‹ Correspondance entre Goethe et Schiller. Volume 1Chapitre 8 sur 17 · SI · texte numérisé non relu

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eu la première idée de cette expédition de carnaval, et tous les historiens de la poésie allemande, je le répète, sont d'accord pour la lui attribuer. Le plus récent biographe de Schiller, SI. Emile Palleske, est d'un avis différent; il revendique pour le poète de Don Carlos, pour l'auteur des Lettres sur l'éducation esthétique du genre humain, l'initiative des Xénies. On voit, en effet, dans la correspondance de Schiller avec Guillaume de Hurnboldt (et nul n'avait remar-qué ce détail avant M. Palleke), qu'au mois de no-vembre 1795 Schiller s'occupait beaucoup des poètes satiriques latins, et que Martial, en particulier, avait attiré son attention. La lettre de Goethe, que nous citions fout à l'heure, ne serait-elle pas une réponse à un billet de Schiller aujourd'hui perdu? Schiller recommande & Goethe la lecture des Xénies de Martial, et lui propose d'employer cette forme du distique pour cribler d'épigratntnes Nicolai et consorts; oui, répond Goethe, et il faut le faire tout de suite. Telle est la conjecture fort plausible de M. Emile Palleske. Quoi qu'il en soit, l'idée des Xénies, une fois mise en avant, fut accueillie par les deux poëtes avec une ardeur égale. Goethe, le premier, envoie une dou-zaine d'épigrammes à son ami. « Avec une centaine de Xénies comme celles-là, écrit-il gaiement à Schil-ler, on pourrait se recommander fort agréablement au seigneur Public et à messieurs ses collègues. » a (.'idée est superbe, répond Schiller, il fautl'exé--

CORttESPÛNDANCK cuter. Mais, si nous voulons compléter la centaine, il faudra nous attaquer non pas seulement à des jour.naux, mais à des ouvrages particuliers, et quelle riche matière nous y trouverons 1 Le S janvier 1 796. Gœlhe arrive b Iéna auprès de Schiller, et jamais il n'a été plus joyeux, H compose des Xénies tout en causant avec son ami; Schiller lui répond, et sa ré-ponse est un distique à fine pointe qui ira frapper en pleine poitrine les ennemis de l'idéal. On rit, on cause, on s'exalte, et les Xénies naissent par dizaines. A qui appartient celle-ci? à qui celle-là 1 bien habile qui pourrait le dire Schiller et Gœlhe n'en savent rien. Un jour la pensée est de Schiller et les vers sont l'œuvre de finethe; une autre fois, Gœlhe donne l'idée, et le distique s'envole lout armé des lèvres de Schiller. Souvent l'un des deux amis a fait le premier vers, l'autre compose le second. Jamais collaboration ne fut plus entière, jamais fraternité plus intime et plus indissoluble. Il parait bien qu'il y avait plus d'âpretè dans les Xénies de Schiller, plus de calme et'd'ironie danscetlesdeGuîtlie; mais, en somme, si l'on excepte les épigrammes relatives aux queslionsdescienees phy-siques et naturelles qui sont bien manifestement per-sonnelles à Goethe, il est impossible de faire la part de l'un et de l'autre. « Nous sommes convenus, disailGœ-the, que nm Xénies, sielles doivent porter notre nom, paraîtront tout entières dans les œuvres complètes de Schiller, et tout entière aussi dans les miennes. »

ENTRE Gff.THE ET 8CH1UER.

Ainsi commence pour les deux poètes l'année 1 796. Lorsque Goethe retourne chez loi, il emporte environ soixante Xénies pour y mettre la dernière main. La forge où se fabriquent les armes des Dioscures est plus active que jamais. Iéna et Weimar, Weimar et Iéna font de merveilleux échanges. De l'un à l'autre c'est un va-et-vient perpétuel. Les épigrammes se i misent et s'aiguisent encore en se croisant. On achève à Weimar ce qu'on a commencé à Iéna. Et quelle joie des deux côtés! « Gœllic et moi, écrivait Schiller à Kœrner le i 8 janvier 1796, nous travail-lons depuis quelques semaines à un ouvrage en commun pour le prochain Almanach des Muses; ce sera une vraie diablerie poétique, une diablerie sans exemple, »

