II: COMTB DE «IR.1BB1V AU ROI IOIIS XVI
10 mai 1790. — Profondément touché des angoisses du roi qui a le moins mérité ses malheurs personnels ; persuadé que s'il est, dans sa situation , un prince à la parole de qui l'on puisse se fier , ce prince est Louis XVI , je suis cependant tellement armé par les hommes et par les événements contre l'attendrissement qui naît du spectacle des vicissitudes humaines, que je répugnerais invinciblement à jouer un rôle dans ce moment de partialités et de confusion, si je n'étais convaincu que le rétablissement de l'autorité légitime du roi est le premier besoin de la France et l'unique moyen de la sauver.
Mais je vois si clairement que nous sommes dans l'anarchie, et que nous nous y enfonçons tous les jours davantage; je suis si indigné de l'idée que je n'aurais contribué qu'à une vastedémolition ; et la crainte devoir un autre chef à l'État que le roi , m'est si insupportable , que je me sens impérieusement rappelé aux affaires dans un moment où, voué en quelque sorte au silence du mépris, je croyais n'aspirer qu'à la retraite.
Dans cette occurrence, il est aisé de croire que les dispositions actuelles d'un roi bon et malheureux , à qui ses conseillers , et jusqu'à ses infortunes, ne cessent de rappeler qu'il a à se plaindre de moi, et qui cependant a la courageuse et noble idée de s'y conlicr , sont un attrait auquel je n'essayerai pas de résister. Voici donc la profession de foi que le roi a désirée ; il daignera lui-même en désigner le dépositaire (car les règles de la prudence lui interdisent de la garder) ; et cet écrit restera à jamais mon arrêt ou mon témoin.
Je m'engage à servir de toute mon influence les véritables intérêts du roi ; et pour que cette assertion ne paraisse pas trop vague, je déclare que je crois une contre-révolution aussi dangereuse et criminelle , que je trouve chimérique, en France, l'espoir ou le projet d'un gouvernement quelconque, sans un chef revêtu du pouvoir nécessaire pour appliquer toute la force publique à l'exécution de la loi.
Dans ces principes, je donnerai mon opinion écrite sur les événements , sur les moyens de les diriger, de les prévenir s'ils sont à craindre, d'y remédier s'ils sont arrivés; je ferai mon affaire capitale de mettre à sa place dans la Constitution le pouvoir exécutif, dont la plénitude doit être sans restriction et sans partage dans la main du roi.
Il me faut deux mois pour rassembler, ou même, si je puis parler ainsi, pour me faire mes moyens, préparer les esprits et
conquérir à la raison les citoyens sages, nécessaires au service du roi. J'aurai dans chaque département une correspondance influente, et j'en donnerai les résultats. Ma marche sera insensible, mais chaque jour je ferai un pas. Un empirique promet une guérison soudaine et tue; un vrai médecin observe, agit surtout par le régime, dose, mesure et guérit quelquefois.
Je suis aussi profondément éloigné d'une contre-révolution que des excès auxquels la révolution, remise aux mains des gens malhabiles et pervers, a conduit les peuples. 11 ne faudra jamais juger ma conduite partiellement , ni sur un fait , ni sur un discours. Ce n'est pas que je refuse d'en expliquer aucun ; mais on ne peut juger que sur l'ensemble et influer que par l'ensemble. 11 est impossible de sauver l'État jour à jour.
Je promets au roi loyauté, zèle, activité, énergie, et un courage dont peut-être on est loin d'avoir une idée. Je lui promets tout, enfin, hors le succès, qui ne dépend jamais d'un seul, et qu'une présomption très-téméraire et très-coupable pourrait garantir dans la terrible maladie qui mine l'État et menace son chef. Ce serait un homme bien étrange, que celui qui serait indifférent ou infidèle à la gloire de sauver l'un et l'autre, et je ne suis pas cet homme-là \
Le comte de Mirabeau.
LE COMTE DE LA M.HH'K AU COMTE DE ïtlIKABEAC.
