LETTRES ECRITES DE PARIS 1MR LE COMTE DE MIRABEAU
au comte de La Marck, à Bruxelles.
1G décembre 1789 — 19 février 1790. — Le comte de La Marck ayant quitté Paris le 15 décembre 1789 (voir l'Introduction), une correspondance très-active s'établit entre lui et le comte de Mirabeau, pendant les premiers mois de l'absence de M. de La Marck, qui s'était rendu d'abord à sa terre de Raismes, prés de Valenciennes , puis en Belgique. La correspondance qui suit est très-incomplète; plusieurs lettres de Mirabeau et toutes celles du comte de La Marck , moins une, manquent. On a retranché des lettres ici publiées ce qui concernait la révolte des Pays-Bas et qui n'avait pas trait directement aux affaires de France.
Ces lettres du comte de Mirabeau se rapportent principalement au projet qu'il avait eu de faire organiser un ministère sous la présidence de Monsieur, comte de Provence. A mesure que ses chances de réussir de ce côté diminuent , on remarquera que sa correspondance prend un caractère plus Nil' d'aigreur contre les hommes et les choses. Cette disposition de sa pari avait impatienté le comte de La Marck, qui le lui avait témoigné. Aussi la correspondance languissait, et leurs relations étaient sur le point, non de se rompre entièrement, mais de se ralentir, lorsque, vers le milieu du mois d'avril 1790 , le comte de La Marck fut rappelé à Paris par le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur de l'empereur d'Allemagne près la cour de France, et à la demande du roi et de la reine, qui s'étaient décidés a établir des rapports avec le comte de Mirabeau, par l'entremise de M. de La Marck (voir l'Introduction).
LE COMTE DE MIRABEAU AIT COMTE DE II MARCK
Paris, le 1G décembre 1789. — .... La journée n'a eu qu'un épisode fâcheux pour Caliban- Mirabeau \ Il a été moins sobre aujourd'hui qu'à l'ordinaire et plus indiscipliné. Il a offensé le président ; l'assemblée a pris parti ; après de très-longs et trèstumultueux débats, il a été censuré, et mention en sera faite sur le procès-verbal. — Ce matin on a militarisé, et Liancourt n'a point mal parlé contre la conscription militaire, laquelle, je crois, ne passera pas.
Vous aurez tous les jours de mes nouvelles. Je numéroterai toutes mes lettres; faites-en de même des vôtres.
Paris, le 18 décembre 1789. — Je ne vous écrivis pas hier au malin, d'abord parce qu'il n'y avait pas sujet, ensuite parce que Caliban ayant eu la sottise de spadassiner avec ce grand lévrier de La Tour-Maubourg 2, il a reçu un coup d'épée assez vigoureux, et qu'il fallut y aller avant l'assemblée, où les finances appelaient de bonne heure....
Rien de nouveau ici que la palingénésie de ce plan de Necker, qui nous mène tout droit à tout ce qu'on peut faire de banqueroute. C'est une étrange destinée que celle du mortel qui s'avance à la gloire sur la double béquille de la famine et du papier-monnaie! Vous croyez bien, au reste, que les candidats du nouveau ministère se trouvent tout consolés de n'être rien, à l'approche d'une telle bagarre. — Adieu, cher comte.
Paris, 19 décembre 1789. — Vous serez bien affligé de l'indicible balourdise du premier ministre des finances (M. Necker) qui nous fait décréter la vente de 400 millions de biens du clergé, dans les circonstances actuelles , pour servir de base à la caisse d'escompte, et prolonger de quelques semaines la banqueroute; car il y marche tout droit, autant du moins qu'il est au pouvoir des hommes de la faire. L'assemblée est tellement pratiquée et lasse d'incertitudes, qu'il a été impossible à qui que ce soit d'en-
1 Par Caliban-Mirabcau, le comte indique ici son frère le vicomte, qui, dans la race de rassemblée du 15 décembre au soir, cria à Robespierre, au milieu de son discours : Non, cela n'est pas vrai ! Le tumulte dura plus d'une beurc, après quoi il fut décrété que mention serait faite au procès-verbal de l'assemblée de ce manque d« respect. Le duel dont il est question dans la lettre suivante fut la suite de cette affaire.
1 M. de La Tour-Maubourg était membre de l'Assemblée nationale.
rayer la délibération, et qu'aussitôt que Montesquiou, qui attaqua le plan du comité, eut parlé, non sans être hué, on décréta par acclamation que l'on n'entendrait plus aucun plan, et que l'on prendrait aujourd'hui au plus tard une résolution sur le plan du comité. Cazalès étant parvenu avec beaucoup de peine à faire entendre que cette prétendue besogne du comité ne lui avait été communiquée qu'une heure avant d'être apportée à l'assemblée , devinez la réponse presque unanime.... Tant mieux! Assurément le trait est caractéristique du temps et de la nation.
Bonsoir , mon cher comte , je causais deux fois par jour avec vous au moins. Voilà quatre fois vingt-quatre heures que je n'ai vu ni vous, ni votre griffonnage. Je suis très-pressé de savoir ce que vous avez trouvé, surtout ce que vous augurez de là-bas, je n'ose pas ajouter de vous revoir. Votre ami, le candidat de l'Académie ' , mène depuis trois jours absolument les affaires étrangères.
Paris, le 22 décembre 1789. — Rien de très-marquant ici que l'aggravation des symptômes de la dissolution. Le décret des finances a mécontenté tout le monde. Chacun sent que l'agonie est prolongée de quelques semaines et que la maladie est incurable, du moins par de tels médecins. — Au Luxembourg2, on tremble et on meurt d'envie de se mettre en avant. Rue de Bourbon3, on continue à se perdre dans la sublimité des détails. — Avant-hier, quatre mille hommes et six pièces de canon marchèrent contre quarante contrebandiers, et en occirent trois. Dans la nuit on chercha à forcer le Châtelet, qui, pourtant, ne fait de mal à personne. Tous ces plats incidents occupent plus que l'état de la monarchie, et n'y changent rien, comme vous pouvez croire. Au reste, Toulon, qui avait refusé d'obéir à la lettre de Saint-Priest 4, a obéi immédiatement à notre décret 5. — Le grand colosse G est donc quelque chose, et tant que l'on ménagera cette
1 Le comte Louis de Ségur, qui avait été ministre de France en Russie, et qui en ce moment était candidat à l'Académie française.
8 Au Luxembourg, où habitait Monsieur, comte de Provence. 5 Nous ignorons à qui s'applique cette indication.
4 Le comte de Saint-Priest, ministre de l'intérieur.
5 Des troubles s'étaient élevés dans la ville de Toulon. Quelques officiers avaient été emprisonnés à la suite d'une émeute. Le 7 décembre 1789, rassemblée rendit un décret qui ajournait la délibération principale, jusqu'au moment où on aurait reçu de nouvelles informations, mais qui demandait, en attendant, au roi les ordres nécessaires pour que les officiers fussent mis en liberté, sous la sauvegarde de la loi. C'est de ce décret, auquel on obéit à Toulon, que parle Mirabeau.
c Le grand colosse est rassemblée.
illusion optique, elle produira d'heureuses réalités. Mais ceux qui pensent que le décret des finances n'a coûté que deux cent mille livres *, doivent désespérer de la chose publique. Je ne vous parle plus de la vôtre 2, puisque vous m'en tenez si étranger ; mais que ne sais-je du moins ce qui vous intéresse personnellement et de vos nouvelles individuelles, soit physiques, soit morales!
Paris, le 23 décembre 1789. — Je ne sais quel taon les tourmente, mais vous ne vous figurez pas les agitations que se donne le comité des recherches de la ville de Paris, etmêmedepuis quelques jours le Châtelet, pour me faire jouer un rôle dans toutes ces plus ridicules encore qu'odieuses saturnales.
L'atmosphère du pays est toujours la même. Le méphitisme de l'indécision et de la faiblesse , de l'envie et de la mauvaise foi y corrompent, y salissent, y dissolvent tout. Au Luxembourg, on a peur d'avoir peur. — Aux Tuileries , le roi est tout accoutumé ; si ce n'est pourtant qu'après avoir travaillé dix ans à se bien loger à Versailles, on trouve maussade d'être mal logé ici. La reine reste dans son retranchement : Je ne me mêle. — Le général 3 est le plus heureux et le plus immobile joueur de creps qu'il y ait au monde. — Le duc de la Rochefoucauld est en ce moment dans le prurit le plus effervescent de la gale ministérielle. — Le comte de Ségur songerait bien à quelque chose, s'il n'avait pas son discours à faire pour sa réception à l'Académie, et quelques pièces fugitives à préparer pour le prochain Almanach des Muses. — M. Necker ne sait ni ce qu'il peut, ni ce qu'il veut, ni ce qu'il doit. Quelle partie de dupes! Quel noble jeu de l'oie !!!....