Au milieu de ces poétiques diableries, Gœlhc et Schiller continuaient leurs travaux. Schiller diri-geait les Heures, préparait VAlmanach des Muses, composait quelques-uns de ses pofimes, mettait fin à ses œuvres d'esthétique, et méditait sonWallenslein; (iœthc achevait son Wilhelm Meister, écrivait plu-sieurs de ses plus belles poésies, Alexis et Dora, da Fiancée de Cor'uilhe, le Dieu et la Bmjadère, et combi-nait les admirables scènes de cette œuvre si pure, si neuve, si grande, de cette épopée familière in-titulée Hermann et Dorothée. Mais la grande affaire île l'année 1796, dans la correspondance des deux poètes, ce sont les Xënies d'abord, puis bientôt i'ap-parition complète de Wilhelm Meister et la critique définitive de Schiller sur l'œuvre de son ami. Voyons se dérouler dans leurs confidences mu-tueUes cette année décisive qui les ramène tous deux de la critique à l'invention, de l'esthétique à la poésie, et qui s'ouvre par une si audacieuse révolte contre la vulgarité du publie. Nous sommes en janvier 1796; c'est t heure où s'agile la diablerie poétique dont parle Schiller; c'est le moment ou s'envoie sur maintes pages légères tout le bataillon des Xénies dont parle le satirique latin,

Ornais in hoc gracili Xeniorura turba lihello.

(.«TUF. A S Cil III. EU.

Wcimar, te V) janvier 1766.

Les épigrammos ne sont pas encore copiées, et je crains que vous ne me devanciez tellement sur cette route que je ne puisse plus vous y rejoindre. La quin-zaine prochaine est comme non avenue pour moi, le nouvel opéra me donne bien de l'ouvrage, mais aussi ce sera quelque chose de joyeux et dï'difiant. Mille fois nuu'ci du plaisir que vous m'avez procuré à léna, je re-viendrai le plus tût possible. Garnie.

st.niu.Kit a gktiie.

Le « janvier n«5.

J'ai été agréablement surpris de la provision de Xé-nies que vous m'avez envoyée. Le contenu de celles qui concernent Newton trahira teur auteur; mais dans une

ENTRE (UETHBBT SGfH&tElt.

«« discussion savante, qui ne concerne pas même les vivants, cela n'a pas d'importance.

Songez donc à régaler notre soi-disant ami Reichardt de quelque» Xénies. Il vient de donner, dans le journal l'Allemag:~e, une critique des Heures, dans laquelle il s'émancipe horriblement contre vos Entretierts et autres articles, tandis qu'il cite longuement ceux de Fichte, de Woltmann, et les signale comme des modèles. Puisque cet homme nous attaque sans raison et sans ménagement, il faut le poursuivre à outrance dans les Heures.

Voici encore quelques flèches qui, je l'espère, sau-ront bien atteindre messieurs nos collègues, et leur en-treront tout droit dans la chair. Choisissez dans le nom-bre celles qui vous conviennent.

Adieu; ma femme vous salue cordialement.

Schiller.

scniu.En « rcrthe.

Voici une petite livraison d'ëpigratnmes. Ne faites point copier celles qui ne vous plairont pas. Ces sortes «te ptaisanteries ne vont pas aussi vite qu'on serait tenté de le croire; on n'y peut utiliser aucun enchaîne-ment de pensées ou de sentiments comme dans une œuvre de longue haleine; elles ne veulent pas se laisser enlever leur droit originaire d'heureuse saillie. Ne crai-gnez donc pas que je vous devance, car il faudra que je m'occupe de travaux plus étendus en attendant le mo-ment propice aux épigrammes; chaque courrier cepen-dant vous en apportera quelques-unes, et dans quatre ou cinq mois nous serons riches.

Vos épigrammes à vous font fortune dans VAlma-naeh des Muses, et auprès de personnes dont le juge-ment n'est point à dédaigner.

Mo permettez-vous de vous charger d'une petite com-mission? Je désire avoir soixante-trois aunes de papier à tapisserie, d'une belle nuance verte, et soixante-deux aune» de horduret dont -j'abandonne le choix votre bon goût et à votre théorie des couleurs. Il nie faudrait ces objets d'ici à sept ou huit jours.

Ma femme se rappelle à votre souvenir. Portez-vous hien. Schiuleiu

f.ff.TBE A SC.HIU.En.

WVimar, te £t janvier (196.

