LETTRE DU COMTE DE MIRABEAU À
écrite à l'époque du commencement des états généraux à Versailles, en mai 1789.
Vous êtes bien bon, mon cher, de vous affecter de toutes les horreurs de messieurs les bulletinistes. Il y a longtemps que je regarde ces sales injures comme les émoluments de ma chevalerie. Malheur, mon cher, malheur à qui tenterait de faire une révolution et ne serait pas calomnié ! Je suis beaucoup pis, je suis inquiété en tous sens, avec tout l'acharnement de la haine et toute l'activité de l'intrigue. Je recevrai cent attaques à la vérificaliondes pouvoirs, j'en recevrai au sein même des communes, et, qu'il me soit permis de le dire à vous qui m'appréciez avec trop de bonté , elles auront peut-être la honte et le malheur de réussir. Pour dans les ordres privilégiés, on n'y fait pas tant de façons.
1 M.IS'ecker
77 faut se défaire de M. de Mirabeau ! c'est le cri de ralliement... Mais comment ? — qui s'en chargera? — qui ? Eh! par Dieu, la rivière ne coule-t-elle pas pour tout le monde ? — Voilà un propos qui a été tenu chez les plus grands personnages de Versailles..» C'est une bizarre destinée que la mienne. Écoutez les privilégiés 7 c'est ma funeste et insidieuse éloquence qui a tenu les communes dans le système d'immobilité dont, à dire vrai, ils ne laissent pas que d'être passablement embarrassés. Ecoutez les communes, et même les honnêtes gens d'entre les communes : « M. de Mirabeau perdra la cause publique par excès de zèle ; il dit des choses excellentes, mais avec une chaleur !...)> Et la chaleur de cet homme incendiaire a produit : quoi ? — Le rien-faire des communes qui, si elles eussent fait quelque chose avant d'avoir un plan, de l'accord, de l'ensemble, de l'harmonie, se seraient enferrées à chaque pas, rendues la risée de l'Europe, le fléau du royaume, impuissantes à tout qu'à produire le mal, et n'auraient en un mot laissé de ressource au gouvernement que leur dissolution.
C'est avoir entrepris une fière et difficile tâche que de gravir au bien public sans ménager aucun parti, sans encenser l'idole du jour, sans autres armes que la raison et la vérité, les respectant partout, ne respectant qu'elles, n'ayant d'amis qu'elles, d'ennemis que leurs adversaires, ne reconnaissant d'autre monarque que sa conscience, et d'autre juge que le temps. Eh bien! je succomberai peut-être dans cette entreprise, mais je n'y reculerai pas.
Vous voudriez bien que je tirasse un pronostic de l'avenir. L'horizon est trop nébuleux, cela ne se peut pas. Si M. Necker eût eu l'ombre du talent et des intentions perverses, il avait sous huit jours 60 millions d'impôts, 150 d'emprunts, et le neuvième nous étions dissous. Si M. Necker avait l'ombre de caractère, il serait inébranlable, marcherait avec nous au lieu de déserter notre cause qui est la sienne, deviendrait cardinal de Richelieu sur la cour, et nous régénérerait. Si le gouvernement avait la moindre habileté, le roi se déclarerait populaire au lieu de se faire deviner le contraire, et en vérité nous étions en disposition de jouer le second tome du Danemark. Au lieu de cela, ils vérifieront, à qui mieux mieux, l'admirable axiome de ce Machiavel qui avait tout vu : tout le mal de ce monde vient de ce qu'on n'est pus assez bon ou assez méchant, et leur molle indécision nous jettera dans la guerre civile, s'ils n'y prennent garde.
Au reste, chacun des ordres privilégiés est dans son caractère et joue son rôle. L'un tranche, l'autre ruse. Pour nous, nous attendons encore quel sera le premier mouvement du départ. Cela est aussi incertain que souverainement important.
