IX. x
J'espère vous voir bientôt, ne fût-ce que pour quel-ques heures; en attendant, que la pensée nous rap-proche. Dites à Kœrner que je me réjouis fort de son bienveillant intérêt; je compte entendre incessamment sa romance sur notre théâtre.
Portez-vous bien
GffiTHG
cmTUG a sam.r.Rit
Weimtr, la t8 mars f 7*1.
La semaine dernière, je me suis trouvé dans une disposition d'esprit qui dure encore, et qui m'a poussé à revoir le livre religieux de mon roman. Comme tout y repose sur des illusions et de délicates erreurs, par lesquelles on confond sans cesse le subjectif avec l'ob-jer,tif, il faut, pour terminer ce livre, plus de recueille-ment que pour tous les autres; et je n'aurais jamais pu Imiter à font) une pareille matière, si je n'avais pas fait .-intérieurement, à ce sujet, des études d'après nature. Ce livre, que je veux finir avant tout, a beaucoup avancé mon travail, car, conduisant tantôt en arrière et tantôt en avant, il limite et guide en même temps. Le Procureur est copié, il n'a plus besoin que d'tUre revu; vous l'aurez à temps.
J'espère que je pourrai venir â Pâques passer quel-ques semaines avec vous, et alors nous nous dédomma-gerons amplement de notre longue séparation.
Les Heures font beaucoup de bruit à Weimar, mais je ne sais encore rien de décisif. On court après elles, »n fc tes arrache des mains, et pour l'instant nous n'en demandons pus davantage. M. de Uumboldt sans doute a beaucoup travaillé; noua causerons anatomie ensemble. Saluez-le de ma part, ainsi que lea dame».
Le Procureur ne tardera pas à frapper à votre porte.
Portez-vous bien et aimez-moi toujours comme je vous aime. Garnis.
SCU1LLEU AUiKTUE
I&«, te 19 mars 1793.
Le travail auquel vous vous livrez en ce moment excite ma curiosité au plus haut degré. Vous n'y avez pas été pousse par vos penchants naturels, car ils tou-chent une corde qui, et ce n'est pas pour votre mal-heur, ne vibre que rarement chez vous. Aussi je suis impatient de voir comment vous avez pu identifier vo-tre être à des matières aussi hétérogènes. Les rêveries religieuses ne peuvent surgir que dans des esprits oisi-vement contemplatifs et abîmés, pour ainsi dire, en eux-mêmes; et le vôtre, certes, n'est pas en ce cas. Je suis convaincu, cependant, que tout ce que vous direz à ce siyct sera juste et vrai; mais vous ne serez arrivé là que par ta toute-puissance «le votre génie, et non par tes instincts de votre nature individuelle.
J'ai i-té force de quitter mes travaux philosophiques, afin de pouvoir fournir aux fleures le siège d'Anvers; quand vous arriverez, la ville sera prise. Ce travail me fait vivement sentir combien celui qui l'a précédé était fatigant. Il nie semble que j'écris pour m'amuser, et sans la foule de pitoyables écrits que je suis forcé de
ENTRE GŒTHE ET SCHILLER. 211
r r n v HY ·1 r feuilleter, je ne croirais jamais que je travaille. Il est vrai que te plaisir est fort médiocre aussi; mais j'espère me trouver dans la position des cuisiniers qui, tout en manquant eux-mêmes d'appétit, parviennent à l'exciter chez les autres.
Vous me rendriez un grand service si je pouvais avoir le Procureur lundi prochain. Alors je ne serais pas forcé de faire imprimer mon morceau d'histoire avant d'en avoir terminé la fin.
Je me réjouis de tout mon cœur de ce que vous vou.lez bien passer les fêtes de Pâques avec nous. J'ai plus <]ue jamais besoin d'être ranime par une main amie. Tout le monde vous attend ici avec impatience.
ScHUAEIt.
SCHILLER A GŒTUE
l<!na, le 4 t<at<')95.
Je viens de recevoir vos Élégies avec votre amical bil-let. Depuis votre départ, mes soirées me paraissent bien tristes; on s'accoutume si vite au bonheur! Ma santé s améliore tout doucement; d'ici à quelques jours, j'es-père être remis.
