‹ Correspondance entre Goethe et Schiller. Volume 1Chapitre 9 sur 17 · VV.-ini.ir, te t" juillet WM · texte numérisé non relu

VV.-ini.ir, te t" juillet WM

Je serai tellement accablé d'affaires demain, que je ne sais si j'aurai le temps de vous écrire un mot, voilà pourquoi je vous envoie aujourd'hui la lettre que je viens de recevoir de llumboldt. Tout le bien qu'il dit de mon roman, ainsi que les petites observations qu'il me fait sur cet ouvrage, m'imposent le devoir de mar-cher avec plus de précaution que jamais sur le sentier étroit où je tue suis engagé. Je m'attendit à un sem-blable bienfait de votre p;lrl, lorsque vous me par-lerez, de mon huitième livre.

A bientôt une plus longue lettre.

ENTRE GOvTHE ET SCIHLtBR. 267

SCHU.USïl A ClETHR.

sc IHM,sn h Miw», lit 8 juillet lïflB.

Je viens de retire sans interruption, quoiqu'un peu vite, tes huit livres de votre Wilhelm Meister; l'ou-vrago est si considérable qu'il m'a fallu deux jours pour cette lecture. Je ne devrais pas vous en parler aujour-d'hui, car vous y avez caché (c'est le mot) une si pro-digieuse vanité de matières, que j'en suis encore tout l'tourdi. J'avoue que jusqu'à présent j'ai bien reconnu l'Immutabilité des tendances, mais je n'ai pas encore pu m saisir l'unité; je crois cependant que fur ce point aussi je ne tarderai pas à être éclairé d'une façon complète, à moins que ponr des productions de ce jjenre l'immutabilité ne soit déjà une espèce d'unité. Dans une pareille disposition d'çmpilt il me serait impossible de vous donner un jugefl$it motivé; puis*que vous désirez cependant que je vous parle de votre ouvrage, contentez-vous, pour l'instant, de quelques observations partielles; elles ne sont pas tout à fait sans importance, étant le résultat immédiat d'une impres-sion première, Je vous promets en revanche de ne pas laisser tarir nos entretiens sur votre roman. Une ap-prédation vraiment esthétique d'une pareille œuvre d'art est une entreprise importante; j'y consacrerai avec bonheur les quatre prochains mois. Je regarde, au reste, comme l'événement le plus heureux de mon existence que vous ayez pu achever cette production, non-seulement pendant que je vis encore, mais à une •'{impie de ma carrière où il me reste assez de force 2ftR CORnF.SrOSIHÏÎCE pour puiser à une source aussi pure. Les douces rela-tions qui se sont établies entre nous m'imposent le de-voir religieux de confondre votre cause avec la mienne ̃ C'est en faisant de tout ce qu'il y a de réel en moi le miroir fidèle du génie qui vit sous l'enveloppe de ce roman, que j'espère mériter, dans le sens le plus élevé, le titre de votre ami. Cette production m'a enfin con- I vaincn irrévocablement que le beau est une puissance I qui ne peut agir qu'en cette qualité sur tes esprits les plus égoïstes, et qu'en face de ce beau parfait, il n'y a pas d'autre liberté que celte de l'aimer et de t'ad. mirer.

Je ne saurais vous dire combien je me sens ranimé par la vérité si belle, si vivante, et l'abondance naïve de cet ouvrage. Mon émotion est encore plus inquiète qu'elle ne le sera lorsque je m'en serai rendu parfaite. ment le maitre, ce qui sera pour mon esprit une crise importante. Cette émotion étant l'effet du beau, l'in-| quiétude qui s'y mêle ne vient que de ce que la raison I a été devancée par l'émotion, et ne peut encore mar-cher du même pas avec elle. Je vous comprends main-tenant, lorsque vous me disiez que le véritable beau était le seul qui pût émouvoir jusqu'aux larmes. Votre ouvrage est calme et profond, clair et inconcevable pourtant comme la nature; comme elle aussi il agit sur moi, et tout, jusqu'au plus petit accessoire, atteste la belle sérénité de l'âme d'oit est sortie une telle œuvre. Ne pouvant encore exprimer nettement ces diverses impressions de l'ensemble, je me bornerai à vous parler du huitième livre. Avec quel art heureux n'yavefc-vous 6

ENTRE GffiTttK ET SCHÏMEn.

pas resserré le lien de l'action et le cercle d'abord si vaste des personnage» et des événements? Semblable â un beau système planétaire, tout y est à sa place, et ne saurait être dérange. Les figures italiennes seulement sont là comme autant de comètes fantastiques, et rat-tachent ce système à un autre plus grand et plus éloi-gné. Parfois aussi quelques-uns des personnage.4, par exemple ceux de Marianne et d'Aiiréiie, m détachent de ce système» comme autant d'essences qui lui sont étrangères, et Ilui n'y ont paru un moment que pour lui donner une impulsion poétique.

C'est une belle idée que d'avoir fait découler le pa-thétique terrible des destinées de Mignon et du harpiste des monstruosités de la théorie et des avortements de l'esprit humain par ce moyen, il devient impossibte 1IV11 accuser la nature. C'est du sein d'une stupide su-perstition que sortent les affreuses calamités dont Mi-- ;ion et le harpiste sont poursuivis. Aurétie elle-même n'est que la victime d'une surexcitation contraire i la nature elle est punie de ne pas être assez femme. En-vers Marianne seule j<> serais tenté de vous accuser d'un grand égoïsme poétique; on dirait que vous l'avez sa-crifiée à l'intérêt du roman, tandis que, d'après la mar-che naturelle des faits, elle devait être sauvée, aussi ferat-ellc couler des larmes amères; pour les trois au-* ires, au contraire, on se détachera facilement de leurs personnes et l'on ne verra que la pensée de l'en-semble.

L'erreur qui pousse Wilhelm vers Thérèse est très-iiioii imaginée, très-bien motivée, très-bien traitée, et «o le parti que vous en tirez eyt encore plus digne d'é-loges, Elle effrayera cependant plus d'un lecteur, car je promets peu de partisans à Thérèse. L'art avec le-quel vous le délivres de son angoisse n'en est que plus remarquable. II était impossible de délier des liens aussi faux d'une manière plus délicate et plus noble que vous ne l'avez fait. Avec quelle complaisance les Richardson et autres n'auraient-its pas fait de tout ceci nne scène dans laquelle h pompeux étalage de senti.ments délicats serait devenu une véritahle indélicatesse! Il me reste cependant un petit scrupule à ce sujet. Que Thérèse, en dépit de l'espoir renaissant de posséder Lothaire, oppose avec une opiniâtreté courageuse à tout ce qui pourrait lui enlever son fiancé, cela est juste et naturel que Wilhelm s'indigne contre les hommes et la destinée qui paraît se jouer de lui, rien de mieux; mais il me semble qu'il ne peut plus regret. ter un bonheur qui déjà n'en est plus un pour lui. Se-lon moi, il devrait se sentir heureux de retrouver sa liberté. Je comprends les exigences d'une situation aussi compliquée; mais n'est-ce pas méconnaître le mérite de Nathalie que de regretter à ses côtés une Thérèse?

Une des choses que j'admire le plus dans IVnchaîne-ment des péripéties, c'est l'art avec lequel vous utilisez les relations ambiguë* de Wilholm et de Thérèse pour ait oindre plus vite le vrai but, le but désiré, l'union de Nathalie et de Wilhelin. Il était impossible d'arriver à «̃c but d'une manière pins gracieuse et plus naturelle que par la route qui d'abord semble en détourner pour

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toujours. Ce sont lu des beautés de premier ordre, car elle8. réunissent tout ce qu'on peut désirer, et ce qui semblait même inconciliable; elles compliquent le nœud de l'action et contiennent déjà le dénouaient; elles inquiétent l'esprit du lecteur et préparent en même temps ce qui doit le rassurer; elles vous con-duisent au but au moment où cites paraissent vous en arracher avec violence.

ht mort de Mignon, bien que préparée d'avance, produit une impression forte et profonde, si profonde que plus d'un lecteur vous reprochera de vous en dé-tourner trop vite. J'ai éprouvé cela moi-même, et trètt-vivement, i la première lecture; « la seconde, la sur-prise n'existant plus pour moi, l'impression que je si-gnale a été moins marquée; je crois cependant que vous avez dépassé le but, ne fut-ce que de l'épaisseur d'un cheveu, c'est précisément avant cette catastrophe que l'ùprelé de Mignon fait place à la douceur fémi-nine, et qu'elle commence « intéresser par elle-même. Sa dernière chanson, surtout, dispose aux émotions les plus tendres. Et lorsque immédiatement après la M-t'ue émouvante de sa mort, le médecin spécule sur smi cadavre et oublie si promplemint l'être vivant pour ne plus y voir que le sujet d'une expérience scienti-fique, on ne peut s'empêcher d'el) vouloir à ce mé-decin. On eu veut aussi a Wilheim, lui qui est la cause principale de cette mort, et qui le sait bien, d'avoir des yeux pour la trousse de chirurgien, et de se laisser aller au souvenir du passé quand la douleur du présent (livrait l'absorber tout entier, Lors même qu'en cette occasion aussi vous seriez également dans le vrai, les exigences sentimefitetes des lecteurs se sentiront blessées. Je crois donc devoir vous conseiller, afin que rien ne trouble une scène aussi bien préparée qu'exécutée, de no pas dédaigner en-tièrement mes observations.