On ignore à qui cette lettre était adressée, ce n'est qu'une minute de lettre. On voit qu'elle a été écrite a l'époque de l'ouverture des états généraux, et elle offre, ce me semble, un grand intérêt, comme exposant bien la situation, les vues, les dispositions du comte de Mirabeau au début de l'assemblée. Il se montre dans cette lettre indépendant de tous les partis politiques, et mettant son ambition à devenir le chef de la révolution, en la dirigeant vers le bien public. C'est un épanchement plein de confiance, et qui a tous les caractères de la franchise et de la vérité.
En parlant des commîmes dans la supposition qu'elles auraient agi sans plan, sans accord, sans ensemble, sans harmonie, il pressent déjà ce qui arrivera plus tard. Ce sera un jour à l'Assemblée nationale elle-même qu'il adressera ces reproches; et alors il ne verra pour le gouvernement d'autre ressource que la dissolution de cette assemblée.
Depuis cette lettre jusqu'à YAperçu sur la situation de la France (décembre 1700). dernier travail important du comte de Mirabeau pour la cour, on a une suite de pièces originales qui montrent ses opinions sur les événements, en commençant par les espérances brillantes que son enthousiasme lui inspire, pour finir par l'aveu de tout le mal qui a été fait et qu'il est forcé de déclarer à peu près irréparable.
I>E COMTE OE MIRABEAU AU COMTE DE LA MARCK
Paris, 17 septembre 1789. — Je ne suis rentré ehez moi qu'à cinq heures, et j'ai à causer avec vous. Voulez-vous venir? Je n'irai point à Versailles, à moins que vous ne jugiez le contraire à propos. Ils ne font rien et viennent ici ce soir. Vous savez si je m'honore de votre amitié, si j'ai confiance en vous, et qui plaide sans cesse pour vous contre vous-même.
Observations sur ce billet et sur les pièces suivantes, jusqu'à celle du 15 décembre 1789.
("esta ce billet, insignifiant en lui-même, du 17 septembre 1789 , que comuaencela série des pièces de correspondance et autres que nous possédons sur les relations entre le comte de La Marck, le comte de Mirabeau , le marquis de La Fayette, Monsieur comte de Provence, son capitaine des gardes le duc de Lévis, le garde des sceaux archevêque de Bordeaux, MM. Necker , Talon, Sémonville et divers autres. — C'est simplement pour prendre date que nous insérons ce billet.
On suit déjà que le comte de La Marck, qui avait rencontré le comte de Mirabeau nu an ou deux avant le commencement de l'Assemblée constituante, le revit m cette époque, et que , pressentant bientôt et avec une rare sagacité le rôle important que Mirabeau allait jouer, il se rapprocha de lui dans le but de le rattacher au gouvernement et ii la cour. L'Introduction explique à cet égard la pensée du comte de La Marck, et la manière dont elle fut accueillie par la cour.
Le comte de La Marck voyait donc a peu près chaque jour Mirabeau , lorsque survinrent les terribles événements des journées des 5 et 6 octobre. Ils dînèrent et passèrent ensemble la soirée du 5, ce qui est la meilleure réfutation des bruits qui attribuaient a Mirabeau une part principale dans ces affreuses journées. C'est aussi vers cette époque que le comte de La Marck, ayant appris dans quel état df urne et de pénurie d'argent se trouvait Mirabeau, lui offrit généreusemenl de lui avancer quelques centaines de louis qui furent prêtées et acceptées en diverses fois. Ces avances cependant ne suffisaient qu'aux besoins du moment, et l'un et l'autre sentaient la nécessité de sortir d'une situation difficile, qui naturellement entravait la marche de Mirabeau, et qui pouvait à chaque instant devenir compromettante.
