CORRESPONDANCE F
D'un autre côté, c'est plutôt une qualité qu'un défaut de ce sujet que de venir au-devant des exigences de notre époque, car i! est aussi impossible au poëte qu'il it lui serait peu favorable de quitter entièrement le sot do son pays, et de se mettre en opposition avec l'esprit de son. temps. Ce qu'il y a déplus heau dans votre voca-tion, c'est d'être à la fois le contemporain et le conci-toyen des deux mondes poétique», et c'est précisément à cause de ce noble avantage que vous ne pourrez ja-mais appartenir exclusivement ni à l'un ni à l'autre de ces deux mondes.
La nouvelle dont je voua ai parlé et sur laquelle je ne veux pas vous laisser davantage l'esprit en suspens n'est autre chose qu'un ouvrage de Htimholdt sur votre Hrnnann et DorotMe. h dis un ouvrage, car le ma-nnscrit que l'auteur vient de m 'envoyer fera un gros volume. Nous le lirons ensemble, ce sera une occasion de raisonner à fond sur tout ce qui concerne les divers genres de poésie, te beau témoignage qu'un esprit pensant et un cœur sensible vous rend par cet écrit doit vous faire plaisir; je suis fermement convaincu qu'il mettra un terme à riudccision de nos lecteurs al-lemands et assurera à votre muse un triomphe aussi éclatant qu'incontestable, car ce triomphe ne scia pas le résultat d'tut aveugle engouement, mais d'une con-viction longtemps débattue et raisounéc.
Je vous coniumniquerui de vive voix ce que m'a dit Cotta, mais je m'empresse de vous apprendre que l.i rapidité avec laquelle Ih'rmunn et Dorothée s'est ré-pandue par toute l'Allemagne dépasse tontes tes prévi--
ENTRE GfKTHE ET SCHULEft.
«ions. Vous aviez bien raison do croire que ce sujet plairait au public allemand; c'est qu'en effet vous le charmez, vous le ravissez sur son propre terrain ci (tans le cercle de ses capacités et de ses intérêts, choses fort difficiles, et votre succès prouve que ce n'est pas par le. sujet, mais par la force vivifiante de la poésie qui' vous avez produit un effet aussi magique. Je rompt»' sur votre arrivée pour après-demaiu.
StllllI.KIt.
GiKTIIF. sait 1.1. F.IS.
W.imar, le M mai f.'M.
Je ne puis que dire amen ait premier feuillet de votre chère lettre, car il contient la quintessence de tout ce que je me suis dit à moi-même pour m'encou-rager et me consoler. Tour mes scrupules, an reste, naissent de la crainte de nie tromper sur un sujet qui |Hriil-èlre ne devrait pas être traité du tout, ou du moins pas par moi et de la manière que je me le propose. N'importe, cette fois-ci, du moins, je veux m'affranchit-de toute inquiétude et me mettre, le plus tôt possible, courageusement à l'ouvrage.
Je m'attendais en effet fort peu au travail de Hutn-lioldl que vous m'annoncez, et je serai d'iiutaut plus heureux de le l'ire, que j<? craignais beaucoup que son séjour à rélratifrcr ne nous privât pour longtemps de son secours théorique, (l'est un hirti grand avantage pour moi que d'avoir pu, du moins dans la dernière partie de ma carrière poétique, me mettre d'accord avec la critique raisounce et impartiale. Je ne vous en dirai pas davantage, car i ai encore une foule d'affaires â régler aujourd'hui. Demain au soir je serai près de vous, et je me réjouis d'avance de tous les avantages qu'un séjour de quelques semaines si vos côtés aura pour moi, Gœtih;.
Fidèle il la promesse que contiennent ces der-nières lignes, Gwtlie vient s'installer à léna pour quelques semaines. Du 20 mai au 21 juin, il reprend ses travaux solitaires aux Vicux-CtiAtcati cl les longs entretiens dans le jardin de son ami. « Gwthe est ici depuis huit jours et restera bien encore loutun mois, écrit Schiller à Kucrncr. \'n manuscrit dcliumholdt, qui contient une élude approfondie, non-seulement tl'Hermann et Dorothée, mais du genre auquel celle (ctivre appartient, sans oublier tous ses annexes, nous a fort occupés dans cet intervalle, car il y est traité des plus importantes questions de la poésie. l«a dissertation (je devrais dire l'ouvrage, cela formera, en effet, un gros volume quand ce sera imprimé) la dis-sertation de Hninboldt est un travail solide; l'inspi-ration du pof'inc y est analysée avec beaucoup de finesse et de pénétration, tes principes au nom des.quels il prononce ses jugements sont le résultat d'une esthétique profonde; et, cependant, je le crains, il se passera bien du temps avant qu'elle obtienne le succès qu'elle mérite; outre qu'elle est criblée de fautes de langage, de ces fautes qui fourmillent dans
BNTRE GCF.THE ET SCHILLER.
