‹ Correspondance entre Goethe et Schiller. Volume 1Chapitre 7 sur 17 · GŒTHE A SCHILLER · texte numérisé non relu

GŒTHE A SCHILLER

Weitnar, le 1 septembre 1193.

Votre lettre et les Retires m'ont agréablement accueilli à mon retour d'Hraenau, et je commence par vous sa-luer de cœur.

L'ouvrage de Jacobi est fort singulier .«En ma qualité de profane, je n'ai rien compris à son Louis, à son Lear, à son Œdipe, mai» dans te second morceau, j'ai trouvé beaucoup de bonnes choses, et lorsque, de son explication de la manière d'exécuter un sujet, on dé-duit sa propre manière de procéder, on se la traduit facilement. Le bon accueil que vous avez fait à mon conte fantastique me réjouit et m'encourage beau-coup. Si un seul des cent farfadets du vieillard de Fer-ney pouvait faire sentir ait présence dans mon conte, ce serait déjà trop d'honneur pour moi. Lorsque ce conte sera terminé, je serai bien aise d'avoir votre opinion sur la pensée comme sur l'exécution.

Pourquoi faut-it que votre retour à la poésie, après une aussi longue pause, vous ait été si funeste? Ne pourriez-vous donc vous donner un peu de repos? Faites mes compliments à votre chère femme, et continuer, à m'aimer. Goethe.

sr.iuu.t-n co-tiik.

U-na, \e !» «.|iicirlire 1795.

Nous vous félicitons de votre retour à Weimar. Que ne puts-je partager avec vous ces petits voyages, si favorables ait corps Pi à l'âme!

ENTRE GtKTtfE Et SCïHtf.BR.

Lorsque fe sixième livre de Wilhelm Meister sera ter-miné, vous aurez sans doute ta bonté de penser aux Heure». l\ faut que je tende toutes nos voiles, car je sais, non-seulement parCotta, mais encore d'autre part, que nous ne sommes pas sûrs de conserver tous nos abonnés de la première année.

J'ai fait tout ce que j'ai pu pour ce neuvième nu-méro. J'ai donne aux Heures toutes tes grandes et pe-tites poésies que je puis détourner de VAlmanach des Muses, sans compter mes compositions en prose. Pendant votre absence, j'ai partagé mon temps entre la poésie et la prose. Un traité sur le Naïf commence à réussir; la matière se développe, et je me sens en bon chemin.

J'espère vous voir bientôt; ma femme vous salue.

Scholer.

SCRtUCn A Off.TIlE.

Un», le 13 septembre 179S.

Un petit signe de vie seulement. Je ne puis m'accon--

v a ttinier à être huit jours sans rien vous dire et sans vous entendre parler.

Cour moi, je vais, comme toujours, à la fois bien et mal. Je ne puis encore quitter ma chambre, mais les travaux suivent leur train. Je m'imagine que vous êtes on ce moment occupé du prochain départ de Meyer; je unis prie de le saluer de ma part.

Jk voudrais savoir si c'est bien à Vicence que se trouve le beau pont composé d'une seule arche, jeté sur l'Adigc, à ce que je crois, Répondez-moi un mot à ce sujet, j'ai besoin de ce pont dans un hexamètre. Tâchez donc de vous résoudre encore à me faire l'au-mône d'une douzaine de vos épigrammes ou autres pièces semblables pour les trois derniers numéros des Heures. J'en demanderai autant à Herdcr, et moi-même je chercherai quelque sujet de ce genre. Ces petites pièces font nombre, elles réjouissent le lecteur, et pro-duisent à la table des matières un aussi bel effet que des œuvre» phm importante! C'est à l'aide d'une pareille ruse que je suis arrivé, dans le neuvième, au chiffre de dix-sept.

II y a, dans un des plus récents numéros des Ar-chives du temps, une réponse a votre article, le Sans-- Culotisme littéraire. Je ne l'ai pas encore lue; j'en ai vu seulement l'annonce dans ta Gazette de Hambourg. Si on t'a déjà à Weimar, je vous prie de me l'envoyer. Ma femme vous salue de cœur. Ne vous laissez pas absorber par le travail, et surtout ne soyez pas long-temps sans venir à lêna. Schiller.