Me voici sur le point de mener une vie bien dissipée. Les princes et princesses de Darmstadt arrivent aujour-d'hui. Demain il y aura grande réception à la cour, puis diner, concert, souper et bal masqué. Lundi ta re-présentation de Don Juan. La semaine prochaine sera absorbée par les répétitions, car le 50 nons donne-rons les Avocats d'Iffland, et le 2 dit mois prochain, le nouvel opéra. Je ferai mon possible pour suffire ù toute cette besogne.

Le huitième. livre de Wilhelm Meisler m'apparait sans risse ait milieu de tous ces objets étrangers, et j'espère le terminer à la première occasion.

Vos dernières épigrammes sont étincelaute.» d'hu-motif, aussi les ai-je fait toutes copier; celles qui ne

ENTRE GlKTHB ET SCHffclrRIt.

pourront pas rester dans la compagnie s'en détache-ront d'elles-mêmes comme des corps étrangers. Profitez du beau temps qu'il fait en ce moment pour vous porter bien. Gœthe.

Sf,IHI,I.EU t filETHK.

Iéna, le U janvier «88.

Pour un auteur occupé de la catastrophe d'un ro-man, d'un millier d'épigraminea et de deux longues narrations, dont l'une se passe en Italie et t'autre en Chine, vous me paraissez passablement entouré de distractions. Mais ce que le temps vous prend d'un ccité il vous le rend de l'autre sous le rapport des ma-tériaux; et finalement vous êtes toujours mieux partagé ijuo moi, qui suis obligé de chercher mes sujets en me suçant le bout des ongles..

Woltntanna passé hier trois heures avec moi, et j'ai été assez heureux pour le mettre daus l'impossibilité ri» me dire un mot sur sa tragédie et son opéra. Au reste, il a été fort poli et prodigue d'éloges h votre égard et au mien, sans toutefois éveiller chez moi une seule étincelle de charité pour ses compositions drama-tiques.

Portez-vous bien. Voici encore quelques Xéiies, pour obéir à la consigne. Schiller.

GŒTIIK Sf.llII.IKIl.

Wcimar, le ft janvier 1700, Je ne suis pas encore en mesure de rassembler toutes nos petites poésie»; en attendant, voici mon

• contingent de la semaine. Pour atteindre le nombre projeté, nous aurons besoin de faire entrer dans notre cadre quelques-uns, des événements littéraires qui nous touchent de plus près. Quand le cœur est plein, la bouche déborde; en tout cas, ce sera une excellente occasion de traduire nos adversaires devant le tribunal du véritable public; plus d'un esprit alors y prendra feu, tandis que nos épigrammes passeraient inaper-çues, si elles restaient enfermées dans les cabinets d'é-tude et le monde de la critique.

Mes compliments à votre chère femme.

Goethe.

Sf.HILIKn A KCBTHE.

Voici quatre Almanachs et soixante-six Xénies. Avant que celles-là soient arrivées à Weimar, il y en aura bien quatre-vingts encore qui prendront leur vol, y compris les vôtres. Bon voyage; nos vœux vous ac-compagnent. Schiller.

SCIULLEK A GŒTHK. j

Weimar, le 30 janvier 1790.

Le premier acte de nos fêtes s'est très-bien passé. Une entrée de masques que j'ai organisée pour le bal, a produit un bel effet, bien que la salle fût beaucoup trop pleine. Comme nous ne parlons plus qu'en dis-tiques, j'en ai mis dans ta bouche du Grand Turc chargé de complimenter la duchesse. Cette entrée a été suivie d'un cortège de masques mêlés» parmi lesquels j

ENTItE OtKTHE Et SCHILLER.

ou a remarqué des feux follets dont on a été ravi. Ils étaient réellement fort jolis, et à chaque mouve-ment, à chaque pirouette, ils répandaient autour d'eux de petites feuilles d'or et des poésies.

tes distiques augmentent de jour en jour; en voilà près de deux cents. Je joins ici le numéro du journal de modes oit il est question des Xénies. L'auteur de « article ne se doute pas qu'au premier jour il en anra une pour son compte. Que ces gens sont pauvres tt foncièrement maladroits 1 Ne citer que deux Xénies tlt> Martial pour les opposer aux nôtres, et encore les traduire si mal t On vient de m'envover de Gwttingcn le traité de lîcuvcnuto Cdlini sur 1't)rfévrerie, la ciselure et la sculpture, domine je suis obligé de le lire au plus tôt et d'eu faire immédiatement des extraits, cela me for-cer,! d'accélérer la petite biographie que je prépare. Adieu, mes compliments votre chère femme.

