DIX-NEUVIÈME NOTE DU COMTE DE MIRABEAU POUR LA COUR
21 août 1790. — J'enverrai demain la note raisonnée des choix judiciaires à faire en Provence pour les places dont dispose le roi, et qui doivent être désormais remplies dans des vues monarchiques et de véritable intérêt royal, et non dans les combinaisons petites, tracassières et personnelles des ministres ; mais il en est
une sur laquelle j'ai déjà dit mon avis, et j'ai les plus fortes raisons de demander qu'elle soit donnée incessamment, et sans que l'on permette au garde des sceaux aucune objection : celle du procureur du roi de Marseille. Je crois que je n'ai pas besoin de prouver qu'il importe infiniment de tenir dans ma main cette ville importante, agitée plus sérieusement que jamais par la mésintelligence de la municipalité et du commandant de la garde nationale. Cette mésintelligence, certainement ourdie des mains de La Fayette (et la copie de mes dernières lettres de Marseille, que je joins ici, en donnera une juste idée), me suscite de terribles embarras, et me fait sentir plus vivement encore la nécessité de donner une action directe, à Marseille, à un homme entièrement à moi.
Or c'est là précisément ce que s'est montré indubitablement Pellenc dans ces derniers temps, où toutes les blandices et les pièges de La Fayette et la scélératesse de Talon ne l'ont qu'exaspéré jusqu'à un courage même hors de son caractère. On vous a souvent parlé de l'habileté et des talents de cet homme, en ajoutant tout ce qui pouvait effrayer sur sa fidélité. Mais, d'abord, Marseille est un théâtre sur lequel il ne peut jamais avoir intérêt ni tentation de donner un rival à l'autorité royale ; ensuite , je mentirais à ma conscience et à vos intérêts, si je ne me portais sa caution et ne vous déclarais qu'on l'a profondément calomnié, et que j'en suis d'autant plus certain, que les insinuations ayant été principalement dirigées vers moi, j'ai mis plus d'intérêt, plus d'activité et de persévérance à les approfondir.
11 faut donc placer Pellenc, il le faut, parce que l'on ne peut pas faire un aussi bon choix, et c'est là la plus faible de mes raisons, car nous sommes tous des maladroits si nous n'employons pas cet homme ici près de nous durablement et le plus près possible. 11 le faut, parce que je lui ai promis d'échanger sa place d'archiviste de Marseille qui pourtant lui vaut 5 à 6,000 livres, mais qui dépend des municipaux, contre une place inamovible. 11 le faut, parce que, lui donnant une action directe sur Marseille, il y aura bientôt la grande main, et que cela nous est profondément nécessaire; il le faut, pour ôter toute espérance à Gilles-le-Grand de l'accaparer ou de le perdre. Il le faut, parce que j'ai cru pouvoir lui promettre cette place que M. de La Fayette lui avait également promise en ma présence, et qu'il aurait dépendu de lui de recevoir du garde des sceaux dans un temps où celui-ci cherchait les moyens de se rattacher. Il le faut, parce que Pellenc ne sera jamais autant à moi que lorsqu'il se croira indépendant de moi, que sa défiance des événements et des hommes a besoin d'être rassurée par une place durable, et qu'en détournant ainsi sa pensée de l'avenir, je disposerai sans retour de toutes ses forces. Il le
faut, parce qu'il sera prêt, et j'en réponds, à se démettre de cette place, si, voulant ensuite l'employer à autre chose, nous trouvons un moyen de lui donner un équivalent. Il le faut enfin , parce qu'il est assez fier pour ne rien demander, assez fier pour ne rien accepter, assez indépendant, par le sentiment de ses forces, pour redouter les devoirs même de la reconnaissance, qu'il est important par cela même de lui imposer.
LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA HABCK
(En lui envoyant la note ci-dessus.)
Faites passer, mon cher comte, la note ci-jointe; cela est fort essentiel, car on veut leur faire faire des bêtises en ce genre, et moi je veux qu'il s'en fasse le moins possible, du moins en Provence. Y aie et me ama.
VINGTIÈME TVOTE Dl COMTE DE MIRADEAC POCll LA COUR.