Effrayés des événements des 5 et 6 octobre et des conséquences qu'ils devaient avoir, MM. de Mirabeau et de La Marck cherchèrent les moyens de sauver le roi et la famille royale, et en même temps d'arracher, si cela était possible, le pays aux dangers vers lesquels l'entraînait fatalement le parti révolutionnaire. Un premier moyen vint a l'esprit de Mirabeau; c'était un projet d'évasion de Paris pour le roi et la famille royale : on trouvera ce projet exposé dans le Mémoire qui porte la date du 15 octobre 1789. Ce Mémoire, rédigé par Mirabeau, fut remis a Monsieur comte de Provence par le comte de La Marck , que le duc de Lévis introduisit au palais du Luxembourg a minuit. Le roi et la reine eurent probablement connaissance de ce Mémoire, mais les négociations de ce côté n'aboutirent à rien. Cependant on songea un moment à former un ministère dont Monsieur aurait eu la présidence, et dont l'évêque d'Autun, Mirabeau et d'autres membres de l'assemblée auraient fait partie. Ce plan échoua, mais plus tard, en décembre 1789 et janvier 1790, les relations se renouèrent entre Monsieur el Mirabeau.
Un autre projet eut d'abord plus de suite , quoique, en définitive , il n'aboutit non plus à rien; c'était celui qui était basé sur un rapprochement entre Mirabeau et La Fayette, et plus tard sur une coalition entre eux et plusieurs membres du ministère, tantôt MM. Necker et de Montmorin, tantôt le garde des sceaux, M. Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux. Ce sont les traces de celte coalition essayée qu'on trouvera dans la correspondance suivante qui s'étend du 17 septembre au 5 décembre 1789. — Un billet de cette correspondance, celui du 14 octobre, se rapporte au départ de M. le duc d'Orléans pour l'Angleterre , et semblerait indiquer pour ce prince, de la part du comte de Mirabeau, un intérêt qu'il n'a jamais ressenti, comme le prouvent les notes laissées par le comte de La Marck, sur lesquelles s'appuie en partie notre travail.
Un des faits principaux qui ressortent delà correspondance, c'est le grand embarras d'argent dans lequel était Mirabeau. On verra les divers moyens qu'on chercha pour l'en faire sortir. Après son rapprochement avec La Fayette, celuici dut lui remettre une somme de cinquante mille francs, prise sans doute mu les fonds que la liste civile mettait a li disposition de M. de La Fayette, pour augmenter probablement le nombre des amis ou diminuer celui des ennemis du roi. Mais cette somme, ou la partie qui en avait été avancée, fut restituée, et
Mirabeau, à cette époque, ne reçut réellement que les prêts que lui fit le comte de La Marck et qu'il ne lui rendit que l'année suivante. M. de La Fayette proposa aussi a Mirabeau une ambassade qu'il refusa.
Las de toutes ces négociations qui se prolongeaient sans résultat, Mirabeau se décida à attaquer le ministère dans le but de le renverser et de se frayer la voie pour le remplacer. C'est là ce qui le dirigea dans la motion en trois parties qu'il lit ii la séance de l'assemblée du G novembre 1789. Mais le décret du 7 novembre, provoqué par sa motion, renversa tous ses plans, en prononçant qu'aucun membre de l'assemblée ne pourrait faire partie du ministère durant le cours de la session et deux ans après. Ce décret forme une époque importante dans la carrière politique de Mirabeau. Il changea sous plusieurs rapports sa position. Déçu dans son ambition , et perdant l'espoir d'être placé à la tête des affaires et de sauver la monarchie, Mirabeau en conçut un grand mépris pour l'assemblée et s'abandonna pendant quelque temps au découragement et à une sorte d'indifférence dédaigneuse d'où nous le verrons sortir plus tard pour se livrer à des espérances exagérées.
Les outrages faits à la royauté, dans les journées des 5 et 6 octobre, avaient ébranlé la monarchie jusque dans ses fondements. L'Assemblée nationale ellemême se ressentit de cette commotion; un grand nombre de ses membres envoyèrent leur démission ou demandèrent des passe-ports ; d'autres furent insultés et menacés dans les rues , surtout après que la cour et l'assemblée curent été transportées a Paris. Les provinces suivirent le mouvement de la capitale et s'insurgèrent contre l'autorité du roi ou contre celle de l'assemblée. Le 1 i octobre, Mirabeau avait déjà proposé, vu l'urgence des circonstances, une loi sur les attroupements. La motion, il est vrai, fut rejetée; mais le manque de numéraire, la disette et les troubles allèrent toujours croissant; dans les provinces on entrava le service des subsistances; partout on ne parlait que de séditions et de complots. — Le 20 octobre, le boulanger François fut massacré par la populace, et le lendemain la commune de Paris vint solliciter avec instance de l' Assemblée nationale une loi martiale. On la rédigea et on la décréta séance tenante. En même temps le comité des recherches reçut ordre d'informer pour découvrir les fauteurs des troubles , et on projeta la création d'un tribunal chargé de connaître des crimes de lèse-nation.
