DIX-SEPTIÈME XOTE DU COMTH DE MIRABEAU POUR LA COUR
Samedi, 14 août 1790. — Lorsque je présentai naguère la nécessité de trancher les troupes suisses du reste de l'armée, de leur donner un inspecteur particulier qui, méritant la confiance des Tuileries, pouvait devenir utile, en plus d'un sens, par ses rapports avec les cantons, je pressentais qu'il fallait à la fois contenir les régiments suisses dans une exacte discipline, les réserver pour les futurs contingents, les événements orageux, les chocs violents, et donner aux gouvernements des cantons l'impulsion convenable à la chose publique, à nos circonstances et à notre gouvernement.
Ce qui vient de se passer à Nancy, ce qui se préparc en Suisse, prouve que j'avais bien prédit et calculé; et, ce qui était prévoyance il y a six semaines, se trouve impérieusement commandé dans les circonstances actuelles.
Les gouvernements des cantons voient avec la plus grande inquiétude les efforts qu'on tente contre eux, en voulant introduire dans leur pays l'exagération qui agite la monarchie française.
Les Suisses établis dans la capitale, c'est-à-dire presque tous les portiers de Paris, et un grand nombre des cent-suisses du roi, forment un club animé et dirigé par MM. Duport et Menou. Ce fait est certain. D'après les insinuations de ces apôtres du trouble, ils ont député à l'Assemblée nationale. — Le président leur a répondu comme il l'aurait fait à des ambassadeurs des treize cantons. Ces Suisses, expatriés pour la plupart, et dont l'orateur, condamné à être pendu dans son canton, a, dans ce moment encore, son effigie suspendue à la potence; ces Suisses, encouragés par ce succès, et toujours dirigés par nos machinistes incendiaires, deviennent les missionnaires de la religion du désordre auprès des régiments suisses, travaillent avec activité à leur donner toutes les prétentions des soldats français, à leur faire réclamer l'accès à toutes les places d'officiers, la révision des comptes, etc., etc., etc.; en un mot, là aussi on travaille en insurrection.
De plus, ces Helvétiens francisés inondent la Suisse de décrets révolutionnaires, de feuilles séditieuses contre les gouvernements; enfin, le mécontentement et les alarmes, chez les corps gouvernants et les citoyens paisibles, sont portés au comble
dans cette nation , et ils délibèrent pour retirer leurs troupes du service de France, et sur les moyens de les garantir de la contagion.
Il n'est pas douteux qu'ils ne trouvent aisément à placer leurs régiments très-avantageusement, c'est-à-dire à les faire bien solder. Depuis longtemps l'Espagne demande des régiments aux cantons catholiques. Les Anglais, qui payent chèrement des Hessois, préféreront de solder des Suisses. Ils en auront une partie dans le pays d'Hanovre, et laisseront l'autre en Suisse. Que peuvent désirer de mieux les Anglais, que d'ôter de bonnes troupes à la France et de se les procurer, pour les lui opposer au besoin? — Cet arrangement donnerait d'ailleurs à l'Angleterre de l'influence sur celle de nos frontières qui semblait devoir lui rester éternellement étrangère, et, lorsque cette puissance combinera ses vues avec les intérêts de l'Allemagne, la France pourra être dangereusement attaquée de tous les côtés.
D'après ces considérations, qui sont susceptibles de développements plus vastes, je pense qu'il est important de s'occuper, sans délai, des moyens de tranquilliser les cantons suisses, et de leur offrir ce qui peut les conduire à préférer de conserver des troupes à la solde de la France.
Il faut y employer un officier général, chargé spécialement de l'inspection de ces régiments, et en même temps à portée d'aviser le ministère sur les moyens de se rendre favorables les personnes qui influent dans les résolutions des cantons.