Mercredi, à huit heures, 12 mai 1790. — Le vicomte de Nouilles et Lauzun vous proposeront de dîner aujourd'hui avec eux chez un restaurateur. Ils veulent vous faire parler sur les circonstances politiques où nous met cette rupture qui se prépare entre l'Espagne et l'Angleterre. Ils ne savent pas que je devais dîner chez vous. Ainsi vous êtes libre de leur répondre ce que vous aimerez le mieux , et si vous préférez causer seul avec moi, dans le cas où vous auriez à me communiquer quelque chose sur l'objet dont vous m'avez déjà parlé, notre premier arrangement aura lieu. Si vous acceptez le dîner de Lauzun, nous nous y verrons. Ainsi mandez-moi, cher comte, ce que vous ferez. — Dans les deux cas, je dînerai avec vous, et c'est ce qui me convient toujours beaucoup. Pressons au reste la conclusion des choses qui vous sont offertes. A mon avis, les circonstances
1 Celle lettre, la première adressée "au roi, est celle d'où datent les premières relations directes de .Mirabeau avec la cour. — Elle a déjà été publiée par M. Barrière, dansuD ouvrage intitulé : Tableaux de genre et d'histoire. Le prince d'Arenberg lui en avait donné une copie.
vous deviennent plus favorables ; ne les laissons plus échapper une seconde fois. Si je puis y être bon, disposez de moi , et comptez une fois pour toutes sur mon amitié , comme sur le désir quej'ai de voir en action la supériorité qui vous distingue1.
LE COMTE DE MIRABEAU AU MARQUIS DE L.A FAYETTE
d5 mai 4790. — Eh bien ! monsieur le marquis, ce que j'avais tant redouté est arrivé. Par votre aimable , mais fatale complaisance pour vos amis, vous m'avez fait hier beaucoup de mal, et, ce qui me fâche le plus , vous vous en êtes fait à vous-même. Je vous l'avais si bien démontré ! Marseille ne méritait pas d'être traitée comme coupable. Mander à la barre ses officiers municipaux, c'était provoquer le plus dangereux éclat, et rendre inutile toute la sagesse des mesures prises par le roi. J'avais pulvérisé le projet de mandement. Vous étiez converti; vous aviez renoncé à le soutenir, et moi, je n'avais pas renoncé à le combattre. Je ne vous rappelle ces circonstances que pour vous montrer combien la fidélité est indispensable dans les liaisons politiques. Vous avez eu des succès , pourquoi me forcer aussi d'en obtenir contre vous? c'est-à-dire, en quelque sorte, contre moi-même. Voilà ce qui m'a vivement affecté; voilà , si nous ne prenons pas d'autres mesures, ce qui perdra la chose publique.
Vous avez paru craindre, d'après ce que m'ont dit vos amis, que je ne fusse personnellement blessé de ce qui s'était passé. Un tel sentiment est fait pour m'obliger. Non, monsieur le marquis, l'incohérence de notre liaison politique est la seule peine que j'aie éprouvée. Des succès, je le dis pour vous comme pour moi, seront des revers , si nous ne marchons au même but; et j'aimerais presque autant avoir eu tort que raison, car il nous en serait arrivé le même mal.
Prendrons-nous en commun d'autres mesures sur l'affaire de
1 On traita, à celle époque, à l'Assemblée nationale, la question de la rupture entre l'Angleterre et l'Espagne, qui avaient des différends au sujet de la délimitation de leurs possessions en Amérique. Il s'agissait de savoir si, en eas de guerre, les traités existants entre la France et l'Espagne obligeraient la première à y prendre part. Le !) et le 26 juin 171)0, Mirabeau donna à ce sujet des conseils à la cour, et le 25 août il fit à l'Assemblée nationale son rapport sur cette question, au nom du comité diplomatique, dont il était membre.
Le passage : « Pressons au reste la conclusion des choses qui vous sont offertes. \ « mon avis les circonstances vous deviennent plus favorables; ne les laissons plus « échapper une seconde fois, etc., etc., » se rapporte aux engagements que Mirabeau allait prendre avec la cour. Au mois d'octobre précédent, la négociation entamée avait manqué, comme on Ta vu.
Marseille ? — Veillerons-nous au rapport qui en sera fait, pour concilier ce qu'exigent les principes avec ce que prescrit la nécessité? — C'est ce que je vous prie de dire au porteur de ma lettre. Je ne vous l'écris que pour ne pas nous laisser plus longtemps ignorer à nous-mêmes que nous n'avons aucun ressentiment personnel l'un contre l'autre \ Je suis....