L.E COMTE DE LA MAlKk AU COMTE DE MIRABEAU
Jeudi soir, 13 mai 1790. — Dupont, Chapelier, Lauzun, le vicomte de Noailles, La Fayette, tout cela veut parler, dit-on , demain dans le sens du ministère : Dupont, peut-être, parlera d'une expédition sur l'Angleterre.
Entre sept ou huit mille bâtiments de commerce, petits ou grands, environ dix hommes par bâtiment, l'un dans l'autre comptés; voilà ce que Fitz-Herbert croit, sans cependant, dit-il, en avoir une connaissance exacte. 11 ne sait rien, ou n'a pas paru savoir ce que je lui ai demandé sur Carthagène.
Lundi, Ségur et Fitz-Herbert dîneront chez moi; venez-y, nous serons très-peu de monde, et j'enverrai mes femmes diner dehors. N'y manquez pas, je vous prie.
J'ai eu une assez longue conversation avec Ségur; je l'ai trouvé ce que j'avais prévu. Votre attaque à La Fayette le retient dans le penchant qu'il a de se coaliser avec vous.
Le Saint-Priest (je le sais) continue à parler avec ironie de l'assemblée : quelle maladresse! Avec cette disposition, il n'y aurait pas grand espoir de succès à se servir de lui.
Bonsoir, il est tard, et ce que je vous mande ne signifie pas grand'chose. — Très-certainement, cher comte, j'irai vous voir samedi matin *.
1 Cette lettre, rapprochée de celle du 28 avril précédent, constate que MM. de La Fayette et de Mirabeau n'étaient alors ni amis, ni totalement divisés. Mirabeau essaye toujours de resserrer leur alliance : si clic n'a point été, fermement établie, ce n'est point à lui qu'il le faut imputer.
2 Dans la séance du 15 mai 1790, 91. de Montmorin annonçait à l'assemblée les armements extraordinaires de l'Angleterre. M. de La Marck donne dans ce billet à Mirabeau des renseignements sur le nombre des bâtiments de commerce qui se trouveraient exposés, dans le cas d'une guerre maritime avec l'Angleterre. Il louche aussi, en passant, à l'attaque que Mirabeau s'était cru obligé de faire contre M. de La I a\ elle, et dont il est question dans]le billetjprécédent.
LE COMTE DE MIUABIAI M COMTE DE LA MVItlh
Mercredi, 19 mai 1790. — Il est difficile que vous n'ayez pas su, mon cher comte, que j'ai été vous chercher hier chez vous, au salon et aux Italiens; que j'ai passé aujourd'hui deux fois chez vous, et pourtant je ne vous ai pas vu. Ce n'était cependant pas tellement pour les autres que je vous cherchais, que ce ne lût aussi pour vous. Je voudrais vous voir demain, ou savoir pourquoi je ne vous vois pas. Vale et me ama.
LE COMTE DE LA MARCK AU COMTE DE MIRABEAU
Jeudi, à trois heures, 20 mai 1790. — Voilà une lettre que je reçois de l'archevêque. Tâchez de la lire, et faites-moi la réponse que vous voulez que je fasse passer. Je dînerai chez vous samedi ; à quelle heure nous verrons-nous demain? Je serai chez moi dans la matinée, si vous désirez venir; sinon, je sortirai. Vale et me ama.
Renvoyez-moi, sans faute, cette lettre de l'archevêque; il me dit de la brûler, et, dans ce cas, je les rends.
Je veux achever la conversation que l'archevêque a interrompue, et si je ne suis pas le conseil que vous me donnez, il faut que je vous convainque des raisons qui me retiennent. Avec vous, j'entreprendrai tout; sans vous, je ne risquerai qu'avec un espoir calculable. Ma gloire et mon ambition se trouveront plus à servir le génie et le talent, qu'à courir, pour mon compte, les aventures.
L'ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE AU COMTE DE LA MARCK
Jeudi, à deux heures, 20 mai 1790. — J'ai cherché M. le comte de La Marck à l'assemblée, ayant un grand désir d'avoir l'honneur de le voir. Je suis venu passer la journée ici. Je compte retourner ce soir à la campagne et revenir samedi soir, pour rester quelques jours de suite ici. Jepric,M. le comte de La Marck de me faire dire si je le trouverai dans la soirée chez lui. entre six et huit heures du soir. J'aurais bien désiré profiler de mon petit séjour ici pour voir le comte de Mirabeau, mais je présume qu'il serait bien difficile de pouvoir arranger un rendez-vous.
Je renouvelle mes hommages à M. le comte de La Marck.
LE COMTE DE MIRABEAU AU MARQUIS DE LA FAYETTE
Irrj*/ml790. — Vous m'aviez donné rendez-vous hier, monsieur
le marquis, vos affaires ne vous ont pas permis d'y être fidèle; rien de plus simple, et je n'en parlerais même pas, si la difficulté de vous trouver et de vous entretenir hors d'un comité où, pour mille considérations différentes, on ne peut pas tout vous dire, ne devenait pas très-embarrassante.