Au reste, mon ami, l'homme est toujours le même, et veut que vous comptiez sur son dévouement. Certainement vous l'avez bien jugé.
Paris, le 24 décembre 1789. — .... Nous n'avons rien fait que lire une première partie de l'ordre judiciaire, qui contient de bonnes choses, lesquelles appartiennent au siècle, et un fort mauvais plan qui, très-compliqué, très-cher, très-impraticable, a, par une étrange réunion , le double vice de beaucoup ressembler à l'ancien et de mécontenter tout le monde. Je crois que l'on y fera tout au moins de très-grands changements.
Hier on agita soudainement la question de l'incompatibilité des
1 Mirabeau suppose fpu"à Taide de cette somme on avait acheté, dans rassemblée, des partisans à la loi sur les finances. 1 Les affaires des Pays-Bas, auxquelles s'intéressait le comte de La Marck. 3 M. de La Fayette.
professions et des cultes, clans leur rapport avec l'éligibilité. On eut l'esprit d'aborder la question par les juifs et le bourreau , puis on ferma la discussion avec la sagesse et le flegme ordinaires ; puis fausses épreuves , puis appel nominal : on perdit de 5 voix la priorité de la bonne rédaction , et je m'attends à voir perdre ce matin la question, si Dieu n'y met la main. Oh ! que je suis las et ennuyé ! et que vous me seriez nécessaire pour me remonter ! — Vale et me ama,
Paris, le 26 décembre 1789. — Jevousdoisen cemomentdeuxréponscs, mon cher comte, et certes cela ne m'arrivera pas souvent ; mais les événements souterrains d'hier et du jour précédent ont été si compliqués, qu'il a fallu avoir l'œil à la boussole, à la voile et au gouvernail , et beaucoup travailler pour opérer quelque chose de noble et de raisonnable. Voici ce que je puis vous écrire du fait : M. de Favras a été arrêté, lui et sa femme, dans la nuit du 24 au 25 , et, à l'instant, Paris a été rempli de cette notice, qu'il avait voulu soulever trente mille hommes pour assassiner M. de La Fayette et le maire de Paris, et couper les vivres à la capitale, et que Monsieur était à la tête de cette conspiration. Le comment nous avons manœuvré, moi et Y homme gris 1 sous ma conduite, est inutile. Le résultat vous fera deviner tout le reste. Monsieur a envoyé chercher M. de La Fayette et lui a dit devant du monde : « Monsieur de La Fayette , on'répand dans Paris le « billet que voici : — Vous avez un grand crédit à Paris, monsieur « de La Fayette ; je ne doute pas que vous ne mettiez quelque « activité à détruire une calomnie dont les méchants disent que «t vous profitez. J'irai m'en expliquer ce soir à la commune de « Paris; j'espère que vous y serez. » — Billet d'invitation à la commune pour une assemblée extraordinaire ; déclaration au roi qu'on y allait, puis le discours dont copie ci-jointe. — Avant tic fermer ma lettre, je vous dirai le résultat. Êtes-vous content?
L'affaire du petit homme gris a été arrêtée, et sera, je crois, consommée; mais je n'en tirerai jamais un grand parti sans
1 V homme gris ouïe petit homme gris désigne ici, comme dans tout le reste de celle correspondance, M. le duc de Lévis, premier gentilhomme de la chambre de Monsieur, comte île Provence. — Mirabeau aimait à donner ainsi des sobriquets à la plupart des personnes dont les noms figurent dans ses lettres et dans ses billets. C'était tantôt par discrétion, tantôt par malice qu'il employait ces sobriquets. On en retrouvera de fréquents exemples dans ses lettres. Ainsi il ne désigne jamais la reine Marie-Antoinette que par le pronom EUe, et M. de La Fayette est tantôt le dictateur, Gilles-Char, Gillcs-lc-Grand, le général Jaquot, le Balafré, par allusion au duc de tiuise, etc., etc.
vous. Je vous dirai cela quand il en sera temps, si vous ne revenez pas.
Mandez-moi donc quelque chose pour Sémonville et son ambition l. Il est évident qu'il fait les deux mains. La Fayette a montré depuis huit jours, dans deux ou trois occasions, un esprit et une capacité qu'il n'a sûrement pas, et cela serait trop extraordinaire, si cela n'était pas excessivement naturel, je veux dire si l'un des confidents de l'homme gris n'était pas l'espion de La Fayette. Aussi , ces deux jours , l'importance du cas m'ayant décidé à exiger que Ton ne fit que de demies ou de fausses confidences, La Fayette a été complètement déjoué, et toute la journée d'hier, par exemple, il a été fort au-dessous du chevalier Dubois 2. Le succès du discours ci-joint 3, qu'encore on a gâté, a été énorme. S'il sait suivre cette ligne, il va prendre le plus grand ascendant et être premier ministre par le fait. — Adieu, mon très-cher comte, car en voilà bien long. A la vie et à la mort.
Paris, le 29 décembre 1789. — J'ai reçu votre n° 3, et je n'y ai pas répondu hier, parce que rien ne pressait au prix des agitations qui nous ballottent. L'enfer a déchaîné toutes les calomnies et leurs charités sur Monsieur et sur tout ce qui lui paraît attaché. Au fur et à mesure de ses embarras, le ciel ne verse pas sur lui ses bénignes influences. Il a la pureté d'un enfant, mais il en a la faiblesse, et il est extrêmement difficile de lui faire comprendre que s'il se laissait faire, seulement vingt-quatre heures, il serait un second duc d'Orléans. Hier il écrivait à l'Assemblée nationale, pour l'aviser de sa démarche à la commune, la lettre incluse 4. Elle fut très-bien reçue, et les Lameth eteon-
1 M. de Sémonville avait l'ambition d'être accrédité comme ministre, près du gouvernement qui pourrait s'établir à Bruxelles, à la suite de la révolte des Pays- Bas. Il parait que M. de La Fayette lui avait promis ce poste ; mais, dans la crainte de le manquer, il s'était adressé aussi à la partie adverse ou plutôt rivale, celle de Monsieur, comte de Provence, qui voulait être premier ministre et qui était aidé dans son projet par le duc de Lévis et par le comte de Mirabeau. C'est donc lui que Mirabeau désigne par l'un des confidents de l'homme gris.
- Le chevalier Dubois était le commandant de la garde à pied qu'on nommait le guot.
"■ .Nous renvoyons, pour le discours que Monsieur prononça à la commune, au Moniteur où il se trouve inséré. C'est à la suite de ce discours et de l'effet qu'il avait produit, que Mirabeau se persuadait que le prince ne pouvait pas manquer d'être premier minisire par le fait.
4 Voici la lettre (pic Monsieur adressa au président de l'Assemblée nationale, et dont nous avons la minute de la main de Mirabeau :
« .Monsieur le président, la détention de .M. del'avras ayant été l'occasion de calom-
sorts furent assez habilement déjoués dans le débat, malgré la gaucherie du duc de Lévis, qui, avec un esprit délié, fait quelquefois des balourdises. Mais l'intrigue a redoublé d'activité et d'indifférence de moyens, au point qu'on a trouvé, dans la rue, une sentinelle de la garde nationale, assassinée avec cet écriteau : « Va dans Vautre monde attendre La Fayette. » Or vous noierez qu'aujourd'hui cette sentinelle se porte fort bien. Je pourrais vous citer mille traits. On s'en sert pour empêcher Monsieur d'arriver, et il n'a pas pu encore s'avouer qu'il fallait forcer la porte. La reine le cajole et le déjoue; le roi niaise et s'abstient 5 Monsieur mollit et ne se réjouit d'un succès même que comme on se félicite d'une bataille gagnée qui nécessite à faire un siège très-douteux; enfin, tout cela est infiniment nébuleux. Il n'y a qu'une chose de claire : c'est qu'ils voudraient bien trouver, pour s'en servir, des êtres amphibies qui, avec le talent d'un homme, eussent l'âme d'un laquais. Ce qui les perdra irrémédiablement, c'est d'avoir peur des hommes et de transporter toujours les petites répugnances et les frêles attraits d'un autre ordre de choses dans celui où ce qu'il y a de plus fort ne l'est pas encore assez; où ils seraient très-forts eux-mêmes, qu'ils auraient encore besoin, pour l'opinion, de s'entourer de gens forts. Ce n'est pas une agonie convertie en maladie de langueur, que la situation de nos finances ; c'est une dissolution absolue ; et puisse-t-elle ne pas gagner tout le corps politique! Puisse la révolution ne pas périr par cette maladie honteuse ! — Suivez votre ligne, mon cher comte. Vale et me ama.