A l'exception de ce seul cas, je trouve admirable tout ce que tous faites de Mignon vivante et de Mignon morte; son poétique enterrement a* accorde avec sa belle et poétique nature. L'isolement de cette enfant, le mystère qui l'entoure, son innocence et sa pureté ta rendent une noble personnification du degré de l'âge où elle se trouve arrêtée, et sa disparition cause la douleur la plus pure, la plus humaine, parce que tout appartient chez elle il la plus pure humanité-, aussi, ce qui chez tout autre individu eut été blâmable, révol-tant même, devient ici noble et élevé.

J'aurais voulu que t'arrivée du marquis italien dans cette famille fût autrement motivée que par l'amour des arts. 11 est tellement nécessaire au dénomment, qu'on s'aperçoit beaucoup plus de cette nécessité que de celle qui Ta amené. La perfection de cet ouvrage a accoutume la lecteur ù être beaucoup plus difficile qu'il n*a l'habitude de t'être avec des romans ordi-naires. Ne pourriez-vou* pas faire de ce marquis une ancienne connaissance de Lothaire ou de l'oncle, ce qui justifierait son voyage en Allemagne?

La catastrophe, et, en général, toute l'histoire du harpiste est du plus haut intérêt. J'ai déjà dit que c'é-tait une idée admirable d'avoir rattaché cette destinée

ENTRE GffiTHE ET SCH1UBR.

monstrueuse à une pieuse extravagance. L'idée du con-fesseur qui, pour faire expier à sa pénitente un grand crime sur lequel il a l'humanité de ne pas l'éclairer, lui fait envisager une faute légère comme une énormitn, tloit en effet lui paraître une inspiration divine, et ca-ractérise dignement toute cette manière de voir et de sentir. Peut-être raccourcirez-vous un peu l'histoire de Spérata, parce qu'elle se trouve bien près de la lin, et (ju'on est impatient d'arriver au but.

En évitant de dire positivement que le harpiste est le père de Mignon, vous tirez de cette circon-stance un très-grand effet. On fait cette remarque soi-même; on se souvient des rapports singuliers qui ont existé entre ces deux natures mystérieuses, et l'on jette ainsi, malgré soi, un regard rapide dans les abîmes sans fond du destin.

Mais assez pour aujourd'hui. Vous trouverez ci-jointe une lettre de ma femme, qui cherche à vous peindre l'effet que le huitième livre a produit sur die.

Ami liien-aimé et vénéré! combien je suis ému en songeant que je trouve en vous et si près de moi ce que nagnère je croyais à peine pouvoir découvrir dans le lointain des temps antiques! Ne vous étonnez donc plus <ju'il y ait si peu de personnes capables et dignes de vous apprécier. Le naturel, la vérité, la facilité admi-rable de vos peintures, dérobent au commun des lec-teurs les difficultés contre lesquelles vous ave/, eu à lutter, et la perfection de l'art qui les a vaincues. Quant à ceux qui comprennent vos moyens d'action, la force 27* du génie qui les fait mouvoir humilia tellement leur pauvre individualité, qu'ils voudraient nier cette force; mais au fond de leur cœur ils lui rendent un éclatant hommage, bien que ce soit de mauvaise grâce.

Schuaeii.

SeiUUKH A C.fKTHK.

lAut, ti>SjuiHi>t179!>.

J'ai de nouveau pesé la conduite de Wilhelm à l'oc-casion de la rupture de son mariage avec Thérèse, et je renonce à tons mes scrupules sur ce sujet. La situa*tion doit être telle qu'elle est, et. vous l'avez peinte avec ta plus exquise délicatesse, sans blesser en rien la vérité des sentiments.

On ne saurait assez admirer les nuances vraies et fines qui distinguent les unes des autres, la chanoinesse, Nathalie et Thérèse. La première n'est qu'une sainte; lit seconde tient à la fois du la sainte et de la femme, ce qui lui donne toutes les apparences d'un ange; la troisième est aussi parfaite que peut l'être une créature toute terrestre. Les deux dernières sont, il est vrai, aussi réalistes l'une que l'autre mais chet Thérèse le réalisme se montre avec ses limites étroites chez Na-thalie, on n'en aperçoit que In valeur intrinsèque. Il est à regretter que la ehanoinesse lui ait enlevé l'épilhèlc de I telle àme, car cette Nathalie seule est une vraie cl pure nature esthétique, ic. trouve aussi très-beau qu'elle ne connaisse pas l'amour en qualité d'affection exclusive et individuelle, car l'amour est l'essence, l'é-tat permanent de son âme. Il est vrai que la ehonoi--

ENTRE «MET HE ET SCHH.r.El»:

nessc aussi no connaît pas l'amour proprement dit, mais c'est par des motife infiniment différents. Si je vous ai bien compris, ce n'est pas sans inten-tion que Nathalie conduit Wilhelm dans la Salle du jurné immédiatement après l'entretien qu'elle a eu avec lui sur l'amour, entretien par lequel on vient d'apprendre <|ii'elle ne connaît point cette passion, et (|n'elle ne peut pas même la comprendre. L'impression que produit la vue de cette salle élève au-dessus de toutes les passions, le calme du beau s'empare de lïitnc, et ce calme explique mieux que ne pourraient le l'aire toutes les dissertations pourquoi la nature si ai-mante de Nathalie ne connaît pas l'amour individuel. Cette Salle du passé confond le monde esthétique et l'empire des ombres avec ta vie et ses réalités de la manière la plus noblement idéale. Au reste, vous faites [iirtont des œuvres d'art un usage d'autant plus heu-ri'iix, que vous les rattachez a l'ensemble. Par ce moyen, le lecteur franchit les étroites limites du présent pour y revenir aussitôt d'une manière non moins agréable que facile. Je passage du sarcophage du centre à celui de %non, et à l'action qui fait le sujet du roman, est dit plus bel effet; et l'inscription Apprends à vivre^ im-pressionne d'autant plus agréablement, qu'elle ne rap-- |«lle ce maudit Mémento mori, que pour en triompher .ivre éclat.

l.'oncle est fort intéressant* il possède toute l'indi-tifluaiitt! absolue et toute I» force de conception indis-pensable pour être devenu ce qu'il est. Ses observations sir lu musique qui, selon lui, ne doit parler qu'à IV- Î76 CORRESPONDANCE veille, sont d'une grande vérité. il est facile de voir que c'est ce caractère que vous avez le pli» richement doté de votre propre nature.

Entre toutes les figures principales, celle de Lotliaire se détache le moins de l'ensemble, mais pour des mi-sons tout objectives. Un pareil caractère ne pouvait se montrer en entier dans le milieu où vous avez place votre action. Rien, au reste, ne saurait le peindre tel qu'il est; pour l'apprécier, il faut l'entendre, it faut vivre avec lui. Il suffit donc de voir que tous ceux qui vivent en effet avec lui lui accordent unanimement une confiance sans bornes, et une estime qui tient de la vénération; que toutes les femmes, qui jugent toujours d'après l'impression de l'ensemble, t'adorent, et que vous ayez indique les sources où il a puisé ses «•nû-nctites qualuV's. C'est à bon droit qu'à l'égard de Lo-thaire vous avez laissé le champ libre à l'imagination, car ce caractère est esthétique. C'est donc ait lecteur à le compléter, non selon sa fantaisie, mais d'après Iks lois que vous lui avez très-précisément indiquées; et si celte précision n'a jamais rien de tranchant, c'est parce que votre holhaire tient de l'idéal.

Jarno reste le même jusqu'à la fin, et le choix qu'il il fait de Lydie pour sa compagne couronne dignement ce personnage, Il faut convenir que vous avez joliment easé vos l'einmes. Des êtres tels que Wilhelni et l»thaire ne saliraient trouver h» bonheur que dans teur union avec di>s êtres sympathiques, tandis qu'un Jarno a besoin de contraste*, afin qu'il puisse toujours avoir quelque chose » faire, à penser, à discerner.

