BECOXDE NOTE DU COMTE DE MIRABEAU POUR LA COUR
20 juin 1790. — Il ne faut pas se déguiser que la crise poli-
1 L'affaire dont il est question dans ces deux billets est celle du Pacte de famille entre la France et l'Espagne, qui occupait en ce moment tous les esprits, à cause de la guerre dont l'Espagne était menacée par l'Angleterre. C'est à l'occasion de celle question que Mirabeau, par l'entremise du comte de La Marck, lit connaissance du comte Louis de Ségur, venu l'année précédente de sa mission à Pétersboilfg.
« M. le comte de Ségur, à son retour de Russie, fui quelque temps employé par la a reine, el eut de l'influence sur elle ; mais cela dura peu. — Le comte Auguste de La « Marck se dévoua de même à des négociations utiles au roi, auprès des ebefs des « factieux. — H. de Fonlanges, archevêque de Toulouse, avait aussi la confiance de « la reine ; mais rien de ce qui se faisait dans l'intérieur ne pouvait avoir des résul- ■ tats satisfaisants. » {Mémoires de M™ Campait, t. II, chap. 16, p. 106.)
tique est au comble et se complique d'une manière très-effrayante.
D'abord, l'armée donne des instruments de brigandage à quiconque voudrait faire le métier de voleur en grand. Mandrin peut aujourd'hui devenir roi d'une et même de plusieurs provinces. On est averti que plusieurs grandes villes, et Marseille en particulier, tremblent de la multitude d'étrangers qui y affluent de toutes parts.
Vient ensuite la scène qu'ouvre la démence d'hier au soir, dont La Fayette a été, ou bêtement, ou perfidement, mais entièrement complice; démence que je regarde comme le brandon de la guerre civile, par les excès et les violences de tout genre dont un décret, plus insensé encore par la manière dont il a été rendu que par ses dispositions , et qui crée évidemment plusieurs armées, deviendra la cause inévitable.
En troisième lieu, la guerre qui va déchaîner toutes les sortes de calamités, et qui, faite follement, sans système, sans argent, sans discipline, sans aucune possibilité de succès, établira sur chaque vaisseau et dans chaque régiment une potence, et constituera le roi et la reine dans une responsabilité vraiment individuelle.
Je ne crois pas que le trône, et surtout la dynastie, aient jamais couru un plus grand danger. Sans doute il est encore des ressources. La correspondance de M. de Mirabeau, depuis qu'il la pousse avec une grande activité, lui en découvre tous les jours. Il ne faut pas croire que les provinces soient, je ne dis pas à la température de Paris ( peut-être sont-elles encore plus exaltées) , mais à son immoralité profonde, à son mépris pour la propriété, à son insatiable désir de tout bouleverser, de tout prendre, de tout ravir. Enfin, l'accès ne peut pas aller plus loin, et, par conséquent, il y aura bientôt rémiltence à cette fièvre chaude, ou, ce qui revient à peu près au même, complication de maladie, d'où résultera la guérison ou la mort.
Mais ce n'est pas ici le cas de tracer un plan. Il est fait, il l'est dans tous ses détails. Ce serait une témérité gratuite que de le tenter, ou même de le confier, sans apercevoir aucun moyen de succès. Or, jusqu'ici, l'on n'en voit point à la disposition de ceux qu'on voudrait servir.
Je ne parle pas seulement des moyens vulgaires, qui cependant sont plus que jamais indispensables..., l'argent, et même l'argent à grandes masses. On a sur plusieurs points des éléments et des prétextes de troupes soldées : on a trouvé des agents, et même d'assez bons, mais nul mobile pour les faire agir. Les deux que M. de Mirabeau a été [obligé de poster en Provence, pour y préserver plutôt encore que pour augmenter son influence
personnelle, sont en ce moment à sa charge individuelle. Bientôt ils achèveront de l'écraser, car ses affaires particulières sont abîmées, parce qu'il ne s'en mêle pas, et qu'il a doublé ses dépenses secrètes pour être complètement en mesure. Je parle du délaissement absolu d'un ministère plus lâche encore que malhabile ; plus concentré dans sa vanité de tous les jours, qu'occupé des affaires les plus urgentes; plus pointé au seul objet de se maintenir quelques semaines de plus, et de contrarier, non pas la révolution, mais les révolutionnaires, par de petites passions haineuses, que de rendre un seul vrai service au roi. Je parle de l'impossibilité d'aviser avec méthode, et de surveiller le courant sans un homme fidèle au conseil, sans un homme fidèle au palais, sans dicter tous les avis, toutes les lettres, j'ai presque dit toutes les phrases à chaque instant du jour.
Prenez garde qu'il n'est question ici que de l'avant-scène., que de se mettre en situation d'agir et même de délibérer. Il n'est plus temps de se confier à demi, ni de servir à demi. On a assez de preuves que La Fayette est également ambitieux et incapable. 11 va se faire faire généralissime, c'est-à-dire se faire proposer le généralat, c'est-à-dire encore recevoir la dictature de fait, de ce qui est la nation, ou de ce qui a l'air de la nation. Tout son projet, quant à présent, est là. Un plan, il n'en a pas. Des moyens, il les reçoit de la main de chaque journée. Sa politique est toute entière à susciter une telle fermentation chez les voisins, qu'on lui laisse la faculté d'étendre sur tout le royaume l'influence de la Courtille. 11 n'y a de ressource à cet ordre de choses que l'imbécillité de son caractère, la timidité de son àme et les courtes dimensions de sa tète. Le roi n'a qu'un homme , c'est sa femme. Il n'y a de sûreté pour elle que dans le rétablissement de l'autorité royale. J'aime à croire qu'elle ne voudrait pas de la vie sans sa couronne ; mais, ce dont je suis bien sûr, c'est qu'elle ne conservera pas sa vie si elle ne conserve pas sa couronne.