J'oubliais ce que j'avais de mieux à vous dire. Mcyer m'a écrit une belle et bonne lettre, où se reflète fidèle-ment l'état de son esprit. Son irrésistible penchant à s'appuyer toujours et en tout sur des bases solides, son aident désir de produire quelque chose de fini, se trou. vont sans cesse contrariés par la multitude d'objets qu'il voit et juge, et par le chnrme de plusieurs autres f|ii il voudrait reproduire. Il me demande des conseils, je le renverrai à son hou génie.

I ne de ses lettres à !a duchesse mère contient un passade fort drôle sur les artistes qui reproduisent au-jourd'hui les idées de Kant par des tableaux allégo--

COfinESl'ONlUNCE 25* riqucs. Si ce n'est paa là de sa part un simple persi-flage, ces tableaux seront la chose la plus extravagante qui aura paru avant le dernier jugement de l'art. Je vois par votre lettre que Reichardt rédige en même temps l'écrit périodique appelé la France, et celui «mi a pour titre l'Allemagne. Si c'est en effet lui qui «'est émancipé de la sorte, nous couvrirons sa veste de buffle de tant de dragées en plâtre, à la façon du carnaval de Rome, qu'on le prendra pour un perru-quier, Je connais depuis longtemps ce faux ami, et si j'ai été indulgent envers ses impolitesses en général, c'est parce que individuellement il a toujours pavé son tribut. ovee beaucoup de régularité"; mais puisqu'il fait mine de vouloir le refuser, hatons-nous de lui envoyer un pacha à trois queues de renard enflammé. Je viens déjà de lui consacrer une douzaine de distiques*, si Dieu le prmet, vous tes aurez mercredi prochain.

Encore une fois adieu.

Gœthe.

St'.UtM.Kft f,tf,lllK.

tt'iia, If 31 jmivicv ttlKi.

h vous fai» mon compliment sur vos fêles, qui ont drt produire un très-bel effet; les feux follets, surtout, m'ont beaucoup réjoui.

lorsque vous viendrez ici, faites-moi le plaisir d'ap-porter la lettre de Meyiu* je suis curieux de voir «nu-nicnt s«m idées parviendront ;t se classer. Puisque c-'rrf seulement dans sa lettre à la duchesse qu'il parle des représentations allégoriques du système de Kant, il n a là wins doute qu'une plaisanterie: si une aus*i eu-

ESTRB GŒTI1E ET SCHIM.gR.

35S i rieuse nouvelle eût été vraie, il vous en eût parlé d'une manière plus précise.

Vous pouvez être certain que Reichardt est le rédac-teur en chef de l'Allemagne, et qu'il dit beaucoup de ma) de vos Entretiens, quoique, dans le même article, il vous loue i pleine bouche, lui ou l'auteur de cet ar-ticle, ce qui est la même chose pour nous. J'ajouterai ijue, même au point de vue littéraire, cette critique est une production misérable.

J'ai de nouvelles idée» pour les Xênies, mais elles im sont pas encore mûres j'espère cependant que, si vous pouvez venir à la lin de cette semaine, vous en trouverez one centaine de tertoinées. 11 faut pour-chasser nos bons amis dans les formes. An reste, l'in-térêt poétique non» fait un devoir de nous renfermer dans les lois sévères du monodistique.

Je viens de découvrir, dans le sort qu'Homère fait suhir aux prétendants de Pénélope, une source précieuse de parodies pour tourmenter non-seulement les auteurs morts, mais encore tes vivants. Je pense que pour clore dignement notre idée, nous donnerons une comédie en épigramines. Qu'en dites-vous?

Ma femme se rappelle à votre souvenir; venez le plus tôt possible. Scihixkk.

Gff.iHK A SCUIIXKII.

Weimw> 4 février 17«fi.