Il paraît que le chevalier de Bachmann jouit, en Suisse et au service de France, d'une réputation militaire distinguée. Depuis près de vingt-cinq ans, il commande d'une manière brillante un régiment suisse, et, sans contredit, il est à propos de le faire inspecteur généra] des troupes suisses. Il est d'un caractère liant et fidèle, capable d'affaires et de dextérité ; estimé de tous ses concitoyens, et considéré dans l'armée. Ce choix conviendra probablement à M. le baron de Besenval ; et, s'il ne convenait pas autant à M. d'Affry, ce serait parce qu'il voudrait le faire porter sur un de ses parents. Souvent de pareilles raisons de parenté ont conduit à des préférences qui ont indisposé les Suisses contre M. d'Affry. Au reste, le chevalier Bachmann a constamment marqué de la déférence pour La Marck, et celui-ci, sur lequel on peut compter comme sur soi-même, le surveillera, s'il le faut, et sans que cela paraisse, dans les occasions où les intérêts politiques et militaires des Tuileries l'exigeront.
I>ï Y-III FITIEME NOTE DU COMTE DE M!lt IDE \l POUR LA COUR.
17 août 1790. — La dernière noie que j'ai envoyée a causé de l'inquiétude, et presque de l'effroi. Je le regarderais comme un bien salutaire effroi, s'il eût produit l'activité au lieu d aggraver l'espèce de torpeur où réduit l'infortune. Mais comment ne pas s'apercevoir qu'en aiguisant la crainte, il émousse la volonté ?
Quoi qu'il en soit, il est certain que le moment est arrivé de se décider entre un rôle actif et un rôle passif; car celui-ci, tout mauvais que je le croie, l'est moins à mes yeux que celte intercadence d'essais et de résignation, de demi-volonté et d'abattement, qui éveille les méfiances, enracine les usurpations, et flotte d'inconséquences en inconséquences.
Et, par exemple, si vous vous êtes condamnés à un rôle passif à l'intérieur, pourquoi le ministère veut-il vous entraîner à un rôle actif à l'extérieur? — Quelle détestable politique est donc celle qui va droit à transporter sur Leurs Majestés la responsabilité qui ne peut que résulter d'une périlleuse alliance, d'une guerre désastreuse, où il n'y a pas une seule chance de succès?
— Comment ose-t-on proposer au roi de tenter pour l'Espagne ce qu'il n'ose pas pour lui-même? — Comment compromet-on son existence dans une mauvaise partie qui n'est pas la sienne?
— Comment, lorsqu'on frémit à l'idée d'une guerre civile, qui est le seul moyen de redonner des chefs aux hommes, aux partis, aux opinions; lorsque l'anarchie est arrivée au dernier période, ne frémit-on pas à l'idée de remuer les brandons d'une querelle extérieure, qui ne peut qu'allumer une guerre générale et vingt guerres civiles dans le royaume? — Tant d'incohérence me passe, je l'avoue. Je suis stupéfait de tant de faiblesse unie à tant d'audace, et, laissant à votre habile ministère sa politique profonde, je suis trop loyal, je dois trop à Vos Majestés ce que ma conscience et mes lumières m'indiquent comme la vérité, je suis trop avide du rétablissement de l'ordre, pour ne pas soutenir, dans le comité des affaires étrangères, que nous ne pouvons nous mêler que de nous-mêmes, et que nous ne dc\<>n^ chercher qu'à nous maintenir en paix avec quiconque est en paix avec nous. Si vous aviez un plan, une détermination, une arrièrepensée quelconque, ah! ce serait tout autre chose, et, loin de redouter les événements, même extérieurs, je les provoquerais peut-être en un certain sens; aujourd'hui, il faut les éloigner à tout prix.
Mais si la fidélité consiste quelquefois et plus souvent que ne le
pense le commun des mortels, à savoir déplaire pour servir, elle consiste aussi à braver les périls même que l'on a prévus, et que Ton aurait détournés si l'on eût été cru. Je continuerai donc à servir, autant que le permet la nature des choses, même dans le rôle passif auquel on se condamne, quelque répugnance que j'aie pour cet ordre de choses ; et cette répugnance est telle, que si je m'abstiens ici d'en développer tous les dangers, ce n'est que pour épargner à votre imagination et à votre sensibilité un tableau dont la difformité vous affligerait en pure perte des que vous vous croyez hors de mesure de rien tenter pour la chose publique et pour vous-mêmes. Mais je l'aurai toujours devant les yeux, ce hideux tableau , pour prévenir du moins quelques secousses de détail, et je gémirai qu'un si bon prince et une reine si bien douée par la nature aient été inutiles, même par le sacrifice de leur considération et de leur sûreté , à la restauration de leur pays ; jusqu'à ce que, tombant moi-même, et probablement des premiers, sous la faux du sort, je sois un exemple mémorable de ce qui est réservé aux hommes qui, en politique, devancent leurs contemporains.
