COMTE DE LA IMIKk AU COMTE DE MIRABEAU
Ce samedi. — Voilà, mon cher comte, les papiers que vous m'aviez confiés, et que j'ai retirés du lieu très-ignoré et très-sûr où je les avais fait déposer. — Je ne dînerai pas encore chez moi aujourd'hui, mais très-sûrement demain, et j'espère avec vous.
Dès que j'aurai reçu des nouvelles de l'archevêque, j'enverrai chez vous, et qu'on y sache, au moins, où vous serez, pour vous y porter mon billet; car peut-être indiquera-t-il un rendez-vous prochain et intéressant. Bonjour, mon cher comte, je vous suis bien dévoué. Je doute que j'aille ce matin à l'assemblée autrement que très-tard.
L'ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE AU COMTE DE LA MARI I
Dimanche, \ 8 juillet 1790. — Comme je ne pourrai pas avoir, dans la matinée, réponse à la note que j'ai envoyée hier, et que je n'aurai rien d'intéressant à communiquer, le rendez-vous de ce matin sera inutile, à moins que le comte de Mirabeau n'ait de son côté quelque chose à faire savoir. S'il ne fait rien dire, j'emploierai ma matinée à quelques affaires qui me sont personnelles, et je n'irai pas chez vous. Du reste, je serai à ses ordres quanti il voudra et à l'heure qu'il voudra. 11 sera utile que nous nous voyions demain ; priez-le de vous faire dire l'heure qui lui conviendra le mieux. Adieu.
LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA MARCK
Lundi, \8 juillet 4 790. — Il faut que je sois de très-bonne heure à l'assemblée, parce qu'il y a cabale pour m'ôter la parole, et que je dois faire tout ce que je pourrai pour ne pas perdre les retours de l'Inde. Je serai à cinq beures et demie chez vous, et à six heures à l'assemblée. Vale et me uma.
LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE M MlRCK.
Lundi malin, 20 juillet 1790. — Voici, mon cher comté, une très-bonne note; rendez-moi l'autre, dont je n'ai pas de minute, le plus tôt possible. La reine a vu Rivarol une heure et demie la semaine passée. Qu'est-ce que cela veut dire? et à quoi cela est-il bon, qu'à compromettre et donner des méfiances? Vale et me ama.
TREIZIÈME .VOTE DE COMTE DE MIKimai POUR IV COUR.
Je suis loin, je ne dis pas de désapprouver, je dis de ne pas louer le sentiment d'honneur et de reconnaissance qui rappelle sans cesse les gardes du corps à la reine, et lui fait un besoin impérieux de les voir autour d'elle. Je la supplie de relire une de mes notes précédentes, celle-là même à laquelle elle a répondu; elle y trouvera ces mots : D'abord, sauf les dédomma- « gements particuliers dus aux gardes du corps, et le point « d'honneur de leur rassemblement passager, etc., etc. »
J'ai donc toujours pensé comme elle 5 mais cette régénération des gardes du corps étant, de sa nature, infiniment délicate, elle nécessite une grande mesure, et voici celle que je propose.
Il faut très-absolument, en commençant, n'en rassembler qu'un petit nombre, afin de ne pas laisser à la malveillance la possibilité de répandre dans le public chatouilleux, même les inquiétudes les plus absurdes. Vingt-quatre gardes du corps, quelques brigadiers, quatre officiers et le capitaine de quartier, doivent suffire pour constater qu'ils auront repris le service de la garde du roi. Cependant, si ce détachement est absolument trop faible, qu'on ne perde pas de vue qu'il y aurait peut-être de l'inconvénient à le porter au delà du double de cette proportion. Les deux cents cavaliers du régiment de Lorraine, commandés par M. de Puisigneu, peuvent suppléer à la partie du service auquel ce détachement des gardes ne pourrait pas suffire. Lors de la retraite des gardes du corps, au mois d'octobre, ces derniers, à leur passage, eurent à se louer du régiment de Lorraine. Cela prépare une bonne intelligence entre eux.
Voilà tout ce que l'on peut se permettre jusqu'au rassemblement général, qui précédera la nouvelle composition des gardes du corps, laquelle ne pourra être arrêtée qu'alors que l'on connaîtra la composition de la nouvelle armée, et que l'on s'occupera des détails de la formation d'un corps de troupes, spécialement chargé de la garde du roi.
Je répondrai à cette occasion à un* faible objection de détail sur ma note précédente.