Hubert m'écrit qu'il a envie do traduire Wilhelm Meister en français. Faut-il l'encourager ou le détourner de ce projet?
Ne craignez pas que je néglige de venir au secours de voire mémoire; je ne vous ferai grâce d'aucune de vos promesses. Selon la chronologie des Heures, vous serez bientôt obligé de penser à vos Entretiens. J'espère pou-- Miir vous renvoyer vos Élégies vendredi prochain.
CORRRSPO!iI>SCE Ma femme se recommande à votre amical souvenir. Saluez Meyer de ma part. Schiller.
l'.fETUE A SCIUM.KH
Weimar, le fi mat «95.
l>es Élégies que vous venez de me renvoyer m'ont trouvé dans un état tout à fait élégiaque, selon l'accep-tion vulgaire du mot, c'est-à-dire lamentable. Après l'heureuse vie qnp j(v viens de mener à lénn, où, tout en goûtant les plus belles jouissances intellectuelle», je respirai» un air libre et doux, j'ai été accueilli ici par un temps froid ot désagréable. Un courant d'air «nie ai été obligé de braver pendant quelques heures m'a donné unc fièvre catarrhalu. Par suite de cette lièvre, le coté droit de ma tète était devenu très-douloureux, et le côté gauche n'était plus bon à rien. Maintenant, je ne souffre ptus, et, quoique toujours enfermé dans ma chambre, je puis du moins nf occuper des travaux que j'ai élê forcé de laisser en arrière.
Le deuxième volume de mon roman se trouve arrêté quelque part; je devrais déjà l'avoir, et je voudrais pou-voir vous ('envoyer. Je m'occupe maintenant du cin-quième livre, et j'espère le terminer avant la Pentecôte.
Uikthe.
Srim.l.ER A GIF THE E
Um, In V.i nui l"!t:>.
Je viens d'apprendre que vous avez été indisposé, et je vous plains de tout mon cœur. Quand nu est aussi peu que vous accoutumé à être; malade, cela doit être
ENTRE GOETHE RT SCHILLER
2»5 bien plus insupportable encore. La mauvaise influence de ce temps froid snr tria santé est si naturelle que je ne veux pas même en parler.
Cotta ni écrit que plusieurs lecteurs des Heures demandent une plus grande variété dans les articles. Les uns fie plaignent de ce que les matières sont trop ah-straites, les autres murmurent contre vos Entreliens, parce qu'ils ne savent pas où cela les conduira. vous le voyez, nos bons Allemands ne se démentent point; on a heau leur servir des mets excellents, pour les manger appétit ils veulent en connaître le nom.
Dans un de mes derniers entretiens avec Humboldt, nous avons reconnu mutuellement que, dans noire Aile-magne d'aujourd'hui il est impossible qu'un écrit, si excellent ou si détestable qu'il puisse être, soit généra-lement loué ou blâmé. Notre public n'a plus l'unité du jjoûtdes enfants, et n'a pas encore celle d'une éducation accomplie, aussi nage-t-il entre ces deux extrémités. Cotte disposition, lrès-1'avorablc aux mauvais écrivains, est bien triste pour ceux qui aspirent à quelque chose tic mieux qu'à gagner tle l'argent.
Je suis curieux d'apprendre ce que l'on dira de Wil-lu>!m Meister, c'est-à-dire ce qu'en diront les journalis-tes,- l'opinion du public sera partagée, cela va sans dire. Il ne s'est rien passé ici de neuf ou de curieux; le dé-part de f'Hite a fait tarir chez nous la plus riche -mirce d'absurdités amusantes.
l/iitiii Woltmaun vient encore de mettre au jour une ci ration d'autant plus malheureuse qu'eUe s'annonce il un ton très-suflisant. Cette création est le plan d'un cours d'histoire, véritable carte de traiteur, capable de faire fuir au loin les Ii6tes les plus affamés. Reichardt vient de nous faire offrir sa collaboration par l'intervention de Hufcland, Avez-vous déjà In la Louise de Voss, qui vient de pa-raître ? Je pourrais vous l'envoyer.
