‹ Correspondance entre Goethe et Schiller. Volume 1Chapitre 5 sur 17 · ESC · texte numérisé non relu

ESC

ENTRE SffiTMB ET SCHILLER.

rer. Votre apologie du commerce est magnifique et largement pensée. C'est une bien grande victoire de la forme sur la matière que d'avoir pu, en dépit de cette juste apologie, soutenir glorieusement les penchants opposés du héros. Mais j'ai tort de parler ainsi du fond de votre roman, pu'mqu'en ce moment il m'est impos-sible d'en continuer t'examen.

,le viens de mettre arrêt chez Colta sur nos noms et sur le vôtre en particnlier. Votre promesse de venir lisser quelques jours après Noël est une douce conso-tation pour moi, et me lait plus gaiement envisager le triste hiver, qui n'a jamais êié nton ami.

Tout le monde se rappelle sr votre souvenir et m réjouit d'avance de votre prochaine arrivée.

Scilll.l.KB.

•;<i:thb.\ sciiii.i.hr

Wcimar, tp M .(rt-cnibre tt»4.

Votre opinion sur le premier livre de Withelm )kist<T m'a fait le plus grand Lien. Cette production .) en, sous tous tes rapports, une si singulière destinée, qui' j'ai fini par ne pins .savoir à quoi in 'eu tenir. Aussi :u-je pris le parti de ne plus suivre que mes propres i(li'fs et je m'csliiiHT.iis heureux si elles pouvaient me liriT de <w labyrinthe.

(îardex le premier livre tant que vous voudrez, je vous enverrai bientôt le seconde puis vous lirez le troisième 'ii manuscrit. De cette manière, il vous sera plus facile ilr trouver un point d'appui pour vos jugements. i'uis-- -cnt les livres suivants, au lien de diminuer le plaisir iQft que vous a causé le premier, l'augmenter encore! 1 Fort de votre approbation et de celle de Humboldt, je tra-vaillerai désormais avec une ardeur nouvelle et un nouveau courage.

Portez-voua bien. J'espère que j'aurai te bonheur de commencer la nouvelle année avec vous.

Gœthk,

SCJItUEft CflEf HE

Wna.teîjiiiwiettWS.

Recevez mes vœux les plus sincères pour cette nou-velle année, et permettez-ruai de vous remercier du bonheur que vous avez répandu sur cette qui vient de h' écouler; votre amitié l'a rendue la plus mémorable et la plus prcVicuBc <lc ma vie passée.

Je viens de la clore, cette année, par un travail plein d ardeur, désirant avoir quelque chose de (îni quand vous viendrez nous voir; j'ai atteint ce but et je vous attends avec une grande impatience.

J'espère que vous nous apporterez la continuation de Withelm Meister. Je suis plus que jamais disposé à l'apprécier, car je soupire après une œuvre où soit représentée la destinée individuelle de l'homme. Ne pourriez-vous pas aussi nous faire la lecture de quel-ques pages de Famï! il n'est rien, dans tout le monde poétique, qui puisse? tue faire plus de plaisir. Madame de Kalb, qui connaît quelque chose de cet ouvrage, m'en a parlé de manière à exciter ma curiosité au plus haut degré, et je ne sais rien dans tout l'univers poétique qui puisse me causer une joie plus vive.

ENTRE eœTITE ET SCHIUBB.

D'ici à quelques jours, j'espère vous voir ou recevoir du moins l'annonce de votre arrivée.

Nous vous saluons tous du fond du coeur.

Scaum.

<K!;T!!R e SCBtUEtt

Weimar, le.1 X j!)atiert!9!i.

Reaueoup de joie et de bonheur pour ta nouvelle année. Passons-la comme nous avons terminé l'ancienne, c'est-à-dire en nous intéressant réciproquement et de connr à tout ce que nous faisons, à tout ce que nous aimons. Si les hommes aux pensées sympathiques ne s'unissent pas étroitement, que deviendra la société, que deviendra la sociabilité? J'aime à espérer que notre ttmfiance mutuelle, et l'influence que nous exerçons l'tin sur l'autre, iront toujours grandissant. Voici le premier volume de mon roman, le second exemplaire est pour llnmboldt. Puisse le second livre vous plaire autant que le premier! J'apporterai le troi-sième en manuscrit.

Vous pouvez compter sur l'histoire du revenant pour !<• second numéro «1rs Heures.

J'ai te plus vif désir du voit- le travail dont tous m'a-vez parlé. Meyer vous salue. Nous viendrons probable-ment dimanche i l du courant. D'ici là, vous entendrez encore parler de moi. Portez-vous bien.

Gœthk.

CORRKKPONIUNOB

r.flïTHR « SCHILLER

Wfiinar, le 7 jnnvipr 119,'i.

Voici le troisième. livre de Wilhelm Meister, je lui soiitintln un bon accueil.