J'ai cru cette explication nécessaire , puisqu'on a trouvé deux sens à la fin de ma dernière note, et que l'on a cru pouvoir démêler une déclaration de guerre là où il n'y avait que le plus fervent abandon dans la déclaration de mes sentiments et de mes pensées. C'est un assemblage bizarre, que l'on soit effrayé sur mes conseils, précisément parce que M. de La Fayette trouve ses prisonniers trop bien conseillés depuis quelque temps; que l'on suspecte mon dévouement, parce que j'en offre les plus périlleux témoignages, et que Ton attribue à mon animosité pour l'homme qui n'a pas cessé de vouloir m'accaparcr, et avec qui je serais demain très-étroitement uni si je voulais déserter la chose publique et la cause monarchique, les conseils que je ne donne que pour
elles Non, non, je serai fidèle jusqu'au bout, parce que tel
est mon caractère; je me bornerai aux moyens temporaires et circonstanciels, puisque l'on ne veut se prêter à aucuns autres. Je vais retravailler dans l'assemblée , puisque c'est là le centre unique d'activité ; me mêler de finances, puisque c'est là la crise Ja plus prochainement menaçante; contremincr dans l'opinion M. de La Fayette, aussi insensiblement que possible, puisque l'on se fait si gratuitement et si périlleuscmcnt son auxiliaire. Du reste, j'attendrai qu'un coup de tonnerre brise la déplorable lé-
thargie sur laquelle je ne puis que gémir Sur le tout, une
conférence, au fond très-facile à dérober, aurait expliqué beaucoup de choses sur lesquelles il est clair qu'on ne me devine ni ne m'entend.
Il COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE I. A MARCK.
Mardi, 17 août 1790. — Votre infâme comité, où nous avons pris enfin un parti définitif, m'a tenu, mon cher comte, depuis sept heures jusqu'à dix heures et demie, où j'ai cru qu'il était indiscret d'aller chez vous. Faites-moi donner de vos nouvelles, dire s'il n'y a rien de nouveau , et savoir si le comte de Ségur vous a promis de me donner ses idées sur la refacture du Pacte de famille en traité national. Nous comptons demander au roi de nommer des commissaires, et je me réserve de l'indiquer! Si je voulais lui écrire, quelle est son adresse? Est-ce le Romainville d'auprès de Paris, où l'on va par la porte Saint-Martin? — Je suis rapporteur du comité, et il est bon pour nous deux de m'entendre avec lui. Vole et me ama.
IJi COMTE DE LA MARCK AU COMTE DE MIRABEAU.
Mercredi matin, 18 août 1790. — Votre billet m'est arrivé hier au soir, comme je venais de me coucher. Si, au sortir de votre comité, vous étiez venu chez moi, vous n'y auriez trouvé que l'abbé de Montesquiou. Ségur m'a bien promis de vous donner ses idées sur cette refacture du Pacte de famille , et m'avait fort pressé de vous mener un jour à Romainville. Je lui avais presque indiqué que ce serait ce matin, et si vous y allez, vous êtes assuré de l'y trouver. C'est le Romainville près de Belleville ; il n'y a pas plus d'une lieue. Pour moi, je ne sortirai pas de la matinée. Par un billet mesuré , La Fayette m'a demandé hier un rendezvous pour ce matin, et je l'attends. Venez ce soir à huit heures, et vous saurez comment ce rendez-vous se sera passé. Je vous remets si tard, cher comte, parce que d'ici-là je suis certain d'avoir chez moi plusieurs personnes à la fois. A ce soir donc, et peutêtre auparavant je vous donnerai de mes nouvelles. Vale et me ama.
Allez ce matin chez le comte de Ségur, à cheval, par le boulevard. En un quart d'heure, vous serez à Romainville.