Lorsque M. de Pont-1'Abbé sera fait maréchal-dc-camp, il ne sera pas difficile de retarder de quelques semaines la nomination du colonel qui devra le remplacer au régiment de Royal-comtois, et, en attendant, il continuerait à le commander. Mais il y a lieu de croire que la promotion de maréehal-de-camp n'est pas assez prochaine, pour apporter en cela de la gêne la première fois que la cour ira à Fontainebleau , et je prie que l'on
observe qu'il ne conviendrait de faire cette promotion qu'au moment où la composition de la nouvelle armée sera définitivement arrêtée.
Quoi qu'il en soit, il n'y a certainement rien dans ce que je propose qui choque la reconnaissance que la reine porte aux gardes du corps, puisque c'est pour leur propre sûreté et le plein succès de leur remplacement qu'on rétablit leur service avec une sorte de sobriété. A Dieu ne plaise que je cherche jamais à paralyser la sensibilité des princes assez heureux pour en avoir conservé! Mais l'éclairer, la diriger, lui ôter le caractère d'émotion pour la faire concourir avec l'esprit de conduite, c'est le premier des besoins pour la société et pour eux-mêmes; car les princes ne sont pas les hommes des choses particulières , mais les chefs de l'ensemble social.
Je me permettrai, à cet égard, sur les pensions, un mot pressé, parce qu'assurément tous les parasites de cour comptent bien se dédommager sur la liste civile, et que le roi el la reine vont être obsédés, tourmentés, attendris, etc. Cependant il est temps de penser que c'est la prostitution des grâces et le désordre des finances qui ont miné le trône et nécessité la révolution ; que vingt-cinq à trente millions sont un superbe revenu , mais aussi l'unique foyer d'influence et de puissance qui reste au monarque , lequel ne peut plus gouverner qu'en soudoyant ou aidant les gens instruits; qu'une triste expérience doit lui avoir appris que les grâces, inconsidérément versées autour de lui, ne font que des ingrats, et que c'est maintenant sur un grand empire qu'il lui faut épancher de sages bienfaits, loin d'en pomper sans bornes et sans mesure, comme ses coupables ministres n'avaient cessé de le faire à leur profit et non au sien.
Je vais dire un mot qui répugnera au cœur de Leurs Majestés, mais auquel il faut que leur raison s'attache invinciblement. Le principe de l'Assemblée nationale, qui suppose toutes les pensions anéanties, ce principe, quelque dur qu'il paraisse, est celui que doit embrasser la liste civile; autrement on ne saura aucun gré au roi, et il se ruinera. 11 ne paraîtra qu'un débiteur mauvais payeur, au lieu de se montrer un bienfaiteur généreux. Ceci doit faire la matière d'un Mémoire particulier; mais j'ai cru lavis important. J'ai voulu prendre date et surtout rappeler à Leurs Majestés que, pour elles, il ne doit plus y avoir de luxe que dans la puissance, de ressource financière que dans l'ordre, de bienfaisance que dans la justice, de politique que dans la persévérance.
Je passe à ce que l'on me demande sur les moyens de préparer le voyage à Fontainebleau.
Deux motifs ne permettent pas au roi de se rendre à Fontainebleau, sans en aviser l'Assemblée nationale.
Un départ précipité exciterait la méfiance et paraîtrait une fuite.
D'un autre côté, l'assemblée ayant décrété d'abord que son président traiterait avec le roi sans intermédiaire, et ensuite, à l'époque du G octobre, qu'elle était inséparable du roi, un voyage à une certaine distance de la capitale peut offrir l'apparence de quelques difficultés qu'il est nécessaire de franchir.
La notification à l'assemblée est indispensable sous ce double rapport; mais par qui doit-elle être faite? — Que doit-elle exprimer? — Quelles mesures doit-on prendre pour en assurer le succès?
Il n'y a que trois manières d'aviser l'assemblée sur le voyage du roi. Sa Majesté peut écrire elle-même au président, pour lui faire connaître ses intentions. Elle peut les lui manifester de vive voix et le charger d'en faire part à l'assemblée; enfin le roi peut faire écrire par un de ses ministres.
De ces trois moyens, le dernier me parait le seul convenable, car, si le président parlait au nom du roi , l'assemblée pourrait penser qu'elle n'est pas assez légalement instruite pour délibérer, el, si le roi écrivait lui-même, on pourrait croire que les ministres veulent éluder la responsabilité sur le conseil donné au roi.