Samedi vous mm* le commencement des Entretiens d'Emigré* pour les Heures, Puissé-jn ne pas être rrsté trop an dessous du Intt que je hh> suis pro|H>s«'% et qui consiste à donner un*1 juste idée tien pressenti-ments et des visions auxquels les personnes les plus remarquables sont très-souvent exposées!

J'espère toujours vous voir dimanche dans l'après-midi. La soirée sera consacrée au Club, où ai rendez-vous avec le conseiller antique. l,oiler.

Meyer viendra avec moi; en attendant il vous dit tes choses les plus amicales. ,lc me fais une f«Hn de voir votre nouveau travail, et je cherche à deviner la route que vous pouvez avoir prise mais aurai- je bien deviné? Donne saut»?. Mes compliments à tons tes vôtres.

Gœihk.

Si.Ull.l.KII GiKTHK

Iriiii, le 7 jaiuiiT 1795.

Mes ehidvtireux renwrcînM'nts pour l'exemplaire de Wilhehn Meisterf\\w vous m'avez, envoyé. Le sontinM'iif qne nie cause la lecture de cette œuvre augntente it mesure qne cette lecture se prolonge, et je un puis le définir qu'en le comparant au hien-étre ineffable qui' nous éprouvons lorsciue nous nous sentons parfaitement

BSTRE GfEïltE ET SCIHUBR.

«»im «V corps et «l'esprit. Cet effet, j'en suis con-vaincu, il le produira sur tous les lecteurs. Oua nf à moi, je m'explique celte action bienfaisante l>.ir la clarté, la tranquillité, le poli, la transparence ijiii rognent dans rhaque page, et qui font que chacune d'elles satisfait complètement, sans jamais pousser le mouvement an delà de tout ce qui est nécessaire, pour allumer et entretenir dans tous les cœurs nue vie joyeuse. le aie parlerai de* détails que lorsque j'aurai n'çii le troisième livre, que attends avec «ne, ardeur impatiente.

,fe ne saurais vous exprimer combien il m'est pé-nilile de passer d'une production de ce genre aux ma-tières philosophiques. Dans votre roman, tont est se-rein, vivant, liarmoniqiicment fondu et humainement w.ii; dans la philosophie, tout est sévère, rigide, abs-liiiil et contre nature!, ear dans la nature tout est syn-thèse, tandis que toutes les philosophie» ne sont que îles antithèses. Je puis, il est vrai, me rendre le ténioi-- L'ti.ific que, dans mes spéculations philosophiques, je suis reste aussi fidèle à la nature que le comportent tes hIi'h-s d'analyse; peut-être y suis-je resté film fidèle que mis ti.'intistes ne Je croient possible et permis. Je n'en -eiK pas moins vivement la distance intime qui sépare ti vie du raisonnement, et je ne puis m'empêcher de voir, en certains moments de mélancolie, une défec-tuosité de ma nature dans ce qui, pendant des heures plus sereines, ne me semble qu'une propriété naturelle <•( adhérente la chose elle-même. Ce qu'il y a de fer-f;iin. c'cstque le poète seul est homme dans !a véritable acception du mot, et que, comparé à lui, te meilleur .1 philosophe n'est que la caricature de cet homme. Il est sans doute inutile de vous dire que j ai hâte de savoir ce que vous pensez de ma métaphysique du Beau, De même que le Beau exprime la nature humaine tout entière, mon analyse dtt Beau exprime ma nature hu-maine personnelle; et il m'importe infiniment de savoir jusqu'à quel point cette nature 8'accorde avec la vôtre. Votre présence ici fera jaillir une nouvelle source dr vie pour mon conir et pour mon esprit. J'ai toujours h plus grand désir de goûter avec vous certaines oeuvres poétiques.

Vous m'avez promis dernièrement de me lire vos Êpigrammes à ta première occasion. Vous seriez bien aimable si vous pouviez me procurer ce plaisir, car qui sait quand je pourrai me rendre à Weitnar?

Mes compliments affectueux à Mcyer. Tout le monde ici se fait une fête de votre prochaine arrivée à vous ̃ deux, mais personne ne s'en réjouit si ardemment que m votre sincère admirateur et ami, k

Scruxeb. i

Au moment de fermer cette lettre, je reçus la con- ̃] tinuation tant désirée de Wiihlem Meister. Mille fois M merci! t M

6IF.THE sr.tlll.LEIt II

Wciiiiar, le it février 1"9S. H

Je désire ardemment que le quatrième livre At M Wilhelm Meister, dont j« joins ici le manuscrit, puisse M vous trouver en lionnes dispositions de corps et d'es- El

EMTftB CŒTHS ET SCittÙER.

prit, et vous fasse passer quelques heures agréables. Ayez la bonté de souligner ce que vous croirez devoir êtrr revu. Je recommande mon héros et sa compagnie à M. de Humboldt et à ces dames.