Un pareil état de choses autorisait bien la prédiction de Mirabeau, que tout (roulerait avant un mois.
Il importe maintenant, pour mieux faire saisir les détails de la correspondance suivante, d'indiquer rapidement ce qu'a été la conduite de Mirabeau, à l'assemblée, pendant cette période : on découvrira ainsi les rapports qui existaient entre ses vues secrètes et son langage à rassemblée.
Par un décret rendu avant le 5 octobre, rassemblée avait déjà déclaré ses membres inviolables. Le 10 octobre, lorsque les insultes et les menaces dans les lues augmentèrent, Malouet proposa de renouveler ce décret. Un autre député (louait que les membres de l'assemblée portassent un signe distinctif. — Mirabeau trouva la première motion inutile, parce qu'il suffisait, à son avis , de pré-
senter à la sanction du roi le décret précédemment rendu ; il jugeait la seconde dangereuse, parce que ce serait désigner les victimes aux attaques des perturbateurs. Mais voulant déjà alors dénoncer la faiblesse du ministère, il ajouta : « Ravivez le pouvoir exécutif, sachez le maintenir, l'étayer de tous les secours « des bons citoyens ; autrement la société tombe en dissolution , et rien ne peut « préserver des horreurs de ranarchie> »
Le même jour il dénonça en ces termes le comte de Saint-Priest ministre du roi 1 :
« Lundi dernier, un ministre appelé M. de Saint-Priest a dit à la phalange « des femmes qui venaient de lui demander du pain : Quand vous aviez un roi , « vous n'avez pas manqué de pain ; aujoud'hui que vous en avez douze cents , « allez leur en demander. »
Le comte de Saint-Priest se justifia complètement de cette accusation qui annonçait, de la part de Mirabeau, une grande animosité contre les ministres, et même indirectement contre le roi , animosité qui, au reste , s'expliquerait par le rôle que ceux-là voulaient lui attribuer dans les journées des 5 et 6 octobre.
Dans le numéro du 14 septembre 1789, du Courrier de Provence, journal qui était alors encore publié sous l'influence de Mirabeau, il parut un article sur la nécessité d'accorder aux ministres le droit de siéger dans l'assemblée. Les avantages de cette mesure y sont longuement développés. Dans le numéro 5i, du 15 octobre, du même journal, on revient sur cette mesure, a l'occasion d'une communication qui avait eu lieu de la part du garde des sceaux à l'assemblée.
On peut croire que Mirabeau voulait ainsi préparer les esprits à la motion qu'il fit plus tard à ce sujet.
Le 19 octobre 1 789, le premier jour où l'assemblée siégeait à Paris, MM. Bailly et La Fayette vinrent la complimenter , au nom de la commune de Paris. On se flattait alors que la tranquillité était rétablie. Mirabeau proposa qu'on leur votât des remercîments. « Cet hommage rendu aux premières autorités raffermirait, « disait-il, le pouvoir ébranlé. »— L'éloge de La Fayette, qu'il prononça à cette occasion, n'était pas tout a fait désintéressé, ainsi que le constateront les lettres ci-jointes On comprend mieux cet éloge, quand on connaît les projets, les intentions, les démarches indiqués dans ces lettres.