J'ai examiné s'il ne vaudrait pas mieux, pour prévenir la méfiance qircxcile tout acte ministériel, charger M. de La Fayette de faire connaître les intentions du roi; mais le moyen m'a paru impossible, parce qu'aucun membre de l'assemblée n'a le droit de parler au nom du roi.
La notification ou la lettre du ministre doit être faite de manière à ne présenter que l'idée d'un simple voyage, nécessité par la santé du roi et par le besoin qu'il a de reprendre, pendant quelques semaines, l'exercice de la chasse, dont il s'était fait une habitude. On annoncera que le roi se rendra le plus fréquemment possible à Paris, pour que la communication entre l'Assemblée nationale et lui ne soit pas interrompue. On exposera ensuite, en peu de mots, quelles sont les mesures que le roi se propose de prendre, soit pour sa garde à Fontainebleau, soit pour son départ et pour ses retours. On dira expressément qu'il n'aura d'autre garde que la garde nationale de Fontainebleau et quelques compagnies de tels et tels régiments, qui sont le plus à portée de faire ce service. Le ton de cette lettre doit être celui de la confiance; il ne faut ni prévoir des difficultés, ni chercher à y répondre ; il ne faut pas demander des conseils, mais aviser.
Les moyens de succès se réduisent aux précautions suivantes :
Il faut, avant toute chose, faire part à M. de La Fayette du projet de voyage et exiger qu'il prenne toutes les mesures pour le faire réussir.
Lui seul, en effet, peut empêcher que la garde nationale de Paris, qui a la prétention de garder exclusivement le roi, ne s'exagère ses droits; lui seul peut contenir le peuple, si des gens malintentionnés cherchaient à l'égarer, en lui présentant le voyage du roi comme dangereux pour la cause publique; lui seul peut donner, dans l'assemblée, un grand nombre d'approbateurs à la démarche du roi.
Mais il ne suffît pas que M. de La Fayette promette de seconder le projet du roi; il faut encore, pour diriger l'opinion publique et celle de l'assemblée, qu'il se charge de monter à la tribune immédiatement après la lecture du message, pour développer les intentions du roi et les mesures qu'il a prises.
Les avantages de cette précaution sont faciles à concevoir. M. de La Fayette sera force, par la part qu'il aura prise au projet du roi, de maintenir la tranquillité publique ; d'un autre côté, s'il échouait dans l'assemblée, il perdrait de sa popularité; si le voyage, quoique exécuté, avait des inconvénients, on les lui imputerait. Or le résultat de tous les événements de ce genre serait ou d'attacher plus fortement M. de La Fayette à la cause du roi ou de diminuer son pouvoir, et il n'y a qu'à gagner dans cette alternative.
Indépendamment de la lettre, qui sera écrite par le ministre au nom du roi , il est encore nécessaire que Sa Majesté fasse part verbalement de son projet au président de l'assemblée, pour qu'on n'imagine pas que l'idée de ce voyage n'est qu'un conseil ministériel.
Au reste, si la discussion qui aura lieu dans l'assemblée ne fait pas naître des obstacles au voyage du roi, il faut qu'il puisse partir à l'instant même, pour prévenir la fermentation que l'on pourrait exciter dans Paris \
quatorzième: ,\<>rr »u rotin; ■»■-: >nit \m \t pour la cour.
Projet de discours à prononcer par le Roi lors de la réitération du [A juillet 171*0
Français, citoyens, frluls, amis!
Le voici enfin arrivé, le moment si cher à mon cœur, où nous allons prouver à la face de l'univers (pie nous n'avons tous
1 Le voyage de la cour à Fontainebleau n'eut jamais lieu.
qu'une volonté, comme n'avons qu'un intérêt, le bonheur de tous.
Au même instant, dans tout le royaume, tous les cœurs et tous les bras vont se lier par l'auguste serment de reconnaître la loi pour notre premier guide , de ne combattre jamais que par elle et pour elle.
La force et la justice vont contracter parmi nous l'alliance la plus sainte. Qu'elle soit à jamais indissoluble! qu'elle bannisse toutes les méfiances! qu'elle établisse la plus parfaite harmonie entre la nation et son premier citoyen ! Ce jour solennel et sacré sera le premier de mon bonheur , et je le regarderai comme le premier de mon règne.