24 août 1790. — J'ai dit souvent qu'on devait changer de manière de gouverner, lorsque le gouvernement n'est plus le même. L'opinion publique a tout détruit : c'est à l'opinion publique à rétablir. On ne peut déterminer l'opinion publique que par des chefs d'opinion ; on ne pourra désormais disposer de la multitude que par la popularité de quelques hommes. Le moment approche où cette règle de conduite doit recevoir son application : le ministère public est sur le point d'être formé. — Voilà mille sentinelles à pincer, mille auxiliaires à distribuer pour la défense des bons principes et de l'autorité tout à la fois constitutionnelle et monarchique. La plus grande influence, dans les provinces, tien! au choix que l'on est sur le point de faire de ces organes de l'opinion. Je sais comment les ministres feront ces choix, si on les laisse les maîtres : ils placeront leurs créatures. Or il ne s'agit pas de donner des créatures aux ministres, mais d'en donner au roi. Les ministres donneront ces places pour récompense. Or il ne s'agit pas en ce moment de récompenses; il faut encourager, provoquer le zèle. Les ministres ne connaîtront (pic les hommes influents sous l'ancien régime; or il ne s'agit plus de ces hommes-là ; ce sont les chefs modernes de l'opinion, les chefs modérés et fidèles au roi qu'il faut de plus en plus s'attacher. Les ministres croiront avoir fait un bon choix lorsqu'ils proposeront un homme bien vif, bien souple, bien intrigant, tandis qu'il faudrail choisir, s'il était possible, les hommes de la nation les plus loris en lumières, en éloquence, en principes, en caractère, Voici donc ce que je propose à cet égard : c'est de se délier des listes qui
seront présentées par le garde des sceaux; d'en croire plutôt les choix qui seront proposés par les hommes influents dans chaque département, de leur fournir même, par là, un moyen d'augmenter une influence qui doit tourner tout entière au profit de la cour. J'espère surtout que l'on voudra bien me consulter sur les choix qui seront faits en Provence. Je veux donner au roi de véritables hommes, et non des valets de ministres.
EE COMTE DE Li IIVIMK AU COMTE DE MIRABEAU.
Jeudi, 26«o?H1790. — Hier, en vous quittant, je n'ai pas trouvé la marquise chez elle, et, n'ayant pas été souper où je savais qu'elle passait la soirée, je ne l'ai pas vue de la journée. Voici le billet que je trouve d'elle, en rentrant de l'assemblée. Je vois qu'un peu avisée par vos plaisanteries de comédie l'autre jour avec Ségur, elle a plus facilement dans votre rapport retrouvé du Ségur, etc.
Il est très -certain que La Fayette se détache de l'évèque d'Autun. Tirez parti, si vous le voulez, de l'isolement où ce dernier va se trouver, pour apprendre quelques particularités sur Gillesle-Grand, mais voilà tout, et gardez-vous de vous livrer. Il va être de côté pour un temps, et, pendant ce temps-là, il cherchera à se rapprocher de vous.
Votre excellente note est déjà envoyée à l'archevêque. Je lui rappelle la nécessité de terminer avant la fin du mois, et je compte que cela est infaillible.
Si, demain, vous n'avez pas besoin d'être à l'assemblée, je vous propose d'aller à Romain ville. Je peux vous aller prendre à neuf heures : à une heure, et même bien auparavant, nous pourrons être de retour. Je désire seulement savoir aujourd'hui votre réponse sur cela. Adieu, cher comte. Vtile et me ama.
LE COMTE DE MIUADEAU AU COMTE DE Lt MAKCK.
Ji'u (11,26 août 1790. — Vous pouvez dire à la belle marquise, mon cher comte, qu'il est bien vrai qu'elle a de l'esprit comme un ange des ténèbres, mais que, pour avoir voulu trop bien deviner, elle a mal deviné; qu'il faut plus de peine et de véritable habileté (non pas de génie) pour louvoyer ainsi, que pour combattre; que c'est là peut-être la partie du talent la plus rare, du moins chez les talents un peu distingués, parce que c'est la moins attrayante, et celle qui vit de petites combinaisons aeeuinulées, de privations et de sacrifices, et qu'enfin, en politique, l'homme public qui n'a pas renoncé à influer, et qui se considère plus
comme homme d'état que comme orateur, ou comme écrivain, n'avait pas un autre parti à prendre que celui que j'ai pris.
Et cela, mon cher comte, est profondément vrai.
Je suis bien aise que vous ayez remarqué ma note, parce que moi aussi je n'en ai pas été mécontent. Poussez à la roue pour nos affaires du pot-au-feu. Quant à Romainville, je ne puis vous répondre que lorsque j'aurai su de Montesquiou s'il parle de finances demain. Vale et me ama '*.
H COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA M.UK k
Jeudi, 26 août 1790. — Il est impossible de s'exagérer, mon
1 Ces billets se rapportent à la question du Pacte de famille, qu'on traita à l'Assemblée nationale, dans les séances des 2fi et 26 août 1790. Dans celle du 25, Mirabeau lut un curieux et remarquable rapport sur cette question, en concluant par un projet de décret, au nom du comité diplomatique, dont il était rapporteur dans cette circonstance. Ce projet fut longuement discuté et modifié ; on l'adopta dans les termes suivants :
« L'Assemblée nationale, délibérant sur la proposition formelle du roi, contenue « dans la lettre de son ministre du 1er août ;
« Décrète que le roi sera prié de faire connaître à S. M. catholique que la nation « française, en prenant toutes les mesures propres à maintenir la paix, observera les «engagements défensifs et commerciaux que son gouvernement a précédemment « contractés avec l'Espagne;
« Décrète, en outre, que le roi sera prié de faire immédiatement négocier, avec les « ministres de S. M. catholique, à l'effet de resserrer et perpétuer par un traité des « liens utiles aux deux nations, et de fixer, avec précision et clarté, toute stipulation « qui ne serait pas entièrement conforme aux vues de paix générale et aux principes « de justice qui seront à jamais la politique des Français :
« Au surplus, l'Assemblée nationale, prenant en considération les armements des « différentes nations de l'Europe, leur accroissement progressif, la sûreté des colo- « nies françaises cl du commerce national ;
« Décrète (pie le roi sera prie de donner des ordres pour que les escadres fran- « caises en commission puissent être portées à quarante-cinq vaisseaux dé ligne. « avec un nombre proportionné de frégates el autres bâtiments. »
C'est de la marquise de Vauban qu'il est question dans ces billets. Elle avait plaisanté sur la manière dont Mirabeau avait louvoyé dans son rapport, et elle attribuait à tort, à ce qu'il parait, le fond de ce rapport au comte Louis de Ségur. Mirabeau, dans sa réponse, se défend sur ces deux points
L'excellente note dont il est question dans le billet du comte de La Marck est celle que Mirabeau lit pour la cour, le 24 août, el dans laquelle il s'explique sur le parti (pie le roi pourra lijer du renouvellement des agents Au ministère publie prèsles tribunaux.
cher comte, à quel point devient colossale la sottise du Guignard * et le parti que l'on en tire contre la reine; il n'est pas vrai que Ton n'en puisse pas revenir à un certain point, et la note ci-jointe est très-utile en ce sens. Je joins la copie de la disposition de La Fayette, que j'ai promise.
LE COMTE DE LA MARCHL M COMTE DE MIRABEAU
Ce lundi, 50 aoùt\ 790. — M. de Scptcuil, premier valet de chambre du roi, vient d'être nommé trésorier de la liste civile. C'est un homme riche, dont on dit du bien. Je saurai plus de détails sur le personnel. Ce choix paraît du propre mouvement du roi, et au moment où M. Necker voulait, dit-on, en faire faire un autre. Ce qu'il y a de certain, est que M. Guignard n'y a eu aucune pari. Voilà de la prose de ce dernier ; quand vous aurez donné un coup d'œil à cette lettre, renvoyez-la moi. La maladresse a été complète, comme vous l'observerez; cette choquante nomenclature, par sa longueur, n'a pas produit deux millions de revenu.
J'ai été très-content de votre discours sur les finances, j'ai osé marquer deux endroits; le premier m'a paru une comparaison ni assez distinguée, ni assez frappante; le second m'a paru trop propre à plaire aux anti-révolutionnaires.
Je sortirai à deux heures, et j'irai passer l'après-midi et la soirée à la campagne, à moins que vous n'ayez besoin de moi, car tout mon temps et mon cœur sont à vous. Bonjour, cher comte. Y aie et me ama.
EMKCIIEVEQCE DE TOULOUSE AU COMTE DE LA MUtCk.
Mardi, onze heures, 51 août 1790. Je serai chez vous à deux heures, monsieur le comte. Je voudrais bien que le comte de Mirabeau vint de bonne heure à la séance d'aujourd'hui, parce qu'il sera question de l'affaire de Nancy, et qu'il est bien essentiel que l'assemblée ne faiblisse pas, comme le veulent les Jacobins. Adieu.
\ l\«. 1 I T-l Villli; IVOTE DU COMTE DE MIRABEAU l'OlU LA COUR,
sur l'état de situation actuel dis finances.