Le 21 octobre, lorsque la commune de Paris vint enfin réclamer la loi martiale, déjà proposée par Mirabeau dans la séance du 11, il prononça ces paroles : •( Le glaive est suspendu sur nos têtes; je ne connais qu'un moyen, c*es! de « rendre au pouvoir exécutif assez de force, si nous le pouvons , pour maintenir « nos décrets. Ce n'est pas sans raison que le ministère allègue sou anéantisse- « ment. S'il ne peut rien, il n'est responsable de rien. Je propose qu'à l'instant « même on lui demande quels sont les moyens qu'il peut attendre du pouvoir
1 François-Emmanuel Guignard, comle de Saint-Priest, né à Grenoble, le 13 mars 170;}. Ministre plénipotentiaire à Lisbonne. Ambassadeur à Constantinople et à La Haye. Ministre de l'intérieur du 15 juillet I7^!> au mois de décembre I7!>(). Rort
le 20 février 1821.
« législatif, pour assurer les subsistances ; que nous fassions les décrets qu'il nous « demandera, et qu'on le rende garant de l'exécution des lois. »
En rapprochant cette motion de l'une des lettres ci-jointes, dans laquelle Mirabeau demande au comte de La Marck de lui procurer dos renseignements sur les besoins de Paris et sur la situation journalière des subsistances, on voit que Mirabeau préparait de ce côté-là son attaque contre le ministère. Sa demande, que celui-ci indiquât les moyens qu'il pouvait attendre du pouvoir législatif, devait d'un côté enlever au ministère tout prétexte d'impuissance, de l'autre faire sentir de nouveau la nécessité de rapports plus intimes entre l'assemblée et les ministres.
A la même époque, le Courrier de Provence contenait un passage remarquable, surtout dans les circonstances d'alors. On y insinue que l'assemblée manque de respect au roi : on cite l'exemple de l'Angleterre , où les chambres font parvenir au roi leurs demandes sous la forme d'humbles adresses, au lieu de mander impérieusement les ministres. Si ce passage, comme il est permis de le croire, a été écrit sous l'inspiration de Mirabeau, c'est une preuve évidente de son désir de se rapprocher du roi. A cette même occasion, le Courrier de Provence revient encore sur les avantages de la présence des ministres à l'assemblée.
Enfin, le 5 novembre, Mirabeau dénonce a l'Assemblée nationale les procédures du grand prévôt de Marseille, contraires aux décrets récents de l'assemblée, et propose qu'on ordonne au garde des sceaux et aux autres ministres de prouver que ces décrets ont été communiqués aux tribunaux compétents. Cette motion fut adoptée; c'est a elle qu'il fait allusion dans le billet du 6 novembre, lorsqu'il appelle ce succès une bataille gagnée contre les ministres, qui ne sera que le prélude d'une plus grande bataille qu'il commencera ce jour-la même, par une simple évolution de tactique. Cette évolution consistait a commencer le 6 novembre par tracer un tableau énergique des désordres qui résultaient du manque de numéraire, de l'entrave du service des subsistances, de la ruine du crédit, causée surtout par les surséances accordées à la caisse d'escompte, par le papier dont cette caisse inondait le pays, et enfin, des funestes effets que ces opérations devaient nécessairement produire; il compara la caisse d'escompte à la banque de Law, en exposa longuement les défauts, et proposa, comme remède au mal , la création d'une caisse nationale, uniquement destinée au service de la dette publique. — Puis, passant à la nécessité d'établir des rapports plus intimes entre le ministère et l'assemblée, il cita l'exemple de l'Angleterre et soumit enfin à l'assemblée les trois propositions suivantes :
I" Qu'il fût envoyé incessamment aux États-Unis d'Amérique des vaisseaux pour y recevoir en blés et en farines le payement des sommes que ces États de- \ aient a la France;
2° Que le comité des finances s'occupât à rédiger le plan d'une caisse nationale ;
3 Que les ministres de Sa Majesté seraient invités à prendre dans l'assemblée voix consultative, jusqu'à ce que la Constitution eut fixé les règles qui seraient suivies à leur égard.