Si je ne viens pas samedi prochain, ainsi que j'en ai l'espoir, je vous écrirai. Meyer vous salue.

Gœthe,

f.ŒTIIE A SCHILLEH

Wrimar, le t8 février 110'i.

Pendant mou séjour à Iénu, vous m'avez dit que vous aviez le projet de venir bientôt à Weimar, si le mauvais temps ne vous empêche pas de réaliser ce projet, je vous propose de descendre chez moi. Si votre chère friront» préférait s'installer ailleurs, je compte du moins »ir vons. En tout cas, arrangez-vous à votre guise; il est inutile de vous dire que vous serez tous deux les bienvenus.

Encouragé par notre dernier entretien, je viens de Ici miner l'esquisse des cinquième et sixième livres de mon roman. Combien n'est -il pas plus avantageux «le •c mirer dans les autres que dans soi-même! I Avez-vows lu les observations de Kant, sur le senti. ment du beau et du sublime, publiées en 1771? Ce serait un écrit charmant si tes mots beau, sublime, ne se trouvaient pas du tout sur le titre et un peu moins touvcritdatts texte. Il est rempli d'observations exquises >ur les hommes, et Ton y voit déjà germer tes principes futurs du philosophe. Je suis sûr que vous connaisses cet ouvrage. 'i«4 COHhK$POM»UCE N'a-l-on reçu aucune nouvelle de MM> «le Hntnboldt, E surtout de celui qui est en voyage en ce moment? 1 E Mes compliments à tout votre monde. Continuez » I m'animer et it ni' encourager par votre affection et votre I confiance. (Iuctue. · I

M'.HIU.KII A Gif. T 11 F. i

Wn»,IM9tmto VKK>. I 1/ affreux temps dont non» sommes affligés en ce I moment vient encore de m' enlever tout mon courage, 1 et te seuil de ma porte est devenu la limite de mes I vœux et de mes pérégrinations. Dès que ma santé me I te permettra, je profiterai de votre invitation. J'ai lie- I sttin de vous voir, m futee que pour quelques hi;utv.s. I Au reste, ma femme, qui se fait une fête de venir vous I voir, ne me laissera de repos que lorsque je me senti I décidé à ce petit voyage. I

Je vous ai dépeint dernièrement l'effet que Wilhelm I Meislern a produit sur moi; c'est donc à votre propre I feu que vous vous êtes réchauffé. Kwner vient de ra'é- I crire pour me dire combien il est coulent de votre ro- I nnni, et ton peut avoir confiance en son jugement..li> I n'ai jittnaUcoimn de mlifpx- qm se laisse moins que lui I détourner par tes accessoires du liut principal d'une 1 coin position poétique. Il retrouve dans Wilhelm Mets- I ter toute I» clhtleur et la puissance de Werther, mais I dominées par nn esprit màlc, pur un esprit arrivé à la iii'ikc et au churtue tranquille qui caraclérme tes œuvre*

«l'art accomplies.

tic que vous venet de îuv vitre du petit livre de KuM

ENTRE G(KT1IE KT SCHII.I,F.H. 20o me rappelle, tout ce que j'ai «''prouvé en le lisant. L'exé-cution n'est qu'une anthropologie, et l'on n'y apprend lifii sur les principes suprêmes du beau. Mais comme histoire naturelle et physique du sublime et du beau, cet ouvrage contient beaucoup de matières qui peuvent ftre heureusement fécondées. II est vriii que, pour un sujet aussi grave, le style m'a paru trop badin, trop farci de fioritures. Singulier défaut chez un homme tel •pie Kant, et pourtant facile à concevoir.

Herdor vient de nous faire présent d'une très-hourdise composition. Elle est aussi bien choisie que bien cvcriifée, et traite un sujet qui intéresse tout le monde, la Destinée individuelle. De semblables matières nous conviennent parfaitement, parce que, tout eu ayant quelque chose de mystique, elles se rattachent par l'exé-iiition à une vérité générale quelconque.

Puisqu'il s'agit de destinée, je dois vous dire que ces jours-ci j'ai pris un parti décisif au sujet de la mienne. Mes compatriotes m'ont l'ait l'honneur de m'ap-peler à l'universitè de Tuliingen, à laquelle il est question de faire subir de grandes réformes. Mais l'état iln ma santé me rendant incapable, eu ce moment de li'iiir souvent des cours publics, j'aime mieux être oisif à Ii'iii», oit je me plat», et où je veux vivre ut mourir, <|iie dans toute attire ville. Aussi ai-je refuse positive-ment, et je ne m'en fais pas un mérite. Ce refus était li'lk'iiicnl conforme a mes penchants, que je n'ai niènic pas été obligé de me rappeler la reconnaissance i|iie je dois à notre excellent duc, et les obligation* que j'aime mieux avoir contractées envers lui qu'envers qui que ce soit. Au reste, tant qu'il me sera possible | de tenir une plume, je pourrai toujours me procurer des moyens d'existence; je m'en remets donc au ciel 1 qui ne m'a jamais abandonné.