Paris, le 54 décembre 4789. — La reine traite Monsieur comme un petit poulet qu'on aime bien à caresser à travers les barreaux
« nies où Ton a tâché de m'impliquer, et le comité de police de la ville se trouvant « saisi de celte affaire, j'ai pensé qu'il me convenait de porter à la commune de Paris « une déclaration qui ne laissât aux honnêtes gens aucun des doutes dont on cher- « chait à les affliger. Je crois devoir maintenant informer de cette démarche l'As- « scmhlée nationale, parce que le frère du roi doit se préserver même d'un soupçon; ■< parce qu'ensuite l'affaire de M. de Favras, telle qu'on l'annonce, est trop grave « pour que l'assemblée ne s'en occupe pas tôt ou lard, et pour que je ne me per- « mette pas de lui manifester le désir que tous les détails en soient connus. Je vous « serai très-ohligé de lire cette lettre de ma part à l'assemblée et le discours (pie je « prononçai hier, comme l'expression fidèle de mes sentiments les plus vrais et les « plus profonds. Je vous prie, monsieur le président, d'être bien persuadé de mon « affectueuse estime.
« P. S. Je ferai publier incessamment l'état des payements que j'ai à faire en jan- « vier et qui ont nécessité la négociation d'emprunt que j'ai autorisé M. de La Ferlé « à traiter avec M. de Favras. »
d'une mue, mais que l'on se garde d'en laisser sortir, et lui se laisse traiter ainsi ; et le duc de Lévis, qui a voulu brusquer l'aventure, s'est fait refuser une audience. On lui a répondu qu'on l'avertirait. D'un autre côté, je vous défie de vous peindre les excès où se porte la licence des propos et de l'anarchie. Le jour des barricades % le héros du jour était loin d'être aussi maître de Paris que La Fayette. Je vous ai parlé de la scélérate facétie du garde national assassiné ; il se porte aussi bien que vous et moi. Paris n'en retentit pas moins de cris de fureur et de rage sur cet attentat imaginaire ou simulé, et les bandes nationales disent tout haut que, si leur général éprouve un malheur quelconque, les nobles, les prélats, le clergé, etc., etc., serviront d'hécatombe à cette grande victime. Vous voyez que cet homme, qui du moins a le talent de tenir ses gens en haleine, a su se faire beaucoup de capitaines des gardes.
Le duc de Lévis ne regarde plus comme une folie ce chapitre des Mille et une Nuits que l'on nous lisait un jour chez vous. Il le regarde bien plutôt comme une dernière ressource, et voilà comme les gens faibles sont toujours voisins des partis extrêmes. Mais pourtant il est extrêmement possible, en effet, qu'ils en soient réduits là ; mais je doute qu'ils trouvassent ni les mêmes circonstances, ni les mêmes acteurs. Le duc de Lévis éprouve, au reste, un besoin que je ne ressens pas moins que lui-même : c'est celui de causer avec vous, de vous avoir là, de compter sur vous, sur votre sagacité, sur votre connaissance des hommes, sur votre courage.... Eh quoi ! en nul pays du monde la balle ne viendra-t-clle donc au joueur?
Réellement ne viendrez-vous pas passer quelques semaines ici? — Vos concitoyens belges sont bien peu sages, s'ils regardent, en tout état de cause, les phases et le système de la France comme étrangers à eux et indifférents pour eux. Ils ne cesseront jamais d'en éprouver une influence très-immédiate, et j'ai une petite idée de vos politiques, s'il n'y a que vos capitalistes qui prennent garde à nous. — Adieu.
Paris, le 2 janvier 1790. — Voilà, mon cher comte, la date de Tannée changée; mais, entre les grands et immortels événements qui ont signalé cette année mémorable, une circonstance bien fugitive pour tout autre et pour vous-même ne sortira point de mon souvenir; c'est celle qui nous a approchés davantage l'un de l'autre, et qui a commencé, sur les rapports du
1 Mirabeau \cni sans doute parler du duc de Guise, après la journée des barricades du 12 niai 1:388, ou du cardinal de Relz, après la journée du 27 août 1048.
courage et du caractère, une liaison, laquelle, cimentée par l'estime, resserrée chaque jour par votre obligeance et le magnétisme de vos hautes qualités, et par l'habitude, l'amalgame des événements, des dangers, des actions hautes et décisives, de l'établissement d'un ordre de choses tellement amélioré qu'il en paraisse nouveau, deviendra, j'y compte du moins, l'amitié la plus impérissable et la plus dévouée.
RÉPONSE DU COMTE DE LA MARCK. À LA LETTRE PRÉCÉDENTE DU COMTE DE MIRABEAU.
Bruxelles, le 6 janvier 1790. — Sans m'enorgueillir, mon cher comte, d'un éloge que je dois plus à votre amitié qu'à tout autre titre, je m'honore à mes propres yeux d'avoir su m'approcher de vous et rendre hommage à vos qualités rares et trop souvent méconnues. L'amitié qui m'attache à vous trouve un attrait de plus dans la justice que je vous rends, et mon amourpropre même en est satisfait par cette espèce de supériorité que j'acquiers sur ceux qui n'ont pas su vous apprécier, ou qui ne l'ont pas voulu, car l'envie existe partout où il y a des hommes, et elle ne s'exerce jamais plus que sur les hommes supérieurs.
C'est la seule lettre qui se soit retrouvée de celles écrites , à cette époque, par le comte de La Marck au comte de Mirabeau.
LE COMTE DE MIRAUEAC AU COMTE DE LA MARCK
Paris, janvier 1790. — J'ai bien reçu, mon cher comte, votre n° 8, sur lequel vous aviez quelque inquiétude, et en général même vos cachets paraissent assez respectés, ce qui, comme vous ne l'ignorez pas, ne prouve rien du tout. Vous vous plaignez de n'avoir personne pour rédiger vos idées. Je vous chercherai quelque sujet digne de vous et de vos circonstances. Mais, bon Dieu! qu'ils sont rares! Ce Pellenc dont vous me parlez ma joué deux ou trois mauvais tours, et je suis obligé de m'en garder; il ne fait plus quoi que ce soit pour moi \ Des deux autres, l'un, Dumont, retourne en Angleterre, où la reprise de la session préparc de grands orages contre Pitt, desquels son patron compte bien profiter ~. — Le second, Du Ruveruy, qui d'ailleurs
1 On verra bientôt que ceci n'éiaii pas exact, et que .M. Pellenc, contre lequel .Mirabeau eut de fréquents mouvements d'humeur, unit toujours par retrouver sa eonlianec.
* .M. Dunioni retournait en Angleterre, chez lord Lansdown, du lils duquel il avail été précepteur.
ne travaille point, est attiré dans sa patrie, à Genève, par la belle victoire que je lui ai gagnée en faisant refuser le prétendu don patriotique et préjuger ainsi la garantie nationale qui a détruit leur constitution. Les autres collaborateurs que de temps à autre j'emploie, ne sont pas disponibles et sont peu capables. Vous vous ferez une petite idée en ce genre, quand je vous dirai que M. de Montmorin a pris Saint-Ange l pour répondre à l'ouvrage anti-autrichien de Peyssonel. C'était, du règne de la littérature de café, le plus innocent des poëtcs de son temps. Enfin, je verrai, mais je suis très-embarrassé pour moi-même, depuis que la nécessité de me mêler de l'extérieur de l'assemblée m'ôte une grande partie de mon temps pour travailler personnellement.
Jamais notre gouvernement n'a été plus incapable et plus mal intentionné. Le moment de la reconstruction du système politique de l'Europe est enfin arrivé. Mon plan est prêt dans tous ses détails, et a du moins le mérite d'une pacification universelle et durable, et d'une extrême simplicité. Mais on n'a ni la capacité de le concevoir, ni surtout la bonne foi de l'écouter. — Votre ami Ségur, qui est au-dessous du plus pitoyable des écrivains des charniers, englue de quelques phrases diplomatiques la mauvaise foi des uns, l'incapacité des autres, et nous voguons à l'aventure sur la mer des événements imprévus, des vieux préjugés et des passions haineuses.
Au reste, tout peut s'améliorer encore, car nous sommes encloués, mais non désarçonnés. Faites la guerre à l'œil, mon très-cher comte; vous êtes bien aimable de dire que je vous manque; mais, pardieu! je vous le rends bien; car vous vous formez tous les jours, et moi je ne trouve plus d'homme à qui parler. — Vale.