ENTRE GffiTHE ET SCHILLER.

sïï

Quand vous réglez vos comptes poétiques, ta pauvre comtesse n'est pas la ipietix partagée; mais pour elfe aussi vous êtes resté complétement vrai. Un caractère tel que le sien ne peut jamais s'appuyer sur lui-même; aussi eût-il été impossible de lui trouver un dénoûment qui pût lui assurer un bonheur durable. Destinés à être toujours le jouet des circonstances, de semblables êtres ne peuventaspirerqu'à un bonheurnégatif. Celaesttmte, mais cela est, et dans cette circonstance, comme dans toutes les autres, vous n'avez été que l'interprète de la nature. A propos de la comtesse, son arrivée dans le huitième livre ne me parait pas assez motivée; elle arrive pour le dènoûment, mais elle n'y participe pas. Le comte aussi est très-bien soutenu, et c'est une grande adresse de votre part que de lui avoir fait cau-ser la perte du harpiste, par les sages dispositions qu'il croit avoir prises pour loger convenablement les nom-breux hôtes réunis momentanément dans le château de .sa belle-soeur. Chez de pareils pédants, l'amour de l'ordre ne saurait enfanter que le désordre.

Les mauvaises habitude» du petit Félix, sa manie de boire dans les bouteilles, détail qui amène des résul-tai* si importants, est une idée heureuse de votre plan, où l'insignifiant et le grave, la nécessité et le hasard sont unis et confondus de la manière la plus simple et !a plus naturelle.

La triste métamorphose de Werner m'a beaucoup amusé. La jeunesse et la société de Wilhelm pouvaient pendant quelque temps soutenir ce cuistre à une cer-tainc hauteur; mais dès que ces anges se sont éloignés

SCHILLËK; de lui, il devait nécessairement devenir la propriété exclusive de la matière, et finir par s'étonner lui-même «l'être sî inférieur à son ami. Cette figure était néces-saire d'ailleurs à l'clfet de l'ensemble, car elle explique et ennoblit le réalisme auquel vous ramenez votre hé-ros. Tel que vous montrez Wilhelm à la fin, il se trouve dans le plus beau milieu possible, aussi loin du fantui-mme que da philistinime; et tout on te ramenant de to première extrémité vers laquelle il penchait, vou* avez su montrer tous les inconvénients de la seconde. YVerner me rappelle une grave erreur chronologique lie votre roman. Ce n'était sans doute pas votre inten-tion que Mignon, lorsqu'elle meurt, eût dtijà vingt et tin ans, que Félix en ait dix au onze, et que In blond Frédéric, lors de sa dernière apparition, soit déjà fort avnncé dans la vingtaine, etc., etc. Et cependant il en est ainsi, car depuis l'engagement de Wilhelm dira Serlo jusqu'à son retour au château de Lothaire, il se passe au moins cinq ou six ans. D'un autre côté, YVer-ner qui, au cinquième livre, n'était pas encore marié, a déjà an commencement du huitième plusieurs gar-çons qui écrivent, calculent et font du commerce; or, comme il ne peut s'être fait donner la bénédiction nup-tiale le lendemain de la mort de son père, et que les enfants n'arrivent pas le jour de la noce et tout» à la foi», il doit nécessairement s'être pas»; un certain nom-- Itre années entre le cinquième et le huitième livre. Voici une bien longue épttre puissiez-vou* avoir autant de plaisir à la lire que j'en ai eu a l'écrire! 1

ENTRE CiKTHE ET SGHIUBR.

Kna, te S juillet 179(1.

Maintenant que l'ensemble de votre roman est bien présent à ma pennée, je ne saurais vous dire combien te caractère de votre héros me semble parfaitement choisi, si toutefois de telles beautés peuvent être le résultai «l'un choix. Aucun autre n'eut si bien convenu .m rôle de porteur des événements, aucun autre n'eut si bien représenté l'ensemble, sans compter que le pro-blème qui fait le sujet du roman ne pouvait être posé c( résolu qu'à l'aide d'un caractère comme celui-là, et rr n'est pas seulement le sujet qui demandait un héros Je cette nature, le lecteur aussi en avait besoin. Par son penchant à la méditation, Wilhelm arrête les lecteurs ait milieu de la marche rapide de faction il le» force à regarder en arrière et en avant, et à réflé-chir sur en qui se passe. Il recueille pour ainsi dire l'âme et l'esprit des événements qui s'accomplissent autour de lui, convertit chaque vague sensation en une pensée précise, énonce tes faits particuliers par des for-mules générales, donne l'explication de tout, et atteint le but de l'ensemble en se conformant aux exigences de son propre caractère.

La classe à laquelle il appartient achève de le rendre propre à ce rôle. Un certain monde lui est tout à fait nouveau, il en est vivement frappé; et tandis qu'il cherche à s'assimiler ce monde, il nous y introduit et nous montre ce qu'il peut contenir de réel pour Illumine. C'est en comparant toutes tes manifestations

Si.llll.l.KU <;<F.T!IK. extérieures de la nature humaine à l'image pure et mo*rale de cette nature qu'il porte en lui, qu'il cherche à les apprécier; et tandis que l'expérience donne plus de solidité ù ses vagues sensations intérieures, ces mêmes sensations rectifient les leçons de l'expérience. Aussi ce caractère vous sert- il merveilleusement à ex-traire des événements ce qu'ils ont de réellement hu-main. L'Ame de votre héros est un miroir fidèle et non .simplement passif (la mondé. Bien que l'imagination ait de l'intluence sur sa manière de voir, cette manière est idéaliste et non pas fantasque, poétique et non pas exal-lée le principe de son être, en un mot, n'est pas le bon plaisir de la fantaisie, mais une noble liberté morale. Son mécontentement de lui-même, lorsqu'il raconte à Thérèse l'histoire de ses amours, le peint à merveille. Sa valeur est dans son âme. et non dans nés actions, dans les tendances de cette amc et non dans leurs ré-suitats. Aussi sa vie ne pouvait-elle manquer de lui pa-raitre vide dès qu'il a été obligé d'en rendre compte; tandis que des êtres tels que Thérèse peuvent produire leur mérite en monnaie sonnante et l'appuyer sur des faits. H est très-beau que cette même Thérèse rende justice à la nature jrluy élevée de Wilhelm, car son âme limpide doit refléter même ce qui n'y est pas. Par ce seul trait vous l'étcveg tout à coup au-dessus des na-tures bornées qui, menu; en imagination, ne peuvent sortir de leur misérable moi. Quand on la voit accepter une manière de sentir si opposée à la sienne, quand on la voit estimer, aimer même le cœur qui sent ainsi, on admire la réalité objective de ce personnage,

ENTRE G (ETES ET SCHIM.En.

et it n'est pas de lectenr que eé passage ne réjouisse. Je me suis senti soulagé d'un granit poids, lorsque, dans le huitième livre, Wilhelm commence enfin à ré-sister en homme à des autorités aussi imposantes que celles de Jarno et de l'abbé; c'est une preuve qu'il louche au terme de ses années d'apprentissage. Et lorsque Jarno lui dit « Vous avez de l'humeur, c'est fort bien; fàehea-vous tout rouge, j'en serai charmé, » ces paroles semblent sortir de mon âme. J'avoue que sans cette preuve du sentiment qu'il a de sa dignité, j'aurais été très-inquiet pour lui, lorsque plus tard, par sou mariage avec Nathalie, il se trouve uni de si près à cette classe élevée de la société. Il sent si vivement !es avantages de la noblesse, il manifeste si souvent sa loyale défiance: de lui-même et do la position sociale où le hasard l'a fait naître, qu'on ne peut s'empêcher de craindre qu'il aie lui soit impossible de conserver sa pleine indépendance dans ce monde si nouveau pour lui. Au moment même où il vient de se montrer plus courageux et plus digne, on n'est pas encore délivré (l'inquiétude, on se dit Pourra-t-il jamais oublier sa roture? et ne faut-il pas qu'il l'oublie pour qnc sa des-tinée s'accomplisse? non, je In crains, il ne l'oubliera pas; il a trop raisonné sa situation, il ne pourra jamais s'identifier complètement avec une classe de la société i|ii'il a vue si positivement au-dessus de la sienne. Les airs de grand seigucur de Lothaire, la double noblesse de Nathalie, noblesse de naissance et noblesse de cœur, le condamneront à une infériorité perpétuelle. Je tremble surtout pour notre héros, lorsque je me le figure <le--