M. de Humbojdt est toujours à Iiarcilh, et il ne nous a encore rien écrit de positif sur son arrivée dans notre vide. Voici la brochure de Wctssliuhn, dont je vous ai parlé. Renvoyez-la moi au plus tôt1. I Nous nottarecommandons tous il votre bon souvenir. |

Scmiifiu |

GfliTHK SCDILIKH

Wcimar, le H février 1795.

Combien je suis heureux (jue votre patrie n'ait pu 7 vous attirer de nouveau, et que vous ayez pris le parti de rester à léna! J'espère que nous ferons et termine- Irons bien des choses ensemble.

le vous prie de me renvoyer le quatrième livre de mon roman. Vous aurez les Synonymes dans quelques jours; il parait que la ronde des Heures devient toujours plus animée.

Adieu. A bientôt une plus longue lettre. I

CrtETHE» I

SCHILLER A (UKTlIE

léna, lu S* février 1785.

Voici le quatrième livre de votre roman, Partout où j'ai trouve un sujet d'observation, j'ai fait un signe à la

U s'agit «k In critique du système de Pichlc par son ami Vi'cisslitiliii

BISTRE «(ETRE ET SCHILLER

marge. Vous en devinerez sans peine le sens; si vous ne le devinez pas, vous ne perdrez pas grand* chose. Il est un point cependant sur lequel je veux attirer votre attention. La comtesse fait remettre à Wilhflmi une bourse pleine d'or par les mains du baron. Il me semble, et Humboldt est de mon avis, que, d'après les relation» si chastement tendres qui se sont établies entre Wilhelm et la comtesse, cette dame ne doit pas lui faire offrir un pareil présent, et qu'il ne doit pas l'accepter. J'ai cherché dans la situation un moyen de l'adoucir, ce qui serait facile, si ce présent était offert et accepté comme remboursement des frais que lui ont occasionnés son voyage et son séjour au château. Voyez vous-même si ce moyen est convenable; mais la posi-tion ne peut rester telle qu'elle est; elle choque le lec-teur et le fait douter de la délicatesse du héros. Une seconde lecture de cette oeuvre m'a de nouveau fait sentir la profonde vérité des tableaux, et tes disser-tations sur Hamtet m'ont enchanté. Je désirerais ce-pendant, par rapport à l'enchaînement de l'ensemble et ëi la variété si bien observée partout' ailleurs, que ces dissertations ne se succédassent pas immédiatement. Ne pourriez-tous pas les entrecouper par quelques in-cidents fortuits? Dès la première entrevue avec Serlo, ce sujet est brusquement abordé, et presque aussitôt repris dans la chambre d'Auréiie. En tout cas, ce sont là des riens que le lecteur ne remarquerait même pas, si tout ce qui précède ne l'avait pas autorisé à s'attendre à une grande variété de matières.

Kœmer, qui m'a écrit hier, me charge expresse»-

CORUESPONIUSCE ment de vous remercier du plaisir que lui a causé la lecture de Wilhelm Meister. Il n'a pu résister à la ten-tation de mettre en musique quelques-unes de vos strophes, et il me charge de vous prèsenter ses compo-sitions en son nom l'une est pour la mandoline, l'autre pour le piano.

Je suis forcé de vous prier de penser sérieusement ans Heures. Colta insiste pour avoir des manuscrits, il faudrait les lui envoyer In S du mois prochain, ait plus tard. Croyez-vous que d'ici là vous puissiez finir le Procureur'! n ne faut cependant pas que ma prière devienne une charge pour vous. Si vous ne pouvez h fournir pour le premier numéro, ce sera pour le sui-vant.

Nous vous saluons tous de cœur. Mes compliments à Meyer. Schhaku.

i.ir.îiiE A sr.iiiu.KH

Wrimar.lcSSItWrifrngS.

Cette critique, si amicale, cette bienveillante sollici-tude pour mon roman, m'a donné l'envie et le courage de repasser le quatrième livre. J'ai parfaitement deviné le sens de vos signes sur la marge des pages, et j'en ai fait mon profit. J'espère donner aussi satisfaction à vos autres lksideria, et trouver ainsi l'occasion d'amé-liorer l'ensemble. Forcé aujourd'hui de me mettre im-médiatement à l'œuvre, je vous prie de m'excuser pon>' le prochain numéro des Hettres; mais comptez sur moi pour le suivant, le Procureur y paraîtra dans toute sa gentillesse.

ENTRE GŒTHB ET SCHIUÉR

Page 1