Goethe, de son côté, était impatient de voir Schiller. Le 5 octobre (1705) il monta à cheval et se rendit à lèim. Il y passa seulement quelques heures, mais ce fut assez pour un nouvel échange d'idées et de pro-jets. Schiller lut » son ami plusieurs de ses poésies nouvelle», entre autres la belle pièce appelée d'abord de ce simple nom, Élégie, et intitulée plus tard la Promenade. Gu'the promit de traduire pour les Heures un ouvrage de madame de Staël, qui venait

ESTIlB GOSTHB RT SCttIMEH.

de paraître tout récemment, l'Essai sur les fictions. Il devait y mettre une introduction, et il était convenu que Schiller y ajouterait ses commentaires. Quinze jours après, Schiller reçut !e travail de Goethe. On remarquera dans les lettres qui vont suivre l'opinion, fort inattendue pour nous, de t'auteur de Faust sur le caractère vague de la langue française. Goethe parlait-il simplement de l'ouvrage de madame de Staël, où la théorie de l'imagination n'est pas ex-posée, en effet, avec la précision de l'enseignement ex cathedra? S'il parlait de la langue française en général, il ne faut pas oublier que, malgré son goût pour Voltaire et notre dix-huitième siècle, il n'a jamais pu se rendre complètement maitre de notre idiome, skk bemmhtigev, disait-il. Une langue que l'on ne sait pas bien est toujours un peu vague. Quant à la difficulté qu'un Français éprouve à se mettre d'accord avec soi-même, lorsqu'il aime son pays et qu'il veut reste,. honnête, c'est là une cruelle parole qui est de nature à faire réfléchir. Est-il donc si difficile pourtant d'aimer sa patrie et d'en blâmer tes mau-vais instincts Il y aurait beaucoup à dire sur cette sentence de Gœthc. Mais rendons-lui la parole; c'est l'éducation réciproque de deux poëtes qui nous oc-cupe ici; nous ne prétendons pas commenter ou ré-futer toutes les opinions qui lotir échappent.

G<KTIIK S SCBIMEH.

Au lien de vous quitter hier si brusquement, j'aurais I bien mieux aimé rester près de vous; le malaise d'un I désir mal satisfait m'a poursuivi tout le loug du chemin. 1 Pendant le peu de temps que nous avons passé eti- H semble, on peut agiter une foule de thèmes, mais il est H impossible dVn mûrir un seul. H rai particulièrement songé à vos poésies; elles ont B une rare valeur et sont aujourd'hui, j'oqe le dire, ce H que j'attendais de vous autrefois. Le singulier mi- H lange de contemplation et d'observation, qui vous a s toujours caractérise, est maintenant arrivé chez vous à S un équilibre parfait, et toutes vos vertus poétiques se H montrent dans le plu» bel ordre. C'est avec plaisir que je retrouverai vos poésies imprimées, que je les savou-rerai de nouveau, et que je ferai partager celte jouis-sance autour de moi.

Dès mon arrivée ici, je nie suis occupé de l'ouvrage de madame de Staël, qui me donnera plus de travail que je ne croyais. Je le traduit-ai pourtant, car après tout ce n'est pas bien long. Cela fera environ cinquante-cinq pages de mon écriture. Vous recevrez bientôt la première partie, qui est de vingt et une pages. Je m'ex-pliquerai, dans une petite préface, sur les procédés auxquels j'ai eu recours. l'our votre épargner des cor-rections, j'ai mis les expressions de l'original en rap-port avec nos idées, et j'ai cherché à donner quelque chose de plus déterminé au vague «le la langue française. 1 Vous trouvère/, beaucoup de bonnes choses dans ce 1

ENTRE GŒTHE ET SCHILLER

livre; mais comme l'auteur est partial, sans cesser d'être raisonnable et honnête, il a beaucoup de peine à se mettre d'accord avec lui-même. Je suis persuadé que ma traduction vous sera très-utile pour remplacer le texte. Je voudrais toutefois que, dans le compte rendu de ce texte, vous fussiez aussi clair et aussi ga-lant que possible, afin que, plus tard, on pût envoyer à madame de Staël, et prolonger ainsi la ronde des Heures jusque dans la France régénérée. Gœthe.