CORtlESPOÎIDANCE venu le beau-frère de ce comte, qui loin d'adoucir les prétentions de son rang par quelque chose d'esthétique, en est, au contraire, si pédantesquement entiché. H est très-beau, du reste, que, tout en respectant les formes extérieures et consacrées, vous rejetiez, dès qu'il s'agit d'un intérêt purement humain, vous rejetiez, dis-je, la naissance et le rang dans leur nullité absolue, sans même daigner vous justifier à cet égard. Mais ce qui est pour moi une beauté incontestable ne le sera pus pour tout le monde. Plus d'un lecteur s'étonnera qu'un roman, qui non seulement n'a pas ta plus légère teinte de sans-culottisme, mais où plus d'un passage semble plaider la cause de l'aristocratie, puisse finir par trois mariages, dont chacun est une véri-table mésalliance. Je ne veux, certes, aucun autre dé* noumenl que relui qui existe, mais je désire écarter toute interprétation qui fausserait l'esprit de votre œuvre, et c'est pourquoi je viens vous demander si vous ne pourriez pas justifier ces mésalliances par quel. ques mots placés dans la bouche de Lothaire. Je dis de Lothaire, parce que c'est le caractère le plus aris-tocratique du roman, et, par conséquent, le mieux posé pour persuader les lecteurs de sa classe; aussi est»i'f» sa mésalliance à lui qui choque le plus. S'il la justi-liait, cela vous fournirait l'occasion si rare de montrer ce personnage sous tous ses aspects. Je ne crois pas, toutefois, qu'il faille le faire parler dans le moment même il vaudrait mieux que ce fut dans des circonstances indépendantes de son mariage, afin que ses paroles, loin de sembler une rè^le applicable à un fait

ENTRE GŒTHE ET SCHILLER

isolé, soit une thèse générale, et l'expression presque involontaire de ses opinions les plus arrêtées.

II est vrai, qu'à l'égard de Lothaire, on pourrait ob-jecter que la naissance illégitime et roturière de Thérèse est un secret de famille; mais on répondra que to-thaire n'en est que plus coupable, puisque ce n'est qu'en trompant le monde qu'il pourra assurer ses en-fonts les avantages de son rang. Vous êtes, au reste, le im'illeur jnge des misérahles observations qu'on peut vous faire et que je voudrais prévenir.

Je ne vous en dirai pas davantage aujourd'hui; je vous ai communiqué mes observations pèle-môle, et je prévois que je vous en communiquerai bien d'autres encore. Puissent quelques-unes d'entre elles, du moins, vous être lionnes à quelque chose! t Adieu, portez-vous bien et gaiement.

ScHiMJcn.

Si la semaine prochaine vous pouviez vous passer de YidUevitle ma femme vous prie de le lui envoyer; moi aussi je voudrais en prendre lecture.

GOETHE A S<:|IIM.BII.

Weiniar, I* 5 juillet ITflfi.

J'allais répondre à votre première lettre, lorsque les (Iciin autres sont venues me surprendre; ce sont des wii\ du ciel, mais au milieu de mes occupations ter-lestres je dois me borner à les écouter. Continuez à li 11 s apt dis Wmoircs de Vieillet'ille. Schiller en a donné «ne ir.uliictùm pour Ira Heure*. me charmer et à m encourager ainsi. Vos scrupules L m'inspireront pour la fin du huitième livre dès que je P pourrai me remettre à l'œuvre. J'ai déjà trouvé moyen I d'utiliser vos observations. 1 Ne vous lassez pas de me communiquer vos- senti* I ments sur le huitième livre, que vous pouvez garder I encore huit jouta. I Je travaille à la continuation de Benunuto Cellini 1 pour les Heures. Vos lettres sont maintenant mon I seul plaisir. Vos conseils me {ont d'un seul pas fran- I dur. bien des difficultés*, voua sentez, j'en suis persuadé, I combien je vous en suis reconnaissant, I Mes compliments à votre chère femme, Goethe. 1 I

GŒtBÈ.

sr.lt ii«n a r.tf.THK. I

ifn.i, loSiiim.ti-ftf;. I

Puisque vous pouvez encore me laisser le huitième I livre, je bornerai mes observations à ce livre; lorsque I te tout sera lancé dans le monde, nous causerons de la I forme de l'ensemble, et vous me rendrez le service de I rectifier mes jugements. I

Avant que vous terminiez entièrement cet ouvrage, I je voudrais attirer votre attention sur deux points prin- I cipaux.

Votre roman, tel qu'il est, tient de l'épopée sous plusieurs rapports, et surtout parce que vous y faites jouer des ressorts qui représentent les dieux ou plutôt leur maître, le Destin. Le sujet le voulait ainsi. Les Années (l'apprentissage de Wilhelm Mekter ne sont

ENTRE GIKTIIJ? ET SCfriLtEft pas un aveugle effet du hasard, mais une espèce d'ex-périmentation. Une haute raison (les puissance» de la Tour), agissant toujours, bien que toujours cachée, ac-compagne la héros, le surveille, et, sans troubler en lui le libre développement de la nature, le dirige vers un but dont il n'a et ne peut avoir lui-même au-cune idée. Quoique cette direction, extérieurement tlu moins, soit n peine perceptible, elle existe et ta pensée poétique la rend indispensable. Les mots an-nées d'apprentissage, éveillent des idées de progres-- .ion, et demandent leur complément, la matlr'ue, qui explique et consolide l'apprentissage. Mais l'idée de cette maîtrise, fruit de longues expériences, ne pouvait guider le héros, il ne pouvait pas l'avoir devant lui comme un but vers lequel il marchait; cette idée devait donc le guider à son insu en marchant derrière lui. De celte manière, le tout a un noble but, tandis que le Iktos n'en a pas; aussi la raison du lecteur trouve-t-elle l'œuvre accomplie, et son imagination conserve une pleine et entière liberté.

Kn écartant de la mystérieuse direction que Jarno et l'abbé donnent à la conduite de Wilhelm tout ce qu'elle pouvait avoir de lourd et de rude, en motivant cette direction plutôt par une fantaisie de l'amour de I humanité que par un principe moral, vous avez fort heureusement détourné la pensée du lecteur de l'em-ploi des machines, pour ne l'arrêter que sur les résul-tats, et ces résultats, par leur forme du moins, ne sortent jimiaisde la sphtsrcdu possible, du vraisemblable même. Ce font là des beautés qui n'appartiennent qu'à vous. J'aurais voulu cependant vous voir expliquer un peu « plus clairement l'importance de ces machines, tour liai-son nécessaire avec la pensée intime de l'œuvre. Celte pensée doit se refléter dans toute l'économie du roman, alors même que les machines doivent rester cachet» aux acteurs, Beaucoup de lecteurs, je le crains, ne verront dans l'influence mystérieuse qui dirige le héros qu'un jeu théâtral, qu'un artifice pour augmenter la complication de l'intrigue, surexciter l'intérêt et causer de la surprise, Je conviens que le huitième livre donne l'explication matérielle de la plupart des événements amenés par ce que j'appelle des machines; mais la nécessité esthétique et poétique de ces machines ne me paratt pas assez indiquée. Moi-même je n'ai pu la saisir qu'à la troisième lecture.

Si j'avais une observation générale ù faire sur l'en-semble, ce serait la suivante « A côté de ta noble et profonde gravité irai règne dans les détails, l'imagination semble se jouer trop librement de l'ensemble. » Selon moi, la gracieuse facilité des mouvements a été plus loin que ne le comporte ta gravité poétique et votre juste horreur du lourd, du méthodique, du guindé, vous a poussé, dans l'extrême contraire. J'ai cru m apercevoir que, par condescendance pour les faiblesses publiques vous employez plus de moyens dramatiques, et vous poursuivez un but plus théâtral que ne l'cxigent la inarche et le but d'un roman.

Si jamais un récit poétique a pu se passer du secours •lu merveilleux et du surprenant, c'est à coup sur le-

ENTRE G(Kt I1E ET SCHILLER.

vôtre, et dans une pareille production, tout ce qui ne lui est pas utile peut tui devenir nuisible. Il pourrait advenir que le lecteur, au lieu de concentrer son atten-tion sur l'esprit de l'ouvrage, la dispersât sur les évé-nements fortuits, et ne cherchât qu'à deviner des énig-mes. Je dis que cela pourrait arriver, et ne savons-nous pas tous deux que plus d'une fois déjà il en a été iiinsi?

Ce défaut, si toutefois c'en est un, serait facile » corriger dans le huitième livre. Mon objection d'ail-leurs, ne s'adresse qu'à l'exécution de l'idée, car l'idée elle-même est irréprochable. Il ne s'agirait donc que de faire comprendre au lecteur l'importance des incidents dramatiques, qu'il regardait comme un jeu frivole de l'imagination, et letirs rapports intimes avec la gravité de l'ouvrage. L'abbé serait plus propre que tout autre à s'acquitter de cette tâche, qui lui fournirait en outre l'occasion de mieux se définir lui-même. Peut-être ne serait-il pas inutile de mentionner dans le huitième livre les motifs qui ont décidé l'abbé à faire de Willtelnt un d<>8 sujets de ses expériences pédagogiques. Par là l'individualité de Wtlhclm gagnerait beaucoup en im-portance aux yeux des hauts personnages au milieu desquels il finit par w? trouver jeté.