Cette dernière proposition que Mirabeau avait mise à la fin d'un discours très-étendu et traitant principalement des finances et des subsistances, pour qu'elle excitât moins d'ombrage, fut cependant mise aussitôt eu discussion. Plusieurs députes distingués la soutinrent. Le vicomte de Noailles et Blin5 de Nantes . furent les seuls opposants. Malheureusement pour le succès de la motion, on ajourna au lendemain la conclusion des débats, et Mirabeau perdit, par là, l'effet de son évolution de tactique. — Le 7 novembre, les dispositions de l'assemblée parurent bien moins favorables à la motion relative aux ministres , soit à cause des intrigues que le ministère avait fait jouer, soit réellement par jalousie de l'influence de Mirabeau. Au lieu de s'en tenir simplement à la discussion sur l'admission des ministres dans l'assemblée, Lanjuinais proposa qu'il fût décrété : « Qu'aucun membre de l'assemblée ne pût entrer au ministère. » Il dit à ce sujet, a l'appui de sa motion, en dévoilant les vues secrètes de Mirabeau : « Un gé- « nie éloquent vous entraîne et vous subjugue. Que ne ferait-il pas s'il était « ministre? »
A cette tournure inattendue de la discussion, Mirabeau prononça un discours, remarquable par une logique rigoureuse, sur l'absurdité de la motion de Lanjuinais, puis proposa ironiquement l'amendement de borner Pexclusion à lui seul. Cette forme ironique déplut peut-être à l'assemblée et augmenta ainsi le succès de son adversaire. La motion de Lanjuinais fut adoptée sans autre opposition. A part l'intérêt particulier que Mirabeau pouvait avoir dans cette discussion, il a été bien reconnu depuis que la résolution adoptée par l'assemblée dans cette circonstance était non-seulement dangereuse pour le pouvoir royal, mais contraire à tous les principes des gouvernements constitutionnels monarchiques.
En terminant ces observations, nous devons faire mention de deux notes écrites de la main de Mirabeau et sans date, que nous joignons à la correspondance : elles contiennent les listes de deux différents ministères qu'on avait proposé de former a l'époque dont nous nous occupons. Elles ne peuvent évidemment se rapporter qu'à cette époque, puisque dans chacune se trouvent les noms de membres de l'Assemblée nationale.
LE COMTE DE LA MARCK AU COMTE DE MIRABEAU
11 octobre 1780 \ — L'évcque d'Àutun a été Lier encore fort nu-dessous de ce que vous m'en aviez dit. Si le plan de Lu Borde, qui est celui de Boyd, n'a pas plus de succès, eh bien ! nous voilà,
1 Dans la séance de l'Assemblée nationale du 10 octobre I7SS.M. l'évèque d'Àulun exposa le tableau des besoins présents de l'Étal et de ceux que do changements nécessités par une régénération allaient faire naître encore : il examina les ressources employées ou proposées, et, reconnaissant leur insuffisance pour rétablir l'ordre dans les finances et la splendeur du royaume, il chercha à en décow rie de nouvelles H conclu! en proposant que In nation s'appropriàl les biens des communautés religieuses fi supprimer, en assurant la subsistance des individus qui les composent; secondement, qu'elle s'emparât des bénéfices sans Jonctions ; troisièmement, qu'elle
comme je l'ai toujours attendu, a celui de Necker pour toute nourriture. A mon avis, l'évêque, hier très-près du ministère, en est aujourd'hui plus loin que jamais. Mais en êtes-vous plus près pour cela ? c'est ce que je voudrais savoir. Qu'eu pensezvous ?
Je me suis établi votre Necker, et je veux vous mieux servir qu'il ne sert le roi ; cela n'est pas difficile. J'ai su au fameux duc ' 200,000 livres : aussitôt j'ai pensé qu'il les doit prêter au Luxembourg pour qu'ils vous reviennent par là. Approuvez-vous? — Si la patience peut vous mieux servir que l'appétit de l'impossible, ou seulement du difficile, je tiens à vous en procurer les moyens. Je sais bien que c'est sur ce point que nous différons; cependant ce n'est qu'avec vous que j'en conviens. Bonjour, cher comte, je tenterai de vous trouver chez vous dans la soirée, de six à neuf.