Tout le monde vous salue de cœur. Schiuer
nmtm A scuitiim
Vreimar, te le mai «!$.
Continuons à suivre la route que nous nous sommes tracée. Nous savons ce que nous pouvons donner et à quel monda nous avons affaire. Depuis plus de vingt ans, je sais par cœur toutes tes farces et tout le tripo-tage de la vie d'auteur. C'est un jeu qu'il faut continuer à jouer ainsi; c'est tout ce qu'on peut en dire.
Il est impossible de renvoyer Reichardt; mais, surtout, tenez son importunité en bride.
Je n'ai pas encore lu Louise, vous me ferez plaisir de me renvoyer.
Vous trouverez ci-joint un votumc de la Terpsichore de Herdcr, que vous lirez avec plaisir, j'en suis per- 1 stiadë. Renvoyez-le-moi le plus tôt possible. I
Mon malaise est passé, et j'avais déjà pris mes me- 1 sures pour venir vous voir; mais il faut que je reinette 1 ce petit voyage jusqu'à la Trinité, car les répétitions de ma Claudine me retiendront pendant une quinzaine ait moins.
Portez-vous bien; mes compliments à nos amis.
Le Moniteur français dit que l'Allemagne est surtout
BNTKE GfETITË ET SCIilUBR. 215 célèbre â cause tic sa philosophie, et qu'un M. Kant et son élève M. Fiehte viennent d'allumer des chandelles pour éclairer les Allemands. Gœthe.
SCHIUBB A «CKTItË
TAi«, h 1K juin «85l J'ai tu le cinquième livre de Wilhelm Mehler avec une véritable ivresse et sous le coup d'une seule et in-divisible impression. JI n'y a rien, pas même en ce ro-man, qui m'ait aussi vivement frappé, qui m'ait entraîné aussi impérieusement dans son tourbillon; c'est seule-ment à la fin que j'ai commencé à me reconnaître, » redevenir maitre de moi. Et lorsqu'on songe à la simplicité des moyens par lesquels vous excitez un in-térêt si entraitiant, on ne peut revenir de sa surprise. Pour le détail aussi, j'ai trouvé des passages excellents. f.a manière dont Wilhelm se justifie près de Wcrner de -être engagé coméilien, cet engagement même-, Sfirio, li' souffleur, Philitie, la folle nuit sur le théâtre, tout cela i'st traité avec un merveilleux bonheur. Je ne saurais vous dire combien j'admire le parti que vous avez tiré dit fantôme anonyme. C'est une des plus heureuses idées (|«<> je connaisse, et vous avez épuisé jusqu'à la der-nière goutte l'intérêt qu'elle pouvait offrir. Il est vrai >|u'<m s'attend à voir paraître ce fantôme au repas des mmédiens, mais comme vous faites vous-même cette 4servation, au devine sans peine que vous avez de mîmes raisons pour ne pas répondre à l'attente géné-ale Autant il y a dans le roman de personnages pouvant
COIIItKSI'OSDANCE jouer le rôle du fantôme, autant il y aura d'hypothèses imaginées par les lecteurs.
Ici, la majorité croit que le Fantôme n'est autre que Marianne, ou que Marianne du moins est pu rapport avec lui. On suppose, en même temps, que le farfadet femelle, celui que Williem saisit dans ses bras lorsqu'il reutre dans sa chambre, est le fantôme lui-tnème. Quant à moi, j'ai plutôt songé à Mignon, qui, pendant cette nuit, semble avoir reçu de grandes révélations sur son soxe. Cet échantillon herméneutique vous prouvera qne vous avez bien su garder votre secret.
La seule observation que je pourrais faire, c'est que vous avez donne i ce tableau de la vie des comédiens plus de place que n'en comporte la libre et large idée de l'ensemble. On dirait, parfois, qu'au lieu d'écrire sur les acteurs, vous écrivez pour eux. le soin que vous apportez aux détails de ce genre, votre sollicitude pour certains progrès minutieux de l'art dramatique, toutes choses fort intéressantes pour les acteurs et les directeurs, mais indifférentes an public, donnent à cette partie du roman l'apparence d'une destination spéciale, et ceux qui ne vous attribueront pas cette pennée vous accuseront de vous être laissé dominer par une prédilection particulière pour ce sujet. Je crois donc que, si vous pouviez resserrer cette partie, l'ensemble de l'ouvrage y gagnerait.