Que faisons-nous, monsieur le marquis? — Rien, nous laissons faire. Et dans quelle époque? avec quels adversaires? — Lorsque chaque tourbillon particulier, appelé département, district, municipalité, s'élance dans notre système, et que la rapidité de chacun d'eux est accélérée chaque jour par des événements fortuits, par la contagion de l'exemple, par la canicule, par les hommes les plus actifs, les plus pervers et les plus tenaces que recèle ce pays.
Parmi beaucoup de frères d'armes, vous avez quelques amis (moins que vous ne croyez) ; parmi beaucoup de salariés, vous avez peu de serviteurs ; mais je ne vous connais ni un conseil sévère, ni un agent distingué. Pas un de vos aides de camp de confiance n'est sans mérite militaire ; vous recommenceriez une fort belle guerre d'Amérique avec eux. Pas un de vos amis n'est sans valeur et sans vertus : ils honoreront tous votre réputation de citoyen privé ; mais pas un de ceux-là ne connaît les hommes et le pays, pas un de ceux-ci ne connaît les affaires et les choses. Monsieur le marquis, notre temps, notre révolution, nos circonstances ne ressemblent à rien de ce qui a été; ce n'est ni par l'esprit, ni par la mémoire, ni par les qualités sociales que l'on peut se conduire aujourd'hui; c'est par les combinaisons de la méditation, l'inspiration du génie, la toute-puissance du caractère... Connaissez-vous un de vos comités, concevez-vous un comité possible, qui soit à ce régime?...
Ici, ce qui me reste à vous dire deviendrait embarrassant, si j'étais, comme tant d'autres, gonflé de respect humain, cette ivraie de toute vertu ; car, ce que je pense et veux vous déclarer, c'est que je vaux mieux que tout cela, et que, borgne peut-être, mais borgne dans le royaume des aveugles, je vous suis plus nécessaire que tous vos comités réunis. Non qu'il ne faille des comités, mais à diriger, et non à consulter; mais à répandre, propager, disperser, et non à transformer en conseil privé; comme si l'indécision n'était pas toujours le résultat de la délibération de plusieurs, lorsque ce résultat n'était pas la précipitation, et que la décision ne fût pas notre premier besoin et notre unique moyen de salut. Je vous suis plus nécessaire que tous ces gens-là, et toutefois, si vous ne vous défiez pas de moi, au moins ne vous y confiez-vous pas du tout. Cependant, à quoi pensez-vous que je puisse vous être bon, tant que vous réserverez mon talent et mon action pour les cas particuliers où vous vous trouverez embar-
rassé, et qu'aussitôt sauvé ou non sauve de cet embarras, perdant de vue ses conséquences, la nécessité d'une marche systématique dont tous les détails soient en rapport avec un but déterminé, auquel tout tende, et non qui se prête à tout, vous me laisserez sous la remise, pour ne me provoquer de nouveau que dans une crise, dont le calmant sera peut-être contradictoire à l'ensemble de la conduite que je vous eusse fait tenir, si j'avais été votre conseil habituel, votre ami abandonné, le dictateur enfin, permettez-moi l'expression, du dictateur?, Car je devrais l'être, avec cette différence que celui-là doit toujours être tenu de développer et de démontrer, tandis que celui-ci n'est plus rien s'il permet au gouvernement la discussion, l'examen. Oh! M. de La Fayette! Richelieu fut Richelieu contre la nation pour la cour, et, quoique Richelieu ait fait beaucoup de mal à la liberté publique , il lit une assez grande masse de bien à la monarchie. Soyez Richelieu sur la cour pour la nation, et vous referez la monarchie, en agrandissant et consolidant la liberté publique. Mais Richelieu avait son capucin Joseph ; ayez donc aussi votre éminence grise, ou vous vous perdrez, en ne nous sauvant pas. Vos grandes qualités ont besoin de mon impulsion ; mon impulsion a besoin de vos grandes qualités ; et vous en croyez de petits hommes qui, pour de petites considérations, par de petites manœuvres, et dans de petites vues, veulent nous rendre inutiles l'un à l'autre, et vous ne voyez pas qu'il faut que vous m'épousiez , et me croyiez, en raison de ce que vos stupides partisans m'ont plus décrié, m'ont plus écarté ! — Ah ! vous forfaites à votre destinée! Résultat et refrain : rendez-vous très-prochain, où vous soyez exact, et vous seul et vous-même ; c'est-à-dire, mesuré, mais loyal ; sage et circonspect, mais décidé à vouloir, puisqu'il faut vouloir ou périr \
1 Cette nouvelle démarche de Mirabeau auprès de M. de La Fayette eut lieu après que les relations du premier avec la cour avaient été régulièrement établies. Elle fut fuite, pour ainsi dire, à la demande de Louis XVI, qui comprit de quelle utilité il était que MM. de La Fayette et de Mirabeau s'entendissent pour servir sa cause. Celte nouvelle tentative u'eul pas plus de succès que les précédentes, et, pour en éclairer la cause, nous allons citer ici le passage des Mémoires de .!/. de La Fayette, auquel nous avons déjà précédemment emprunté une citation. C'est la meilleure manière de faire juger au lecteur impartial de quel côté, entre ces deux hommes eëlèbres, ont été les plus grands torts, dans cette division si fatale au salut de la monarchieet du pays :
« Depuis cette première conférence (celle de Passy, septembre 1789), jusqu'à
« la Fédération (juillet 1790), Mirabeau vit souvent La Fayette et eut avec lui des « rapports fréquents, quoique souvent troublés.