J'exécute le premier ce qui a été décidé par l'Assemblée nationale. Moi, etc., etc., etc.
Jeudi, 29 juillet 1790. — On m'a paru désirer quelques détails sur ce que j'aurais substitué à la conduite mécanique du roi le jour de la Fédération. Je ne m'étendrai pas en développements, car cette époque est passée pour longtemps; mais toute ma théorie en ce genre se réduit à ces deux mots : Il fallait distinguer le général de la Fédération, du monarque, et faire remplir au roi ces deux fonctions. Comme le premier, il serait arrivé à cheval , et aurait parlé lui-même à tous les départements, et se serait bien gardé de les faire si longuement et si lourdement défiler et emplacer, surtout l'Assemblée nationale devant être spectatrice et non partie dans cette fastidieuse procession. Au moment de l'arrivée de l'Assemblée nationale (que je n'aurais pas montrée crottée au peuple, parce que personne n'a intérêt à l'avilir, et qu'aux yeux du peuple il faut toujours reluire), le général de la Fédération serait devenu roi, aurait monté sur son trône, et serait parti de là pour faire son serment à l'autel, où il aurait été porté, et d'où surtout il aurait certainement été rapporté sur les bras de ces hommes dont on veut le menacer, tandis qu'ils ne respirent que monarchisme. En tout, si le roi veut gouverner par lui-même, et penser (pie l'étiquette et les formules ministérielles n'ont été inventées que pour hébéter systématiquement les princes, et mettre eux et leurs sujets dans la dépendance absolue de leurs visirs, le roi des Français sera bientôt le premier et le [dus puissant monarque de la terre.
QUlNElàMK HOTE DU COMTE ME MIRABEAU POUR LA COUR.
Vendredi, 50 juillet 1700. — Nous ne pouvons taire un projet d'avis en connaissance de cause, qu'après nous être fait, à nos
propres yeux, une ébauche de la situation générale de la politique européenne, et l'on doit supposer le ministre des affaires étrangères en état de nous instruire à cet égard :
1° Par les intérêts naturels des diverses puissances, et par leurs relations entre elles ;
2° Par les notions qui indiquent les différences qu'apportent dans ces relations les caractères et les volontés des princes , et l'esprit de leurs cabinets.
C'est d'après cela qu'il faut attendre de M. de Montmorin les bases de sa politique.
Les informations ont plusieurs sources :
1° Les conjectures des différents ministres dans les cours. Ici, tant vaut l'homme, tant vaut la conjecture;
2° Les rapports des agents secrets, et les démarches cachées des cours qu'on surprend par les employés infidèles ;
o° Ou bien enfin ce que les puissances avouent, et c'est ici qu'il faut que le ministre indique ce qu'il croit un prétexte que l'on met en avant, et ce qu'il soupçonne que l'on dissimule.
En un mot, il faut qu'il nous donne un résumé de ses combinaisons personnelles.
Doutes et observations à proposer au ministre :
L'armement formidable de l'Angleterre , dont on exagère cependant infiniment les frais, mais auquel se sont réunis dix vaisseaux hollandais, déjà arrivés à Portsmouth, dont on ne parle point, annonce un grand but caché. Sa rupture avec l'Espagne, qui ne s'est jamais annoncée que faiblement, et à laquelle il n'est plus permis de croire, n'a pu être qu'un prétexte. Nous pouvons craindre de voir cette nation former successivement toutes les prétentions susceptibles d'accroître son commerce aux dépens du nôtre, et de nous trouver dans la déplorable et honteuse nécessité de tout céder à une puissance qui demande les armes à la main, dans un moment où notre force publique est ou divisée, ou paralysée.
Sans doute la question a d'autres aspects en grand nombre ; mais, encore une fois, a-t-on eu par l'Angleterre quelques avis qui permettent d'asseoir des conjectures raisonnables , nommément sur la véritable direction de l'opinion ctdes projets à l'égard des possessions hollandaises?
Quelles sont les liaisons de l'Angleterre; sur le continent et les points de contact avec l'orage qui s'amasse en Allemagne?
Lequel, du parti prussien on du prince d'Orange, du prince ou de l'Angleterre, est le maître, et jusqu'à quel point?
Pourquoi les conférences de Rcichenbach traînent-elles en longueur?
A présent, ce serait, pour dédommager la Prusse des frais qu'elle a faits, bien peu de chose que Thorn et Dantzick.