Quelques éclair» répandus dan» le huitième livre peuvent faire deviner à peu près ce que vous entende/. pif iinnces tl'aflirenlimuie et par maîtrise* Mais un public connue le nôtre s'attache surtout aux idées que 'enferme! une composition et ces) souvent la seule luise qu'il vu retient. Il est doue très-important qu'à ce sujet vous soyez parfaitement compris. Les éclairs L dont je viens de parler sont très-brillants, je ne crois pourtant pas qu'ils suffisent. Vous n'aimez pas, je le sais, à instruire le lecteur directement et vous pré-férez lui laisser trouver par lui-même les enseignements que contiennent vos ouvrages; mais c'est précisément parce que vous en avez dit quelque chose dans Wtihelm | Meister qu'on croira que c'est là tout; et il se trouvera ainsi que vous auras bien plus rapetissé votre idée qu'en l| laissant à la sagacité du lecteur te soin de la deviner tout entière. il Si j'étais chargé de résumer en une formule sèche et aride te but que le héros finit par atteindre après une longue suite d'égarements, je dirais « 11 sort d'un idéal S vide et indéterminé pour entrer dans une vie réelle et active, mais sans perdre ta force qui idéalise. » Les deux mutes tic traverse qui éloignent de cet état heureux sont indiquées dans votre roman par toutes les nuances pos- i siltles. Depuis l'expédition malheureuse où le hérolj enroiv, enfant veut jouer une pièce de théâtre sans avoir réfléchi à ce que doit contenir cette pièce jusqu'au I moment où il songe à épouser Thérèse, il a parcouru 1« 9 cercle des erreurs humaines, et tes deux extrêmes que 3 je viens de citer sont tes plus fortes antithèses dont un 1 caractère tel que le sien pût être susceptible. Puis, IorB que la nature, par l'intervention de Félix, le fait passtiy de l'idéal au réel, de la tendance à l'action, sans perdre 1 ce qu'il y avait du réel dans ces tendances; lorsqu'il 1 apprend a se limiter, et que la forme lui fait trouva dans cette limitation un passage à l'infini, c'est ce qtë

ENïtlK (itfcî II B ET SCHI 1,1, EU.

«s j'appelle la crise la plus importante de sa vie, le terme de son apprentissage; et toute» les parties de votre œu-vre convergent admirablement vers ce point. Ses bettes relations avec sou enfant, son union avec ta noble na* lure féminine do Nathalie lui garantissent désormais une vigoureuse santé morale, et le lecteur te quitte sur une route qui ne peut manquer de le conduire au pins haut degré de .perfection.

Lit manière dont vous expliquez l'apprentissage et la maîtrise semble resserrer les limites de l'un et de l'au-- Ire. Vous entendez par apprentissage les erreurs que l'an commet en cherchant à l'extérieur ce que l'homme doit trouver en soi et produire de lui-même. Quant à la maîtrise, vous la faites consister dans la conviction intime de la nécessité de chercher tout en soi-même et île produire d'après ce qu'on a trouvé; mais la vie de Wilhclm, telle que votre roman fa donne, peut-elle se comprendre complètement par ces deux seules idées, et peut-on regarder son apprentissage comme terminé, [iniquement parce que le cœur de père se déclare enfin chez lui, ainsi que cela arrive à la fin du septième livre ? Je voudrais donc que l'idée philosophique de votre nmumet les rapports de chaque personnage avec cette idée tussent plus clairement déterminés. Je me résume: La fible est vraie, la morale de la fable l'est également, mais les rapports de cette fable avec sa morale ne se [finit pas assez vivement sentir, Jt ne sais si j'ai pu me rendre intelligible; la ques-lii»n concerne l'ensemble; il est donc fort difficile de lu rendre clair*», en ne. l'appliquant qu'aux détails. Au reste, en ce cas, une «impie et vague indication suffit. Avant de m'envoyer l'exemplaire des Xénies, ayez la Iiontè de biffer ce que vous désirez voir disparaître, et de souligner ce qui est à corriger.

Puissiez-vous trouver te temps d'achever les char* mantes petites poésies que vous destinez à mon Aima-wtch da Mines C'est Mir vous sent maintenant que repose l'éclat de ce recueil, car je ne vis qiin dans la critique, tout occupe à comprendre ffiilhelm Métsier. Puis l'époque de l'alecouctientent de ma femme appro*die, et de semblables événements ne disposent guères aux créations poétiques, .l'espère pouvoir bientôt voutt parler de nouveau de votre roman. Sc»iû,eh.

CffiTlIE t SCHII l.KU

Vrirnav, l«0 juillrt it%.

Vous trouverez sur une feuille détachée les passages que, d'après vos remarques, je me propose de changer ou de modifier. Je vous remercie vivement de Vos lettres, et surtout de la dernière, car elle attire mon attention sur le perfectionnement de mon ouvrage. Ne cesse?, donc pas, je vous en supplie, de me chasser, pour ainsi dire, hors de mes propres limite». Le défaut que vous avel si justement remarqué tient à l'essence la plus intime de ma nature, il un certain tic de réalise, qui me fait trouver du plaisir à dérober aux yeux du monde mon existence, mes actions et mes écrits. C'est ainsi que j'aime à voyager incognito, que je choisis toujours les vêlements les moins voyants, que dans inr» conversations avec des étrangers! ou des denù-connate"

ENTRE GtRTttK ET SCBIUEII.

sauces je m'attache aux sujets les moins importants et me sers des expressions les plus insi^iriflentes; que dans ma conduite j« mets pins d'étourderie et de légè-reté que je n'en ai on effet; que je voudrais enfin me placer entre mon moi intérieur et ma personne exté-rieure. Vous savez fort bien comment cela est et eom-ment cela s'enchaîne.

Après cette confession générale, je passerai volon*tiers à la particulière sans vos observation» et vos conseils, je me serais, et avec connaissance de cause, livré à ce même tic dans mon roman, ce qui eût été vraiment impardonnable, vu l'immense travail que je lui ai consacré et la facilité avec laquelle j'aurai» pu voir ce qui lui manque et le refaire.

En expliquant antérieurement l'intérêt que l'abbé prend à Wilhelm, un jour nouveau doit nécessairement se répandre sur le tout, et cependant je ne l'ai pas fait, à peine ai-je pu me décider à faire dire quelques mots à Werner en faveur de l'extérieur de son ami. J'ai interrompu le brevet d'apprentissage dans le septième livrc, parce que, jusqu'à présent, on n'aime pas encore à lire des sentences sur le sentiment des arts. La seconde partie devait contenir des paroles bien importantes sur la vie et sa signification, ce qui m'au-rait fourni une très-belle occasion de faire faire à l'abbé un commentaire sur les événements en général et, sur-tout, sur ceux qui ont été amenés par les puissances de ta Tour. Par là, les machines n'auraient pu être prises pour un vulgaire procédé de roman, je leur aurais donné une valeur esthétique, ou plutôt j'aurais mis 294 COBI\ESI»0NftANCÉ colle voleur en pleine lumière. Vous le voyez, je suis m parfaitement d'accord avec vos observations. M II est hova de doute que tes résultats visibles et que H j'ai clairement énoncés sont beaucoup plus bornés que fj ne l'est le véritable contenu de mon ouvrage, et je m M fais l'effet d'tin calculateur qui, après avoir posé m y très-grand nombre de chiffres les uns sous les autres, S commet malicieusement des fautes d'addition afin d'a- §§ ntoindrir la somme totalo, par Uieu «lit quel ca- fâ price. B Je vous remercie de nouveau de m'avoir fait romar- j| quer à temps, et d'une manière si décisive, la manie g perverse à laquelle je me suis abandonné, et j'y remé- B dierai autant que faire se pourra. le n'aurai qu'à placer || çà et là et à propos les divers passages de vos lettres, fi et le mal sera réparé. Mais comme les travers de la na- 1 titre humaine sont des obstacles insurmontables, il I pourra bien arriver que les dernières paroles décisives I ne puissent me sortir de ma poitrine. Alors je vous I prierai d'ajouter, par quelques hardis coups de pin- I reau, ce qu'une bizarre fatalité de ma nature, m'aura I empêché de dire moi-même, Continuez pendant tout<>. I cette semaine à me feirc remarquer mes faute*! et à I «l'encourager; je travaillerai à Benvenuto Cellini pour I les Heures et à de petits poënie» pour F Afatotuicft.