Paris, le 4 janvier 1790. — Les cartes sont tellement mêlées dans ce tripot-ci , il est si difficile pour un joueur un peu systématique d'y combiner un coup , les sottises de part et d'autre y déjouent si complètement tous les calculs, qu'après une déperdition d'esprit et d'activité, dont chaque journée est très-fatiguée, on se retrouve au même point, c'est-à-dire au centre du chaos. Cet empire, mon cher comte, se soutient encore par sa masse; mais il n'a plus de mouvement, et, quoique les principes naturels de la vie y soient bons peut-être, sans y avoir toute l'énergie que l'on dit, il mourra par la décomposition, si l'on ne parvient pas à lui rendre ce mouvement. On a essayé sous diverses formes. — Le duc de La Rochefoucauld l'a essayé à sa manière. Comme
1 Auteur de la traduction des Métamorphoses d'Ovide.
il s'est persuadé avoir fait venir, au mois de juillet, le roi à l'Assemblée nationale, et que cela l'a fait président, il s'est mis dans la tète que l'y faire venir aujourd'hui, à propos de la liste civile que nous avons laissée à l'arbitre du roi, sans même la définir, le ferait ministre, et en conséquence, rallié à son insu peut-être à La Fayette, qui voit dans les circonstances, avant tout, le moyen d'écarter Monsieur, il a tenté cette négociation, et l'on s'est moqué de lui. — Dans le même temps, Monsieur lui dérobait, dit-on, une marche, et, dans un Mémoire bien fait1, prouvait la nécessité de cela et d'autre chose, et demandait à être le pilote nominal d'un nouvel équipage, sans lequel le vaisseau ne pouvait plus marcher. De celui-ci l'on ne s'est pas moqué, et je saurai trop tard les détails de la conversation qui a été le résultat de cette démarche, pour vous les envoyer parce courrier; mais elle n'a été rien moins que décisive, et, si l'on n'a pas perdu de terrain, l'on n'en a pas gagné. Il faut voir aujourd'hui.... mais vous nous manquez bien en tout sens.
Une lettre du 8 janvier 1790 ne contient pas autre chose que l'annonce que le comte de Ségur passera par Bruxelles, pour se rendre à Vienne comme ambassadeur. (Cette nouvelle ne se réalisa pas.)
Paris, le 10 janvier 4790. — Ce dont je puis vous être caution , c'est que le duc de Lévis et ses adhérents , vaillent que vaillent , sont à vous. Je ne dis pas qu'un homme sage puisse confier une grande cargaison à un bâtiment si frêle. Deux coups de mer peuvent l'assaillir encore : un complot d'aristocratie , qui ne lui a pas pardonné sa démarche à la commune, et qui voudrait lui massacrer Favras pour l'impliquer; — un accès de frénésie du parti populaire qui va nous faire passer La Fayette pour empoisonné (car il paraît que nous sommes à la dernière scène de ce drame plus ou moins filé). — Si Monsieur n'est pas au conseil auparavant, et qu'il n'ait pas annoncé un système par une de ces démarches qui en imposent au moins par l'attente, il peut être très-sérieusement compromis. Que voulez-vous que j'y fasse? — Toujours réduit à conseiller , ne pouvant jamais agir, j'aurai probablement le sort de Cassandre: « Je prédirai toujours « vrai, et ne serai jamais cru. »
Paris, le lo janvier 1790. — Déjà ma correspondance était intercadente, parce que mes yeux, sensiblement empires, ne me
1 On devine bien que Mirabeau était l'auteur de ce Mémoire, et que c'était lui qui dirigeait les démarches de Monsieur.
permettaient, depuis quinze jours, d'écrire précisément qu'à vous, et encore d'une manière très-pénible et très-douloureuse. Cependant l'amélioration de mon état était sensible à la fin de la dernière semaine; mais comme je savais que Mme la duchesse d'Arenberg partait lundi , je me réservais pour une grande dépêche où j'épancherais mon esprit et mon âme en liberté. Vendredi , pour mon malheur, la chambre des vacations de Rennes a paru à la barre , et la séance de samedi a dû décider leur sort. Je voyais , et je vois encore dans cet événement l'anéantissement de la révolution et le signal de la désobéissance et de l'anarchie pour toutes les parties de l'empire, si nous ne prenions pas un parti noble et décisif. Je parlai donc et à peu près de ma hauteur, du moins en mouvement et en énergie , attendu qu'il fallait entraîner, et que le parti des magistrats bretons était d'une activité inconcevable. Je parlai plus d'une heure et demie ; je me mis en nage, et, par un délai très-impolitique , que l'envie de pisser et de dîner obtint de notre parti et qui a pensé nous coûter le décret, je pris un coup de vent qui , le soir même, jeta une inflammation terrible sur mon œil gauche. Le lendemain je ne voulus rien faire ; j'avais un ami malade , je sortis sans pouvoir ouvrir les yeux, ni avoir pu obtenir un moment de relâche des douleurs les plus intolérables. Dès le dimanche au soir, on voulait me saigner; le lundi, la Faculté invoqua tous les saints, mais j'étais bien décidé à ne pas perdre la bataille des Bretons, et je me transportai , dans la plus déplorable des situations, à l'assemblée, où je tins un bandeau sur les yeux jusqu'à huit heures du soir, et où même je parlai quatre ou cinq fois. Le caractère peut tout contre la douleur, mais il ne peut pas contre le mal local, et même il l'aggrave. Vous imaginez donc bien que je suis rentré, lundi, absolument hors de combat ; les sangsues, les vésicatoires, le diable. La journée d'hier a été affreuse ; aujourd'hui il y a du mieux , mais je suis absolument hors d'état de supporter le jour quelconque et de m'occuper. Voilà, mon cher comte , pourquoi vous n'avez point eu de mes nouvelles.
Nous avons eu du bruit hier à Paris , dont il est difficile de démêler encore l'origine véritable. Le résultat est que deux cents et tant d'hommes de la garde soldée , mais presque tous appartenant aux déserteurs de l'armée, ont été cernés et arrêtés aux Champs-Elysées, où ils se rassemblaient pour un objet quelconque, sur lequel les conjectures et les insinuations varient. Vous sentez bien que La Fayette n'a pas manqué d'étaler beaucoup de troupes et d'activité. — Les autres donneraient volontiers leur part pour se sauver, tant sont déplorables et le pays et les choses. Il n'en est pas moins vrai que ceux qui concluent de notre état
d'anarchie l'impuissance à ce que nous serons sous très-peu de temps, si la révolution prend de l'aplomb (et en vérité il ne faut pour la piloter indestructiblcmcnt qu'un ministère qui ait de la bonne foi et du sens commun) , ceux-là sont de vraies taupes et conduisent en aveugles leur pays ; mais peut-être ne font-ils pas aussi mal nos affaires que vous le croyez, mon cher comte. Vous voyez les Belges en Belge : pour moi, qui suis convaincu qu'un grand empire ne peut être tolérablement gouverné que lorsqu'il est constitué en confédération de petits États , et qu'ainsi le nôtre se dissoudra ou se constituera ainsi, je ne doute pas que, si notre gouvernement devient sage, et notre Constitution mûre, tous les bords du Rhin, à commencer par vos provinces, viendront s'y ranger, et l'on verra enfin jusqu'où peuvent s'étendre les conquêtes de la liberté et de la raison humaine. Plus les Van der Noot et les Van Eupcn 1 feront de folies, et plus cet événement, si l'on m'accorde mes données, est inévitable et prochain. Quand je vois la Hollande et la Prusse et la ligue germanique s'agiter pour faire la loi chez les autres, je souris de compassion, et ne peux m'empècher de me dire combien il serait aisé de donner à ces bonnes gens-là plus d'occupation chez eux que leurs frêles épaules n'en peuvent porter. Adieu , mon très-cher comte , car j'ai peur de vous envoyer du bavardage de fièvre, au lieu de raisonnements dignes de vous. Je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.
Paris, le 18 janvier 1790. — Autant il est facile, mon cher comte, aux cabinets de Berlin et de La Haye de modifier aujourd'hui la révolution des Pays-Bas comme ils l'entendent , dès que celui de Londres les encourage ou les laisse faire , — autant je crois faux que ce jeu des convenances politiques du moment produise un état permanent de choses. Jamais ces Bataves et ces Belges n'ont été esclaves , jamais ils ne le seront durablement et indépendamment des circonstances du siècle et de l'exemple du voisinage; ceux qui voudraient faire une métairie de ces belles possessions seront fatigués de fréquents et redoutables souvenirs. Quand on parviendrait à nous ôter nos provinces belgiques , ce que je dis n'en serait que plus vrai , et je ne crois pas ces genslà assez préoccupés de leur bonheur et de notre faiblesse , pour qu'un ministère sage ne pût pas leur offrir avec succès des partis moins extrêmes que ceux qu'ils semblent prêts à saisir.