M. TALOX AU COMTE DE LA JUAIM'JK.
Mardi midi, 15 octobre 1781). — Je suis forcé de sortir une partie de la journée pour l'objet qui vous occupe ainsi que moi. Le moment est chaud; votre redoutable comte ne sait pas tout, et a frappé à une porte qui n'est pas la meilleure. Je serai à l'Opéra , dans ma loge, depuis sept heures jusqu'à la fin du spectacle, que je rentrerai chez moi où je vous attendrai, et nous irons, si vous le voulez, chez le prélat.
Le temps presse furieusement; il ne sera peut-être plus temps dans trois fois vingt-quatre heures.
Paris \;i voir sortir un grand personnage. Pardon d'être obscur comme un oracle.
Recevez les nouvelles assurances d'une confiance aussi, vraie que mon dévouement est absolu.
M. Talon, qui voulait être mêlé à la négociation entreprise alors entre Mirabeau, La Fayette et le garderies sceaux, avait découvert qu'il y en avait une autre entre Mirabeau et Monsieur, comte de Provence : c'est ce qu'il appelle avoir frappé a une porte qui n'est pas la meilleure.
Le grand personnage que Paris va voir sortir est M. le duc d'Orléans, qui part il le lendemain pour l'Angleterre.
Le prélat est M. de Cicé, archevêque de Bordeaux et garde des sceaux.
réduisit dans nue proportion quelconque les revenus actuels des titulaires, en se chargeant des obligations dont ces biens avaient été frappés dans le principe. Il proposa subsidiairemcnl que sur lc> 80,000 ecclésiastiques qui existaient en France, h moitié, qui se composait des curés, reçût an traitement individuel d'au moins 1 ,200 francs, sans j comprendre le logement. (Moniteur Universel.)
1 >ous ignorons de quel dac il est ici question.
LE COMTE DE MIRABEAU AC COMTE 1)1 LA MARCK
Mardi 15 octobre 1789. — LeducdeLévis ne vous a pas tout dit, parce qu'il a compris que vous ne lui disiez pas tout. Ils cherchent quelqu'un à envoyer en Piémont pour décommander le complot. — 11 y en avait donc un ; et comme ils sont moins résignés que jamais , je dis qu'il y en a un autre , non pas un complot systématique (où sont ceux en état de le concevoir?) — mais l'incohérente agitation du dépit impatient. — Rêvez à ceci : le moyen d'avoir, rassemblés en huit jours, sur un point donné, dans une circonférence de 15 lieues, dix mille hommes. Vous entendez bien ma topographie. Rêvez à cela le plus tôt possible. — Je n'ai pas trouvé La Fayette ; je lui ai écrit une lettre obligeante, mais sévère ; je ne suis pas le maître de l'informer de la phrase soulignée.
LE COMTE DE LA MARCK AU COMTE DE MIRABEAU
Mardi 13 octobre 1789. — Ce qui se passe aux Pays-Bas autorise sur nos frontières, Arras, Lille, Douai, Cambrai, etc., etc., des dispositions qui ne donneraient aucun ombrage. De ces dispositions résulteraient la possibilité, la facilité de rassembler 10,000 hommes, organisés en corps, sur un point presque également près de 20 à 25 lieues de Rouen et de Paris.
Ce que vous avez souligné est conforme à ce que je sais par le duc de Lévis. Après avoir hésité, dit-il, on s'est décidé à ne pas user d'un tel moyen, et on voudrait l'arrêter. 11 m'a aussi parlé de la Suisse.
Vous faites bien de garder pour nous ce que vous avez souligné. — On m'a dit hier au soir qu'on croyait que La Fayette voulait un nouveau ministère, et s'occupait de la manière qui le rendrait possible. — Monsieur a dit, répété qu'il n'y entrerait pas avec l'évêquc d'Autun.
Nous nous verrons à dîner, et nous achèverons tout ceci.