Un mot encore sur vos lettres d'un collaborateur an rédacteur en chef. J'ai déjà pensé plus d'une fois que nous ferions bien d'ouvrir dans les Heures une arène à la critique. Ces sortes d'écrits doniieut immédiatement
K.NTttË UIKTIIK ET 'SCHILLER.
de la vie à un recueil et intéressent toujours la foule mais il ne faut pas nous dessaisir de la -direction du journal, et c'est ce qui arriverait, -si, par une invita-tion en forme, nous donnions au public et aux auteurs le droit d'insérer leurs opinons dans notre recueil. Do la part du public, nous n'aurions à attendre que des jugements pitoyables, et les auteurs ne manqueraient pas de se rendre importuns, ainsi que cela arrive trop souvent. Je crois donc que nous devons nous-mêmes com-mencer l'attaque; les auteurs qui voudront se défendre dans les Heures seront obligés de se soumettre aux condi-tions que nous leur imposerons. 1) me semble aussi qu'il faudrait débuter dans notre journal, non par l'annonce de cette initiative, mais par l'initiative elle-même. On nous accusera, sans doute, d'êtro intraitables et impo-lis, mais cela ne fera pas de mal.
Si je vous écrivais au nom d'un M. X, pour me plaindre de ce que l'auteur de Willtelm Meister évite, dans son roman, la bonne société, pour se tenir tou-jours au milieu d'une troupe de comédiens? Qu'en pen-sez-vous ? Il est «Tlaiii que c'est là le reproche que vous adressera le beau monde, et il ne serait pas mau-vais de rectifier d'avance tes idées à ce sujet. Si vous voulez répondre à une lettre de ce genre, je la fabrique-rai immédiatement.
J'espère que votre santé s'améliore. Puisse le ciel protéger vos travaux, et vous réserver encore beaucoup île belles heures d'inspiration, semblables à celles où vous avez écrit Wilhehn Meisler!
J'attends avec impatience ce que vous m'avez promis '218 pour l'Almnach des Mttses, et la suite des Entretiens pour les Heures.
Tout le monde chez moi va bien, et se rappelle à votre souvenir. Schuakh.
GiKTIIK Sf.Illl.l.EIt.
Weimar, la 18 juin I79S Le plaisir que vous a cause le cinquième livre de mon roman m'a comblé de joie, et j'y puise une nou-velle ardeur pour le travail (lui me reste a faire. Ainsi, la partie mystérieuse et fantasque produit son effet, et, la situation étant donnée, je l'ai exécutée avec bonheur. Ce témoignage m'enchante. J'ai utilisé avec empresse-ment toutes vos observations à l'égard du bavardage; théorico-pratique sur l'art dramatique, et en plus d'un endroit j'ai fait agir les ciseaux. 11 est bien difficile de se débarrasser entièrement des fautes commises dam une première composition qu'on revoit très-longtemps après. J'ai pourtant abrégé mon manuscrit de près d'un tiers.
Quant aux Lettres mi réducteur des Heures nous verrons, à notre première entrevue, ce qu'il y aura à faire à ce sujet. Je serai chez vous vers la fin de la semaine prochaine, et, si je le puis, j'apporterai la suite des Entretiens d'émigrés allemands.
Samedi prochain, je vous enterrai l'article de Meyer sur Jean Itullin. C'est un beau morernu, malheureuse'ment trop court. Renvox e/nous l'introduction que vous avez déjà entre tes mains, il y a encore des chaudement» o faire. Si Meyer pouvait terminer à temps tion travail
ENTRE GŒTHE ET SCHH,tKH.
sur Mantegna, cela vous aiderait à compléter votre sep-lième numéro»
J'ai appris avec plaisir que le nouveau Tragélaphe 1 ne vous est pas tout à fait antipathique. Cet homme parait vivre très-isolé, et c'est dommage, car, quoiqu'il y ait du bon en lui, il ne peut arriver à purifier son goût-c'est qu'il est, sans doute, te meilleur membre de la société au milieu de laquelle il vit. Je vous ferai passer encore deux volumes de ce singulier ouvrage.