GffitlIE ,t SCIH ILE II.

Weimar, le 10 octobre 1785, La feuille ci-jointe a été dictée pour vous il y a quel-ques jours, mais je ne l'ai pas fait partir. Aujourd'hui je vous fais mes adieux, car je me mets en route de-main. Vous aurez incessamment l'œuvre de madame de Staël. Comme la tonne dame est tantôt d'accord et tantôt en contradiction avec elle-même! 1 Je vous écrirai de Francfort; d'ici là portez-vous bien ainsi que les vôtres. Goethe.

GffiTIIE A SCHILLER.

EiwMtfo, le 16 octobre 1795 Je vous reverrai bientôt, car mon voyage à Francfort ti'ii pas eu lieu.

Toutes mes facultés intellectuelles et morales sont fixées maintenant sur Willtehn Sleister, et je ne te quitterai qu'après l'avoir terminé.

Portez-vous bien, pensez à moi et saluez votre chère femme. Goethe.

COriRESPONlUNCE

Sf.IHU.F.n A (.(ETIIK.

Mira, le t6 octobre 17K* Si j'avais pu prévoir que vous resteriez si longtemps à Eisenach, je n'aurais pas tant tardé à vous écrire. Je suis vraiment content de vous savoir loin du tumulte du Mcin, t'ombre du géant aurait pu vous saisir d'une manière peu agréable'. Cela me fiit souvent une singu-lière impression de vous savoir errant à travers le monde, tandis que je reste immobile devant mes carreaux de vitres, n'ayant jamais que des papiers de-vant moi, et de penser que, malgré cette différence de nos destinées, nous nous mentons si près l'un de l'autre, nous nous entendons si parfaitement bien. Votre lettre du 6 m'a fait beaucoup de plaisir. Pour une heure de courage et de confiance en mes forces, j'en compte bien dix ou je suis sans ardeur et ne sais plus ce que je dois penser de moi-même. Alors, c'est vraiment une consolation que de pouvoir me considé-rer dans l'opinion d'autrui comme dans un miroir. llerder aussi vient de m' écrire au sujet de mes poésies une lettre fort encourageante.

L'expérience m'a prouvé enfin qu'on ne parvient à créer des productions faciles que par une rigoureuse précision de la pensée, tandis qu'autrefois je croyais que cette précision rendait le style dur et roide. Je suis donc très-satisfait aujourd'hui d'avoir eu le courage de t Alltision b la guerre de la république française contre les coalisés. Jourdan et l'iclwgru. aprtw avoir traversé le Rhin, venaient d'ocrer leur jonction dans la vallée du Mein (septembre ITOS;.

ENTRE GWTIIE ET SCHILLER

suivre la route qui me paraissait d'abord tout à fait contraire à l'inspiration poétique. Il est vrai que cette ronte est pénible, fatigante, car si le philosophe peut laisser reposer son imagination, et le poète ses facultés abstractives, ma manière de composer me con-traint à employer à la fois ces deux éléments hétéro-gènes, et d'en opérer la fusion par de perpétuels efforts intérieurs.

J'attends l'onvragede madame de Staël avec beaucoup «l'impatience. Je tâcherai de mettre votre traduction tout entière dans le même numéro; la livraison suivante tontiendra mes observations; et comme le lecteur aura déjà fait les siennes, il m'écoutera avec plus d'inté-n''l. Merder m'a envoyé un essai sur les Grâces, dans lequel il rend tous leurs anciens droits à ces divi-nités dont on a tant mésusé. J'espère terminer bientôt mon traité sur le Naïf; je l'ai écrit de manière à le rendre populaire. Vous trouverez, ci-joint, quelques boutades poétiques de ma part. Quant au Partage de la terre, vous auriez 'pu le voir de votre fenêtre dans la i,'r,iiid'rne de Francfort, car c'est là le véritable terrain pour l'action de ce petit poëme. Si cela vous parait con-venable, vous pourriez en faire la lecture au duc. Dans [«̃s autres morceaux, je tue suis égayé aux dépens de la philosophie, qui parait toujours ridicule lorsqu'elle prétend étendre le savoir de l'homme, et donner des lois au monde par ses propres moyens, sans avouer i|tic ces moyens ne sont rien, tant que l'expérience ne les Il pas confirmés.