(!<EHU!.

r.œttJE A scniUEn

W~<Mt,~9~mem96.

Je vous renvoie les Xénies, avec mon approbation.

ENTRE GffiTBE ET SCHILLER.

Le& bienveillantes sont si charmantes, qu'on envie aux rnarouffles, attaqués par les autres Xénies, l'avantage d'avoir Fait parler d'eux en si bonne compagnie. Je ne sais comment faire à^'égard du portrait il n'y a personne ici capable de;faire une bonne copie, et il serait dangereux de livrer l'original. Au reste, Boit est un artiste beaucoup plus aimable que sérieux. Je crois que vous feriez bien de remettre votre amicale inten-tion jusqu'au retour de Meyer, nous pourrions au moins avoir quelque chose de bon.

Mes compliments à votre chère femme. Ne voudriez-vous pas, quand votre famille sera augmentée, nous envoyer Charles pour quelque temps? Auguste en serait enchante, et, comme il vient toujours beaucoup d'en-fants dans ma maison et dans mon jardin, je crois qu'il s'y trouvera fort bien. Garnis.

SCHII.f.RK A r.tF.TIIF. f,

Kiki, lp8juiHeH79fi.

Je suis charmé de voir que j'ai réussi à vous expli-ffiior clairement mes idées au sujet de ces deux points, et que vous voulez bien en tenir compte. N'allez pas pour cela renoncer à ce que vous appelez votre tic de réaliste c'est une partie de votre individualité poé-tique; il faut rester dans les limites de votre nature, il faut surtout que les beautés de cet ouvrage soient bien vos beautés ù vous. Il s'agit seulement de faire tourner nue singularité .subjective ait profit objectif de votre ouvrage, et cela vous sera très-facile des que vous le voudrez. Au point de vue du fond, le roman doit con--

CORnBSFOHPANCS sm tenir tout ce qui est nécessaire d son intelligence i au point de vue de ta forme» il doit le contenir nécessaire-metU, organiquement, c'est-à-dire que ces explicitions doivent résulter du développement même du récit; quant à savoir si tes liens qui unissent l'ensemble doi-vent être semis avec plus ou moins de force, c'est à vous sent de le décider. Le lecteur trouverait sans doute plus commode (lue vous prissiez la peine do lui indiquer vQus-inâiie les. moments les plus décisifs, afin de n'a*voir plus qu'à y porter son attention; d'un autre côté, s'il est obligé de les chercher lui-même, le livre l'atta-chera plus fortement, et il y reviendra plus souvent. Ne lui épargnes donc pas ta peine de les chercher, dès que vous aurez assez fait pour qu'il soit sûr de les trouver, s'il y met de la bonne volonté. Le résultat d'une pa-reille œuvre doit être la production libre (ceci ne veut pas dire arbitraire) de l'intelligence du lecteur; il faut qu'il soit une sorte de récompense réservée aux esprits d'élite, et qui se refuse aux esprits bornés. Je vais vous signaler encore pour ne pas les oublier quelques observations sur les machines secrètes, et je vous prie de ne pas les négligea 1° On voudrait savoir pour quel but l'abbé ou son auxiliaire a joué le rôle du fantôme du vieux lïaiulct. 1n Puisque vous faites deux fois mention du voile avec te billet, fuis, fuis, etc., on s'attend à voir cette invention amener des événements importants. Pour-quoi, vous demandera-t-on, pousse-t-on d'un côté Wil-helm à quitter le théâtre, tandis que de l'autre on favorise son début et l'exécution de sa pièce de prédi--

ENTRE GŒTllB Et &CH1U.BA.

SOS lection? Cette question demande une réponse plus positive qneles vagues explications de Jarno. 3" On désirerait savoir si, avant l'arrivée de Werner au château, l'abbé et ses amis savaient que, dans l'ac-quisition du domaine, ils auront affairé à un ami si intime et à un aussi proche parent de Wilhelm. Leur conduite pourrait le faire croire, et alors en s'étonne du secret qu'ils en font à Wilhelm.

1° Il gérait à désirer que l'on connût les sources où l'abbé a puisé les renseignements sur l'origine de Thérèse, car il paraît singulier qu'une circonstance aussi importante ait po rester un secret pour les per-sonnes intéressées à le connaître, et toujours si bien renseignées sous tous les autres rapports. Cela paraît d'autant plus choquant, que ce secret ne se dévoile qu'au moment où le poëte avait besoin qu'il le fût. C'est pur hasard, sans doute, si la seconde moitié du Brevet d'apprentissage n'a pas été placée dans le septième livre mais dans l'art, ainsi que dans la vie réelle, l'habile emploi du hasard produit souvent les plus heu-reux effets. Il me semble que cette seconde moitié trouverait facilement dans te huitième livre une place beaucoup plus favorable. Le» événementsont marché, le caractère de Wilhelm s'est développé, et Wilhelm et le lecteur ont été préparés à ces résultats pratiques de la vie rt de l'usage de la vie. D'un autre côté, la Salle du passé etunoeonnaissance plusexactedu caractère de Na-thalie ont pu faire stirgirlesdispositions nécessaires pour apprécier cette seconde partie du Brevet d'apprentissage, Je vous ronseille donc très-fort de ne pas la supprimer, m connsspoNDANCE et d'y déposer, au coutraire, autant qu'il vous sera pdssibte, sous forme visible on cachée peu importe, toutes le» idées philosophiques de votre œuvre. Avec le puhUc allemand, on ne saarait jamais trop faire pour justifier tes intentionsd'un livre et même son titre, surtout i quand il est de la nature de celui que vous avez mis en i tête de votre roman.

C'est à ma grande satisfaction que j'ai tronvé dans le huitième livre quelques lignes qui font face à la méta-physique, et ae rapportent aux besoins spéculatif!} de la nature humaine; seulement l'aumône que vous offrez ù i ta pauvre déesse est bien modeste et je ne sais pas si, E pour un don aussi mince, elle pourra vous croire quitte K envers elle. Vous savez à quel passage je rais allusion, car je suis sûr, à y regarder de près, que vous ne l'ave», pas mis là sans y avoir bien réfléchi. s

Pour une époque aussi spéculative que la nôtre, c'était, jr l'avoue, une entreprise bien hardie que d'écrire un 11 roman de cette importance et de ce volume, où il n'est E que vaguement question de b seule chose indispensable, El Et ce qui est pis encore, ce Wilhelm, ce caractère sen- r limental, vous lui faites achever ses années d'appren- E tissage, sana le secours de la métaphysique cela ne 1 donne vraiment pan une haute idée de l'importance de t cette digne matrone. |

Parlons sérieusement comment se peut-il que vous I aye/. pu faire et terminer l'éducation de ce jeune I homme sana rencontrer des besoins que la mètaptiysi- I que seule peut satisfaire? Je suis persuadé que rcUe I particularité tient à la direction wthêtique que vous avez I

ENTRE GftTNlB ET .SCIf HIER.

2OT donnée à votre, roman. En effet, torsque tes dispositions de esprit sont purement esthétiques, lé besoin des consolations qu'on ne peut puiser que dans des spécu-lations philosophiques ne se fait point sentir, car l'es* thétique contient en ette la substantiâlité et l'infinité; ce n'est que lorsque la partie sensuelle et la partie morale se combattent en lui, qu'il est forcé de reeourir à la raison pure. La belle et saine nature humaine, ainsi que vous le dites si bien, n'a besoin ni de morale. ni de droit naturel, ni de métaphysique politique; vous auriez pu ajouter qu'elles n'ont pas même besoin de s'appuyer sur la divinité ni sur l'immortalité. La morale, le droit naturel et la métaphysique, ces trois pointa ait-tour desquels tournent toutes les spéculations, fournis»sent il est vrai à l'âme sonsitivement perfectionnée le sujet d'un noble jeu poétique, mais ils ne seront jamais pour elle une affaire sérieuseet encore moinsun besoin. Ou pourrait cependant vous objecter que notre ami Wilhelm ne possède pas encore cette indépendance esthétique à un assez haut degré pour ne jamais éprouver de ces embarras qui rendent le secours des spécula-tions indispensable. On voit chez lui une certain" tendance philosophique, qui est te propre des natures sentimentales. Aussi, s'il s'avisait jamais d'entrer dans les rêvions de la pensée spéculative, il ne pourrait man-quer de s'y égarer, car les bases philosophiques lui manquent totalement, et ce n'est qu'avecle secours de la philosophie qu'on peut philosopher. Privé de ce secours, on tombe infailliblement dans le mysticisme, ainsi que vous le prouvez vous-même par l'exemple de votre cha-noinesso. L'imperfettion de ses sentiments esthétiques l'a poussée dans les spéculations d'où elle s'est égarée jusqu'aux frères moraves, car ta philosophie n'est point venue à son secours. Si elle eût été un homme, il est presque certain qu'elle se fût perdue longtemps dans le labyrinthe de la métaphysique.