P. S. J'oublie de vous dire que Monsieur et la reine voient avec peine que vous n'allez pas au comité militaire. Ils vous demandent de surveiller cette partie ; je vois en cela de la coniiance sur un point important.
La confidence du duc de Lévis se rapportait a un complot qu'on supposait que le comte d'Artois, d'accord avec le roi, tramait a Turin pour rentrer en France a main armée, ci débarrasser le roi de l'Assemblée nationale.
Les renseignements que Mirabeau demande sur le moyen de justifier le rassemblement de 10,000 honnnes sur un point donne, devaient lui servir pour la
rédaction de son mémoire remis le 15 octobre à Monsieur (voira cette date).— Dans ce mémoire on verra qu'il propose que le roi se retire a Rouen, et qu'on échelonne 10,000 hommes sur la route entre Paris- et Rouen.
Nous placerons ici un passage des Mémoires du général de La Fayette qui explique a sa façon la position ou plutôt les projets de Mirabeau à cette époque:
« Lorsque Mirabeau quitta le parti d'Orléans . sa première idée fut de faire « demander rentrée au conseil pour Monsieur, qui aurait été sous sa direction, « de même que Gaston avait été conduit par le cardinal de Retz. Un ancien « intendant, M. de Meilhan, qui avait alors quelque part à la confiance de Mon- « sieur, accola ces deux noms dans des idées que son ancienne connaissance « avec La Fayette le mit dans le cas de lui faire connaître. D'autres personnes « tàtèrent successivement La Fayette sur cette intrigue. Mirabeau ne tarda pas, « en même temps, a s'attacher a La Fayette, avec qui il eut des conférences. « La première eut lieu a Passy, pendant quel'assemblée était encore à Versailles.» — {Mémoires du oénéral La Fayette, t. II, p. 563.)
Voici ce que dit aussi M. Alexandre de Lameth au sujet de cette conférence :
« Le rendez-vous fut donné à Passy, chez Mme d'Aragon, l'aînée des nièces « de Mirabeau. On s'y rendit de part et d'autre, Lameth avec ses amis, et Lait borde de Méréville; La Fayette vint. , de son côté, avec Latour-Maubourg. »— ■ {Histoire de V Assemblée constituante, par M. Alexandre Lameth, t. I, p. 181.)
M. TAL.OTV AU COMTE DE I. V M.MtC'K.
Mercredi 14 octobre 1789. — Je ferai l'impossible pour me rendre chez vous. Si je ne suis pus arrivé avant neuf heures, ne m'attendez pas. Un si grand talent inspire toujours un véritable intérêt, et, quoique je ne le connaisse pas, je vous assure que pour lui, pour la chose publique, je fais des vœux pour qu'il devienne raisonnable. Il devrait être bien content de sa position. A-t-il jamais pu espérer ce qui lui arrive? Avec beaucoup d'esprit, je crois beaucoup de jugement, il va faire une grande sottise. C'est, à voire amitié pour lui à le lui faire sentir.
Agréez l'hommage d'un double sentiment, estime, amitié bien vraies. Vous croyez, j'espère, à ma franchise.
Tout ce billet se rapporte au comte de Mirabeau, dont M. Talon ne fit connaissance qu'à cette époque.
LR COMTE DE tllldll U M COUTE DE LA M.VItCK.
Mercredi 14 octobre 1789. — M. de Biron 1 sort de chez moi ; 1 M. de Lîiron, duc de Lauzun, compromis dans les événements de Versailles des
il ne part point; il l'a refusé parce qu'il a de l'honneur. Je ne sais pas encore s'il est bien sûr que les autres partiront. Le pauvre prince ' est leurré, ou veut le paraître, par l'espoir de conclure la quadruple alliance. 11 est chargé d'une lettre du roi pour le roi d'Angleterre. 11 n'y a pas une preuve contre lui; et quand il y en aurait, il n'y en a pas. Ceci devient trop impudent. Je vous l'ai déjà dit, cher comte, je ne courberai jamais la tête que sous le despotisme du génie 2. A demain, dans l'Assemblée nationale. Vale et me ama.