J apprends avec plaisir que vous allez bientôt termi--

COUItESPONDANCE ner Wilhelm Mehter. Je m'occuperai alors de l'ensem-ble, d'après «ne critique nouvelle fondée sur une mé-thode yénésiaque, si toutefois cette méthode est possi-ble, c'est ce que je ne sais pas encore.

Ma femme et ma belle-mère, qui est auprès de nous, vous font leurs contpliment-4. On m'a beaucoup demandé où vous étiez en ce moment, je n'ai pas jugé i propos de le dire. Si vous recevez des nouvelles de no-tre voyageur en Italie1, je vous prie do les communi-quer. Portez-vous bien. Schiller.

SCHM.I.F.R C.ff.THE.

tt'ita, te ÏS novembre W9S.

Je partage votre mauvaise humeur contre Stolberg et consorts, et je serais enchanté si vous pouviez leur donner sur les doigts. Au reste, c'est l'histoire du jour*. Il n'en a jamais été autrement, et jamais autrement il n'en sera. Soyez persuadé que, lorsqu'on a écrit un ro-man ou une comédie, il faut faire éternellement des ro-mans ou des comédies-, on ne vous croit pas capable de faire autre chose. Si Newton avait débuté par une comé-die, on aurait pendant bien longtemps protesté contre ses hautes connaissances an optique et en astronomie. Si vous vous étiez amusé à publier vos découvertes opti-ques, sous le nom de quelque héros de la chaire acadé-mique, vous eussiez vu merveilles. Tous ces philistins

1 \je peintre Meyer dont il est question plus haut.

Ces mol» sont en français dans le texte allemand.

entbe nmtnr, ETsciritt-ER.

se déchaînent encore moins contre une innovation que contre la personne dont elle émane.

J'ai le plus grand désir de voir de mes yeux le delie-tum Stolherg ne pourriez-vous pas me le procurer? Cet homme réunit en lui un si haut degré de va-nité et d'impuissance, qu'il ne mérite aucune pitié. f, 'extravagant lenisch, de Berlin, qui se croit obligé de se mêler de tout, vient de lire la critique des Heures, et, ifans le premier feu de la colère, il a composé une apo-logie de ma personne et de mon caractère d'écrivain, en réponse aux attaques dont je suis l'objet. Heureusement qu'un de mes amis » empêché l 'insertion de cet écrit dans le journal pourlequel il était destiné, mais je ne sais s'il ne le fera pas imprimer ailleurs. Quelle singulière des-linée que la mienne! Je suis réduit à craindre la mala-dresse d'un ami, plus encore que les diatribes de mes nombreux ennemis; et dès qu'une voix s'élève en ma fa-veur, il faut que je m'empresse de la réduire au silence. Herder vous communiquera ma dissertation sur les poêles sentimentaux, dont vous ne connaissez encore qu'une très-petite partie. Je vous prie de la lire en potier, j'espère que vous en serez content. C'est le jugement dernier de la plupart des poètes allemands; il terminera dignement l'année de nos Heures ^ct don-nera à penser à nos critiques. J'ai été franc et ferme, mais sans manquer d'égards à personne. Il est vrai que, chemin faisant, j'ai effleuré tout le monde, et il est peu (te poètes qui soient sortis de cette bataille sans bles-sures.