Maintenant on vous demandera de poser votre élève devant nous avec toute la substantialité, la sécurité, ta liberté, je dirais môme avec la solidité archtteclonique, qui nous permet de supposer qu'il pourra éternellement ko tenir ainsi sans avoir besoin d'aucun appui extérieur. On veut même le voir, par sa maturité esthétique, au-dessus du besoin d'une instruction philosophique, qu'il ne s'est pas donnée. Puis on se demandera est-il assez réaliste pour n'être jamais forcé de recourir à la raison pure? Et s'il ne l'est pas, n'eùVil pas fallu s'occuper un peu plus des besoins de l'idéaliste 1 Vous supposerez peut-être que je prends un détour habite pour vous pousser dans le domaine de la philoso-phie; non, certes; ce qui manque encore à votre ouvrage peut se faire admirablement dans la forme qui vous est .propre. Mon seul désir est qu'au lieu de tourner autour de la question, vous en donniez à votre manière. une solution complète. Ce qui remplace chez vous tout le savoir spéculatif et vous en rend le besoin impossible, suffira également chez Wilhelm. Déjà vous avez mis dans la bouche de l'oncle d'excellentes choses sur te sujet, et Wilhelm le touche plusieurs fois avec beau-coup de bonheur; il ne vous reste donc que bien peu à faire. Si je pouvais revêtir de vos conceptions ce que

ESTnE fiflETHE ET SCflltlËfi.

j'ai dit à ma manière dans l'Empire des Ombres et dam les Lettres esthétiques^ nous serions bientôt d'accord. Ce que vous faites dire â Werner sur t'extérieur de Wilhctm est d'un bon effet pour l'ensemble. J'ai eu l'idée que le comte, qui parait à la fin du huitième livre, pouvait ètre utilisé pour faire ressortir notre héros d'une manière plus éclatante encore. Si le comte, ce véritable maître des cérémonies du roman, le traitait par un moyen que je n'ai pas besoin de vous indiquer, avec des égards et une distinction au-dessus de tout ce que sa position lui permet d'espérer, et lui donnait par là l'espèce de noblesse qui lui manque encore? Qu'en pensez-vous? n me semble que par là l'œuvre de l'ano-hlissement de notre héros serait un fait accompli. J'ai encore un mot à dire sur la conduitede Willielm, lorsqu'il entre pour la première fois avec Nathalie dans la Salle du passé. En cette circonstance, je ne reconnais guère le petit Willielm qui dans la maison de son grand-père, aimait tant à s'arrêter devant le tableau d'un fils de roi malade, et que l'étranger du premier livre a trouvé sur une si fausse route. artistique. Dans cette Salle du passé aussi, il ne s'occupe que du sujet des œuvres d'art et poétise trop avec ces sujets. Il me sem-ble que l'instant était venu de montrer chez lui le com-mencement d'une crise heureuse, qui aurait pu te ('oser, non en connaisseur, cela était impossible, mais du moins en amateur objectif, tel qu'un ami du genre de notre Mcyer eût pu fonder quelque espérance sur son compte.

Au septième livre, vous avez très-heureusement uti-- 500 COBRBSl'ONDANCE

Sciihxkh.

lise 10 personnage de Jarno, pour exprimer à sa marnent g sèche et dure une vérité qui fait faire tout à coup un | très-grand pas au héros et au lecteur je veux parler | du passage où il déclare nettement à Wilhelm qu'il n'a I aucun talont comme acteur. Je pense qu'il pouwaii lui I rendre un aussi grand service à l'égard de Thérèse et R de Nathalie, Ce Jarno me parait l'homme fait exprès 1 pouv dire à Withelm que Thérèse ne saurait le rendre j| heureux, et lui indiquer en même temps quel est leca- 1 racterede femme qui lui convient. De semblables paroles El isolées et dures, mais prononcée» à propos, débar» B rassent le lecteur d'un grand poids, et produisent reffet |j d'un éclair qui illumine toute la «cène. Schuakk. 11

SCBlLLF.tt Af.ffiTHB g

Ii'im, le 11 au maliii. V

Une visite m'a empêché hier défaire partir ma lettre. 1 Aujourd'hui je ne puis rien y ajouter, car tout est chez 1 moi dans une grande agitation ma femme est sur te I point d'accoucher, Starke attend pour aujourd'hui 1 même sa délivrance. Je vous remercie beaucoup de I votre offre amicale à l'égard de Charles, il ne nous gêne I nullement, car nous avons pris à notre service quel- I ques personnes de plus, et arrange nos chambres de I manière qu'il ne puisse noua troubler. J'ai reçu I VieiHevitleelMttratori et je vous en remercie. J'espère I pouvoir bientôt vous donner des nouvelles avec un eifur moins oppressé et un esprit plus ti anquiile.

ENTRE G0BT1IE ET SCHILLER

ï« Les lettres de Schiller et de Gœlhe, pendant là se-conde moitié de juillet, ainsi qu'au mois d'août et de septembre 1796, ne contiennent presque rien sur leurs travaux poétiques. On y trouve cependant bien des détails charmants sur leur intimité. C'est une vraie jouissance pour le cœur de voir ces grands es* jirils s'entretenir si familièrement de tout ce qui in-téresse leurs foyers. te i f juillet, là femme de Sctiil-lcr lui donne un second enfant, et deux heures après l'accouchement, à cinq heures du soir, le père, tout tremblant, tout ému, écrit à son ami « Vous vous imaginez sans peine combien je me sens le cœur al-légé je n'attendais pas cet événement sans inquié-tude. Maintenant je puis compter ma petite famille, et j'éprouve un singulier sentiment le passage d'un ;» deux est plus grave que je ne le croyais, » Pendant ce temps-là, les armées françaises viennent de péné-trer en Allemagne; Jourdan et Moreau s'avancent contre l'archiduc Charles d'Autriche. L'occupation de plusieurs contrées, allemandes parles troupes du Directoire trouble nécessairement les poétiques mé-ditations des deux artistes. Il est remarquable néan-moins que tous les deux, et Schiller autant que GiHlie, détournent aisément les yeux de ce spec-tacle. la poésie les console. La mère de Goethe, qui habite toujours sa maison de Francfort, et qui vient de voir entrer dans sa ville natale les Français de la république, raconte à son fils les événements qui se

CÛMESPONIUNCE passent sous ses yeux*. Goethe lit en artiste cette lettre de sa mère, et il la communique à à Schiller qui lui répond « Nous vous remercions beaucoup de nous avoir envoyé la lettre de votre mère; elle nous a vive-ment intéressés, non-seulement parce qu'elle con-tient d'historique, mais par la naïveté du récit et le caractère original du style. »

On se figurerait volontiers que Schiller a été plus ému que Gœtbe de l'invasion de l'Allemagne par les Français. C'est le contraire qui est vrai. Goethe pa*ratt plus soucieux, plus inquiet; il donne des nou.veltes, if en demande, il se préoccupe de l'Allemagne et des dangers qui la menacent, ce qui ne l'empêche pas, je le sais bien, de corriger Wilhelm Meister et de songer à ses poëmes. Schiller, occupé a con-struire son idéale cité, s'intéresse & peine aux mi-sères de la cité terrestre. Il écrit à Goethe le 51 juil-let « II serait bon de laisser les habitants d'Iéna se remettre un peu de la peur que leur causent les Français, avant de leur parler de théâtre; il y a ici des gens d'une conscience tout à fait timorée, qui croiraient inconvenant de s'amuser au milieu de si grandes calamités publiques. » Les amusements de la poésie, pour Schiller, ce sont des distractions si-riles-, et tout occupé de fonder l'Allemagne de l'ave-nir, il s inquiète peu de l'Allemagne du présent. Ii y a pourtant ici des symptômes pénibles qu'il ne faut pas dissimuler. On voudrait voir plus de patriotisme

ENTRE GIKTHB ET SC« IfcUR. SOS chez celui qui chantera Guillaume Tell. Le génie cosmopolite de l'auteur du marquis de Posa apparaît ici sous un jour fâcheux. On a besoin de se rappeler (lu'à l'époque où Schilter se montrait si indifférent aux destinées de l'Allemagne, l'Allemagne n'était qu'un corps sans âme, et que plus tard, lorsque la patrie, c'est-à-dire le sentiment national, animée an souffle des grands poètes, se trouva exposée à de bien plus graves périls, un filleul de Schiller, un en-fant élevé par lui et nourri de ses inspirations, Théodore former, mourut en poète et en soldat, sur le champ de bataille de Dresde. L'auteur de la lyre et l'Êpée, le chantre des Chasseurs de Liitzow, tom-bant t'épée à la main dans les luttes de 1815, c'est un fils de Schiller rachetant la faute et consacrant la gloire de son père.

