I-i; COMTE I>E M1RAUEAIJ AU COMTE DE MOIVTMOISIX
24 avril 1789. — Je ne reçois qu'aujourd'hui, monsieur le comte , la lettre que vous avez jugé à propos de m 'adresser le 2G février, sous le pli de M. le duc de Biron, et vous me rendrez la justice de croire que, si elle me fût parvenue dans son temps , je me serais bien gardé de vous fatiguer des paquets que je vous ai fait passer de Provence. Plus qu'autorisé par ma conduite et mes services à dédaigner les apologies, votre lettre m'aurait détrompé sur l'opinion que je conservais qu'il vous serait agréable de pouvoir toujours me justifier au besoin.
Cette lettre, monsieur le comte, souffrez que je vous le dise, si elle n'a pas précisément toute la courtoisie du siècle passé, en a par trop tous les principes. Vous ne me paraissez pas juger votre époque, et, malgré tout le respect que je veux porter aux ministres du roi, malgré les souvenirs affectueux et pénétrants que je ne cesserai de conserver pour vous, je ne saurais m'em pécher de vous observer que d'aucun mortel, en dignité ou non, la menace envers moi ne peut avoir ni grâce, ni convenance. Faites chercher, découvrir et punir, si toutefois vous le pouvez, l'éditeur d'une correspondance que le roi a trouvée répréhcnsible; vous remplirez vos devoirs de ministre, quoique dune manière cou-
pable et périlleuse , si vous continuez à vous procurer des témoins par lettres de cachet. Mais dispensez-vous de l'étrange et menaçante confidence que vous m'en faites , ou souffrez que je vous demande par quel hasard, dans quel sens vous m'avez cru sous votre juridiction, et de quel droit vous m'interrogeriez à cet égard, Si je vous ai jamais parlé de cet ouvrage, c'est à M. de Montmorin et non au ministre du roi que je me suis adressé. Mais si M. de Montmorin veut mettre à son aise le ministre du roi, je le dispense de tout secret.
Quant à vous voir, monsieur le comte, quand je l'ai demandé, je n'étais qu'un simple citoyen, fidèle et zélé sujet du roi, qui croyais pouvoir vous donner et donner par vous d'utiles renseignements sur la Provence et les moyens de prévenir tout ce qui s'y est passé. Je le demandais à vous, monsieur le comte, qui m'aviez montré de l'amitié et donné plus d'un gage de confiance. Vous me répondez sur cela qu'il est au moins inutile que voits me receviez désormais chez vous. — Eh bien ! monsieur le comte, comme homme privé, j'accepte, quoiqu'à regret, l'honneur de la proscription que vous m'imposez , par dévotion à un saint pour qui vous n'avez pas toujours eu tant de ferveur \ Comme homme publie que je suis devenu depuis que votre lettre est écrite, je déclare au ministre du roi que si jamais, pour l'intérêt de mes commettants, j'ai besoin de lui demander une audience, je croirais lui faire tort si je doutais que, loin d'avoir besoin de la solliciter, je ne l'attendrais pas même un instant.
J'ai f honneur d'être avec des sentiments respectueux, etc.