•le n'ai pas non plus oublié le naturalisme et ses prétendus droits, c«> qui a valu à Wieland un petit coup en passant; mais ce n'est pas ma faute. Personne, et Wieland pas plus que les autres, ne s'est jamais gêné de dire son opinion sur mes défauts; on me l'a même fait entendre souvent d'une manière fort dure; et puisque le hasard met enfin tous les avantages de mon côté, je ne vois pas pourquoi je ne dirais pas aussi mon opinion.

Portez -vous bien. Je me réjouis d'avance du temps que vous vous proposez de passer avec nous après le jour de l'an. ScniMER.

r.ŒÎHK A SC.Ull.I.F.R.

Weimar, lo 39 novembre t79S.

Je vous renvoie votre dissertation avec beauconp de remoreîmenls. Puisque cette théorie me traite si bien, il est naturel que les principes aient mon approbation et que les conséquences me paraissent justes. Je me délierais pourtant de ces principes si je ne m'étais d'a.hord trouvé dans des dispositions hostiles à leur égard; vous n'ignorez pas qu'une trop grande prédilection pour les anciens poô'tes m'a souvent rendu injuste en-vers les modernes. Vos doctrines m'ont enfin mis d'ac-cord avec moi-même, car je ne suis plus forcé de blâ-mer ce qu'un peuchant irrésistible me force à produite moi-même, sous certaines conditions dll moins, et c'est toujours un grand plaisir que de n'être pas trop mé-content de soi et de ses contemporains.

Ces jours-ci, je me suis remis à mon roman, et j'ai de bonne» raisons pour m'y tenir. ta matière et la

ENTRE GffiTHR ET SCHILLER.

forme du premier volume ont autorisé le lecteur à «lever des prétention» immenses, il faut que le dernier tes sa-tisfasse. On ne sait jamais le chiffre de sa dette que lorsqu'on règle ses comptes et qu'on se dépose à payer. Je ne perds pourtant pas courage, tont dépend du hon emploi du temps et de l'inspiration.

Portez- vous bien. GœmE.

fifKTHK A SCIUM.ËR.

Wfiimar, le 15 décembre 179S.

Le petit poëme du Partage de la terre a beaucoup plu ici, et l'on est fort curieux de savoir que] en est l'auteur. Je profiterai des observa» tions qu'on a faites sur les Elégies, autant que mes loi-sirs me le permettront; mais avec une langue aussi sin-gulière que la langue allemande, il est impossible qu'il ne me reste pas toujours quelque chose h désirer. Je ne m'occupe plus que du dernier volume de mon roman. Pour qu'il pût être fini, il a fallu qu'il se com-binât de lui-même. Maintenant, c'est l'exécution qui m'obsède, car le bûcher, depuis si longtemps entassé, vient de prendre feu. le m'apprête à venir vous voir [tour le jour de l'an. J'ai le plus grand désir de repas-ser avec vous tout le cercle de vos travaux théoriques, et rie me fortifier ainsi pour mes propres travaux. J'aime d'autant plus vos principes et leurs conséquences, qu'ils assurent la durée de nos relations avec une hannonie toujours croissante. Malheureusement, ce qui divise les hommes, ce sont beaucoup plus souvent les opinions sur les choses que les choses elles-mêmes, ainsi que nous en voyons tous tes jours à Weimar les plus déplorables exemples.

Portez-vous bien; mes compliments affectueux à votre chère femme. GaroiE.

Sf.HIM.KR A G (ET HE.

Iéna, le 17 dîtemlire 1i9S.

Je vous envie les dispositions poétiques qui vous permettent de ne vivre en ce moment que ponr votre Wilhelm Mei&ter. Quant à moi, il y a longtemps que je ne lm suis senti aussi prosaïque que ces jours-ci; je sens qu'il est grand temps de fermer la boutique philo-sophique. H faut au coeur un olijot palpable.

r.ŒTUF. SCIUU.F.R.

Wcimâr, le 33 âttembre 1793.

J'attends le nouvel ait avec impatience, et je cherche u à me débarrasser de toutes men petites affaires, afin de pouvoir passer tranquillement quelques jours avec vous. Pnissé'je vous trouver bien portant et en pleine activité poétique! C'est là l'âtat le plus heureux que Dieu ait voulu accorder a l'homme.