Le 15 juillet, Gœthe était allé à Iéna, où il avait passé six jours avec Schiller; il y retourne le 18 août et n'y demeure pas moins de six semaines. Vingt ans après, la femme de Schiller se rappelait encore la transformation soudaine de Gœthe quand il arrivait à léna. Cet homme, si grave à Weimar, si soigneux de l'étiquette, s'épanouissait tout à coup dés qu'il entrait sous le toit de son ami. Ce qu'il avait éprouvé en 1786, lorsque, rompant ses attaches officielles, il ("lait parti en secret pour l'Italie, avide de lumière et de liberté, il le ressentait au foyer de Schiller, il avait précisément projeté un nouveau voyage au delà <M COttftBSPOfcOAHCB des Alpes pour l'été ot l'automne de cette année; la h guerre t'ayant obligé d'y renoncer, les six semaines f qu'il passa sous le toit de son ami furent sa consola- | tiôiw « Si je n'avais vu Goethe qu'à Weimar, écrivait I Charlotte Schiller, je ne te connaîtrais qu'à demi I son image ne serait pas devant moi lumineuse et complète. » Et quand elle parlait ainsi, eUe songeait I surtout à «eGrethe qu'elle avait vu si gai, si confiant, si Familièrement heureux, pendant les vacances do MM. C'est au milieu de ces doux loisirs qu'il com-posa les cinq premiers chants A'Uermann et Dorothée. Dans les régions de l'amitié, comme sous le soleil de Venise, son inspiration se ranimait; que de fleurs r que de fruits d'or I lies vers coulaient de source; il en écrivait parfois jusqu'à cent cinquante par jour, et tes figures d'Hcrmann, de Dorothée, de l'aubergiste et du pasteur, étaient déjà vivantes sur sa toile. Il n'avait plus besoin de dire comme la Mignon de Wiliaetm Meister, les regards tournés vers Naples et la Sicile Connais-lu le pays où les citronniers fleuris-sent? Il avait trouvé ce pays dans la maison de Schil-ler.

Fendant ce temps-là, on imprime les Xénies, et les renards incendiaires, comme Gœthe les appelle, sont lancés dès les premiers jours d'octobre au milieu des Philistins épouvantés. Gai he vient de retourner à 1 Weiraar

ENTRE Gff.TRE.ET SC1IIM.BK. 305

fifETHE ASCIIIM.BI).

W«imar, te 9 ocf olire 1738.

De la vie heureuse et tranquille que j'ai passée près de vous, j'ai été jeté tout à coup sur un théâtre bien différent. ce matin, de bonne heure, il y a eu un incendie dans le faubourg Saint-Jacques. Nos renards incendiaires commencent aussi à produire leur effet. la surprise et la curiosité sont au comble. Germe.

srim r.Eii a cœtiik

Uns, le 33 octobre 1790.

Himiboldt m'écrit qu'il est très-content de notre Almanach, et que les Xénies surtout l'ont beaucoup amusé. Je suis bien aise d'apprendre que l'ensemble produit sur tous les esprits libéraux un effet agréable. A Berlin, écrit-il, ou se les arrache il n'a pourtant rien appris d'intéressant ni de comique à ce sujet. Les uns débitent des lieux communs, les autres rient de tout, comme si l'ensemble n'était qu'une chasse litté-raire. Parmi vos morceaux qu'il ne connaissait pas encore, il a surtout été charmé de la Course en traîneau et des Muses dans la Marche, et parmi tes miennes, il préfère les Patriciens et la Visite. Pour les Xénies, il lui parait bien difficile de séparer ce qui appartient à chacun de noua dans une pareille production en com-mun, mais il assure qu'à Berlin on vous les attribue toutes. Il espère être iï léna dans huit à dix jours, je me fais un vrai plaisir de le revoir.

Vos Lettres ée Suisse intéressent tout le monde, et je 300 CQnnESPOKDANCE suis enchanté de vous avoir forcé de les donner dans les Heures. Elles sont une imago vivante de ta réalité qui tes a fait naître écrites ait jour te jour, elles n'en for-ment pas moins un tout qui semble aussi habilement que naturellement composé.

La conclusion de Wilhelm Meister a beaucoup ému ma belle-sœur, nouvelle preuve pour moi que c'est le pathétique d'abord qui s'empare de l'Ame, et qu'on n'arrive que :plus tard iV jouir- tranquillement de là beauté pure. A la première, à la seconde tecture même, Mignon tracera des sillons profonds dans l'âme des lec-teurs; mais je crois que vous avez réussi à changer cette émotion pathétique en celle du beau.

Combien je suis heureux d'apprendre que vous reviendrez bientôt nous voir t Maintenant que me voilà débarrassé de ÏAtmanach, j'ai besoin d'un intérêt vivant et nouveau. Il est vrai que je m'occupe de WaUemlein, mais je tourne toujours autour du sujet, et j'attends qu'une main puissante m'y jette tout à coup. Tout le monde se rappelle à votre souvenir. Schiu.gr.

SCIULLEU A r.fF.TllE

léna, le & octobre tii».

Un mot seulement pour accompagner les biscuits que ma femme vous envoie. J'espère que le beau temps qui m'a fait tant de bien vous a été également favorable. Il faut maintenant que je m'occupe des Heures, alin de terminer la seconde année d'une manière brit-lante. Je ne vois encore rien, et pendant les deux années qn'a déjà duré ce journal, il m'est tombé du ciel si peu

EKTRE GŒTUE ET S CHU 1ER.

soi de chose pour lui, que je n'ai plus aucune confiance eu ses dons fortuits. Si vous pouviez trouver dans vos papiers encore un paquet de lettres semblables à celles Je Suisse, je me chargerais avec plaisir de tout l'em-harras de la rédaction.

Je ne sais rien de neuf à vous mander. Schlegel pré'tend que le duc de Gotha est fort mécontent des Xéniesy à cause de Schlichtegrolt qu'il tient en grande estime. ScIhUz, chargé de rendre compte de YAlmanach des Muses, ne sait comment s'y prendre; je le crois bien I

Schiller.

f.CRTHE SC1HLLEÏ1

Wcitnar, le a> octobre 1796.

Je vous renvoie, avec mes remerciments, la boite qui contenait les biscuits, et j'ai remplacé ces friandises par un numéro du Journal philosophique. Moi aussi j'ai pensé aux Heures, mais malheureusement. je n'ai rien trouvé pour elles. La plupart des choses que contien-nent mes vieux papiers n'ont point de forme, c'est de la marchandise avariée. Le journal de mon voyage de Weiniar à Rome, mes lettres de cette ville ne sauraient (Hrc rédigés que par moi. Au reste, tout ce qui date de cette époque a le cachet d'un homme qui fuit un joug, d'un mourant qui s'aperçoit peu a peu qu'il est incapa-hle de s'approprier les objets qu'il voit, et qui, arrivé au terme de sa carrière, reconnait qu'alors seule-ment il serait en état de la recommencer avec fruit. Retravaillés avec soin et dans l'intention d'en faire un tout, ces morceaux épars pourraient faire un ouvrage Sfl» CORRESPONDANRB de quelquo importance mais dans leur forme actuelle H ils sont par trop Miifs. | Je suis assez content dit public de Wcimar, à regard | de notre Almunach^ quoique tes Xènies lui fassent Ë oublier tout fie que le reste contient de bon et de n sérieux. Qu'on ne soit pas satisfait de nous en tout paya» 1 c'est bien ce que nous voulions qu'on soit fâché à 1 Gotha, c'est tant mieux. On est resté fort calme et fort I tranquille en ce pays lorsqu'on m'insultait moi et mes I amis, et puisque le fâuslrechl { droit du poing) n'est pas I encore aboli en littérature, je m'en sers pour me ren- E dre justice. J'attends seulement qu'on se plaigne a moi, I et alors on verra comment je sais expectorer gaiement S et poliment. 1 Je serais bien aise d'apprendre que Wallemtein s'est 1 empare de votre esprit, ce serait un bonheur pour vous Ë et pour te théâtre allemand Ë

Je me suis mis à observer consciencieusement lés I entrailles des animaux. Si je continue à travailler avec I la même ardeur, j'espère approfondir, dans le courant I de l'hiver, cette partie de la nature organique. I

.Adieu, j'espère vous voir bientôt. Gomiti. I

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