Je vous envoie ta* Xénies recopiées, car je ne pour-rai pas venir vous voir avant une quinzaine de jours. 1. ensemble a tout à fait joyeuse mine, mais il est temps

COnRRSI'ONOANCE qu'une veine poétique y circule de nouveau. Mes (1er* nières Xénies, ainsi que vous le verrez, sont très-pro-saïques; la nature des sujets le voulait ainsi. Peut-dire vous enverrai-je bientôt le septième livre de mon roman, je le revois maintenant qu'il est sorti de la fonte de la dictée. Lorsque le huitième livre sera arrivé au môme point, et que nous aurons causé sur l'ensemble, je verrai ce qui me restera à faire. J'ai lu ces jours-ci te traité de Celtini sur le mécanisme de certains arts; il est très-bien écrit, et la pré-face, aussi bien que l'ouvrage, jette une vive clarté sur cet homme extraordinaire. Aussi me suis-je aussitôt remis à sa biographie, mais la difficulté de traiter ce sujet reste la même. Je commencerai par traduire tes passages les plus intéressants de sa biographie écrito par lui-même, puis j'attendrai des inspirations non-velles. Dana une biographie, selon mes idées de réa-liste, il n'y a de vraiment intéressant que les détails, surtout lorsqu'il s'agit d'un simpto particulier, cite* lequel on ne peut s' attendre il des résultats imposants par leur importance, ou d'un artiste dont les «ruvres, effets permanents de son existence, ne sont pas devant nos yeux. Peut-être avant d'aller vous voir, tiurai-je achevé une assez grande partie de la tache que je me suis imposée, pour nous entendre sur la manière de la mener à bonne fin.

Le nouvel opéra a obtenu le suffrage de la foule Si la musique n'est pas savante, elle est du moins fort Us mwirmtx Arcadiais, opt'ra Iwiroi-comiqvu», paroles «le VnW (iius, musique de Front. Sftssmayer.

R8TRK GOETHE ET KCHfM.EIt.

agréable, et tes costumes et les décorations ont produit un très-bon effet. Je vous enverrai un de ces jours te livret, afin que vous puissiez vous convaincre vous-même de la marche singulière et archi-allemande que suit le théâtre allemand.

J'espère bientôt trouver nn refuge près de vous con-tre le genre de. vie que je mène en ce moment, et qui fatiguerait le réaliste le plus déterminé. Gretne,

GlKTHE K SCHILLER.

Weimnr, l»14 juin t"!)(î.

Voici, cher ami, un fameux envoil t Le morceau sur Cellini s'est trouvé raccourci d'une vingtaine de pages <|iie j'ai envie de supprimer tout à fait. Elles contien-nent son voyage en France, se» vains efforts pour y trouver de l'ouvrage et son retour à Home. Kn me bor-nant il raconter succinctement ce long voyage, je pour-rais arriver, dans le prochain article, il son emprison-nement au fort Saint-Ange, récit que je me propose également de raccourcir beaucoup. Quant au petit poi'irie de Cellini sur son emprisonnement, je vous prie, vous et Schlegel, de voir s'il vaut la peine d'être traduit. Jfe vous ai envoyé le sonnet; revoyez tout cela la plume à la main, car je ne l'ai relu qu'une seule fois, J'ai lu, avec beaucoup d'intérêt, les deux nouveaux volumes de Hcrder Le septième me parait bien vu, liicn pensé et bien écrit; l« huitième, malgré les excel-- C/est lomrapp intitula Ulhvs uir VhumatUIV. lentes choses qu'il contient, ne vous met pas du tout à votre aise, et je crois que fauteur ne l'était pas davan-tage quand il Va composé. Une certaine retenue pru-dente qui se tourne et se retourne, une parcimonie craintive dans la louange comme dans te blâme, don-nent une extrême maigreur à tout ce qu'il dit sur la littérature allemande. Cela dépend peut-être de mes dispositions actuelles, mais il me semble que lorsqu'on ne parte pas de» écrits et de» actions avec un vif itttôrc't plein d'amour, avec un certain enthousiasme partial, il reste si peu de ce qu'on a dit, que cela ne vaut pas la peine d'avoir parlé. Le plaisir, la joie, l'intérêt qu'on prend aux choses, est In seule réalité qui fasse surgir d'autres réalités; le reste est néant et ne produit que néant. Garnie.

SCHlt.U.ll A G(ETHE.

Ii'-iia, le 18 juin l'Ofi.

Vos» n'est pas encore arrivé, du moins je n'ai de lui aucune nouvelle. Comme je doute fort que vous veniez, je fais partir cette lettre, pour laquelle il ce présente une bonne occasion.