Je destine tes quatre semaines que je vais passer à Gtrlsbad à revoir mes travaux sur l'histoire naturelle. Je tâcherai de trouver un schéma, non-seulement pour ce que j'ai déjà fait, mais pour ce qu'il faudra que je fasse encore, alin d'avoir une charpente toute prête où viendront se coordonner mes nombreuses expériences et observations restées éparses jusqu'ici.
Que direz-vous d'un ouvrage dont j'ai fait copier quelques feuillets, que vous trouverez ci-joints? Portea-vons bien, vous et les vôtres. Mes compliments l\ la famille de Humboldt. Gœthe.
GflKTHE Sr.lllUEfl.
Weiiuar, le 17 anftt 1193.
Le messager vous apportera une collection d'épi-gratmnes. Je vous prie de lui remettre le manuscrit de mon roman, dont je ne puis plus longtemps retarder l'impression.
1 ta tr»gi:lnpbc est une repiVe d'antilope aux formes bizarres, nui allures <:té#aM<i H sauvages. C'est te grand humoriste Jean-- Paul que (io'llic désigne parce sobriquet. Je prévois qu'au commencement de septembre, je serai obligé de me rendre à llmenau, où je resterai au moins quinze jours. D'ici là, j'ai encore bien des choses à faire; dites-moi ce qu'il vous faudra pour les Heures. Voici, à première vue, ce que je pourrais vous fournir > Août Entretien* d'c~trtiyréR,. tin de la dernière histoire. l'Hymne que vous avez déjà (renvoyez-la-moi pour que je la retouche). Septembre drame et roman, un conte fantastique. Ce conte terminerait les Entretiens; il ne serait pas mal, en effet, que le dialogue allât se perdre dans l'infini avec une œuvre d'imagination.- Octobre suite et fin du conte fantastique. Notes pour tes Élégies et tes flpiyrammes. Novembre introduc-tion aux Mémoires de Cellini. Décembre quelques scènes de Faust, s'il est possible. Cette dernière composition fait pour moi l'effet d'une poudre qui, après s'être dissoute dans l'eau, se dépose de nouveau. Tant que vous la remuez, te mélange semble se refaire, et, dès qu'on la laisse tranquille, le dépôt se reforme.
Écrivez-moi, avant tout, comment vous vous porte?., et ou vous en êtes de vos travaux. <ï<etre.
Si:ilU,l,ER A CIKTHfc.
lifoa. In 17 aoAl 1WS,
Si j'ai gardé aussi longtemps votre Wilhelm Meister, c'est que je comptais vous voir au premier jour, et que j'aurais voulu encore vous Imrler de vive voix du cin-quième livre, car dans une lettre on oublie toujours quelque chose. Il me semble qu'il eut été impossible de mieux saisir et de mieux traiter les rapports silen--
ENTRE fi<FTHE ET SCHILLER.
cieux de votre héroïne avec la Divinité. Ces rapports sont tendres et délicats, et ta marche que vous leur faites suivre parfaitement conforme à la nature.
