bien grande satisfaction pour moi de me savoir si près de vous ait commencement de cette année je voudrais seulement vous voir bientôt et pouvoir vivre quelque temps avec vous. J'ai bien des choses à vous communiquer, il vous confier même, afin qu'une nouvelle époque de nia vie pensante et poétique

ENTRE G1ETHE ET SCHILLER

puisse arriver le plus tôt possible à sa maturité complète. Je me réjouis d'avance de voir quelque chose do votre Walknsk'hty car c'est pour moi une nouvelle occasion de m'associer à votre génie je fais des vœux bien sincères pour que vous puissiez le terminer cette année.

J'avais l'intention d'aller vous voir dimanche pro. chain, mats un nouvel obstacle parait devoir retarder mon départ; samedi vous saurez au juste ce qu'il en est. Vous recevrez le même jour la copie d'un vieux dialogue entre un savant chinois et un jésuite. L'un s'y montre en idéaliste créateur, t'autre en véritable Aeinlioldien. Cette découverte m'a incroyablement amusé et m'a donné en mente temps une haute idée de fa pénétration des Chinois. b Je n'ai pas encore lu le livre de Rétif, je vais tâcher de me le procurer.

Si, à l'exemple des escamoteurs, il nous importait, à nous autres poètes, de ne laisser deviner à personne comment se font nos tours d'adresse, nous aurions beau jeu. C'est ainsi que quiconque se moque du public et nage avec le courant peut compter sur le succès. Ifctns Hermimn et Dorothée, pour ce qui con-cerne le fond du sujet, je ntc suis conformé une bonne fois à la volonté des Allemand», et les voilà eufiii on ne peut pas plus contents. Maintenant je nie demande si, par ce même moyen, je ne pourrais pas faire une œu-vre dramatique qu'on serait force de jouer sur tous tes llti'iUres, et que tout le monde trouverait magnifique l'auteur seul excepté.

«oRuESPOÎtOANCR «o h remet* » notre prochaine réunion t.t solution de ce problème et de bien d'antres encore. Je voudrais de tout mon cœur que vous pussiez être près do nous «es jours-ci, afin de voir à la mémo heure et l'un à côté de l'autre la plus grande monstruosité de la nature orga-nique un éléphant, et la pins gracient figure artis-tique la madone de Raphaël.

J'apporterai avec nmi l'ouvrage de Schelling Idées pour une philosophie de la uature; cela nous fournira des matériaux pour plus d'un sujet de conversation. Porten-vous bien mes compliments à volve chère femme. (itmiiE.

satlU.I-U f.CFTHR.

ï<*n», \(i 'i jiinvitT I7PX.

Je suis désolé que votre arrivée ici subisse tant de retards; une de vos dernières lettres m'y faisait compter pour les fétea de Noël Pendant ce temps-là, j'ai fait quelques pas en avant dans mon travail, et je pourrai vous en lire quatre fois autant que le prologue, quoique je n'aie, pas encore touché ait troisième acte. Aujourd'hui (pic je vois mon ouvrage devant mes yeux proprement copié par une main étrangère, it me. semble que moi aussi j'y suis devenn étranger, et pour-tant j'y prends un véritable plaisir. Je m'y suis élevé au-dessus de moi-même, et cela grâce aux relations qui nous unissent, car je n'ai pu étendre ainsi au loin tes limites de ma nature subjective que par mes rapports continuels avec une nature toute différente, par mon ardent désir de me rapprocher d'elle, par mes laborieux

F.N'TRB fifETHE BT SCH M.I.F.R.

Schiller.

efforts pour ta contempler et 1» comprendre. Je trouve que la rlarti* et la réflexion, fruits d'une époque plus avancée dans la vie, ne m'ont rien fait perdre de la chaleur de la jeunesse. Mais il vaudrait mieux que j'en-tendisse cela de votre bouche que de vous le dire moi-même.

Désormais, je tne le tiens pour dit, je ne veux plus choisir que des sujets historiques des sujets librement inventés seraient mon écucit. Idéaliser la milité est tout outre chose que réaliser un idéal, et c'est ce que l'on est toujours obligé de faire lorsqu'on se crée soi-même un sujet. J'ai assez de puissance pour animer et ré-chauffer des matières précises, limitées, pour en foira jaillir la source de poésie et en même temps ta précision objective d'une pareille matière, mettant un frein à mon imagination, oie à ma volonté ce qu'elle a d'arbitraire. Lorsque avec plusieurs pièces de théâtre je me serai assuré la hienveillance de notre public, j'ai bien envie de faire un mauvais coup, et (c'est une vieille idée qui i nie poursuit) de porter Julien l'Apostat sur la scène. Il y a là un monde historique tout à fait particulier, où je suis presque sûr de trouver un riche hutin l'intérêt terrible du sujet dounera une force singulière à l'exé-cution poétique. Si le Misopajon ou les lettres de Julien se trouvent dans la bibliothèque de Weiniar, vous me feriez bien plaisir de me les apporter.