Le roi de Hongrie a su, depuis la mort de son frère, se concilier l'affection et la confiance des princes prépondérants dans l'empire : la Saxe, la Bavière, qui avaient fini par être las de l'empereur, les Électeurs ecclésiastiques, et même le duc de Wurtemberg.
Le Landgrave de Hesse est à la Prusse, autant que le lui permet l'Angleterre. Il faut donc s'attendre à voir les Hanovriens dans le même parti.
Et cependant, malgré cette prépondérance qu'a dans l'empire le roi de Hongrie, il n'est pas douteux que la paix avec le roi de Prusse sera tout à l'avantage de ce dernier.
Les Pays-Bas n'avaient acquis de confiance dans leur insurrection que par les secours toujours promis en vain, jusqu'à présent, par le roi de Prusse. 11 est certain qu'ils sont un moyen dont il se sert pour menacer Léopold.
L'ARCHEVÊQUE »»•: TOULOUSE AU COMTE DE LA SIlKCK.
Vendredi, 50 juillet 1700. — Je suis bien content de la note du comte de Mirabeau ; je l'enverrai aujourd'hui. Je crois qu'on est très-peu avisé à Saint-Cloud sur la politique extérieure ; et par qui le serait-on, avec un ministre comme M. de Montmorin? 11 sera bien utile que le comte de Mirabeau , dont, à mon avis, c'est la partie brillante, donne sur cet objet des idées saines et justes.
Ne vous donnez pas la peine de passer chez moi ce soir, parce que je serai obligé de sortir de bonne heure, et que je ne suis pas sur de l'heure à laquelle je rentrerai. Adieu, je vous renouvelle mon tendre attachement.
LE COMTE If I MIRABEAU À L'ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE.
Dimanche, 1er août 1790. — J'ai vu hier longtemps M. de Montmorin, et il a eu la bonté de prendre par écrit des notes fort importantes pour le grand personnage ! qu'il doit voir ce matin. Les communications de cette nature ne peuvent pas se faire par écrit, et le moment est venu où nos conversations doivent prendre pins d'activité que jamais ; au reste, vous avez des réponses préalables à me faire, (pic très-probablement vous recevrez aujourd'hui. Je ne sais comment je m'étais mis en tète que je devais vous
1 Le roi.
voir hier , où j'eus avec Gilles-César 1 une conférence de trois heures, où il a été sur la piste de Cromwell plus que ne comporte sa pudibonderie naturelle. La Marck est aujourd'hui en campagne ; il faut que nous nous voyions demain, très-absolument.
SEIZIEME NOTE DU COMTE DE MIRADE.1V POUR Ll COUR.
Vendredi, 15 août 1790. — Quatre ennemis arrivent au pas redoublé : l'impôt, la banqueroute, l'armée, l'hiver. 11 faut prendre un parti, je veux dire qu'il faut se préparer aux événements en les attendant, ou provoquer les événements en les dirigeant. En deux mots : la guerre civile est certaine et peut-être nécessaire. Veut-on la recevoir ou la faire, ou peut-on et veut-on l'empêcher ? — Questions de la plus suprême importance, sur lesquelles il faut enfin se décider, et que l'on ne peut traiter que dans une conférence aussi longue et libre qu'il est nécessaire pour qu'elles soient approfondies et résolues. Je demande cette conférence, quelque difficile et périlleuse qu'elle puisse être pour moi. Comme je dois donner des paroles et en recevoir, comme il me faut, sur le but < t la nature des moyens , quelques mots que l'on n'écrit pas , cette conférence est indispensable.
En attendant, et dans tous les systèmes, soit pour l'intérêt de
1 Donnons ici une explication de ce sobriquet de Gilles-César que Mirabeau applique souvent à M. de La Fayette. Elle est tirée d'une note du comte de La Marck.
« Lorsque M. de La Fayette revint d'Amérique, il fut accueilli par la société de « sa famille, comme s'il eût été à lui seul le sauveur des insurgés américains. On le « proclamait un héros; on le plaçait au rang des plus grands capitaines. L'exagéra- « tion est, comme on sait, dans le caractère français. Il suffit quelquefois qu'une « chose soit avancée hardiment et répétée avec emphase pour que tout le monde y «croie. C'est ce qui arriva dans cette occasion. Les éloges exagérés faisaient for- « tune dans tous les rangs de la société. Les femmes surtout, qui souvent ne savaient « pas même où était, ni ce que c'était que l'Amérique septentrionale, se faisaient les « échos de la gloire du héros. Elles imaginaient qu'il avait commandé en chef en « Amérique, et que c'était à son génie qu'on devait le triomphe de la cause répu- « blicaine.