A ta seconde lecture tY Alexis et Dora, j'ai été en-core plus ému qu'à la première. Cette élégie est une des plus belles choses que vous avez faites. Quelle sim-plicité naïve avec une incommensurable profondeur de sentiments I L'activité inquiîie de l'équipage qui n'at-tend que le héros pour mettre la voile, resserre telle-ment le lieu de la scène pour tes deux amants et rend leur situation si grave et si pleine d'angoisses, que

ESTttE .GCETirE ET SCHILLER.

l'instant de leur entretien a plus d'importance que toute une longue vie. Qa citerait difficilement une autre scène, où la fleur de la poésie d'un sujet ait été cueillie avec autant de pureté et de bonheur. Je ne puis cependant m'expliquer, d'après ma manière de sentir, pourquoi vous placez la jalousie si près de l'a-mour, et pourquoi vous permettez ainsi à la crainte de t'avenir de dévorer le bonheur du présent. Je n'ai, il est vrai, aucune objection décisive à formuler; mais je sens que je voudrais pouvoir rendre plus confiante, plus durable, l'heureuse ivresse d'Alexis au moment où il qnitte la jeune fille et s'embarque.

Le livre de llerder produit à peu près le même effet Mir moi que sur vous. En général, ses écrits me tout toujours perdre une partie de ce que je croyais possé-der, sans jamais me faire gagner quelque chose de nouveau. Son action sur moi est destructive, sans doute parce qu'il tend sans cesse à unir, et qu'il rapproche tout ce que les autres séparent. La haine qu'il a vouée à la rime me parait outrée, car ses accusations contre elle manquent d'importance et de solidité. 1/origine tle la rime, dit-il, est vulgaire et n'a rien de poé-tique: s'oit, mais je m'en tiens à l'effet qu'elle produit, il il n'est point de raisonnement qui puisse empêcher cet effet d'exister.

Dans ses conft'ssj^nsJftir la littérature allemande, il m'irrite moins encore par sa froideur pour le beau, que par sa singulière tolérance pour des choses pitoyable-ment mauvaises. Il ne lui en coûte pas plus de parler avec estime d'un picolai, d'un Eschenhurg, etc., que 200 CriRRKSPOSlUNCE de l'écrivain le plus éminent; et quel singulior pot-pourri ne fait-il pas des Stolbcrg et de moi, des Kosc* garteft et de tant d'autres Sa vénération pour Kleist, Gcrstenherg et Gessncr, enfin pour tout ce qui est mort et moisi, marche du même pas avec sa dédaigneuse indifférence pour tout ce qui est vivant.

llumlioldt vous écrira un de ces joura; il est ro-chanté de votre élégie, et Cellini lui plaît infiniment. Je vous renverrai les Xénies lundi prochain il nous en faudra encore un certain nombre, pour relier les différentes matière» qu'elles traitent; je compte sur votre bon génie. Je voudrais bien terminer notre col-lection par des Xénies aimables; il faut un ciel pur après l'orage. JVu ai fait quelques-unes de ce genre, et si chacun de nous peut en ajouter une douzaine, la collection se terminera de la manière la plus bien-veillante.

Adieu. Ma femme se rappelle à votre souvenir, sa santé est toujours dans le même état. Schiller.

r,<F.T»iR A saitmm.

Woimar, l«WjtttnVi96.

Je viens de recevoir vos deux chères lettres, ainsi que le» biscuits dont je vous remercie beaucoup. Comme je ne fuis plus rien à Wilhelm Meister, je vais dicter ce feuillet pour vous, afin qu'il puisse partir de-main. f Le huitième livre continue à s'avancer sans inter- 1 ruption, et quand je songe an concours de circonstances I par lequel ce qui ('tait impossible s'est accompli de la I

ENÏIIE C(ETHB ET Rê!M.l.EK.

manière la plus naturelle, je me sens disposé à devenir superstitieux. Ce qu'il y a de certain, c'est que ma ton» gne habitude d'utiliser instantanément les hasards fa-vorables ou défavorables, et les dispositions d'esprit qui en résultent, m'ont toujours été très-avantageuses. Votre poème des Lamentations de Cérès m'a rappel t, plusieurs expériences que je me suis proposé de fairo pour approfondir l'idée que vous avez ri gracieusement Recueillie, et que vous venez de traiter avec tant de bonheur. Quelques-unes de ces expériences m'ont déjà réussi au delà de mes espérances; et comme je suis presque certain de passer tout l'été chez moi, j'ai déjà pris mes mesures pour élever un certain nombre de plantes dan* l'obscurité. Par ce moyen, je pourrai comparer mes découvertes nouvelles avec celles qui' sont déjà connues.