\ei septembre 4790. — J'ai eu le bonheur de servir utilement, au-delà même de mes espérances, dans l'affaire d'Espagne;
1 Le comte de Suint-Priest, minisire de l'intérieur.
mais, à mon avis, le service que rendra ma motion sur les finances est bien autrement capital, puisque la proposition que j'ai faite, et qui passera, indique la seule mesure qui puisse |ou éloigner ou déguiser la banqueroute, et rendre la vie à la circulation.
Mais il ne faut pas croire qu'il suffise de remporter des décrets à l'Assemblée nationale, pour se tirer de presse; si le ministère fait toujours avorter, par son inactive impéritie, les succès qu'à force de tactique et d'adresse l'on enlève à l'ignorance et à l'intrigue, on en est toujours à recommencer et toujours avec des chances gâtées ou rétrécies. Il en sera de même de l'armement, si l'on n'y prend garde, et je ferai, à cet égard, une note qui mérite une sérieuse attention. Aujourd'hui, c'est de finances que je voudrais parler, parce que ma motion étant ajournée à quinze jours et le ministre des finances n'y pouvant guère survivre, il faut que le roi ait son plan fait pour remplir cette lacune, plus grande en apparence qu'en réalité, et passer à cet égard sans secousses dans un entièrement nouvel ordre de choses.
On ne saurait avoir trop de frayeur de la banqueroute. Le despotisme le plus ferme et le plus fort pourrait à peine en soutenir le choc. Or le despotisme est pour jamais fini en France. La révolution pourra avorter, la Constitution pourra être subverlie, le royaume déchiré en lambeaux par l'anarchie, mais on ne rétrogradera jamais vers le despotisme.
La banqueroute ne peut résulter que d'une surcharge d'intérêts, à laquelle les contributions ne pourraient plus atteindre ; et les contributions deviennent d'autant plus difficiles que le royaume, frappé d'une longue stérilité dans une grande portion de son industrie productive, peut rester encore plusieurs années dans cette situation désastreuse. Elle ne cessera qu'alors que le numéraire sera moins rare, et le numéraire ne reparaîtra qu'autant que l'horizon s'éclaircira. — En vain M. Ncckcr (je ne le considère ici que dans son impéritie financière et non dans sa conduite d'homme d'état, dans l'examen de laquelle il me serait trop facile de montrer qu'il est l'auteur de tous les malheurs du roi et de toutes les difficultés de la circonstance), en vain M. Neckcr penset-il tout gagner en retardant les remboursements, et en payant des intérêts ; cette obstination à ne pas changer de marche repose sur un pernicieux espoir, celui qui laisse tout à réparer aux prospérités futures.
Le ministre des finances se dissimule que les charges à supporter deviennent plus pesantes à mesure que ces prospérités sont retardées par le malètre du jour, aggravé de celui de la veille. 11 oublie que la disproportion entre les forces et le far-
deau peut devenir telle qu'elle rende la nation (malgré sa bonne volonté Irès-affaiblie jusqu'à ce que l'esprit publie l'ait ravivée) incapable des efforts qu'il faudra prodiguer. En un mot, le ministre ne voit pas que plus le royaume semble avancer vers l'époque où toutes ses ressources se développeront avec énergie, et plus il perd chaque jour de ses forces pour supporter l'impôt. C'est ainsi qu'après la guérison d'une longue maladie, l'excès de l'affaiblissement vient souvent rendre impossible le retour à la santé.
Cet état actuel de la France ne peut être révoqué en doute que par l'aveuglement de l'ignorance ou la mauvaise foi la plus perverse, et sans doute il exige qu'on se hàtc d'attaquer dans sa source le mal, fût-il au plus fort de l'accès.
Il faut ou consentir à la plus terrible catastrophe en finances, ou opérer incessamment une grande diminution dans les intérêts de la dette et substituer en même temps au numéraire métallique, qui se dérobe chaque jour à la circulation, un numéraire qui ne puisse pas lui être aussi facilement enlevé. Or, par un bonheur qui tient à nos destinées, les biens du clergé fournissent, pour cette double opération, un moyen infaillible. Ils peuvent même, si l'on manœuvre avec habileté, opérer assez promptement l'entière libération des finances, quoique la valeur de ces biens soit peut-être inférieure au capital de la dette.
D'un côté, les assignats-monnaie faisant l'office du numéraire; de l'autre, le trésor public jouissant, durant plusieurs années, du revenu de ces biens, il en résulte deux ressources prodigieuses. Leur concours produirait, en peu de temps, une telle amélioration dans l'état actuel de la dette, qu'à moins d'événements extraordinaires et ruineux, sa totale extinction serait bientôt aperçue.