« Cet engouement gagna aussi la société du due de Choiseul. In jour, une de ces « dames exaltait les faits et gestes du grand La Fayette. Le duc de Choiseul, impa- « tienté, mais toujours gai et spirituel, répondit : « Pour mot, mesdames, je ne rais n (bais La Fayette que Gilles-César. » — En émît, La Fayette avait quelque chose de « niais dans sa ligure et ses mouvements ; et la dénomination de Gilles lui était assez « drôlement appliquée. Mirabeau s'amusa beaucoup de celte plaisanterie, et j faisant « une variante à sa façon, le nommait quelquefois Gilles le-Grand. Dans beaucoup «de billets que j'ai de lui, il se sert de cette épithète burlesque pour désigner M. e « La Fayette. » [Note du comte de La Marck.)
la paix publique et de la sûreté individuelle des deux prisonniers1, soit pour la direction de la crise aiguë qui va finir cette longue maladie chronique par le salut ou la mort, voici des mesures préparatoires dont le moment est venu, et sur lesquelles on devrait se décider, qu'il me soit permis de le dire, quand on n'en concevrait pas bien l'objet.
J'ai souvent parlé de la nécessité de s'assurer d'un noyau de force par l'armée, et je ne sais p^s si l'on m'a bien compris. Je n'ai pas entendu dire par là qu'il fallût tout de suite réunir des régiments, les désigner, en un mot, former des corps d'armée. Il serait souverainement téméraire de le tenter, et probablement impossible de l'exécuter. Mais j'ai pensé qu'il faut, sans dispositions extraordinaires ou apparentes, prendre à cet effet des mesures tirées de l'ordre naturel des choses militaires ; que l'on pourrait ainsi préparer quelques forces ou points d'appui que l'on trouverait, au besoin, déjà postés dans les lieux les plus avantageux.
L'armée n'existe à présent qu'en régiments isolés, sans liaison militaire entre eux. Il serait très-difficile et assez peu efficace de tenter de se préparer des points d'appui par la seule fidélité présumée de quelques chefs particuliers de régiments, auxquels, même pour ces premiers pas, il faudrait parler. Mais il n'y a pas un instant à perdre pour composer en idée, en intention, in petto., plusieurs corps de troupes, et choisir pour chacun de ces corps un général qui mérite toute la confiance des Tuileries, autant par sa fidélité que par une capacité militaire, laquelle, secondée d'un jugement sain sur l'esprit du temps , puisse le diriger dans des circonstances si difficiles.
Cela est tellement important, et les occasions en sont si rares, vu la méfiance universelle , qu'il ne faudrait en laisser échapper aucune.
Or le décret de l'Assemblée nationale du 51 juillet offre une de ces occasions. L'art. 1er assure aux régiments suisses la composition qu'ils ont eue jusqu'à présent, et cette composition, qui ne sera pas conforme à celle du reste de l'armée (faute capitale de la part de l'Assemblée nationale), en fait sur-le-champ un corps distinct et très-séparé. — Nommez à Finstant un inspecteur général des Suisses. Cette place a déjà existé, elle n'a rien qui puisse étonner, elle ne déplaira point à la nation, elle plaira aux Suisses.
Cet officier général aurait à se mettre en relation avec les gouvernements des cantons (cela peut rendre de grands services au
1 Le roi et la reine.
besoin); il emploiera tous les moyens d'inspirer confiance et attachement à cette peuplade ; il apprendra à connaître l'esprit des différents régiments; il solliciterait pour eux, du ministre de la guerre, plusieurs garnisons, et ces garnisons seraient des villes ou points militaires où il serait important d'avoir des troupes fidèles. De cette manière, on parviendrait à placer, avec une intention éclairée, environ quatre régiments, depuis la Manche jusqu'à Mézières, trois depuis Mézières jusqu'à Landau, et quatre depuis Landau jusqu'à Huningue, Besançon, etc., etc.