le style doliumlioldt, elle a une forme trop scho-taire, trop pédantesque pour être accessible à la ma-jorité des lecteurs. Quand il s'agit d'une œuvre de poésie, la critique et le raisonnement doivent aussi d'une certaine manière parler à l'imagination. Pour nous qui sommes habitués la langue de Hum-boldt, l'ouvrage, je le répète, est profond et substan-tiel il est incontestable que pour la solidité «lu fond, pour In largeur et la profondeur des idées, pour la finesse des analyses, pour l'abondance des rappro-chements, on ne peut rien lui comparer parmi les productions de la critique contemporaine. » Cette (i'iivit si difficile à lire fournirait une ample matière aux initiés, et l'on devine tout ce que nos deux poètes y ajoutaient dans leurs entretiens du soir. «Schiller va bien, écrit (îuttlie a Mcycr, et nos con-versations sont îles plus fécondes. Malheureusement son système d'architecture, dans l'arrangement de son jardin, me met nu désespoir. La nouvelle cuisine est placée de telle façon que le vent du nord, le vent des belles soirées, répand de ta fumée et surtout une odeur de graisse d'un bout du jardin à l'autre, si bien qu'il est impossible d'y échapper. » Ces petites misères n'empochent pas les grandes œuvres do suivre leur cours. Schiller continuait Wallenstein, (îa'lhc tnèditnil un nouveau poëmc épique, Guillaume Tell ou Achille. C'est sans doute à ces soirées du mois de juin 1798 que se reporte le souvenir consigné par Goethe en ses Aurrales: « J'avais le plan de l'Achil-léide dans la léte, et un soir je l'exposai à Schiller. Mon ami me plaisanta sur cette faculté que je pos-sède, disait-il, de voir clairement, face h face, tes dires auxquels je n'ai pas encore donné la vie par ta parole et par le ihythmc. » Le 15 juin, Schiller écrivait à Kœrncr « Rien que deux lignes pour au-jourd'hui. J'ai la tête comme embrasée ce mois-ci par le travail qui me reste à finir, et il m'est impos-sible de mettre ordre « mes affaires. (îœthe est ici depuis longtemps déjà, nous nous voyons tous les soirs. «Quelqucs-uuesdcs poésies de Gwthe, le Par-nasse allemand, Enphrosine, la Métamorphose des plantes, datent des derniers jours de ce voyage à fana. Gœlfift n'allait jamais il léna sans exciter ta verve de Schiller, et lui-môme, presque, sans y son-ger, rapportait toujours sa gerlw de Heure et d'épis, l-c 21 juin, Gœllii1 retourne a WVimoroii l'appelaient 1rs affaires du tliéAIrc.
•;«rniE sc.uii,i.f.r.
l.-na. Il juin im .levons prî<> de m'envoyer l'ouvrage de HumboMl. .le passerai ta soirée chn Lodcr, mai» j'irai vous voir avant. ('.<> natiu, pendant ma promenade, j'ai arrêté un singulier plan pour ma théorie des couleurs, cl je me sens plein d'ardeur et do courage pour l'exécuter, l/ouvrage de Sclielliiig me rend l'immense service de
ENTRE GOETHE ET SCnilUIL
Sciiiueii.
me tenir toujours, clans <le travail, au milieu de ta sphère qui lui est propre. Mes compliments à votre chère femme, si toutefois elle est do retour de son petit voyage. Garnie.
SCHII.I.FR •(KTIIK,
Ite.loSTijnin ITim.
Je no puis m'accoutumer à volie absence, et je dé* sire qu'elle ne se prolonge pas au delà du terme que vous m'indiquez.
Je vous renvoie le. drame ii'Elpenor; je l'ai In immé-diatement, et je suis disposé à le juger plus favorable-ment que vous ne le faite». 11 rappelle une bonne école, bien que ce soit une production du dilettantisme et qu'on ne puisse le juger comme une n>uvre d'art. H at-tente une belle culture morale, un esprit noble et droit, la pratique des bons modèles. Si ce drame n'est pas l'œuvre d'une femme, il fait songer pourtant à une cer-taine délicatesse féminine, mais telle qu'on pourrait la trouver chez, un homme. Quand on aura retranché beaucoup de longueurs et certaines phrases maniérées, dont la plupart, au reste, sont déjà effarées, surtout tftiand on aura corrige le dernier monologue dans le-quel on, saute d'un sujet à uu autre d'une manière fort peu naturelle, la pièce .*e lira avec beaucoup de plaisir. Il vous est possible de me nommer l'auteur, je dési-rerais le connaître.
Je viens de quitter Wallenstein pour un jour, et je vais voir si la poésie lyrique daignera me sourire.