Mais ce ministère, où est-il? — Je ne vois presque plus que le hasard qui puisse le donner. Nous voici dans une nouvelle
1 Van der Noot et Van Eupen étaient les chefs de la révolution brabançonne.
crise bien réelle. L'établissement des assemblées de districts et de départements est l'époque à laquelle nous attendent les mauvais citoyens, qui, n'espérant plus de contre-révolution par la force, n'ont pas renoncé à celle qui peut naître du mécontentement. Ils travaillent très-activement à ce quel'Alsace, la Franche- Comté, les provinces bclgiqucs éprouvent et fassent éprouver des convulsions. Tant il est vrai que nul n'est si porté aux partis extrêmes que les gens très-faibles, et que la vengeance est une passion plus impérieuse que l'intérêt. Un autre élément de la crise que je vous annonce, et le plus fort, c'est la nomination de tous les nouveaux officiers municipaux et autres. Si le parti mécontent prévaut dans les élections, nous éprouverons des tiraillements sans nombre, et nous pouvons périr. Si le parti populaire l'emporte , nous ferons bien des folies encore , mais du moins nous marcherons à un but, parce que nous avons une ébauche de système, et tous les hasards seront pour nous. Mais, encore une fois, où le point central, où la veine artérielle du corps politique, je veux dire l'administration générale, sera-t-elle placée? — Qui imprimera désormais une direction uniforme à tant de mouvements d'une nature si différente? — Je l'ignore. — Il faudrait vouloir s'abuser soi-même (contre toute vraisemblance) pour attendre rien des Tuileries et des pays environnants. — L'homme qui, entièrement étranger à la révolution du mois de juillet, et n'ayant pas même eu le mérite vulgaire de passer aux communes, entraîné malgré lui-même dans la seconde crise, a vu, par son incapacité profonde, changer dans ses mains la dictature suprême en une place subalterne parmi les grandes; cet homme qui, grâce à une destinée unique, n'en sera pas moins, pour le vulgaire, l'homme de la révolution , et, donnant sa démission le jour où le roi jurera la Constitution, aura ainsi, au milieu de sa carrière, la plus belle époque dont il soit donné à un mortel de s'honorer; — cet homme n'a pas la force de composer un bon ministère, ni le courage d'en former un trop mauvais. Cependant il est seul , et tous les jours plus seul en mesure \ Que faisons-nous donc? — Nous jouons à colin-maillard , et le résultat de la partie me paraît entièrement indevinable. Quant à moi, je reste immobile autant que je le puis , parce que je me suis dit souvent qu'un homme qui, marchant dans la nuit, voit éteindre son flambeau, doit s'arrêter jusqu'à ce que la I Minière revienne. Mais vous sentez que l'immobilité ne peut être que relative, et qu'il est impossible, dans notre état de choses, de n'être pas compromis par la seule faculté d'exister.
1 M. de La Fayette.
Adieu, mon cher comte, revenez donc fairejun tour ici quand vous le pourrez, ne fût-ce que pour me rapprendre un peu le langage et les manières d'un homme. Je suis mieux, quoique je dicte encore; mais l'attaque a été si terrible et la rechute est si voisine, que j'aime mieux bégayer quelque temps que d être arrêté de nouveau .
Paris, 20 janvier 1790. — Nous sommes ici toujours dons la même léthargie ; sérieusement compromis par les finances, environnés de toutes les détresses que j'ai prédites, nous étourdissant sur le danger, et ne cherchant pas même un remède. Si M. Necker est encore là un mois, on ne saura pas à Paris ce que c'est qu'un écu, on ne le saura guère mieux dans le royaume, et vous verrez les écarts de la sublime invention de la monnaie en papier. Je parie pour les billets de 50 livres avant six semaines. Les autres spasmes politiques sont peu de chose auprès de celui-là. L'assemblée, pour avoir voulu se mêler déjuger les contestations particulières sur la division du royaume, perd un temps énorme à des piqûres d'épingle si ennuyeuses que tout le monde s'absente ; et, quant aux provinces, nous n'aurons des symptômes décisifs qu'après les assemblées de districts et de départements. Pour ce qui est du gouvernement proprement dit, il commence à s'occuper de l'idée de faire faire une démarche décisive au roi dans l'assemblée, depuis que cette idée court les rues, que les savoyards s'y attendent, et que l'assemblée en est tellement prévenue que le roi n'y produira aucun effet. J'espère que les ministres mettront sérieusement en délibération dans quelques mois, si le roi doit se montrer à la tète de la révolution, et à quelle époque, sauf à déposer des protestations chez quelque tabellion de village. En attendant, P. 1 nous complote de petits crimes, La Fayette de petites évolutions, Montmorin de petites intrigues, le Saint-Priest a des velléités plus sérieuses, les Tuileries et le Luxembourg se vainquent tour à tour en poltronnerie, en insouciance et en versatilité. Jamais enfin des animalcules plus imperceptibles n'essayèrent de jouer un plus grand drame sur un plus vaste théâtre. Ce sont des cirons qui imitent les combats des géants. Bonjour, mon cher comte.
Paris, le 27 janvier 4790. — J'ai là, depuis trois jours, mon cher comte, votre n° 15 qui me prouve qu'aux hommes doués il ne faut que des occasions, et depuis hier seulement votre lettre du 25, où vous me donnez une marque d'amitié dont je suis
1 Nous ignorons de qui il est question.
très-touché. Je n'ai pas répondu à la première, toute substantielle et excellente qu'elle soit en tous sens , parce qu'elle s'est trouvée dans la coupe de l'affaire de Marseille, occasion d'un travail immense, que je n'ai fini qu'une demi-heure avant de monter à la tribune, et dont j'ai dû m'occuper de toutes les forces de ma tête et de mon âme : 1° parce que la contre-révolution est là ; 2° parce qu'il s'agit d'asservir ou d'affranchir à jamais la Provence; 5° parce que cette affaire est devenue mon affaire. — Il faut montrer à tous ces myrmidons que, malgré leurs efforts réunis, et le parti aristocratique de Marseille secondé d'une armée, et la cabale de La Fayette, et la rage du côté droit de la salle, et l'activité des ministres qui ont réuni ici tous leurs moyens de succès et de corruption, l'Assemblée nationale fait ce qu'elle doit dans les grandes occasions, et qu'alors mon impulsion n'y est jamais vaine. J'ai parlé trois heures avant-hier au soir (car nous avons un ridicule décret de discipline qui ne nous permet de nous occuper que de Constitution le matin); je suis ajourné à ce soir pour finir, et j'emporterai probablement au moins mes conclusions. Voilà, moucher comte, l'excuse de mon silence qui sûrement m'a plus coûté qu'à vous.
Vous êtes, mon cher comte , né homme d'État, et, réunion rare, homme d'exécution! Votre lettre du 13 est un résumé de main de maître, et j'en ai été fier, comme si vous étiez mon disciple, tandis que vous devriez bien plutôt être mon mentor, et que je n'ai eu que le mérite, mais que je prise, de vous avoir deviné, au milieu de tous les oiseaux-mouches qui vous entouraient et croyaient vous juger.
La révolution est trop avancée, dites-vous, pour rétrograder à un point redoutable. Cela est vrai dans le sens que le despotisme systématique et paisible ne reviendra pas. Cela n'est pas vrai dans le sens que la monarchie française restera ce qu'elle est, et que son gouvernement sera libre et actif sous une Constitution raisonnable et compacte. Sous ce rapport, nous avons plus que jamais des périls à courir. Il est possible, chose douteuse! que l'on ait renoncé à une contre-révolution par la force. Il est certain que l'on en prépare une par la négociation ; il est certain que l'on suscite contre nous les grandes villes, qu'elles commencent à nous régenter, que l'on est parvenu à donner à une grande partie de nos commettants une assez vive impatience de ce qu'on appelle nos longueurs, qu'enfin notre nation, mobile et impatiente, désire la fin de cette assemblée amphibie, moitié convention, moitié législature, qui certainement n'a pas donné assez de racines à ses opérations pour que la révolution puisse être tenue pour consolidée, si elle disparaissait demain. Or, comme le gou-
vernement ne gouverne point, comme il n'y a là ni un homme de talent, ni un homme de caractère, ni même un homme de honne foi, on n'obtiendra point d'intervalle entre les deux législatures; on l'obtiendrait qu'on n'en profitera pas, on intriguera au lieu d'administrer, on cherchera à diviser au lieu de montrer par le fait l'utilité, la nécessité d'un pouvoir exécutif; et la montre, tant bien que mal fabriquée , que nous aurons laissée avant d'y mettre le grand ressort, ne marchera point, ou marchera si irrégulièrement par le mauvais engrenage et la disproportion des pièces, qu'elle fera du bruit peut-être, mais ne marquera certainement pas l'heure.
Vous avez saisi admirablement l'idée d'un grand empire organisé en petits États fédératifs, ou plutôt vous m'avez bieu convaincu que vous aviez eu de votre côté cette pensée, non en germe, mais en en calculant toutes les chances, tous les résultats. Vous trouverez dans mon résumé et conclusion de la monarchie prussienne un morceau qui, je crois, vous plaira, sur cette matière envisagée sous tous les aspects.