« La Fayette eut des torts avee Mirabeau, dont l'immoralité le choquail ; quelque
LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA M.lBCK.
Mardi, 1er juin 1790. — Je vous envoie, mon cher comte qui me laisseriez bien mourir sans me donner un signe de vie, les deux mémoires que j'ai fait passer successivement à La Fayette, et dont le premier l'a fort ému. Je ne sais pas encore ce qu'il dit
« plaisir qu'il trouvât à sa conversation, et malgré beaucoup d'admiration pour de « sublimes talents, il ne pouvait s'empêcher de lui témoigner une mésestime qui le « blessait. Mirabeau voulut présider, pour la Fédération, l'Assemblée constituante, « qui lui était, à cet égard, peu favorable. La Fayette, sans s'opposer à ce qu'il fût « président dans une autre occasion, aurait souhaité pour celle-ci un patriote ver- « tueux, et il le dit franchement
« Lorsque Mirabeau fut consulté par la cour, il s'éloigna plus que jamais de
« La Fayette. Cependant le roi et la reine proposèrent à celui-ci de s'entendre avec « Mirabeau, mais cette proposition était faite d'un ton à les réunir sur un tout autre « pied que celui de leur connaissance précédente; c'était sans doute un piège, car, « dans leurs nouveaux projets, La Fayette ne pouvait que leur nuire. Quoi qu'il en « soit, il repoussa celle première idée, et on ne lui en parla plus. Il paraît même que « le roi n'osa pas lui envoyer la lettre qu'on a trouvée dans l'armoire de fer. Cette « lettre, sans date, hors de mes rapports ordinaires avec le roi, a été évidemment « dictée par Mirabeau, lorsqu'il se fut vendu à la cour. On craignit mes répugnances « pour son immoralité et mes soupçons de l'intrigue avec Bouille; il parait que, « réflexions faites, on reconnut que cette démarche n'était pas propre à les dissiper, « puisque la lettre écrite de la main du roi est restée dans son armoire.
« Le comte de La Marck, ami intime de Mirabeau, disait : « II ne se fait payer que « pour être de son avis. » — Cela était vrai jusqu'à un certain point. Mirabeau n'était « pas inaccessible à l'argent, mais pour aucune somme il n'aurait soutenu uneopi- « nion qui eût détruit la liberté et déshonoré son esprit. » {Mémoires du général La Fayette, t. 11, p. 5G7.)
Ce passage n'a rien que d'honorable pour M. de La Fayette, au point de vue de la stricte morale, mais il peut prêter à quelque blâme peut-être, quand on songe aux grands intérêts qui étaient en cause dans les rapports entre MM. de La Fayette cl de Mirabeau. Nous ne ferons d'ailleurs que deux observations sur ce passage : la première, c'est que les soupçons de l'intrigue avec Bouille est ici une indication prématurée, car si, dans la note du Ie* juin qui suit, Mirabeau recommande de s'entendre avec M. de Bouille, ce ne fut cependant qu'au mois de février 1791, c'est-à-dire peu de semaines avant la mort de Mirabeau, que des relations eurent lieu entre Mirabeau et M. de Bouille, par l'intermédiaire delà cour et de M. de La Marck. Nous devons dire aussi que nous avons de fortes raisons de croire que jamais M. de La Marck n'a tenu sur Mirabeau le propos qui lui est attribué ici par M. de La Fayette.
Au reste, tout ce que nous avons voulu établir, c'est que Mirabeau a franchement désiré s'unir avec M. de La Fayette, et que celui-ci, par un motif ou un autre, a repoussé les avances de Mirabeau. Le fait nous paraît maintenant incontestable, et expliquera pourquoi, à compter de cette époque (juin 1790), Mirabeau poursuivit 3I.de La Fayette avec vivacité dans sa correspondance avec la cour et avec M. de La Marck.
du second. Je vais ce soir à la campagne, pour y prendre demain un vomitif et des eaux. Si donc vous voulez me voir, que ce soit ce matin. Au reste, travaillez sur mes bases, mon très-cher, et poussez cette gabare. — Vale et me mua.
Vous voudrez bien me renvoyer ces mémoires l.