Le passage de la religion en général au christianisme, passage qui s'opère par l'expérience du péché, est un trait de maître, et toutes les idées qui guident et diri-gent l'ensemble sont parfaites; je crains seulement que vous ne les ayez trop légèrement indiquées. D'un autre coté, certains lecteurs trouveront, sans doute, que ce livre arrête l'action principale. Aussi eussiez-voiis bien fait, peut-être, de resserrer et de raccourcir cer-tains détails, et de donner un peu plus de développe»ment à ta pensée dominante. L'intention de purifier et d'élever votre sujet, en évitant les termes routiniers de la dévotion, ne m'a point échappé; j'ai cru pourtant devoir souligner quelques passages qui pourraient vous faire accuser de légèreté par les âmes pieuses. Voilà ma pensée sur ce que vous avez dit et indiqué: mais, en des sujets comme ceux-là, non-seulement ce qu'on dit, mais aussi ce qu'on a négligé de dire, devient matière à discussion. Il est vrai que, l'ouvrage n'étant pas terminé, j'ignore ce qui suivra; il me semble ce-pendant que, par l'arrivée de l'oncle, cette personni-fication de la saine raison, vous préparez une crise dans les opinions de la noble amie, que vous appelez une Mie âme. S'il en est ainsi, la question me parait brus-- ({ucmoiU tranchée, car vous avez trop peu parlé des ((iialitcs particulières, et, surtout, de l'exaltation reli-- L'it'use du christianisme. Il reste égalment beaucoup de choses à dire encore sur ce qu'une pareille religion
w. «22 peut être pour une belle âme, ou plutôt sur ce qu'une belle âme peut en faire. Quant à moi, je trouve dans le christianisme «le merveilleuses puissances, j'y vois le germe de ce qu'il y a de plu8 élevé, de plus noble, et les formes diverses sous lesquelles il se montre dans la vie commune ne me paraissent si absurdes, si rebu-tantes, que parce qu'elles sont l'expression défigurée de cet idéal. Si l'on cherche le caractère essentiel dit christianisme, ce caractère qui le distingue de toutes les autres religions monothéistes, on reconnait que c'est l'anéantissement de la loi de Y impératif de Kant auquel le christianisme prétend avoir substitué le libre mou-vement des Ames. Le christianisme, dans sa forme pure, n'est dont que la manifestation de la beauté morale, l'incarnation du saint, du sacré dans la nature humaine, c'est-à-dire la srnle religion vraiment esthétique. Je ni .'explique ainsi l'immense fortune qu'il a faite auprès des femmes, et pourquoi, chez les femmes seules, on le trouve encore, parfois, sous une forme supportable. Je ne veux pas, dans une lettre, en dire davantage snr une matière si chatouilleuse, h me borne donc à vous répéter que j'aurais voulu entendre vibrer cette corde dans votre livre.
Je vous remercie de» morceaux que vous m'avez pro-mis pour les Heures. Quel plaisir vous me feriez si vous pouviez, en effet, me donner quelque chose de Faust, quand ce ne serait qu'une «cène de deux on trois pages! Le conta fantastique me fera le plus grand plai-sir et terminera bien les Entretiens.
Quoique je ne me sois pas irès-bien porté cette se--
ENTRE 6ŒTHK Et SCHUIBW.
Î5CHILI.EII.
maino, j'ai terminé quelques poésies qui grossiront mon recueil.
Ma femme vous demande si les épingles que vous avez emballées dans les Aveux d'une belle âme sont un symbole des aiguillons de la conscience.
Porter-vous bien. J'ai le plus grand désir de vous voir bientôt, ainsi que l'ami Meyer.
Schuxeb.
SCHILLER A GtETHB,
Vendredi soir, 88 wflt 1798.
Je me souviens qu'il y a sept ans environ, je me trouvais à Weimar tout à fait sans argent, sauf quelque menue monnaie, et, ce qu'il y avait de pire, c'est que je ne savais pas d'où il pourrait m'en venir. Figurez-vous mon heureuse surprise, lorsque, dans cette extré-mité, je reçus, le même jour, le montant d'un article que j'avais fourni à la Gazette littéraire; on me le de-vait depuis longtemps, et je l'avais entièrement oublié. C'était bien là le doigt de Dieu. Il en est de mémo de votre envoi de ce matin. C'est une véritable messagère du ciel qui me l'a apporté, car je ne savais plus que donner à Cotta pour le neuvième numéro des Heures. J'attends votre conte fantastique avec impatience, car il me parait naître sous d'heureux auspices. Le tra-vail de Hcrder aussi «ern le bienvenu.
J'aurai beaucoup de choses curieuses à vous raconter an sujet des Heures al de Wilhetm Meisler, quand vous viendrez ici; faites que ce soit bientôt, je vous en prie.