Mais il faut pour cela un très-grand ordre dans la disposition de ces ressources.
Un concert parfait entre l'Assemblée nationale et l'administration des finances, et une constance inébranlable à suivre le plan de conduite qu'on se sera fait, quels que soient les obstacles dont on est menacé.
Ces obstacles sont, les uns physiques, les autres moraux.
Les premiers sont les seuls à craindre, et je n'en aperçois que deux :
Une résistance de fait à l'aliénation des biens ecclésiastiques.
Ou la guerre.
La résistance n'est pas à craindre, si l'on peut se fier au bon sens, car elle ne convient à aucun des partis. Elle mènerait droit à la banqueroute, et la banqueroute à la ruine de tout système
de gouvernement. Ce serait une méchanceté gratuite , un dépit d'enfant qui perd son repas en brisant son assiette.
Quant à la guerre, si la France est obligée de la faire, il n'est plus possible de soumettre au calcul ce qui concerne la dette : la guerre peut consumer les biens nationaux. Dans ce cas , ils n'auraient représenté qu'un emprunt , laissant après lui la charge de l'intérêt, c'est-à-dire la dette du clergé, ses salaires et ses charités. A ce prix, cet emprunt ne serait pas cher , sans doute, il serait même impossible d'en faire un moins onéreux ; mais, puisque la nation se trouve poussée au bord du précipice par les charges de sa dette actuelle, il faudrait bien qu'un nouveau poids l'y précipitât, quelque léger qu'il fût en comparaison des capitaux que l'on aurait consumés.
J'ai dit que ces obstacles physiques sont les seuls à craindre.
En effet, les autres, tenant à l'opinion publique, ne seraient pas bien redoutables, et par une raison très-simple. A l'exception de guerre ou de résistance effective contre la disposition des biens nationaux, que peut-on craindre de l'opinion? — Sa défiance des assignats-monnaie? — Mais elle est absurde et faite, par conséquent, pour céder tous les jours au raisonnement et à l'intérêt personnel. Les assignats-monnaie ayant une valeur aussi réelle que celle des métaux, il faut que bientôt ils obtiennent la même confiance; on s'éclairera chaque jour davantage sur cette vérité, et si l'Assemblée nationale s'occupe du célibat des prêtres et détruit cette discipline barbare que le gouvernement n'a pas le plus léger intérêt à soutenir, les esprits , même faibles, ne pourront plus concevoir de craintes sur la disposition nationale des biens ecclésiastiques; ils ne redouteront plus que les prêtres, devenus citoyens , se réunissent par esprit de corps pour guerroyer avec la nation et rentrer malgré elle, ou en la séduisant, dans des jouissances qui les séparaient de l'unité sociale.
Mais le ministre actuel des finances ne se chargera point de diriger, comme elle doit l'être, la grande opération des assignatsmonnaie.
Il ne revient pas facilement de ses conceptions, et la ressource des assignats-monnaie n'a pas été conçue par lui ; il s'est même déterminé à la combattre.
Il n'est rien moins qu'en bonne intelligence avec l'Assemblée nationale.
Il ne gouverne plus l'opinion publique. On attendait de lui des miracles, et il n'a pu sortir d'une routine contraire aux circonstances; son orgueil et ses préjugés l'ont entraîné; sa prévoyance s'est toujours bornée à la révolution du mois; ses incertitudes habituelles ont toujours retardé sa pensée, en sorte qu'incessam-
ment en guerre avec les circonstances , il ne s'est jusqu'à présent mis en mouvement que pour se tromper.
11 est même devenu nécessairement dangereux à la tête des finances, car, réduit à se servir des moyens qu'il n'a pas approuvés, et ayant répandu l'opinion d'un mauvais succès, il s'est dispensé du soin de le prévenir. Si le succès est bon, il en profite; s'il est mauvais, il avait déjà condamné le moyen.
Mais peut-on répondre du succès des assignats-monnaie?
Je réponds hardiment que non.
On ne peut répondre de rien, dans un royaume comme la France, et surtout dans des circonstances où tant de passions diverses et tant de préjugés se livrent de perpétuels combats.
Mais il y a une grande différence entre répondre et se dévouer. Un homme sage ne répond que de sa probité, il sait qu'au delà les événements peuvent le maîtriser, mais il est capable de se dévouer à l'exécution d'un plan qui lui aura paru, ou le plus salutaire, ou le moins fâcheux à suivre dans de certaines circonstances publiques.