Ces dernières lettres de Schiller à Goethe, et celles qu'il adresse en même temps it Koerner, révèlent une certaine tristesse, parfois môme des mouvements de colère. Tandis que Goethe, tout heureux de ter-miner son roman, souhaite à son ami, pour l'année qui s'approche, les joies de l'activité poétique, Schil-- 1er est triste et irrité. C'est que Schiller, l'éditeur du journal te* Heures, est plus sensible que Gœihe à toutes les attaques, légitimes ou non, qui pleuvent de toutes part sur son oeuvre. On a vu avec quelle confiance Schiller annonçait à son ami de Dresde la prochaine publication des Heures. Assuré du concours de Goethe, il croyait ouvrir une ère nouvelle à la littérature allemande. Ces belles heures poétiques, ces muses de la philosophie et de l'art allaient com-mencer leur ronde harmonieuse! Aux tristes heures de la réalité les deux poêles opposaient les heures célestes où l'homme poursuit le beau et le vrai Pen-dant que la France remuait le monde, l'Allemagne aurait préparé les âmes à jouir dignement et virile-ment des bienfaits de la liberté! C'était le le dessein de Schiller quand il écrivait pour les Heures ses Let-tres sur l'éducation esthétique du genre humain. Qu'é-taient devenus tous ces beaux rêves? Nous voici à la fin de Tannée i 795; douze numéros des Heures ont paru Schiller a-t-il accompli sa tâche? a-l-il ouvert n l'Allemagne ce merveilleux domaine où les esprits devaient se transformer? a-t-il préparé l'unité intellec-tuelle et morale de lapa trie? Hélas non, il faut bien le dire Schiller s'était fait d'étranges illusions. Il attri-huait naïvement à tousses collaborateurs l'ardeur qui le dévorait lui-même; excepté Goethe et l'excellent Kœrner, aucun des hommes sur lesquels il comptait ne s'associa de coeur à son entreprise. Mais suffisait-il

BNTnE OffiVIfB ET SCdlMER.

COBltESPOKDANCE de s'y associer de cœur? Goethe passe l'année entière à terminer son Wilhelm Meister, ette Wilhelm Mekter ne peut paraitre dans les Heures; pour dédommager son ami, il lui envoie un de ses plus faibles ouvrages les Entretiens d'émigrés allemands, et quelques baga-telles en prose ou en vers. « Hcrder veut attendre que plusieurs livraisons soient publiées, écrit Schiller à Kœrner; Fichtcest accablé de leçons à faire, Garve est malade, Engel s'endort. Seigneur, viens à mon aide, ou je succombe » Si les travaux sérieux n'arri-vaient pas, les rapsodies, comme toujours, affluaient de toutes parts. Pauvre poëte transformé en direc-teur de revue it avait beau rejeter impitoyablement les platitudes de tel ou tel, il avait beau refuser même un article de Fichte (24 juin 1705), article confus et rédigé à la hâte, il était bien forcé, malgré ses légi-times exigences, d'admettre souvent des pages vul-gaires. Mettez à part les Lettres sur l'éducation esthé-lit/ne, exceptez encore quelques poésies de Schiller, surtout le Partage de la terre et Y Élégie, que reste-t-il dans les quatre volumes des Heures? Des romans insignifiants, des mémoires didactiques, point de lien, point d'unité, rien enfin qui pût justifier les espérances enthousiastes de l'éditeur. A côté des plus ardentes paroles de Schiller sur l'éducation esthétique du genre humain, vous trouverez un roman bourgeois écrit avec une plume de philistin par le bonhomme Engcl. X. côté de Vtléyie de Schiller, à

ENTRE GfBTHE ET SCHIK.BR.

côté dés beaux vers où il s'écrie a Le soleil d'Ho-mère nous sourit encore! » lîerder donne un travail sur le poëte dé l'Iliade, et, oubliant que la question homérique vient d'être renouvelée par la critique audacieuse de Wolf, il attire sur les Heures et sur lui-même la censure redoutable du grand philo-logue.

