‹ Correspondance entre le comte de mirabeau et le comte de la MarckChapitre 28 sur 38 · DOUZIEME NOTE DU COMTE DE MIRABEAU POUR LA COUR · texte numérisé non relu

DOUZIEME NOTE DU COMTE DE MIRABEAU POUR LA COUR

1 7 juillet 1790. — Il est inutile de s'appesantir sur la Fédération déjà passée, de montrer à quel point on a compromis le roi, sans profit pour son autorité, à quel point on a servi l'homme redoutable 2, et servi malgré lui-même, à quel point on a réparé ses propres fautes, à quel point on l'a rendu l'homme de la Fédération, l'homme unique, l'homme des provinces, quelque incapacité qu'il ait montrée dans cette solennelle occasion où, avec les plus grands moyens imaginables, il a amoindri tout ce qu'il a touché; quelque facilité qu'il y eût dans l'enthousiasme monarchique du peuple, à donner au roi sa véritable place dans l'opinion ; quelque portées que soient évidemment les provinces à ne point donner de rival au monarque, etc., etc. — J'ai prédit, j'ai deviné; mes prophéties, mes conseils ont été inutiles. Cette terrible position où tous les sentiments, tous les projets, toutes les combinaisons cèdent aux craintes individuelles, où l'on n'ose pas consulter ni employer un homme de sens, ni même se désentourer des traîtres , ni parler un langage qui puisse avoir quelque dignité, quelque influence, quelque utilité, ni enfin changer de ministère, c'est-à-dire embrasser la seule voie de salut qui reste et au trône et à la paix publique, cette terrible position fait tout avorter. Il faut la changer, il faut aller au moins à Fontainebleau.

1 Le 20 juillet 1780, Trcilhard fui nomme président de l'assemblée.

2 M. de La Fayette.

J'ai déjà dit, je dirai encore avec plus de détails par écrit, si l'occasion naturelle de converser ne se présente pas bientôt (mais une conférence vaudrait beaucoup mieux), comment, par la seule Assemblée nationale, on peut parvenir à faire prendre avec prudence cette détermination au roi, et à l'installer pour ainsi dire légalement à Fontainebleau. Ce que je veux examiner ici, ce sont les arrangements militaires nécessaires pour y donner un commencement de force, qui laisse quelque liberté d'esprit et quelque sécurité individuelle, et ensuite le plan le plus sage pour exécuter mécaniquement le voyage de Paris à Fontainebleau.

D'abord, sauf les dédommagements particuliers dus aux gardes du corps, et le point d'honneur de leur rassemblement passager, il faut que le roi ne veuille plus être gardé que par les gardes nationales du lieu où il se trouve (ce qui est très au principe) , et la garde d'honneur qu'il triera dans l'armée, et que dans ces premiers temps il faut tout simplement prendre dans les troupes de ligne les plus voisines, pour éviter tout commentaire.

Si les troupes nationales opposaient des difficultés à cet arrangement, elles ne manqueraient pas de mécontenter toute l'armée, et cela serait plus redoutable pour elles et pour la constitution que le mécontentement des gardes du corps ou de toute autre troupe qui ferait partie de ce qu'on appelle une maison militaire. En cessant d'être entouré d'une armée de gardes nationales, le roi doit les remplacer par des troupes de ligne, et d'autant que celles-ci n'opposeront ensuite aucune difficulté à se laisser relever par le corps d'élite , de la formation duquel on va s'occuper pour l'affecter spécialement à la garde du roi, mesure d'autant plus pressée, que les départements parlent très-haut d'y contribuer tous, et que, si ce mouvement a des avantages, il a aussi de terribles inconvénients.

Dans ce moment-ci, à Fontainebleau, un régiment d'infanterie française , et un très-faible détachement de gardes suisses suffiront pour la garde à pied. Dix sous par jour d'augmentation de paye, pour le régiment d'infanterie, feraient environ 4 5,000 fr. par mois et seraient d'un très-bon effet en tous sens.

Deux cents chevaux fourniront aisément au service de la garde à cheval. Le régiment de cavalerie emporterait environ 5,000 fr. de haute paye pour ces deux cents cavaliers. Si l'on y joint les gratifications aux officiers, ce serait 4,000 à 4,200 louis par mois d'extraordinaire payé par le roi ; le reste de la dépense doit être supporté par le courant du département de la guerre.

Le hasard indique heureusement le régiment de Royal-comtois, placé à vingt lieues de Fontainebleau, à Orléans.

C'est un excellent régiment, un régiment éprouvé par les cir-

constances difficiles qui se sont renouvelées fréquemment depuis un an^ Dans tous les mouvements populaires, et au milieu des insurrections patriotiques, ce régiment a su mériter et conserver la confiance d'un grand nombre de municipalités, et cela sans jamais s'écarter de la plus exacte discipline et de la soumission la plus parfaite envers les officiers. L'esprit de corps de ceux-ci est tel qu'on peut le désirer , et l'honneur qu'on leur fera valoir d'avoir été les premiers de l'infanterie de ligne qui auront gardé le roi, sera d'autant plus précieux à leurs yeux, qu'il achèvera de consolider l'oubli de l'ancienne querelle qui a tenu longtemps ce régiment séparé de toute l'armée.