Je joins ici un écrit de Kœrner sur votre Pau nias.

CORRESPONMNCB itx

Gff.ïHF. A Sf.MU-V.B.

Weimar, le fi janvier 119».

Je vous félicite de tout mon cœur <lu contentement que vous cause la partie achevée de votre travail. Vous comprenez si clairement tout ce que vous pouvez exiger du vous, que je ne doute nullement de la justesse île votre appréciation. L'heureuse rencontre de nos deux natures nous a déjà piwnré plus d'un avantage, et j'es-père que cette salutaire influence continuera. Si je suis pour vous le représentant de bien des objets divers, vous m'avez de votre coté ramené à moi-même, en »ie détournant de l'observation trop exacte des choses extérieure! Par vous j'ai appris à contempler les di-verses phases de l'homme intérieur, vous m'avez donné une seconde jeunesse, vous m'avez fait redevenir poète au moment où j'avais presque entièrement cessé de l'être.

Je me ressens toujours, chose singulière, de l'effet de mon vovage. Les matériaux qu'il m'a fait recueillir ne peuvent me servira rien, et je ne me sens nullement disposé à fait' quelque autre chose. Cet état n'a rien qui me surprenne et je me souviens d'une toute de circonstances qui me prouvent que les impressions chez moi doivent agir longtemps en silence avant de se prêter il un usage poétique je fais donc une longue pause et j'attends ce que me vaudra mon premier sé-jour à ténu.

La manière dont Kœrncr envisage J'ohsùis est très-curiuut-e. Il parait «pt'it faut varier ses travaux autant

ENTRE VffiTUK ET SCHILLER.

4fo que possible, afin que chacun puisse y trouver quelque chose à son goût. L'observation de Kœrnor, cependant, a quelque chose de juste le groupe du poëme, animé seulement par le sentiment et par le souvenir, est aussi précis que s'il était peint, ce qui rend la lutte entre le poète et le peintre presque palpable.

Au reste, les poésies du dernier Âlmanaeh des Muses m'ont prouvé de nouveau que tes approbations tea plus précieuses ne nous apprennent rien, et que les criti-ques, quelles qu'elles soient, nous sont absolument inutiles. Tant qu'une œuvre d'art n'est pas encore, personne ne se l'ait une idée de sa possibilité, mais dès qu'elle existe, le blâme et la louange sont toujours sub.jectifs et plus d'une personne, dont on ne saurait contester le bon goût, voudrait y ajouter ou y retran-cher quelque chose, qui détruirait l'œuvre tout entière. C'est ainsi que la valeur négative de la critique, la seule qui ait de l'importance, ne peut nous servir à rien. Je désire, sous plus d'un rapport, que votre Wal-lemlein soit bientôt termine ne négligeons cependant pus d'examiner à fond, pendant et même après ce tra-vail, toutes les exigences du genre dramatique. duo fois votre plan et vos nioyrns d'exécution parfaitement arrêtés à avance, nous aurions bien du malheur si, avec votre richesse intérieure et votre talant i«x«rc«, vous ne parveniez, pas à faire air moins deux pièces par an. Il faut que le poète dramatique soit joué souvent, il faut qu'il renouvelle souvent t'effet qu'il a produit et en fasse la base de son avenir. Goïtiie. 4ÏO

SCHILLER A <;<F.Tltl-

Iftn, le 9 janvier tf!>R.

Je ne puis vous dire aujourd'hui qu'un petit bon-soir. J'ai passé toute la nuit sans dormir, et je me dis-pose à me coucher, Comment vous trouve/,vo\is par cet exécrable temps? mot j'en souffre dans tous mes nerfs. .le suis bien aise pour vous que vous ne soyez pas encore ici. Adieu. Sciiillkr.

SCHtl.l.EIV A Uir.TIIK.

ft-u.t, le 12 janvier t7!)!i.

\,c retard de votre voyage ici me fora trouver le mois de janvier plus triste et plus long. Je tâcherai de tirer de ma solitude le seul avantage qu'elle peut m'offrir, celui tic travailler sans relative a Wollenslein. Au reste, il est bon que ma tragédie, avant d'être mise sous vos jeux, ait atteint dans l'action un certain degré de chaleur où elle puisse se mouvoir d'elle-même et ri ait plus qu'à à se précipiter vers le dénoùincnt, car dans le premier acte elle ne fait que commencer à mon-ter. Ma femme se rappelle à votre souvenir. Sanum,

SCHII.LKR A (iiKTIIE.

Itiw, U; l"> j;limpr 1*!(S.

Un mot seulement pour aujourd'hui, demain je vous écrirai par la poste. Je me suis tellement abîmé dans ma scène principale, que j'y travaillerais encore si te crieiir de nuit ne ufuvuit averti qu'il était temps de

ENTRE CIMUE ET SCHILLER

i'il finir. Mon travail va toujours bien, et, quoique le poète ne puisse pas plus compter aur son oeuvre que le négo-ciant sur les marchandises qu'il a embarquées sur mer, je ne crois pas avoir perdu mon temps.