C'est ainsi que les adversaires les plus différents se réunissaient contre la publication de Schiller. Ici, c'étaient les esprits vulgaires, les défenseurs inté-resses de la routine; là, c'était la haute littérature des universités. Si Wolf avait désarçonné Ilerder, Kant lui-môme, dans une lettre à Schiller, avait bkïmè le plan de son journal. Quant au public, étonné, indécis, au milieu de productions si dissem-hlablcs, il ne savait que penser et gardait un silence profond. Guillaume de Ilumboldt, qui était parti pour Berlin au mois de juin 1795, écrivait à Schiller l'impression produite par ses Lettres esthétiques dans la capitale de la Prusse, et il la résumait en deux rnots Altum sitentiitm. Ailleurs, il est vrai, on ne se taisait pas Gœthe et Schiller étaient attaqués avec violence par les plumes les plus misérables. Gros-sières attaques ou silence dédaigneux, le résultat était le infime les Retires semblaient décidément condamnées par t'opinion.

Schiller a-t-il donc perdu son temps et sa peine pendant ces dix-huii mois? Non, certes; il a gagné l'amitié de Goethe, et il a conçu l'idée d'une féconde communauté de travaux dont profiterait l'Allemagne entière. Il s'est fait illusion sans doute quand il a espéré réaliser son rêve dans un journal; son instinct cependant ne le trompait pas. La suite des choses Fa bien prouvé; ce qu'il n'a pu faire comme rédacteur en chef des Heures, il va le faire librement dans son association avec Gœthc. Cette cité de l'art que les deux poètes vont construire, élève déjà son archi-tecture idéale dans l'imagination de Schiller. En même temps qu'il admire Wilhelm Meister avec une joie enthousiaste, il revient à la poésie, il chante le partage de la terre, il songe à une épopée, il essaye de combiner des drames; les grandes figures de Gustave-Adolphe et de Wallenstein se dégagent à ses yeux des liens de l'hisloire pour revêtir les formes de l'immortelle poésie. Il jouit de son génie retrouvé; il jouit aussi des inspirations de Gtuthc, car l'œuvre de Goethe désormais ne se séparera plus de la sienne. Aussi, quand les vulgaires écrivains du temps, quand les philistins de la littérature courante accablent les Retires de misérables quolibets, ce n'est pas, croyez-le bien, pour défendre les Heures que sa colère s'é-meut. C'est la poésie qu'il défend, c'est la cité du beau et du vrai. Et il n'est plus seul à la défendre; Gœthe, fort indifférent d'abord au vacarme de la cri-tique, écrit gaiement à Schiller, le 28 octobre 1795: « Vous devriez réunir de tous côtés ce qui a été dit

ENTRE GŒTHB ET SCBJLLEB.

«ft contre les Heurts, et en faire un attto-da-fé à la fin de l'année. Lorsqu'on réunit de pareilles choses en fagot, elles brûlent mieux. » Un mois après, Schiller répondait sur le même ton « J'ai envie d'organiser une chasse aux lièvres dans le domaine de notre littérature, afin de régaler quelques-uns de nos bons amis, tels que Nicolnï et consorts, » etc. Cette chasse aux lièvres, ce fagot à brûler, tout cela faisait pressentir d'éclatantes représailles. Gœthe et Schil-ler, inspirés, enthousiastes, veulent construire pour leur pays ce que j'ai appelé la cité idéale, cette cité du beau, nécessaire à tous les peuples civilisés, ri que l'Allemagne ne possède pas encore en 1795. Ils croient le moment venu, ils senlent l'inspiration qui les presse, et tous les soldats de la routine osent leur disputer la place. Malheur aux philistinsf voilà les poètes qui s'arment.