Le moment viendra, et bientôt, où il lui faudra essayer ce que peuvent une femme et un enfant à cheval; c'est pour elle une méthode de famille; mais, en attendant, il faut se mettre en mesure, et ne pas croire pouvoir, soit à l'aide du hasard, soit à l'aide des combinaisons, sortir d'une crise extraordinaire par des hommes et des moyens ordinaires. — 11 faut que la reine parle à La Fayette, en tiers avec le roi, préparé et résolu, et lui dise :
« Vos fonctions absorbent entièrement vos facultés individuel- « les, parce que les forces physiques d'un homme ne sont celles « que d'un homme, et que le danger de tous les moments néces- « site l'emploi de tous vos moyens personnels et de tout votre « temps. Vous êtes obligé de vous en rapporter, pour les affaires
« politiques, et en général pour le gouvernement proprement « dit, à vos entours, et vos entours sont faibles, et vous attendez « pour vous renforcer un nouveau ministère, et notre perte, à « nous, est évidemment dans l'attente. Il faut donc vous renfor- « cer. Vous avez et nous avons la conviction qu'outre le talent, « M. de Mirabeau est le seul homme d'État de ce pays-ci; que « nul n'a son ensemble, son courage et son caractère. Il est évi- « dent qu'il ne veut pas aider à nous achever ; il ne faut pas s'ex- « poser à ce que les circonstances le contraignent à le vouloir ; « il faut qu'il soit à nous. Pour qu'il soit à nous, il faut que nous « soyons à lui. Il lui faut un grand but, un grand danger, de « grands moyens, une grande gloire. Nous voici résignés ou ré- « solus à lui donner la confiance du désespoir. Je vous demande, « j'exige que vous vous accoupliez de M. de Mirabeau, mais en (t entier, mais journellement, mais ostensiblement, mais dans « toutes les affaires. Il faut que nous ayons son avis avec le vote tre. Il faut que nous puissions nous dire : Ces deux hommes-là « ne sont qu'un. Ce qui est délibéré et convenu entre eux deux « est notre volonté, et cette volonté, nous périrons ou elle sera u exécutée. »
Que fera La Fayette? un rapprochement politique, mais pourtant un rapprochement qui aura les apparences de l'intimité, et qui, donnant à M. de Mirabeau, à un certain point, le secret des affaires, lui fournira surtout les moyens de déterminer, de régler, de modifier, et peut-être de circonscrire, pendant la fédération, l'influence de La Fayette; de conduire l'assemblée dans cette crise fatale de la guerre, soit qu'on la fasse ou qu'on la recule, parti presque également périlleux ; d'étendre aussi loin que possible l'influence des opinions monarchiques dans les provinces, et même celle de Mirabeau dans les gardes nationales; de s'immiscer dans la correspondance étrangère , enfin de pouvoir aviser et être consulté journellement sans compromettre tout et tous.
A la vérité, les amis de La Fayette travailleront sourdement Mirabeau dans l'opinion, mais d'abord beaucoup moins une fois la coalition avouée; ensuite Mirabeau prendra immédiatement la direction des brochures , des feuilles , des journaux , direction beaucoup plus capitale qu'on ne le saurait croire. Il accaparera de fait la correspondance, ce qui est beaucoup. Il aura la grande main sur les choix, ce qui est plus encore; mais, ce qui est tout, pour arriver à l'exécution d'un plan, c'est que la participation de M. de Mirabeau une fois avouée des deux parts, il peut, à tous les moments, consulter, s'enquérir, conseiller, dicter, ce qui n'empêche pas qu'il ne faille le plus tôt possible au conseil un
homme sûr, dans ce sens de fidèle et intelligent rapporteur de ce qui s'y passe, et un autre auprès du roi, entièrement obscur, et son bibliothécaire privé, même sans titre, mais capable d'être à tous les moments le truchement et le commentateur de 31. de Mirabeau.
Voilà les premiers éléments sans lesquels M. de Mirabeau ne peut rien que gaspiller ou paralyser ses moyens personnels, dans un moment où sa force est son existence. Voilà les premiers éléments sans lesquels il ne peut servir, continuàt-il à le vouloir, quand tout est évidemment perdu. En un mot , la crise est au comble; plus de demi-partis, ils ne sont qu'une périlleuse faiblesse.
EB COMTE DE MIRABEAU Al COMTE DE LA SIARCK.
Lundi, 21 juin 4790. — Vous ne m'avez pas répondu ce matin , mon cher comte; je suppose que vous avez désiré voir auparavant le comte de Ségur. Cependant, comme j'ai peu de marge, et qu'il m'est important de savoir sur quoi compter , je vous prie de me le dire le plus tôt possible. Deux jours sont bien peu pour approfondir une telle question. Vale, etc.
Nous nous verrons demain, avec l'archevêque, à deux heures, chez vous.
LE COMTE DE M M.UU'K AU COMTE DE MIRABEAU
Lundi, à dix heures, 21 juin 1790. — Je n'ai pas encore vu Ségur; voilà ce qu'il m'a répondu. Je souperai avec lui, et demain matin vous aurez de mes nouvelles. Ensuite, je vous attendrai, ainsi que l'archevêque, à deux heures. Comptez sur mon exactitude dans tout ce qui vous concerne. J'attendais ce que m'aurait dit Ségur, pour vous répondre. Bonsoir, cher comte. Vale et me ama l.