Il n'existe heureusement pas, dans les officiers suisses, le général qui réunirait les qualités nécessaires à cet inspecteur, et l'on doit être assuré que, loin qu'il y ait quelque inconvénient à le prendre hors de cette nation, il conviendra mieux à la pluralité des cantons de confier cette place à un officier qui, leur étant étranger, n'aura pas de ces préventions particulières, de ces relations de parenté, de ces intérêts directs qui conduisent toujours, et surtout chez des républicains, à des jalousies, à des animosités ; telle est, j'en ai la certitude personnelle, la manière de voir des gens sages de la Suisse.
Quoi de plus naturel que de donner cette place importante à La Marck, le chef militaire le plus fidèle et le plus distingué que vous ayez ; qui hait à la rage votre ennemi , votre seul ennemi , votre ennemi personnel ; qui ne vous quittera plus qu'à l'échafaud ; et, si vous avez confiance en moi, ne savez-vous pas que l'intimité qui m'unit à La Marck mettra entre nous l'union de la volonté et du bras?
Si le ministre de la guerre savait son métier et faisait son devoir, il provoquerait rassemblée à prononcer qu'elle conserve l'infanterie allemande sur le même pied qu'elle est à présent. Aussitôt qu'elle serait, pour ainsi dire, tranchée du reste de l'armée, il faudrait aussi donner à cette infanterie un inspecteur général. Mais le choix de La Marck, pour l'infanterie suisse, offusquerait moins et serait plus naturel , précisément parce que son régiment est étranger et non pas Suisse.
Remarquez , dans ce même point de vue , l'occasion que vous réserve l'art. 5 du décret du 7 août, sur l'insurrection des régiments : « Le roi est supplié de nommer des inspecteurs extraor- « dinaires choisis parmi les officiers généraux pour, en présence « des commandants de ces corps, etc. » On peut tirer un trèsgrand parti de cette disposition, et d'autan! que les événements, vrais ou faux, qui se préparent hors de nos frontières donnent de vives inquiétudes à une grande partie de l'Assemblée nationale.
Mais, encore une fois, c'est la conception d'un grand plan qu'il
faut arrêter, et pour cela il faut avoir un but déterminé. Les développements seront faciles, les occasions fréquentes, la prestesse et l'habileté ne manqueront pas dans le conseil secret; des chefs même, on en trouvera. Ce que je ne vois pas encore, c'est une volonté, et je répèle que je demande à aller la déterminer, c'està-dire démontrer que, hors de là, aujourd'hui même, il n'y a pas de salut, et si, je ne sais par quelle fatalité, on n'en convient pas, je suis réduit à déclarer loyalement que la société étant pour moi arrivée au terrible sauve qui peut, il faut que je pense à des combinaisons particulières, au moment où l'on rendra inutile le dévouement que je suis prêt à manifester hautement et tout entier.
LE COMTE DE M lit Ut*: Al? AU COMTE llfi Ll MAltCK.
Samedi malin, M aoitti 790. — Voilà votre très-excellente note. La mienne est faite, et j'y dis ce que votre superstitieuse et assez niaise délicatesse ne vous a pas permis de dire \ Vale et me ama.
LE COMTE DE LA MUUK AU COMTE DE MIRABEAU
Samedi matin, 44 août 1700. — Dans toutes ces observations, il n'y a rien qui vaille quelque chose. Ce M. de Watteville, malgré ses trente années de service dans un régiment suisse, ne me parait bon qu'à faire un officier de gardes nationales. Par exemple, il dit : Que l'armée ne doit être composée que par l'élite de l'élite de fa nation.
Cependant je pense que, pour ne mécontenter jamais personne, et encore moins un officier en garnison à Marseille, vous ferez bien de faire faire une réponse à M. de Watteville. Ses observalions sont arrivées trop tard; puis un compliment vague sur son zèle, etc., etc.
Je dois voir, ce soir, Montmorin chez lui. Comme il faut nous voir auparavant, préférez-vous que ce soit ce matin, chez vous, cl à quelle heure?
Ma superstitieuse et niaise délicatesse n'est, en vérité, autre chose que le désir de n'être pas encore employé. Ou les choses se troubleront au point qu'il faudra tirer l'épée, et alors j'aurai à
1 La phrase: « Votre superstitieuse cl niaise délicatesse, etc., » se rapporte à la proposition que faillit le comte de Mirabeau, de nommer le comte de La Marck inspecteur général des troupes suisses.
choisir, ou elles ne se troubleront pas, et, dans ce cas-ci, j'aime mieux n'avoir pas été employé.
Bonjour, cher comte. Vale et me ama.