.LES DIOSCURES Un écrivain anglais, M. G. 11. Lewes, auteur d'une excellente biographie de Goethe, a consacré plusieurs chapitres de son livre à l'amitié de Goethe et de Schiller, et le premier de ces chapitres est intitulé fièrement les Dioseures. L'un des plus récents bio-graphes de Schiller, M. Emile Pallcskc, se sert du même nom en maintes circonstances; je demande la permission de le répéter à mon tour, et de l'ap-pliquer particulièrement aux batailles littéraires du l'année 1706. Nul autre terme ne peindrait aussi bien la colère des deux poètes, la fierté de leur atti-tude, la terrible exécution de leurs vengeances. Irrités des railleries et des insultes, les demi-dieux, avant de construire la cité de l'art, veulent disperser les soldats de la routine et déblayer le terrain, Ils saisissent l'arc d'Apollon, et des centaines de victimes tombent percées de flèches d'or.

Est-ce à Gœllic ou à Schiller qu'appartient la pre-mière idée de cette poétique fureur? Tous les histo-riens de la littérature allemande, tous les biographes

ENTRE GflETBE ET SCHILLER.

de l'auteur de Faust et de Fauteur de Don Carlos, M. Gervinus et M. Julien Schmidt, M. Viehoff et M. Lewes, M. Gustave Schwab et M. Louis Schœfer, M. Hoffmeister et M. Adolphe Régnier, M. Henri Duntzer et M. Jean Sclicrr, tous enfin attribuent à Goethe la pensée de ces distiques étincelants et ra-pides destinés à porter la déroute dans le camp ennemi. Gœlhe écrivait à Schiller, le 23 décembre 1795 « H faut que nous exécutions l'année pro-chaine, dans l'Almataaeh de8 Mtases, l'idée de faire sur chaque recueil périodique une épigramme ren-fermée en un seul distique, à la manière des Xénies de Martial que j'ai lues ces jours-ci. On sait que le treizième livre des épigrammes de Martial est com-posé de distiques, et que l'auteur les appelle Xénies, d'après un mot grec qui signifie présents, les pré-sents de l'hospitalité, les dons offerts par l'hôte à l'étranger qu'il héberge. « Toute la foule des Xénies réunies dans ce petit livre te coûtera quatre écus, dit Martial à son lecteur; tu pourras envoyer à tes luttes ces distiques en guise de cadeaux, si ta bourse n'est pas mieux garnie que la mienne. »

Omnis in hue gracili Xentorum turba libello

Constabit nmnniis quatuor empta tibi.

Hase licet hospitibus pro munere disticha mitias,

Si libi tam ram.s, quant inilii, uummus erit. Ces cadeaux de Martial ne sont autre chose que de S4i brèves définition» gastronomiques; tous les mets servis sur la table des Romains, poissons» gibiers, fruits du sol ou des arbres, sans oublier les vins de Gaule et d'Espagne, sont passés gaiement en revue, et deviennent l'occasion d'un distique; pur exercice de style pour le versificateur qui s'amuse, simple occasion de se faire la main et d'aiguiser son arme; quand l'artiste en èpigrammes recommencera sa folle guerre, la flèche acérée ne lui fera pas défaut. Les Xénies, dans l'intention de Goethe, ne seront pas tout à fait si pacifiques. Ce qu'il emprunte à Martial, c'est la forme rapide de ses vers, l'art d'enchâsser une pensée moqueuse en quelques mots mais il faut que cette pensée ait un but, il faut qu'elle aille frapper d'un trait sûr la vanité ou la sottise. Et pour-quoi, n'empruntant au poète latin que la forme et non pas le fond des Xénies, je veux dire son distique léger, rapide, étincelant, et non sa pensée inoffen-sive, pourquoi conscrve-t-il ce titre de Xénies que Martial réservait spécialement à un petit recueil de cadeaux poétiques? C'est que Goethe, moins irrité que Schiller, veut écarter toute idée de vengeance et de cruauté. Ces épigrammes sont des présents qu'il envoie aux philistins avec une bienveillante ironie. Il les compare encore aux moccoli du carnaval romain. Xénies ou moecoli, voilà les cadeaux de mardi gras que Gœtlu' va jeter au viage de ses ennemis litté-raires. H semble donc bien que l'auteur de Faust a

BNTBB G (ETRE ET SCRIHER.

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