Le manque de parole de Voss me déplaît d'autant plus que, d'après ce que j'ai vu dans votre dernière lettre, vous ne vous connaissiez pas encore personnel-lement. Ce sont lit des inattentions et des négligences que l'on ne commet que trop souvent dans ta première jeunesse, mais dont il faut savoir se garder lorsqu'on a appris à apprécier tes hommes pour ce qu'ils valent <>» effet, Je crois «pic c'est lleichardt qui l'a retenu, car, dans la fausse position qu'il s'est faite, il ne pou* vait se trouver à son aise avec vous.

Zelter est averti; maintenant vous pouvez lui écrire vous-même. J'ai une chanson de Mignon dont je parle dans le roman sans l'y avoir insérée; je vous la don-nerai avec plaisir pour YAlmanach des Muscs. 202 CônRESPOSDANCE

Voilà encore quelques douzaines de Xénies, mais non pas, malheureusement, de ïes\)kce la plus nécessaire.

Je suis très-content que mon élégie se soit trouvée à l'épreuve d'un mûr examen. Pour ce qui est de la ja-lousie qui trouble la fin, elle est basée .sur deux mo-tifs 1" Tout honneur d'amour qui nous arrive sans que nous nous y soyons attendu, et sans que nous l'ayons mérité, est toujours suivi de près par la crainte «te te perdre; 2° f.n manche d<* l'élégie étant essentielle*ment pathétique, il était indispensable de conduire l'impétuosité dps mouvements de l'Ame toujours en croissant jusqu'à la fin. Au rente, les derniers vers du poème tendent à l'établir la sérénité dans l'esprit dn lortenr. Voilà cnmment je puis justifier te mystérieux 'instinct qui enfante de pareilles compositions. Rtchfor est un être si compliqué que je n'ai pas le temps ntijourd'hni de vous dire ce que j'en pense. Il faut que vous le voywz, et vous le verrez bientôt; alors nous causerons de lui très- volontiers. Il paraît avoir ici le même sort que ses écrits on l'estime tour à tour trop haut ou trop bas, et personne ne peut ni le saisir ni le comprendre entièrement.

Je continue à être content de mon travail sur Bem'f- jnuto Ceïïini. Forgeons donc le 1er pendant qu'il est rhaud. Pour quelle époque en désirez-vous la suite?

Garnie. I

s t. m u. tu A «omit1. I

fc'im, loî* juin 17915. I Ne vont «(tendez pas encore à quelque chose de pn- I

K.NTIiE fiffiTHE.EÎ SCHILLER.

sitif sur l'effet que le huitième livre a produit sur moi. Je me sens à la fois inquiet et satisfait, et j'éprouve un singulier mélange de désir et de calme. Au milieu de la masse des sensations que j'ai éprouvées, l'image de Mignon est pour l'instant la plus vive. Je ne saurai* cl'pendant vous dire encore si le vif intérêt excité par i:ett« image ne demande pas, pour être complètement satisfait, quelque chose de plus que ce que vous lui nvra donné, Peut-être aussi ce doute est-tel l'effet du hasard qui, dès que j'ai ouvert le manuscrit, m'a fait tomber sur la chanson de cette enfant, chanson qui nui ému au point que je n'ai pu en bannir le sou-venir.

En cherchant à définir l'impression de l'ensemble, ai reconnu que la gravité et la douleur qui passent comme des ombres sont constamment dominées par la sérénité spirituelle et piquante qui caractérisent le tout. J'attribue cet effet, d'abord a la délicatesse et. à la facilité de l'exécution, puis à la manière dramatique ilnnt les situations et les incidents sont amenés. Les parties pathétiques rappellent le roman, tout le reste appartient à lu vie réelle. Quoiqu'on ressente vivement des émotions très-douloureuses, elles se dissipent près* ipre aussitôt, parce qu'elles ont été amenée* par le merveilleux, ou du moins par l'extraordinaire qui, plus que tout autre ressort, rappelle l'intervention de l'art.