Schiller.

f.ŒTUE A SCHILLER.

Vfotmnr, le 17 janvier 1798.

Lit bonne nouvelle du progrès de votre travail me console lie ne pas recevoir une plus longue lettre vous savez quelle privation c'est pour moi. Garnie.

8C1IIU.KII h GIÏTtIK.

ten», 1b 28 jnnvicr I78N.

Je viens de signer l'arrêt de mort en forme des trois déesses, Ennemie, Diké et Irène', Consacrez à ces nobles défuntes de pieuses larmes chrétiennes, mais point de compliments de condoléance.

Dès t'aunée dernière, Cotta a fait à peine ses frais avec les Retires cependant il voulait encore les laisser végéter, mais je ne voyais aucune possibilité de les con-tinuer. Les collaborateurs sur lesquels je croyais pouvoir compter m'ont abandonné, et comme la rédaction de ce journal me donnait beaucoup de souci et de travail, sans aucune compensation suffisante, je me suis débar-rassé de cette affaire par une résolution subite et irré-vocable. Il va sans dire que les Heures disparaitront sans éclat et comme la publication du douzième 1 Us Heures, Siliilior rrn<iit«<iit lUkMiinent à la imitation do ce llecui'tl. numéro a été remise au mots de mars prochain, elles s'endormiront d'elles-mêmes, en véritables bienheu-reuses, du sommeil éternel. J'aurais pu aussi insérer dans le douzième numéro quelque fol article politico-religieux qui aurait amené l'interdiction des Heures si vous pouviez me trouver un écrit de ce genre, nous avons encore de ta place.

Depuis hier je me porte un peu mieux, mais je n'ai pas* wreore retroiwé les dispositions nécessaires pour reprendre mon travail. En attendant qu'elles m 'arrivent, je cherche faire passer le temps en lisant les voyages de Niebulir et de Volney en Syrie et en Egypte. Je con-seille cette lecture à quiconque se désespère de la marche des événements politiques on y voit, malgré tout ce qu'on peut dire, combien c'est un immense bonheur d'être né en Europe. C'est vraiment une chose inconcevable que faction de? forces intellectuelles de l'homme se trouve renfermée dans une si petite partie du monde, et qu'une si effrophle massa de peuples ne compte absolument pour rien dans la marche de la perfectibilité humaine J'ai été surtout frappe de voir que ce ne sont pas absolument les dispositions morales, mais les dispositions esthétiques, qui mal»-quent à tontes les nations non européennes. On y trouve le réalisme et môme l'idéalisme, mais on ne les voit jamais s'unir et se confondre dans une seule et même forme purement humaine. Il nie semble absolu-ment impossible de trouver ch<>2 ces peuples la matière d'un poème épique ott tragique, ou tuéinc d'eu trans.férer l'artioit dans tour pays. Ki;iuu.fcu.

ENTRE filKTHE ET SCHILLER.

f.eETUK h SCHILLER.

Weimar, St Janvier 1789.

Nous avons entendu hier un nouvel opéra. Cimarosa, dans celte composition, déploie l'art d'un maître ac-compli1. Quant au texte; il est à la manière italienne, et je me suis expliqué à ce sujet comment il est pos-sible que des niaiseries, des absurdités même s'unis-sent si heureusement aux plus hautes magnificences de l'inspiration musicale. C'est l'humour seut qui produit ce résultat, car l'humour, même sans être poétique, est une sorte de poésie, et nous élève par sa nature au-dessus du sujet. Si les Allemands comprennent si rare-ment cette poésie; de l'humour, c'est que les niaiseries qu'ils aiment, avec leurs gotïls de philistins, ce sont celles qui ont une apparence de sensibilité ou de bon sens. Gœthe.

Si:iIll.t.Etl (S (F. TUE.

IAm, lt> 2 fwrii>H79»t.

Vos observations snr l'opéra m'ont rappelé tes idées que j'ai largement développées dans mes Lettrés esthé-tiques, Quoique l'esthétique soit incompatible avec la nullité, le frivole est encore moins contraire à sa nature que le sérieux et comme il est plus facile à l'Allemand dt* s'occuper et de se déterminer que de se rendre indé-pendant, on le pousse vers les dispositions esthétiques II ihrilo ihparclo, <lo Cimarosn, t<> loxle italien a Oit- traduit |mi- Kinsicile! sous eo lifre: la jalousie punie. Où tmtufle-Eiftr-mieht.

COnnESFONBANCE tics qu'on lui rend le sujet, plus facile. Voilà pourquoi je préfère les gens d'affaires ou autres barbares aux gens titi monde oisifs chez lesquels tout est sans force et sans consistance. Sijc pouvais servir chacun à son goût, j'en-verrais les premiers à l'opéra et les seconds à la ira-gédie, Schiller.

scniMEn v r.<F.THF..

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