Le colonel de ce régiment est M. de Pont-1'Abbé; il en est aimé et respecté. 11 s'est acquis de la considération dans l'armée, et il a été appelé au comité militaire de l'Assemblée nationale. Il a peut-être pour inconvénient d'être le gendre de M. Thierry, et c'est une très-légère dissonance. Il a mieux que de l'esprit; une grande sagesse et une raison éclairée. 11 est capable de beaucoup d'ordre et de méthode; sans pédanterie, froid et calme avec beaucoup d'activité, conception très-sûre, quoique quelquefois un peu lente; mais, qualité extrêmement rare, il sait toujours très-bien ce qu'il sait. Enfin , il a manifesté toutes les qualités et les connaissances qu'un commandant de régiment peut développer pendant la paix. Il est attaché aux principes monarchiques autant qu'aux devoirs militaires. En un mot, M. de Pont-1'Abbé n'a aucune espèce de relations avec moi ; je ne l'ai pas vu trois fois dans ma vie , mais je connais , dans le grade de maréchal-decamp et de colonel, très-peu d'officiers qui méritent plus de confiance que lui.

Le régiment de Bourgogne-cavalerie est à Melun; il serait par là indiqué tout naturellement pour être appelé à la garde du roi pendant son séjour à Fontainebleau. M. de ïuiïa, colonel du régiment de Bourgogne, est, je crois, un étranger; il connaît peu ce régiment, auquel il vient de passer, pour céder le régiment de chasseurs, qu'il avait précédemment, à M. de Contades. Mais, à Rambouillet, il se trouve un autre régiment à cheval, qui a mérité de la confiance, par la conduite qu'il y a tenue tout l'hiver. Je propose donc ou de se servir à Fontainebleau de ôeux cents cavaliers du régiment qui est à Rambouillet, parce qu'il est dans la main du colonel ; ou du moins de prendre cent hommes du régiment de Bourgogne, et cent hommes de celui qui est à Rambouillet, et ce détachement pourrait être commandé par M. de Puisignieu , colonel de ce dernier régiment. Cet officier est particulièrement connu du roi. Il n'est pas du tout officier de cavalerie ; mais le bon esprit avec lequel il a commandé

pendant tout l'hiver son régiment, dans une position embarrassante, assure qu'il se conduira sagement dans ce nouveau genre de service.

Voici comment le roi se rendrait à Fontainebleau, en suite de Ja consultation de l'Assemblée nationale qu'aucun bruit précurseur du voyage ne doit aviser.

Jusqu'à la frontière du département de Paris , le roi serait conduit par un détachement des gardes nationales. A cet endroit , il se trouverait un détachement de dix ou douze cavaliers cl d'un officier du régiment de Bourgogne. De deux lieues en deux lieues, il y aurait de pareils détachements qui se relèveraient jusqu'à Fontainebleau. Le roi recommanderait à ses attelages d'aller doucement.

Je pense même que l'on pourrait détacher les deux cents chevaux pour le service à Fontainebleau du seul régiment qui est à Rambouillet, et que le régiment qui est à Melun pourrait être uniquement chargé d'accompagner le roi, de pelai en relai , sur la route de Paris à Fontainebleau, chaque fois que les affaires de l'Assemblée nationale le rappelleraient à Paris.

Ainsi , l'arrangement que je préférerais serait d'avoir à Fontainebleau les deux cents cavaliers pris dans le régiment qui est en ce moment à Rambouillet, et d'employer le régiment de Bourgogne, qui est à Melun, au service des détachements de deux lieues pour accompagner le roi sur la route. A Fontainebleau, il y aurait toujours à la chasse un officier d'ordonnance qui suivrait le roi, et auquel il serait fourni des chevaux pour ce genre de service.

Je n'ai pas besoin de dire que le roi passerait la revue de ces régiments (à cheval et non dans un fauteuil) , parlerait quelquefois aux officiers et soldats aussi bien qu'à la garde nationale, cl surtout ne laisserait aucune occasion à des orgies pareilles à celle qui a servi de prétexte à l'événement du mois d'octobre.

Il importe que je sache bientôt si ce plan est adopté, jafin que l'on puisse y diriger l'opinion.

Il: COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE 1 \ MARCK.

47 juillet 1790. — Voilà, mon cher comte, deux paquets que nous ne remettiez qu'à moi, quelque chose qu'il arrive, et, qu en cas de mort, vous communiquerez à qui prendra assez d'intérêt à ma mémoire pour la défendre. Mettez à ces deux paquets quelque indication prudente, mais précise.

Comment trouvez-vous que je n'aie pas encore le paquet

d'Ogny *? Cela s'appelle me compromettre avec mes Provençaux. Je leur ai fait une bonne note sur vos très-bons matériaux 2. Outre que cela est sage en soi, cela leur montrera que l'on sait aussi bien les détails nécessaires que leurs bureaux, et cela est capital pour leur intelligence. J'ai rendez-vous avec La Fayette, qui l'a très, j'ai presque dit, sollicité. Puis-je vous voir au sortir de là ? Volt el me ama.

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