‹ Correspondance entre le comte de mirabeau et le comte de la MarckChapitre 33 sur 38 · VINGT-DEUXIÈME XOTE DU COMTE DE MIRABEAU POUR LA COUR · texte numérisé non relu

VINGT-DEUXIÈME XOTE DU COMTE DE MIRABEAU POUR LA COUR

Vendredi, 3 septembre 1790. — M. de La Fayette fait tout ce qu'il peut pour être envoyé à Nancy. Les inconvénients du parti qu'il veut prendre sont incalculables, et si l'aristocratie savait s'entendre, ce seul événement amènerait la guerre civile qui vous fait tant d'horreur.

Que faut-il pour cela ? — La présence de deux armées. Si les régiments indisciplinés sont poussés à la résistance , ils seront soutenus; pour peu que l'on s'obstine, cette armée se grossira. Si les mécontents croient avoir raison, et qu'ils soient battus, ils trouveront des auxiliaires, des vengeurs. Une partie de l'armée fera cause commune avec eux ; il faudra , par cela seul , grossir également l'armée de celui qui va les combattre. Voilà dès lors deux camps où l'on peut se jeter à son gré. Qu'ont désiré, que désirent de plus les ennemis du bien public?

Le choix du commandant présente encore un inconvénient de plus. Son armée serait tout à la fois l'armée du corps législatif et celle du roi. Du corps législatif, puisque son objet serait défaire obéir aux décrets de l'assemblée; du roi, puisque les ordres d'exécution émaneraient des ministres, et que le chef tient, dans ce moment, de trop près au roi pour que l'opinion publique puisse l'en séparer. Or il me semble que la cour, surtout dans son système d'inaction, la cour aurait beaucoup plus de moyens jurer la tranquillité publique, si elle restait en quelque sorte médiatrice entre l'armée et le peuple. Son intérêt n'est pas de rompre le dernier lien qui lui attache une partie des troupes réglées. Son intérêt surtout n'est pas de laisser commander M. de La Fayette hors de son département, tant que l'organisation de

1 .Nous ignorons qui est ce prisonnier rapporteur malgré lui.

la garde nationale n'est pas décrétée, et que le commandement n'est pas déféré au roi. En effet, quel nom donner à un homme qui aurait une grande armée, et qui ne recevrait des ordres de personne ? — Par le fait, ce citoyen serait roi pendant sou expédition. Celui qui commanderait à Paris à sa place ne serait que son lieutenant. Les autres commandants de départements qui lui enverraient des soldats seraient de même à ses ordres. Le voilà généralissime par le fait, puis Lieutenant Général du royaume, puis Protecteur, s'il le veut, puis tout ce qu'il voudra.

Ses succès sont donc à craindre autant que ses revers. Je n'approuve pas l'envoi d'une armée contre les régiments, ni, dans aucun cas, l'envoi d'une armée parisienne. Mais, si l'on veut absolument guerroyer, la cour a un excellent moyen de retenir le général, c'est de dire que la sûreté de la famille royale ne tient qu'à lui, que lui seul peut empêcher les émotions populaires, et qu'ainsi il n'ait qu'à rester.

Voilà ce qu'on peut dire contre.

Il y a bien des choses à dire pour, mais cela me parait assez inutile, dans le système que je connais à la cour. Au reste, je te ferai si l'on veut; mais que, dans tous les cas, on se garde bien d'oublier qu'il ne faut pas être contraint en ceci, et que même les apparences de la liberté y sont fort importantes *.

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