Je suis bien aise que vous soyez content de Sémonvillc, et je serais fâché que vous vous y fiassiez aveuglément, ou même que vous lui eussiez donné tous vos moyens, comme vous dites, dans le sens le plus étendu. Nous nous sommes très-bien aperçus ici qu'il n'était pas et qu'il ne serait pas à nous. C'est un embaucheur de bonne compagnie (vous savez bien que c'est pour le compte de La Fayette qu'il travaille), et voilà tout. Ce La Fayette devient très-nébuleux. Favras va être jugé, par un plus amplement informé d'un an, tenant prison. Vous voyez aussi que c'est là toujours tenir la vipère en activité pour menacer incessamment de son dard. Vous voyez aussi que c'est évidemment préférer l'intrigue à la révolution, et des complots à une marche ferme et décisive. Cet homme me paraît maintenant raser une grande erreur. 11 ne craint pas, et même il désire à un certain point la guerre civile, qu'assurément il aura. Mais, faute d'étendue, il ne voit pas que la guerre civile, au delà de son rayon individuel, est hors de son influence, et qu'à supposer, et la supposition est assez gigantesque, qu'il puisse porter son armée jusque vers Rouen, tout ce qui se passera aux frontières, et surtout aux frontières éloignées, est entièrement contre lui, eût-il en capacité ce qu'il n'a pas en instruments, ce qu'il n'a pas en moyens d'argent, d'harmonie et d'ensemble, ce qu'il n'a pas et ce qu'il n'aura jamais.
Du côté de la cour, oh! quelles balles de coton! quels talonneurs! quelle pusillanimité! quelle insouciance! quel assemblage grotesque de vieilles idées et de nouveaux projets, de petites ré-
pugnances et de désirs d'enfants, de volontés et de nolontés, d'amours et de haines avortés! — Ce qui est au-dessous de tout, c'est Monsieur. Imaginez qu'on avait été jusqu'à lui donner de tels moyens d'argent, que si votre valet de chambre avait à les offrir, il entrerait au conseil pour peu qu'il le voulût, et ce Monsieur n'y entrera probablement pas Cela est déplorable. Et,
quand ils n'ont suivi aucun de mes conseils, profité d'aucune de mes conquêtes, mis à profit aucune de mes opérations, ils se lamentent, disent que je n'ai rien changé à leur position, qu'on ne peut pas trop compter sur moi, et le tout, parce que je ne me perds pas de gaieté de cœur pour soutenir des avis, des choses et des hommes dont le succès les perdrait infailliblement, pour être, en un mot, ce qu'ils attendent de ' Dur et et de Orrèze1. Bonjour.
Paris, le 5d janvier 4790. — Sans doute j'ai reçu votre n° 14, en date du 26, et vous y êtes morose, mon cher comte, bien qu'avisé et perspicace à votre ordinaire. Et, par exemple, vous exagérez infiniment les inconvénients de la révolution pour la génération présente. Il n'y a pas encore eu d'exemple, dans les fastes du monde, d'un pareil bouleversement, ni même d'une grande secousse politique à moins de frais ; et si l'on voulait s'entendre et surtout gouverner, la révolution n'aurait de véritables martyrs qu'un très-petit nombre de satrapes trop scandaleusement gorgés de jouissances exactrices et oppressives, et l'inévitable contrariété qu'éprouvent plusieurs milliers d'hommes, lorsqu'ils sont forcés de changer d'opinions et d'habitudes, de dissimuler leurs préjugés, de les subordonner même et de commander à leur ambition routinière et à leurs projets individuels ou fausse route, ou une route nouvelle. De ces gens-là, plus contrariés, je le répète, que malheureux, on en porte tous les jours en terre, et ce n'est que dans les classes supérieures et par conséquent peu nombreuses de la société, et depuis quarante ans jusqu'à la fin de la carrière humaine, qu'il fout les chercher. Les classes populeuses, les classes industrieuses sont en fermentation ; la fermentation est si peu un malheur pour l'homme, que son premier besoin est d'être remué. Elles travaillent peu? — Ceci est un mal, mais que l'élan vigoureux que donnera la première impulsion de la liberté assise et calmée réparera avec usine. Elles vont être surchargées? — Elles seront, au contraire, fort soulagées si l'on sait faire. 11 faut se dire : Deux choses sont indispensablement nécessaires à la société ; le payement des troupes et celui des intérêts de la dette. Ces deux objets n'em-
iSic.
portent pas à beaucoup près 400 millions. Or c'est une démence que d'être inquiet sur les moyens de faire payer gaiement à ce royaume 400 millions. Le reste doit être nettement et rapidement atermoyé en papier, renouvelant le titre et portant intérêt, parce qu'il faut payer des intérêts à ses créanciers, lorsqu'on les atermoie. Alors la confiance, et le crédit avec elle, reparaîtront; alors le numéraire aflluera, ou du moins il ne manquera que dans la proportion que les observateurs croyaient avoir remarquée longtemps avant nos embarras politiques et le dernier période de notre impéritie financière, et de bonnes relations commerciales remédieront d'elles-mêmes et très-rapidement à cet inconvénient grave. Alors, non-seulement on n'aggravera pas, mais on soulagera beaucoup le faix des habitants des campagnes qui n'entendent rien à notre philosophie, pour qui notre amour de la liberté, quel qu'il soit, ne peut être de longtemps qu'un accès de lièvre chaude, sans lesquels nous ne pouvons consolider la révolution, et qui n'y prendront aucun intérêt, ains au contraire, s'ils n'y trouvent pas leur soulagement immédiat et considérable. Alors enfin, tous les liens de l'industrie et du commerce se relâcheront jusqu'à ce qu'ils puissent tomber entièrement, et les intarissables ressources de l'industrie humaine, abandonnées au seul régime de la liberté, ouvriront un ordre de choses dont nos yeux myopes n'aperçoivent pas même l'atmosphère, loin de le percer et de voir au travers. N'accusez donc pas la révolution, mon cher comte, n'accusez que les hommes qui jouent pour le compte du gouvernement cette grande partie.
( Ici le comte de Mirabeau propose au comte de La Marck une entrevue a Valenciennes ou dans quelque autre ville de la frontière, puis continue :)
Là, enfin, vous connaîtrez mon plan de la construction de l'empire germanique, lié à un système nullement chimérique de pacification et presque de paix universelle. Vous le critiquerez, vous vous en pénétrerez, vous en ferez votre chair propre; nous en calculerons les chances. Répondez-moi positivement à cet article, mon cher comte, en tenant compte des dates de l'arrivée possible de nos lettres, afin que nous ne nous déplacions ni l'un ni l'autre inutilement.
Arrangez donc la course, mon cher comte, dont je vous parle : elle est capitale sous une multitude de rapports que vous ne pouvez pas deviner tous.
Sur toutes choses, ne donnez pas votre démission du service de France, que je ne vous aie vu. — Favras est jugé, il sera pendu. — Besenval est renvoyé à l'audience. — L'affaire de Mar-
seille, soumise à un nouveau rapport, est ajournée à jeudi. Je vous fais passer par ce courrier mon discours, qui a eu un prodigieux succès.
On brûle en Bretagne et en Limousin. Certainement une nouvelle scène s'ouvre.
Paris, le 6 février 1790. — Vous aurez su la démarche du roi ', son étrange discours, le serment, la pantomime et le véritable effet de tous ces mouvements. Vous ne les auriez pas sus que vous les auriez devinés. Monsieur s'est vaincu lui-même en lâcheté, le roi en phrases, le Saint-Priest en astuce ; tous les partis ont joué à qui mieux mieux la comédie, et La Fayette lui-même est pris pour dupe. S'il recueille quelque accroissement de popularité en éloges artificiels et de commande à Pans, je suis convaincu qu'il y perd en puissance, et je le démontrerais parfaitement à votre satisfaction. La démarche, au reste, ne sera point sans effet dans les provinces, jusqu'au petit bout d'oreille échappé par malheur, et il ne se fera pas attendre, car ce qu'on est le moins, c'est de bonne foi. Bonjour.