Quoi qu'il en soit, il est certain que, dans votre roman, te qui parait grave et sérieux, n'est qu'une rail-lerie, tandis que ce qui parait raillerie est seul vérita-- 30t CORRESPONDANCE blement grave et sérieux la douleur n'y est qué de l'apparence, et te calme Tunique réalité.

Ce jeune Frédéric, qui, si sagement ménagé pour lit lin, fait par sa turbulence tomber le fruit mûr et pousse l'un vers l'autre ce qui doit être uni, fait dans cette catastrophe l'effet d'un étourdi qui, par un bruyant éclat de rire, nous réveille d'un rêve pénible. te rtrve s'enfuit vers les autres ombres, mais son sou-venir reste, afin de jeter an milieu du calme et de la sérénité du présent un génie majestueux et une im-mense profondeur poétique. C'est cette profondeur sous une surface cahne qui caractérise particulièrement toutes vos œuvres, et surtout ce roman.

Je ne veux pas vous en dire davantage aujourd'hui, quoitlue j'en aie bonne envie, mais il me serait im-possible de vous offrir un jugement mûri.

Je vois déjà très-clairement que le liuitiètue livre se rattache à merveille au sixième, dont les anticipations sont du plus heureux effet. Il serait impossible de dé-sirer à l'action une autre marche que celle que vous lui avei donnée. On connaît déjà cette famille avant de la voir agir; aussi se croit-on près d'elle dans une rela-tion qui n'a pas eu de commencement. Ce tour de I force d'optique produit un effet admirable. 1 Vous avez aussi fait un trw-bc) usage de la collée-tion artistique du grand-pire: cette collection f st, pour ainsi dire, un des |wr*oiniag«$ agissants, et semlilf trapirerpt vivro.

Assez pour aujourd'hui, j'espère pouvoir vous ce» dire davantage samedi prochain.

EKTRB GOvTWK ET HCHltl/ER.

Mille compliments affectueux de la part de ma femme, qui est tout absorbée dans votre roman. Je ne vous ai rien écrit encore au sujet à'Hespéivs je l'ai trouvé à peu près tel que je me l'étais figuré, c'est-à-dire étranger à tout comme quelqu'un qui vient de tomber de la lune, rempli de bonne volonté et très-disposé à voir les objets autour de lui, seulement avec ,l'autres organes que ceux de la vue. Mais je ne lui ai encore parlé qu'une «eule fois, je n'ai donc que peu de chose à en dire. Scnuxtuu

GflîTHB A S<;il1l,I,KII.

Weimar, \e*9 juin 1796.

Que je suis heureux d'entendre enfin vos premières paroles sur le huitième livre! Vous m'assurez qu'en produisant ce qui est conforme à ma nature, je suis resté en harmonie avec celle de cette composition, et ce témoignage est pour moi d'un prix infini.

Les affaires extérieures vont m'occuper pendant plus d'une semaine, intermède très-salutaire, car à force de composer des contes, on finirait par n'être plus qu'une fable. Puis les Xàiies, Cellini, Wilhelm Meiatev se |hh tareront le reste du mois de juillet. Pour l'instant j'ai presque adopté votre genre de vie, car je ne sors plus de lit maison.

Vos dernières Xéutis dans le genre digne, fftme et (li'licat, stmt parfaitement réussies. De mon côte, j'ai, 1 SoliHiuoL donné par Schiller t-t (îcHlic à Jeun l'aul Hiclifer, d •>\nè* le titre d'un de ses romans. pour compléter la collection, plusieurs idées nouvelles, pourvu que l'inspiration arrive à point.

Je suis bien aise que vous ave/, vu Richter. Son autour de la vérité et son désir de recevoir en lui tout ce (lui peut contribuer au perfectionnement de l'espèce humaine m'ont dispose en sa faveur, mais l'homme social est une espèce d'être théorique et lorsque j'y réfléchis, je doute que Richler puisse jamais s'appro-cIkt de nous dans la pratique, quoiqu'on théorie il pa-raisse y. avoir beaucoup de rapport entre ses manières de voir et les nôtres.

Écrivons-nous souvent, car ce que nous nous sont. mes proposé de faire demande des encouragement* mutuels. (iCETIIE.

MT.THF. SCH111.EII.

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