Sous ce point de vue, le seul raisonnable, il faut trouver un administrateur qui se dévoue à l'expédient des assignats-monnaie jusqu'à laisser sa personne exposée au danger du non-succès.
Je ne connais personne qui puisse être tenté de s'offrir dans de bonnes vues (surtout étant dépourvu de l'appui d'un ministère, comme on le sera longtemps), que l'auteur des assignats luiméme, qui s'est mis en avant avec une grande persévérance pour développer cette mesure dans tous ses détails. Cet homme est Clavière, probité de comptable, caractère difficile, tête féconde, non susceptible d'une ambition incommode, travailleur jusqu'au prodige, propre au succès s'il est possible, victime sans conséquence s'il ne réussit pas ; assez enfoncé dans les Jacobins pour en être toléré, les connaissant trop bien pour se dévouer à eux.
Que ferait donc le roi , s'il m'en croyait? — Il laisserait partir M. Ncckcr, laisserait là le Lambert qui n'incommode personne, nommerait la subministration qui lui conviendrait, et chargerait Clavière de la liquidation delà dette publique, ou de la direction des assignats.
Je suis, dans ma conscience, fermementeonvaincuque la nation n'a pas d'autre parti à prendre pour la libération de ses finances, et «pic ceUc libération décide de son salut.
Je ue connais rien qui, comparé aux assignats, ne présente des dangers plus réels ou plus grands, ou des espérances infiniment id us douteuses.
LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA MA11CK
1er septembre 1790. — Mon cher comte, voulez-vous donner un rendez-vous à l'archevêque chez vous à deux heures? Je vous y porterai toutes mes bucoliques \ Vale et me ama.
L'ARCHEVEQUE DE TOULOUSE AU COMTE DE LA MARCK
Mercredi, 1er septembre 4790. — Je désirais vous voir ce matin, monsieur le comte, pour vous dire que j'avais rendez-vous pour demain à midi, et que j'y recevrai réponse à ma note d'hier matin 2. Je savais que La Fayette avait le désir d'aller en Lorraine, non comme commandant en chef, mais comme commandant des gardes nationales. On sent l'inconvénient du voyage, mais on ne sait comment l'empêcher. J'ai lieu de croire , depuis dix heures, que M. de La Fayette y a renoncé. Je saurai demain plus positivement ce qui en est, et où on en est. Je crois que, dans le système actuel, il faut sur toutes choses empêchera, de La Fayette de sortir de Paris.
Je passerai chez vous à mon retour vers trois heures. Je ne peux pas vous promettre de dîner avec vous, quoique le gras ne me fasse pas peur; il sera nécessaire que je voie Mirabeau; dans la journée , vous me direz s'il peut me voir demain au soir.
EU COMTE DE LA MARCK AU COMTE DE MIRABEAU
Mercredi, 1er septembre 1790. — J'ai oublié de vous dire, mon cher comte , que La Fayette a cherché et cherche peut-être encore à être envoyé à Nancy pour y rétablir l'ordre. Je vous laisse à juger s'il faut lui laisser étendre et étaler ainsi son importance par tout le royaume.
LE COMTE DE MIRABEAU AU COMTE DE LA MARCK
Mercredi, 1er septembre 1790. — Ceci demande réflexion, mon cher comte. Si ces gens-là étaient moins couards, l'occasion serait belle; mais s'ils la manquent, si C.illes-lc-Gr;md a calculé qu'ils la manqueraient, c'est une grande faute que de le laisser partir, et il y a mille moyens de le déjouer. Je vais rêver et peut-être faire une note. Vale et me ama.
1 Les notes qu'il avait préparées pour la cour.
2 Chez la reine.
Je vous recommande notre prisonnier, rapporteur malgré lui '.
LU COMTE DE MIRABEAU Ail COMTE ME LA MARCK.
Jeudi, 2 septembre 1700. — Sans doute, il faut rêver, mais on ne peut prendre un parti que quand on saura ce que va faire l'assemblée où les Jacobins ont la démence , dit-on, de dénoncer M. de Bouille. Il est impossible que je voie l'archevêque ce matin, à cause de la partie de Vincennes; mais dans tous les cas, je n'aurais donné une note que demain. Ainsi, dans la matinée, de dix à onze, demain vendredi. Pour vous , mon cher comte , vous me trouverez jusqu'à onze heures. Vale et me ama.