Paris, le 46 février 1790. — Quant à nous, je soutiens que nous sommes au moment le plus critique de la révolution, à celui où nous avons à nous défendre de l'impatience et de la lassitude de la nation et de nous-mêmes, et où l'on profite de notre pente aux émotions et à l'enthousiasme, pour faire de chaque événement, petit ou grand, le désir, l'occasion ou le prétendu besoin de renforcer le pouvoir exécutif par des moyens provisoires, c'est-àdire de lui donner tous les instruments nécessaires pour nous empêcher d'achever la Constitution. Or il valait beaucoup mieux ne pas la commencer que de la laisser où elle est, puisque rien n'en resterait alors que les maux particuliers qu'elle a faits. — M. de La Fayette conspire pour le royalisme par galanterie; nos virtuoses conspirent pour le royalisme par corruption ; nos démocrates conspirent pour le royalisme par leurs divisions et les petits tripotages de leurs intérêts particuliers. La guerre des élections, la guerre des contrebandiers, la guerre des impôts, la guerre de religion sont en germe dans vingt cantons du royaume. 11 a encore l'aplomb des grandes masses; mais il n'a que celui-là, et il est impossible de deviner quel sera le résultat de la crise qui commence. Heureux dans toutes les chances, qui, ayant
1 Le 4 février 1790,1e roi se rendit à rassemblée, où, après avoir tenu un long discours, il promit de défendre la liberté constitutionnelle, etc., etc.
un tabernacle, peut en planter un ailleurs! Adieu, mon cher comte \
LE COMTE DE MIRABEAU AU MARQUIS DE I \ FAYETTE
Mercredi, 28 avril 4790. — Lorsque la chose publique est en péril, monsieur le marquis, lorsqu'elle ne peut être sauvée qu'en lui redonnant , par des efforts communs, le mouvement qu'elle a perdu, et que nul poste, pour y concourir, n'est parfaitement assigné, s'isoler, même avec des intentions pures, de celui qui doit en donner le signal, de celui qui peut seul utilement en régler le but, ne serait qu'un acte de mauvais citoyen; et consulter, dans ce rapprochement que commande le devoir, ces légères convenances qui lient ou séparent les hommes, serait une bien vulgaire faiblesse.
C'est ce que je me suis dit à moi-même, lorsque j'ai réfléchi sur nos premières liaisons, sur les causes qui m'ont tenu éloigné de vous, sur l'état présent des affaires , et sur vous , monsieur le marquis. J'entends par vous, tout ce qui est, tout ce qui est devenu inséparable de vous-même : votre renommée, sous tous ses rapports, et votre pouvoir.
Je me suis éloigné de vous, parce que vos liaisons politiques de ce temps n'étaient dignes ni de vous ni de moi; parce que vous placiez mal, je ne dis pas votre confiance personnelle (pourquoi scruter les cœurs?), mais, si je puis m'exprimer ainsi, votre confiance publique, vos moyens, vos espérances, et celles de l'Etat; que vous cherchiez en vain, en les élevant jusqu'à vous, à agrandir des pygmées, et qu'au lieu de ces grands hommes d'hier, il vous fallait des compagnons d'armes distingués, du moins par la vétérance.
Ces motifs d'éloignement n'existent plus; les Barnave, les Duport, les Lameth ne vous fatiguent plus de leur active inaction ; on singe longtemps l'adresse, mais non pas la force; on fait d'assez bons tours avec des machines, on imite même le bruit du tonnerre, mais on ne le remplace pas.
Vous voilà donc, monsieur le marquis, je ne dis pas isolé, mais uniquement entouré de vous-même , de quelques amis d'un caractère décidé, et, par-dessus tout, de la chose publique. Qu'allez-vous faire, et que ferai-je moi-même? — Je n'établis ces
1 C'est la dernière lettre de la correspondance de cette époque, entre le (011110 de Mirabeau elle eoinle de La Marck. Ainsi (ju on Ta vu dans l'Introduction, .AI. de La Marck, rappelé de Belgique parle comte de Mercy, arriva à Paris vers h- 19 mars 1790, réprit ses relations journalières avec Mirabeau, et c'est alors qu'il parvint, après deux mois de négociations, à établir les rapports de Mirabeau avec la cour.
questions que pour vous rendre compte de mes propres sentiments.
Les vrais périls qui menacent l'Etat sont la longue lutte de l'anarchie, l'inhabitude du respect pour la loi, toute secousse qui pourrait démembrer l'empire, toute scission de l'opinion publique, les combats des nouveaux corps administratifs et, surtout, le jugement que le royaume et l'Europe vont porter sur l'édifice de cette Constitution, dont bientôt l'échafaudage, qui ne permettait pas d'en saisir l'ensemble, disparaîtra. Ce jugement, monsieur le marquis, sera la véritable loi ; cet oracle est plus sûr que celui de nos décrets.
Au milieu de tant de dangers, j'oublie le plus grand : l'inaction du seul homme qui puisse les prévenir. Mais, sans doute, ce n'est pas à ne rien faire qu'est destinée cette dictature, déférée au seul citoyen entre les mains de qui ce pouvoir ne fût pas une nouveauté, qui ne parût que rester à sa place, qui trouvât dans son âme les seules limites qu'une telle autorité, pour être utile, puisse comporter.
Vous agirez donc, monsieur le marquis; mais, dès lors, que feraije moi-même? — Rester dans l'inaction, même afin de ne pas contrarier des vues que j'ignorerais, de ne pas marcher, sans le savoir, sans le vouloir, dans un sens inverse, quoiqu'aumème but, serait un parti trop difficile pour un homme assez connu par l'impatience du talent, de la force et du courage; pour un homme qui a aussi sa portion de gloire à recueillir, qui s'est trop engagé dans le combat pour rester neutre, que trop de regards empêchent de se cacher, et dont le silence même, chose si indifférente s'il s'agissait de tant d'autres Français, serait regardé comme un crime. Agir sans vous? que ferais-jc, qui ne fût peutêtre un effort inutile pour la chose publique, un essai dangereux pour moi-même?
C'estde celle double conviction, monsieur le marquis, qu'estné dans moi l'impérieux désir demerapprocherdevous, pour ne m'en séparer jamais ; et vos amis et les miens, et ceux qui lisent dans mes plus arrière-pensées, peuvent me rendre le témoignage que nulle réserve n'entrera dans cette union, pour laquelle l'estime que je porte à vos vertus privées est heureusement d'accord avec cette fatalité inouïe qui vous a irrévocablement lié, dans une époque si mémorable, aux destinées de la France. Personne ne connaît plus que moi les éléments de crainte et d'espérance qui attirent vers vous la plus saine partie de la nation ; personne ne sent mieux l'importance de vous y attacher plus que jamais, pour former du moins un seul point de ralliement au milieu des divisions qui nous décomposent, pour réunir les opinions par les
hommes, puisqu'on ne peut réunir les hommes par les opinions.
Sans doute, ce ne serait pas vous combattre que de poursuivre, avec encore plus de courage, une carrière où j'ai recueilli aussi quelques lauriers ; mais ce ne serait pas vous seconder, et, préférant par-dessus tout le salut de l'État, c'est systématiquement, et par d'assez longues réflexions, que j'ai repoussé toute espérance d'un succès qui ne serait pas le vôtre — Si cette réunion est refusée, je n'aurai parlé qu'à un homme d'honneur, qui saura se taire, et qui me rendra ma lettre. Si elle est acceptée, nous mettrons en commun tous les moyens de réussir, tout ce qui, dans une liaison politique indissoluble , peut être solidaire entre l'un et l'autre \
Je regarde , parmi les moyens de réussir, le soulèvement de ces obstacles que mes ennemis m'opposent sans cesse, soit en mettant d'assez longues erreurs de ma vie privée en opposition avec ma conduite publique, soit en tourmentant mon existence domestique pour me détourner de mes travaux, soit en détachant de moi la confiance de ces hommes qui ne connaissent d'autres vertus que l'ordre et l'économie. Peu importe, sans doute, si l'on ne me croit d'aucune influence, ou si Ton ne met aucun prix à la seconder, que je sois sans cesse dévoré par ces vers rongeurs qui répandent un si cruel poison sur ma vie, qui me rendent le moindre succès, la moindre faveur populaire, une fois plus difficile à obtenir qu'à tout autre. Mais si l'on pense qu'il n'est point indifférent d'attacher l'opinion à de certains chefs , pourquoi ne chercherait-on pas à ravir des prétextes à mes ennemis, et à me rendre, non pour moi-même, mais pour la patrie en danger, toutes mes forces? C'est sous ce rapport seulement que je désire que mes dettes soient payées, et qu'un ami, indiqué par moi, soit chargé des fonds et des opérations nécessaires pour me liquider.
Je ne regarde pas comme un nouvel objet de demande la rénovation du bon que le roi m'a accordé pour la première grande ambassade. Si des places, qui imposent de grands devoirs, sont encore des grâces, la responsabilité ennoblit du moins la demande de cette sorte de faveurs. Tel objet, qu'en d'autres temps j'ai dédaigné , me trouverait moins indifférent aujourd'hui; non que mes idées soient rapetissées , ou mes sentiments moins énergiques, mais parce que l'horizon politique de l'Europe est entièrement changé. Si les antiques souvenirs de la Grèce, et de l'Asie
1 Dans le manuscrit de Mirabeau, les mois suivants sont rayés : « et la confiance « peu commune de vous laisser un écrit si exempt de toute équiyoqae, de toute ain- « biguïté, vous sera le premier gage d'un dévouement illimité. »
et du Bosphore , n'ont pas suffi autrefois pour me séduire , je découvre en cet instant à Constantinople le levier d'une influence entièrement inconnue. Là aboutissent et les barrières qui doivent contenir le Nord, et les principaux liens de tout le commerce de l'univers; là se trouvent peut-être les seuls moyens de hâter, pour la France, le retour de sa considération politique, sans presque aucun emploi de ses forces. Et quand on pense à ce qu'il en coûte, indépendamment des dons de la nature, d'études et de travaux, pour se rendre utile dans une aussi difficile carrière , on doit pardonner de se mettre sur les rangs à ceux qui ont fait quelques preuves de talent.
Monsieur le marquis, il est rare que de pareilles confidences se fassent par écrit ; mais je suis bien aise de vous donner cette marque de confiance, et cette lettre a même un autre but. Si jamais je viens à violer les lois de l'union politique que je vous offre, servez-vous de cet écrit pour montrer que j'étais un homme faux et perfide en vous l'écrivant. C'est vous dire assez si mon intention n'est pas de vous être fidèle. Hors ce seul cas, cette lettre ne sera qu'un dépôt inviolable entre vos mains \
Le comte de Mirabeau.
I Cette lettre est la première en date qui se soit retrouvée clans les papiers de Mirabeau, après le retour de M. de La Marck à Paris. Voici ce que M. de La Fayette a
écrit dans ses Mémoires sur cette lettre: «Mirabeau écrivit pourtant qu'il
« prendrait l'ambassade de Constantinople, dans une lettre que quelques personnes « ont vue depuis sa mort, et dans laquelle, après avoir parlé de quelque argent reçu « du roi, il témoignait à La Fayette le désir d'en avoir davantage pour payer ses « créanciers. Cette lettre de quatre pages, écrite de sa main, comme gage de sa fidé- « lité, a été brûlée dans le temps de la Terreur : elle n'a pas empècbé Mirabeau de « se déclarer de nouveau l'ennemi de La Fayette. Cette démarche fut un trait de « génie, car elle donna à son auteur le droit d'attaquer le général en le tenant en- « chaîné par sa délicatesse. »
II y a quelques observations à faire ici. D'abord cette lettre, que M. de La Fayette croyait avoir été détruite pendant le temps de la Terreur, existe, puisque la copie que nous donnons ici est faite sur l'original, que nous possédons écrit tout entier de la main de Mirabeau et signé par lui. Ensuite on verra que si, en effet, Mirabeau témoigne dans cette lettre le désir que le roi paye ses dettes, et rappelle la promesse de l'ambassade de Constantinople qui lui avait été faite quelques mois auparavant, il ne fait nulle mention d'argent qu'il aurait reçu précédemment du roi. — Il résulte bien clairement de celle lettre, au contraire, qu'au 28 avril 1790, Mirabeau n'avait reçu d'argent de personne (le comte de La Marck cxccplé, qui lui prêtait 50 louis par mois); qu'il était gêné dans ses besoins et persécuté par ses créanciers. C'est, comme on le voit, un point important constaté. Cette lettre fut dictée à Mirabeau par le désir de sauver la chose publique, en s'associant à M. de La Fayette : il se compromit dans cette lettre, afin d'inspirer plus de confiance à M. de La Fayette. Celui-ci repoussa les propositions de Mirabeau. (Il l'avoue lui-même dans ses Mémoires, en
Par la raison qu'on n'objecte rien en proposant, on se croit aussi fondé à lui faire des demandes.
1° Que Mirabeau donne un plan de la marche qu'il suivra et de ce qu'on doit suivre pour le seconder. Le plan deviendra d'une part le guide de ceux qu'on servira, et le gage qu'on ne peut pas refuser dans des négociations de cette espèce.
2° On sait qu'il ne peut pas être garant du succès, aussi ne demandc-t-on que constance, activité, loyauté de sa part.
5° Par la même raison que le parti à servir a quelques engagements et des hommes en campagne pour l'exécution de ses projets, il se peut aussi que M. ait un parti et une espèce de coalition. On lui demande, non de dire son secret, mais de se mettre en mesure pour n'être pas gêné dans sa nouvelle marche.
4° La refonte des matériaux constitutionnels est un excellent moyen, mais dont l'effet sera nécessairement trop long, et dès lors trop peu conforme aux circonstances.
5° On ne mettra nulles bornes à ce qui pourra convenir à M. dans ce qui peut seconder ses besoins, ses vues et ses penchants ambitieux, du moment qu'on croira l'avoir invinciblement acquis; mais on se persuade difficilement que son dévouement sera aussi entier que l'affirme le proposant.
6° 11 a été déjà question de donner M. au parti. Cela a été mal enfourné. Si quelques rapports extérieurs frappaient inopinément les yeux du public, on publierait un secret aussi essentiel à un parti qu'à l'autre.
7° On met pour condition que M. n'aura pas de confident, ni de secrétaire, ni coopérateurs. Il recevra les sommes convenues par les mains du proposant, ainsi que les paquets, lettres et mémoires.
8° Il n'y aura que deux personnages majeurs dans le secret \
se le reprochant comme \m tort.) Dès lors, Mirabeau recouvrait sa liberté d'action, et M. de La Fayette c'avait plus le droit «le se vanter de sa générosité envers Mirabeau dans celle circonstance. — 11 esl bien certain qu'un rapprochement intime et complet entre MM. de La Fayette et de Mirabeau, à celle époque, aurait eu d'immenses conséquences pour le salut delà France. — Mirabeau lit les premières demarches pour y arriver; c'est ce qu'étàblil bien sa lettre du«28 avril 1700 relies furent repoussées par M. de La Fayette. Mous verrons pins lard que Mirabeau lui lit une guerre acharnée dans sa correspondance avec la cour; il en donnera lui-même les raisons, ce qui ne l'empêcha pas cependant de tenter encore deux ou trois fois un rapprocliementaveeM.de La Fayette, tant le concours de leurs efforts lui semblait nécessaire pour arriver au rétablissement de l'ordre dans le pays,
1 dette note parait avoir été écrite en réponse à des observations faites à la cour par le comte de Mirabeau, après les premières ouvertures que le comte de La Marck
II! COMTE DE t. V MARCK AU COUTE DE MIRABEAU.
Lundi, 3 mai 4790. — Ce que je vous envoie est bien mauvais, mais à mon peu de facilite , à mes très-courtes idées, s'est joint le très-peu de temps. Je suis rentré chez moi à une heure, et, avant de me coucher, j'ai voulu cependant essayer de faire ce que vous m'aviez demande.
En vous quittant, je n'ai pas manqué d'écrire à l'archevêque ; je lui ai marqué succinctement, mais suffisamment, ce qu'il avait à faire dire à Saint-Cloud. Voici le billet qu'il m'a répondu :
Je serai chez vous avant neuf heures, et si ce que je vous envoie vous indique que je peux y ajouter, vous me le direz. Je ferai de mon mieux, et ce n'est pas grand'chose.
Plus je pense à la contrariété dont vous êtes menacé, et plus je suis révolté. Ah ! mon cher comte, c'est le propre des grands hommes d'avoir de méprisables ennemis.
Bonsoir. Vale et me ama.
L'ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE AU COMTE DE LA MARCK
(Ce billet était joint au précédent.)
Lundi 5 mai, à quatre heures. — Je ferai usage de vos idées, mon cher comte , et j'en aurai naturellement l'occasion en parlant de la rencontre que j'ai faite chez vous ce matin. 11 nie semble que le temps n'est pas encore venu de présenter vos idées telles que vous me les avez écrites. Il serait difficile de faire adopter, et peut-être dangereux de proposer celle qui a trait à la confiance sans réserve ; il ne faut pas non plus , ce me semble, parler même indirectement du conseil. En un mot, je présenterai vos idées comme je crois qu'elles doivent réussir, d'après la connaissance que j'ai du local. Je suis aussi convaincu que vous que le comte de Mirabeau est l'instrument dont il faut se servir dans les circonstances présentes ; mais je crois en même temps que la manière de le présenter demande quelques précautions, et peut influer beaucoup sur le parti qu'on en voudra tirer1.
Adieu , mon cher comte, je vous embrasse.
a\ ;iil été chargé de lui faire. Nous donnons octlc noie telle qu'elle existe, parée qu'elle est curieuse comme point de départ des relations qui allaient s'établir.
1 Comme on le voit par ce billet, les négociations entre la cour et le comte de Mirabeau n'avaient point encore abouti à un résultat. L'arcbevèque de Toulouse, qui a\ait rencontré Mirabeau chez le comte de La Marck, le matin du jour où il écrivait ce billet, ne pensait pas qu'il pût faire accepter par la cour une confiance sans réserve dans Mirabeau, ni l'idée de le faire entrer un jour dans le conseil.